À la mère polonaise (traduction P.-N. Bonaparte)

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AnonymeAdam Mickiewicz

À la mère polonaise
Traduit du polonais en vers français par Pierre-Napoléon Bonaparte (1815-1881)



 
Mère du Polonais ! lorsque tu vois la trace
Du génie ennoblir le regard de ton fils ;
Quand son front juvénile a rayonné d’audace,
Tu reconnais le sang des héros du pays.

Et quand, morne, inclinant sa tête intelligente
Il fuit ses compagnons et déserte leurs jeux
Pour écouter la voix du vieillard qui lui chante
Le surprenant récit des hauts faits des aïeux,

Quel vain amusement est-il qui lui convienne ?...
Regarde la Madone, et tombe à ses genoux.
Sa douleur inouïe est égale à la tienne,
Et le fer qui la frappe a pour toi d’autres coups.

Car, tandis que la paix fera fleurir le monde,
Et que peuples et rois et cultes s’allieront,
Ton fils, que l’on provoque à la lutte inféconde,
Succombera martyr, sans résurrection.

Dans un antre écarté commande-lui qu’il aille,
Comme un reptile impur, ramper, et méditer,
Rongé par la vermine, étendu sur la paille,
Dans un air vicié, souffrir et végéter.

Là, dévoré de haine, il apprendra sous terre
À cacher sa pensée aux abîmes sans fond,
À tuer par des mots entourés de mystère,
À cuver le venin avec le calme au front.

Avec la Croix, salut de notre espèce humaine,
Jésus, encore enfant, parut dans Nazareth ;
Ô mère ! que ton fils s’habitue à la peine,
Que ses maux à venir lui servent de jouet ;

Que la chaîne ait meurtri ses mains dès son enfance ;
Qu’il apprenne à traîner l’infâme tombereau ;
Qu’il arrive sans honte au pied d’une potence ;
Qu’il brave, en ricanant, la hache du bourreau !

Car ils sont loin ces jours où la chevalerie,
Aux lieux saints, de son sang arrosait les sillons ;
Et ces jours ne sont plus, qu’une libre patrie
Consacrait aux exploits de ses fiers bataillons.

Livré sans défenseur à des juges parjures,
Les espions vendront sa tête mise à prix.
Ses épreuves seront un cachot, des tortures,
Et son dernier champ clos le fossé d’un glacis.

Vaincu, pour monument il aura sur sa tombe,
Au lieu de croix, les bras décharnés du gibet,
Et le tribut qu’on donne à celui qui succombe,
D’une larme éphémère et d’un banal regret.