La Légende d’un peuple/À la nage !

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La Légende d’un peupleLibrairie BeaucheminPoésies choisies, 1 (p. 151-155).
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Phipps bombardait Québec. Du haut de son nid d’aigle,
Frontenac tenait ferme et ripostait en règle.

La veille, un envoyé de l’amiral anglais
Avait, signaux en mains, pris pied sur les galets
Où du Cap Diamant l’escarpement se dresse,


Et, porteur d’un message insolent dont l’adresse
Ne dissimulait point l’orgueilleuse teneur,
S’était fait introduire auprès du gouverneur.
Celui-ci, digne et grand comme un guerrier de Troie,
Calme, avait répliqué :

                            ― Dites à qui vous envoie
― Pas besoin, n’est-ce pas, d’en faire un parchemin ―
Que mes canons français lui répondront demain ! ―

Et Phipps de ses vaisseaux, Québec de ses murailles,
Échangeaient acharnés des trombes de mitrailles.

C’était un imposant spectacle en son horreur.
Le bronze inconscient, comme pris de fureur,
Dans ce cirque bordé de forêts séculaires,
Semblait de l’âme humaine emprunter les colères.
Tandis que l’assiégeant, de ces boulets rougis,
Démantelait les murs, éventrait les logis,
Et menaçait enfin de tout réduire en poudre,
La faible garnison, tonnant comme la foudre,
Criblait les lourds vaisseaux jusqu’à leur flottaison.
Enfermée au milieu de ce vaste horizon
De grands rochers à pic, de gorges ténébreuses,

De longs coteaux boisés, de montagnes ombreuses,
Dont les cent mille échos portaient jusqu’au désert
Les sauvages accords du farouche concert
Qui du fleuve grondant montaient jusqu’à leur cime,
Malgré son noir cachet la scène était sublime !

Tout à coup des vaisseaux part un cri de démon.
Du navire amiral la corne d’artimon,
Qu’a coupée un boulet bien pointé de la rive,
Avec son pavillon culbute à la dérive.

Aussitôt, à ce cri de colère éperdu
Du haut de nos remparts un autre a répondu, ―
Une acclamation de triomphe et de joie...
Ce drapeau que le flot emporte, quelle proie !

Un canot du navire anglais s’est détaché ;
Mais un autre boulet juste à temps décoché,
Avant même qu’un quart de minute s’écoule,
Va lui crever le flanc, le renverse, et le coule.

― Allons ! dit Frontenac, ce drapeau c’est la croix !
Qui sera chevalier ?
                        ― Moi ! répond une voix.


Et, dans mille bruits du vent et du carnage,
Un jeune homme s’avance et se jette à la nage.

― Bravo ! bravo ! bravo !

                           Maintenant tous les yeux,
Tournés vers un seul but, concentrés, anxieux,
Vont suivre désormais le tout petit sillage
Qui trahit du héros l’audacieux voyage.
Lui nage avec vigueur, tête haute, ou plongeant
Sous le feu des Anglais, qui jurant et rageant,
Pour sauver leur drapeau, de loin, sans intervalles,
Tout autour du point noir font crépiter les balles.
La vague est suffocante et le courant est fort :
N’importe ! sans faiblir, et redoublant d’effort,
L’homme rit du péril et s’avance quand même.

À de certains moments, anxiété suprême,
On n’aperçoit plus rien. Est-ce fini ?... Mais non !
Le nageur reparaît aux éclairs du canon,
Et s’avance toujours haletant et farouche
Vers le drapeau flottant. Il l’atteint, il le touche...
― Hourra ! ... Trois jours plus tard, quand, après maint échec
Plus ou moins désastreux, du bassin de Québec

Phipps dut battre en retraite avec sa flotte anglaise,
Le drapeau prisonnier flottait sur la falaise.