À la patrie

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À la patrie


 

I



Que t’importe d’entrer dans la terre promise,
Si tu vois sur ses tours nos drapeaux triomphants ;
Si du haut de l’Horeb tu peux, avec Moïse,
Montrer d’un doigt certain la route à nos enfants ;

Si tu sais, dans ta foi, qu’une vertu se fonde,
Que ton dernier combat fut gagné sur le mal,
Que ta race et ton Dieu régneront sur le monde,
Que rien ne prévaudra contre ton idéal !


Heureux qui meurt un jour de victoire complète,
Fier de sa juste cause et sûr de l’avenir !
Pour le chef d’un grand peuple et pour son moindre athlète,
C’est ainsi qu’il est beau, qu’il est doux de finir !

Quand nos derniers regards ont vu fuir le Barbare,
Le Perse efféminé, l’exécrable Teuton…,
Trois fois heureux le mort dont la tombe se pare
D’un de ces noms vengeurs : Bouvine ou Marathon !

Dès que ses yeux sont clos, sa vision commence,
Et déjà dans son cœur dont tout le sang a fui
Il a senti couler l’âme d’un peuple immense :
Les grands siècles futurs se lèvent devant lui.

C’est ainsi, pour nous faire une France immortelle,
Qu’ils tombaient souriant, nos superbes aïeux ;
Qu’ils ont, pendant mille ans, trouvé la mort si belle,
Qu’alors tout cœur de brave était un cœur joyeux.


On s’immolait, chacun à sa noble chimère,
A sa gloire, à son Dieu, — deux mots anéantis !
L’homme ignorait encor la nature, une mère
Qui nous a créés tous serfs de nos appétits.

Il regardait le ciel, enivré d’espérance ;
Même en faisant le mal, il adorait le beau.
L’amour de l’invisible a fondé notre France ;
Lui ravir l’idéal, c’est la mettre au tombeau.

Son orgueil a visé plus haut qu’à la richesse ;
Il ne lui suffit pas d’un vulgaire bonheur ;
A travers la folie, à travers la sagesse,
Elle a vécu mille ans de ce seul mot : L’HONNEUR !

L’honneur, c’était la sève et le sang de nos veines,
Animant tous les cœurs égaux malgré les lois,
Montant des pieds de l’arbre à ses branches lointaines
Jusqu’au royal sommet du grand chêne gaulois.


S’il tarit, si le Christ, dont la foule se raille,
Des gouttes de son sang ne veut plus le nourrir,
Si ce Dieu perd chez nous sa dernière bataille…,
Le matin de ce jour, tâchons de bien mourir…

II



Quand j’épelais ton nom, ô France, et ton histoire,
Je me sentais grandir, écolier triomphant.
Depuis que mon cœur bat, j’ai vécu de ta gloire :
Le vieillard garde encor les ardeurs de l’enfant.

Ah ! je t’ai bien aimée, et du fond des entrailles !
Même à travers ces temps où je n’ai pas vécu,
Mon âme était présente à tes grandes batailles,
Et je sais ce que c’est que de mourir vaincu.


Mais je sais qu’on revit, après mille défaites,
A force de vertu, pur d’orgueil et de fiel ;
Je sais pour tes soldats ce qu’ont pu tes prophètes,
Rien qu’en tenant leurs cœurs élevés vers le ciel.

Je ne cesserai point d’aiguillonner les âmes,
De leur crier : « Plus haut ! » quand tout les pousse en bas,
De prêcher le mépris des vanités infâmes…
C’est ainsi qu’on les dresse à de meilleurs combats.

D’autres, plut mollement, sculptent l’or et l’ivoire ;
Dans cet art je m’incline et j’ai plus d’un vainqueur ;
Je prescris le devoir, la lutte méritoire,
Et j’ai tâché d’apprendre à gouverner mon cœur.

Si l’homme encore intact et qui vient de me lire,
Devant le bon chemin hésite un seul moment,
Si quelques sons douteux s’échappent de ma lyre,…
Je brise et foule aux pieds le perfide instrument.


Peut-être ai-je lancé des rimes trop amères
Et trop d’âpres dédains aux puissances du jour ;
Mais Dieu sait si l’orgueil alluma ces colères :
La vigueur de ma haine attestait mon amour.

Je la puis avouer… et l’écarter sans honte ;
Je sais ce que je garde et je vois l’avenir :
Mon cœur sent, de partout, l’éternité qui monte…
C’est une ardeur d’aimer, d’espérer, de bénir !

Elle me vient dicter mon suprême cantique ;
Les présages meilleurs abondent… et je veux,
A l’heure du départ, comme un rapsode antique,
Sur tout ce que j’aimais répandre à flots mes vœux ;

Sur toi d’abord, ô terre, ô plaines, ô montagnes,
Pour que Dieu multiplie, avec le sang gaulois,
Les présents du travail dans nos rudes campagnes,
Et les fortes vertus, filles des justes lois ;


Pour qu’un soleil plus pur et vainqueur des orages
Repeuple tes coteaux de leurs ceps généreux ;
Pour que les grands esprits, issus des grands courages
Renaissent de tes flancs et qu’ils s’aiment entre eux ;

Pour que nos fiers printemps aient de sages automnes
Des fruits qu’après nos fleurs on nous puisse envier,
Et que la paix nous tresse, en solides couronnes,
De l’une à l’autre mer, le chêne et l’olivier ;

Sur nos vieilles cités, mères de l’industrie,
Pour que l’âme y grandisse à l’abri des clameurs ;
Sur tout ce que j’adore en ce seul mot : PATRIE…
Pour la beauté des arts qui fait celle des mœurs :

Pour que ta France, ô Christ, en miracles abonde,
Que son peuple soit tien, triomphant ou souffrant,
Et qu’on dise à jamais dans l’histoire du monde :
« L’œuvre de Dieu s’y fait des mains du peuple franc. »



Cher pays, je m’en vais dormir sous tes grands chênes,
D’un inutile amour j’emporte les remords.
Pourtant s’il faut livrer des batailles prochaines,
Parmi les bons soldats compte aussi tes vieux morts.

Tu le sais mieux que moi, chère âme de la France,
Les amours que Dieu veut survivent au trépas ;
Tous ceux qui dans le Christ ont mis leur espérance
L’immense éternité ne les sépare pas.

Aux œuvres d’ici-bas fidèles ouvrières,
Les âmes de nos morts ont la meilleure part ;
Il se forme un faisceau d’indomptables prières,
Des légions d’esprits qui vaincront tôt ou tard.

Du jour où tu reçus ton illustre baptême,
Où le Christ a dressé tes premiers bataillons,
Du temps des vieux croisés à notre temps lui-même,
Tes soldats dans le ciel comptent par millions.


Revêtus à jamais de l’armure des anges,
Ils veillent sur ta gloire, ils veillent sur ta foi ;
Ton plus obscur enfant, admis dans ces phalanges,
Sous d’invincibles chefs y combattra pour toi.

Demeure à ta charrue, oublie un peu ton glaive :
Garde la patience, et souffre, s’il le faut :
Mais si des grands combats demain le jour se lève,
Affronte-les sans peur. Ils sont gagnés là-haut.