À la princesse Keramat es Saltané

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AnonymeArmène Ohanian

À la princesse Keramat es Saltané


I

« La Lumière des nuits», c’était mon nom. « La Splendeur des ténèbres » était le tien.

Et nous étions deux miroirs qui se reflétaient, se multipliant en mille, en dix mille.

Côte à côte nous avons vécu des années.

Sur les mêmes coussins nous nous sommes reposées quand la chaleur de nos nuits nous arrachait le sommeil.

Te souviens-tu, nos têtes brunes si proches l’une de l’autre sur ces coussins fatigués, et nos yeux plus profonds que le ciel de ces nuits, attentivement, suivant les étoiles dansant autour de la lune, et nos oreilles voulant saisir la mélodie de leur danse harmonieuse ?

Te souviens-tu de ces nuits ?

Te souviens-tu de nos jours ? Nos jours, quand, aux appels amoureux des voix mystiques des mouézins, le soleil nous forçait à descendre des hauteurs de nos maisons dans les souterrains, où l’ombre des pierres humides nous offrait son abri ?

Lasse de langueur de ces nuits, lasse de désirs indécis, j’entendais ta voix éteinte, ta voix passionnée, ta voix étouffée

en murmurant :

« Merguem miaï »
« Ma mort, viens. »

Comme j’étais alors loin de te comprendre, ô ma Splendeur, ô mes Ténèbres !

C’était à peine que le printemps me couvrait de ses feuilles craintives. Mes hanches étaient encore légères, et ma poitrine à peine arrondie. Mes mains aux doigts aigus portaient encore l’empreinte de l’enfance, et, tandis que tes bras alourdis de l’Amour tombaient comme des serpents morts sur mon corps qui l’ignorait, ma voix d’argent murmurait :

« Omrem miaï »
« Ma vie, viens. »

Et elle est venue vers moi, la Vie, la Belle rayonnante, parée de perles et de diamants, aux sourires changeants, aux pas légers de houri.

Et j’ai connu son corps fluide, ses baisers aigus, sa voix sonore.

Je l’ai connue, la Vie. Et voici, lasse et brisée de ses caresses, comme toi, je murmure :

« Merguem miaï »

Oh oui, viens, ma Mort, viens. Je te désire, toi, ma pâle Sultane aux nattes noires, aux yeux ternes et sereins des astres lointains, aux lèvres closes de sourire des idoles énigmatiques. Je te désire, toi, ma grave Sultane, éternellement silencieuse, l’Amante dévouée, l’Amoureuse fidèle.

Viens, ma Maîtresse, viens. Viens calmer ma bouche enflammée de ton baiser, de ton baiser unique, sacré et éternel, ô ma Mort, à désirée.


II

Je t’aimerai comme on aime les songes de l’enfance, songes purs, songes lointains, songes indécis.

Je t’aimerai comme aiment la Douleur, les sanglots, comme elle aime, l’automne qui pleure ses feuilles d’or du haut des voûtes attristées.

Je t’aimerai comme aiment les marins égarés les phares étincelants dans les nuits ténébreuses.

Jalousement je t’aimerai, comme les mères leurs enfants au berceau ;

comme les fleurs isolées et perdues les rayons du soleil ;

comme la mort les malades désolées.


III

Je vous cherche, ondes noires, ondes silencieuses de la Mélancolie, pour retrouver dans vos eaux profondes les souvenirs de mon bonheur enseveli.

Ondes douloureuses, ondes solitaires, ondes orgueilleuses, enveloppez-moi de vos tristes diamants pour rendre à mon âme l’éclat de son passé, comme les ténèbres le rendent aux étoiles ternies.

Ondes enivrantes, ondes voluptueuses, ondes parfumées comme l’automne d’une belle à la sombre chevelure et aux nattes luisantes.

Ondes qui chantent et qui bercent comme les airs languissants des oiseaux, attardés sur les branches des arbres dépouillés.

Ondes tièdes, ondes inconnues, qui conduisent vers l’infini, comme les sentiers des pèlerins vers les routes sacrées du Paradis.

Ondes lourdes, ondes noires de la Mélancolie, je vous cherche, ondes désirées, pour trouver dans vos lacs immobiles de souvenirs les pâles espérances du Lointain.