À ma mère (Banville, Les Cariatides, II)

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Œuvres de Théodore de BanvilleAlphonse Lemerre, éditeur (p. 230-233).
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Mère, si peu qu’il soit, l’audacieux rêveur
         Qui poursuit sa chimère,
Toute sa poésie, ô céleste faveur !
         Appartient à sa mère.

L’artiste, le héros amoureux des dangers
         Et des luttes fécondes,
Et ceux qui, se fiant aux navires légers,
         S’en vont chercher des mondes,

L’apôtre qui parfois peut comme un séraphin
         Épeler dans la nue,
Le savant qui dévoile Isis, et peut enfin
         L’entrevoir demi-nue,


Tous ces hommes sacrés, élus mystérieux
         Que l’univers écoute,
Ont eu dans le passé d’héroïques aïeux
         Qui leur tracent la route.

Mais nous qui pour donner l’impérissable amour
         Aux âmes étouffées,
Devons être ingénus comme à leur premier jour
         Les antiques Orphées,

Nous qui, sans nous lasser, dans nos cœurs même ouvrant
         Comme une source vive,
Devons désaltérer le faible et l’ignorant
         Pleins d’une foi naïve,

Nous qui devons garder sur nos fronts éclatants,
         Comme de frais dictames,
Le sourire immortel et fleuri du printemps
         Et la douceur des femmes,

N’est-ce pas, n’est-ce pas, dis-le, toi qui me vois
         Rire aux peines amères,
Que le souffle attendri qui passe dans nos voix
         Est celui de nos mères ?

Petits, leurs mains calmaient nos plus vives douleurs,
         Patientes et sûres :
Elles nous ont donné des mains comme les leurs
         Pour toucher aux blessures.


Notre mère enchantait notre calme sommeil,
         Et comme elle, sans trêve,
Quand la foule s’endort dans un espoir vermeil,
         Nous enchantons son rêve.

Notre mère berçait d’un refrain triomphant
         Notre âme alors si belle,
Et nous, c’est pour bercer l’homme toujours enfant
         Que nous chantons comme elle.

Tout poète, ébloui par le but solennel
         Pour lequel il conspire,
Est brûlé d’un amour céleste et maternel
         Pour tout ce qui respire.

Et ce martyr, qui porte une blessure au flanc
         Et qui n’a pas de haines,
Doit cette extase immense à celle dont le sang
         Ruisselle dans ses veines.

Ô toi dont les baisers, sublime et pur lien !
         À défaut de génie
M’ont donné le désir ineffable du bien,
         Ma mère, sois bénie.

Et, puisque celle enfin qui l’a reçu des cieux
         Et qui n’est jamais lasse,
Sait encore se faire un joyau précieux
         D’un pauvre enfant sans grâce.


Va, tu peux te parer de l’objet de tes soins
         Au gré de ton envie,
Car ce peu que je vaux est bien à toi du moins,
         Ô moitié de ma vie !


Février 1842.