À mon Frère revenant d’Italie

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À mon Frère revenant d’Italie
Revue des Deux Mondes, période initialetome 6 (p. 163-169).

POÉSIE.




A MON FRÈRE, REVENANT D’ITALIE.




Ainsi, mon cher, tu t’en reviens
Du pays dont je me souviens
Comme d’un rêve,
De ces beaux lieux où l’oranger
Naquit pour nous dédommager
Du péché d’Eve.

Tu l’as vu, ce ciel enchanté
Qui montre avec tant de clarté
Le grand mystère ;
Si pur, qu’un soupir monte à Dieu
Plus librement qu’en aucun lieu
Qui soit sur terre.

Tu les as vus, les vieux manoirs
De cette ville aux palais noirs
Qui fut Florence,
Plus ennuyeuse que Milan
Où du moins, quatre ou cinq fois l’an,
Cérito danse.

Tu l’as vue, assise dans l’eau,
Portant gaiement son mezzaro,
La belle Gènes,
Le visage peint, l’œil brillant,
Qui babille et joue en riant
Avec ses chaînes.

Tu l’as vu, cet antique port
Où, dans son grand langage mort,
Le flot murmure ;
Où Stendhal, cet esprit charmant,
Remplissait si dévotement
Sa sinécure.

Tu l’as vu, ce fantôme altier
Qui jadis eut le monde entier
Sous son empire.
César dans sa pourpre est tombé ;
Dans un petit manteau d’abbé
Sa veuve expire.

Tu t’es bercé sur ce flot pur
Où Naple enchâsse dans l’azur
Sa mosaïque ;
Oreiller des lazzaroni,
Où sont nés le macaroni
Et la musique.

Qu’il soit rusé, simple ou moqueur.
N’est-ce pas qu’il nous laisse au cœur
Un charme étrange,
Ce peuple ami de la gaieté
Qui donnerait gloire et beauté
Pour une orange ?

Catane et Palerme t’ont plu.
Je n’en dis rien ; nous t’avons lu.
Mais l’on t’accuse
D’avoir parlé bien tendrement,
Moins en voyageur qu’en amant,
De Syracuse.

Ils sont beaux, quand il fait beau temps.
Ces yeux presque mahométans.
De la Sicile ;
Leur regard tranquille est ardent,
Et bien dire en y répondant
N’est pas facile.

Ils sont doux, surtout quand le soir
Passe dans son domino noir
La toppatelle.
On peut l’aborder sans danger
Et dire : « Je suis étranger,
Vous êtes belle. »

Ischia ! C’est là qu’on a des yeux.
C’est là qu’un corsage amoureux
Serre la hanche.
Sur un bas rouge bien tiré
Brille, sous le jupon doré,
La mule blanche.

Pauvre Ischia ! bien des gens n’ont vu
Tes jeunes filles que pied nu
Dans la poussière.
On les endimanché à prix d’or ;
Mais ton pur soleil brille encor
Sur leur misère.

Quoi qu’il en soit, il est certain
Que l’on ne parle pas latin
Dans les Abruzzes,
Et que jamais un postillon
N’y sera l’enfant d’Apollon
Ni des neuf Muses.

Il est bizarre, assurément,
Que Minturne soit justement
Près de Capoue.
Là tombèrent deux demi-dieux,
Tout barbouillés, l’un de vin vieux,.
L’autre de boue.

Les brigands t’ont-ils arrêté
Sur le chemin tant redouté
De Terracine ?
Les as-tu vus dans les roseaux
Où le buffle aux larges naseaux
Dort et rumine ?

Hélas ! hélas ! tu n’as rien vu.
Oh (comme on dit) ! temps dépourvu
De poésie !
Ces grands chemins sûrs nuit et jour
Sont ennuyeux comme un amour
Sans jalousie.

Si tu t’es un peu détourné,
Tu t’es à coup sûr promené
Près de Ravenne,
Dans ce triste et charmant séjour
Où Byron noya dans l’amour
Toute sa haine.

C’est un pauvre petit cocher
Qui m’a mené sans accrocher
Jusqu’à Ferrare.
Je désire qu’il t’ait conduit.
Il n’eut pas peur, bien qu’il fît nuit ;
Le cas est rare.

Padoue est un fort bel endroit
Où de très grands docteurs en droit
Ont fait merveille.
Mais j’aime mieux la polenta
Qu’on mange au bord de la Brenta
Sous une treille.

Sans doute tu l’as vue aussi,
Vivante encore, Dieu merci,
Malgré nos armes,
La pauvre vieille du Lido
Nageant dans une goutte d’eau
Pleine de larmes.

Toits superbes ! Froids monumens !
Linceul d’or sur des ossemens !
Ci-git Venise.
Là mon pauvre cœur est resté.
S’il doit m’en être rapporté.
Dieu le conduise !

Mon pauvre cœur, l’as-tu trouvé
Sur le chemin, sous un pavé,
Au fond d’un verre ?
Ou dans ce grand palais Narni
Dont tant de soleils ont jauni
La noble pierre ?

L’as-tu vu sur les fleurs des prés,
Ou sous les raisins empourprés
D’une tonnelle ?
Ou dans quelque frêle bateau
Glissant à l’ombre et fendant l’eau
A tire-d’aile ?

L’as-tu trouvé tout en lambeaux
Sur la rive où sont les tombeaux ?
Il y doit être.
Je ne sais qui l’y cherchera.
Mais je crois bien qu’on ne pourra
L’y reconnaître.

Il était gai, jeune et hardi.
II se jetait en étourdi
A l’aventure.
Librement il respirait l’air.
Et parfois il se montrait fier
D’une blessure.

Il fut crédule, étant loyal,
Se défendant de croire au mal
Comme d’un crime.
Puis tout à coup il s’est fondu
Ainsi qu’un glacier suspendu
Sur un abîme...

Mais de quoi vais-je ici parler,
Et que fais-je à me désoler.
Quand toi, cher frère,
Ces lieux où j’ai failli mourir.
Tu t’en viens de les parcourir
Pour te distraire ?

Tu rentres tranquille et content ;
Tu tailles ta plume en chantant
Une romance.
Tu rapportes dans notre nid
Cet espoir qui toujours finit
Et recommence.

Le retour fait aimer l’adieu ;
Nous nous asseyons près du feu,
Et tu nous contes
Tout ce que ton esprit a vu,
Plaisirs, dangers, et l’imprévu,
Et les mécomptes.

Et tout cela sans te fâcher,
Sans te plaindre, sans y toucher
Que pour en rire ;
Tu sais rendre grâce au bonheur,
Et tu te railles du malheur
Sans en médire.

Ami, ne t’en va plus si loin.
D’un peu d’aide j’ai grand besoin,
Quoi qu’il m’advienne.
Je ne sais où va mon chemin,
Mais je marche mieux quand ma main
Serre la tienne.


ALFRED DE MUSSET.