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À propos d’un cyclone

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À propos d’un cyclone
Prince Albert de Monaco

Revue des Deux Mondes tome 87, 1888


A PROPOS D'UN CYCLONE

Pendant l’été de 1887, l’Hirondelle poussait une campagne scientifique jusqu’aux régions septentrionales du Nouveau-Monde. Pour une petite goélette, incapable de porter 200 tonnes et plutôt destinée par ses origines à la navigation de plaisance, il y avait beaucoup de méchantes aventures semées le long de cette route, principalement dans la région limitrophe du courant polaire et aux abords de Terre-Neuve.

L’archipel des Açores, que la grande profondeur des eaux environnantes m’avait fait choisir pour les premiers essais de recherches nouvelles, se trouvait placé de manière à scinder le voyage vers l’ouest, assez également dans sa longueur, mais non pas dans ses périls. D’ailleurs, un mois de retard, survenu dès le principe à la réalisation du plan général, introduisait dans ce voyage une complication plus fâcheuse que toutes les autres : nous quittions les Açores quand la saison des cyclones allait commencer, et nous devions encore franchir les parages habituellement visités par ces implacables écumeurs de la mer. C’était une menace qui dès lors planait sur l’Hirondelle et l’accompagnerait même durant la plus grande partie de son retour, pour finir dans une leçon inoubliable donnée aux hommes de son équipage sur la fragilité de leur existence. On se trouve bien rarement en face de ces tempêtes exceptionnelles qui sont les vrais cyclones, mais, comme ce nom frappe l’esprit par sa résonance grave, on en abuse pour désigner des bourrasques, souvent même des orages, bien différens par leur nature comme par leurs effets. Dans nos pays d’Europe, le vent, même s’il renverse des arbres et des murailles, n’engendre point les rafales foudroyantes d’un cyclone déchaîné sur l’océan, non loin des parages où certaines forces l’ont fait apparaître, et qui ne trouve sur sa route ni côtes ni montagnes, nul obstacle pour le briser. Je me félicite aujourd’hui que les hasards de la navigation m’aient permis d’aborder ce sujet, avec un degré de plus dans l’expérience nécessaire à l’homme pour savoir apprécier les faits suivant une mesure juste et les qualifier sainement, mais je déplore mon impuissance à peindre d’aussi grandes choses.

Voici avant tout l’explication théorique du cyclone. Dans notre hémisphère et sur l’Atlantique, un tourbillon plus ou moins circulaire se forme dans la région tropicale au nord de l’Equateur ; il marche d’abord vers le nord-ouest, rase ou balaie les Antilles et le sud des États-Unis en s’inclinant vers le nord ; puis, obliquant encore jusqu’au nord-est, il vient se fondre dans l’espace qui sépare Terre-Neuve de l’Angleterre. La vitesse de translation qui anime ces tourbillons n’est pas la même pour tous ; elle varie entre 22 milles et 5 milles par heure. Le tourbillon lui-même est formé de rafales terribles qui se meuvent invariablement de droite à gauche autour d’un axe central représenté par une étroite région où le calme est absolu, avec des lames énormes venant de toutes les directions, et qui s’entrechoquent furieusement. Le principal effort des marins, quand un cyclone les menace, doit donc avoir pour but de fuir cette ligne que le centre parcourt, et que les premiers symptômes permettent de déterminer. Certaines tempêtes ou perturbations atmosphériques, dont l’effet parvient jusque sur nos côtes, appartiennent à la catégorie des tourbillons ; mais les cyclones présentent une violence beaucoup plus grande et concentrée sur une aire moins étendue.

Toutefois, les deux premières étapes du voyage, soumises à des fortunes diverses : calmes et vents contraires pour l’une, brouillards et fortes brises dans une région d’icebergs pour l’autre, se terminèrent au mieux, le 5 août, dans la baie Saint-John, capitale de Terre-Neuve.

Chaque jour de notre relâche, je contemplais avec une jouissance émue la petite goélette profilant ses lignes gracieuses sur les eaux vertes d’une baie d’Amérique, après nous avoir vaillamment transportés d’une rive à l’autre de l’océan. Puis, dans la pénombre où s’éteignent les souvenirs d’autrefois, une sensation ardente marquait vivement ces joies et ces tristesses qui jalonnent l’existence ; comme après une journée chaude, des éclairs illuminent au loin le contour des orages passés. Le frêle navire grandissait alors dans mon sentiment de toute la mélancolie qui naissait autour de moi.

Un capitaine ressent pour son vieux bateau quelque chose comme une vieille tendresse. Lancés tous deux, jeunes et fringans, sur les eaux changeantes de la vie, ensemble ils ont couru mille dangers, ensemble ils reviennent au pays. Et quand, plus tard, usés par les mêmes rafales, l’un pourrit au fond du port, le capitaine décrépit vient chaque jour, en face de la vieille coque, pour glaner des souvenirs,.. des tristesses bien souvent. Je vois encore, sur le quai de Lorient, un vieillard assis, dont les yeux fixent un ponton sans mâts, sans agrès, oublié ; son front ridé se rembrunit soudain. Songe-t-il peut-être que c’était là jadis un beau trois-mâts sur lequel sa voix avait longtemps vibré dans les commandemens ? Songe-t-il au vieux maître qu’un jour il avait couché dans sa bière et, devant l’équipage découvert, doucement lancé dans les flots ? Ou bien serait-ce au souvenir de ce dernier soir, avant un départ funeste, quand sous un ciel dont l’infini s’ouvrait à la pensée humaine, lui et la compagne qu’il laissait au foyer et ne revit jamais, appuyés au gouvernail, tandis que les marins chantaient sur l’avant, ils retrouvaient ensemble un écho de leur première jeunesse, un rayon du charme qui les avait unis ? Oui, c’est bien cela, regardez-le qui s’en va plus triste et plus courbé.

La saison avançait et les songes finirent devant la préoccupation du retour vers la France ; car si on pouvait compter sur les vents d’ouest qui balaient à cette époque presque tout le parcours, il y avait encore, pour la première centaine de lieues, le risque des brouillards qui dissimulent les icebergs, et, plus loin, une région dangereuse où la plupart des cyclones vont mourir.

Ce fut un regret pour moi de quitter, sans l’avoir mieux vu et connu, le pays terre-neuvien dont j’entrevoyais la poésie sévère, dans cet ensevelissement de mille siècles, sous une couche glacée ; dans cette flotte d’icebergs qui lui rongent la ceinture en charriant des phoques et des ours ; dans la grande pêche au milieu des brumes compactes ; dans le lac sombre et calme qui reflète une forêt de bouleaux et de sapins décimés par les neiges, quelque renne sauvage, ignorant de l’homme, et le bloc erratique, témoin éternel des glaciers disparus, sur lequel une mouette égarée, en chasse de truites, se pose sans bruit.

Il fallait partir, les Terre-Neuviens eux-mêmes, si hospitaliers, si bienveillans, animés d’une vraie sollicitude pour leur jolie visiteuse, nous montraient l’urgence des adieux. D’un jour à l’autre pouvaient survenir les violentes tempêtes, avant-coureurs du régime hivernal qui pèse durant huit mois sur ce pays et lui prête, pour ses meilleures journées d’alors, un soleil impuissant que l’œil peut braver, un disque sans rayons, qui devient rouge ardent lorsque, dit-on, le feu dévore au loin les sapinières rabougries. L’Hirondelle quitta Saint-John le 16 août, et bientôt prise par un grand vent de sud-ouest, elle disparut derrière le brouillard qui veillait au large et qui noya presque subitement dans ses premières fumées la ligne des grands caps, une ombre déjà, mais perceptible encore à travers la nuit. Un souci continuel obsède les marins, dont ce double voile de ténèbres et de brume peut mettre en défaut toute la vigilance, au milieu des obstacles répandus sur la mer. Deux navires sont-ils en présence ? leurs sirènes s’avertissent mutuellement, mais le brouillard fait souvent dévier la marche du son et cause par là des erreurs fatales. S’agit-il d’un iceberg, d’une épave ? L’un, vraie montagne flottante, marche en silence, excepté quand une mer houleuse s’engouffre et gronde dans les cavernes creusées sur ses flancs ou fracasse les portiques, les colonnes, les immenses festons, tout ce décor devenu fragile sous la chaude influence du sud ; l’autre est un cadavre flottant, parfois submergé, sans fournir nul indice qu’une frange d’écume avec un bruissement léger, rien de plus que l’agitation des herbes froissées par le vent à la surface onduleuse d’un cimetière.

Une publication américaine, le Pilot Chart, signale chaque mois, par dizaines, les navires ainsi abandonnés et rencontrés sur l’Atlantique. On peut, grâce à elle, suivre la marche capricieuse de ces blocs dangereux que les coups de vent se renvoient dans les limites du courant général, et dont beaucoup sans doute regagnent le tourbillon des « Sargasses, » quand ils ont résisté jusque-là. Deux cas entre tous démontrent la persistance du danger qu’une épave semblable peut faire naître. L’Oriflamme fut abandonné, en juin 1881, par son équipage, qui n’avait pu maîtriser le feu à bord ; on se trouvait dans le Pacifique, vers 1,300 milles dans l’ouest de la côte péruvienne. Quatre mois plus tard, un steamer, le Iron-Gate, allant d’Australie à la côte occidentale de l’Amérique du Nord, aperçut, par 13° 27’ de latitude sud et 125° 19’ de longitude ouest, un bateau errant, brûlé, sans mâts, l’Oriflamme selon toute apparence. Le 12 février 1882, une coque incendiée fit côte sur l’île Raroria, archipel des Pomotou, et les indigènes y trouvèrent une cloche qui portait en gravure : Oriflamme 1865. Sans nul doute, ce navire avait flotté huit mois encore sans équipage, et il avait parcouru ainsi 2,840 milles (5,260 kilomètres), porté sur le courant équatorial sud.

Une autre épave, une goélette, également abandonnée, la Twenty one Friends, avait été revue une première fois sur la côte orientale des États-Unis, non loin de la baie Chesapeake ; puis, entraînée par le gulf-stream, elle remonta beaucoup plus haut en latitude et gagna rapidement dans l’est. Elle se dirigea ensuite au sud-est, rapprochant le golfe de Gascogne, et se fit voir en dernier lieu, le à décembre de la même année, vers 130 milles du cap Finisterre d’Espagne, après avoir dérivé pendant huit mois aussi, sur une longueur de 3,500 milles (6,480 kilomètres), et avoir été reconnue par vingt-deux navires.

Mais ces deux cas de flottage extraordinaire sont moins saisissans que le fait, unique peut-être dans les annales maritimes, d’un train de bois récemment expédié de la Nouvelle-Ecosse pour New-York, et séparé, dans un cyclone, de son puissant remorqueur, après la rupture des câbles qui arrachèrent à ce dernier un morceau du pont. Cette épave, plus longue, plus large, plus haute que deux immenses paquebots accouplés[1], flottait maintenant sur une mer fréquentée, souvent brumeuse. Bientôt les 27,000 arbres de 10 à 30 mètres qui la formaient, détachés en groupes que des chaînes reliaient encore, se disséminèrent sur un espace chaque jour plus large. Ils ont inquiété pendant plusieurs mois la navigation transatlantique, obligeant certains navires à de longs détours ; saura-t-on même jamais si quelques-uns de ceux-ci n’ont pas sombré dans un choc avec les débris de cette forêt couchée sur la mer ! Ils couvrent aujourd’hui l’Atlantique, où ils tournoieront des années, pour descendre lentement plus tard, saturés d’eau, vers les ossuaires profonds où dorment, dans un entassement colossal, les grands êtres disparus et les humbles coquilles, l’homme à tous les âges de sa descendance, avec les productions successives de son génie.

L’Hirondelle forçait de toile pour atteindre au plus vite des parages moins exposés ; avec sa voilure déjà fatiguée par des vents lourds et tempétueux qui en faisaient chaque jour craquer les coutures, elle volait sur la mer et distançait à vue d’œil tous les bâtimens rencontrés. Mais un navire parcourant avec vitesse la grande route des cyclones et dans le même sens que ces météores doit veiller doublement : il peut être rejoint par l’un d’eux, plus rapide, qui le suit, ou se jeter lui-même dans un autre, plus lent, qui le précède ; la clairvoyance du capitaine est alors son unique sauvegarde.

Cependant, le 23 août, comme on était parvenu à 28 degrés de longitude par la haute latitude de 49 degrés, une mauvaise rencontre paraissait déjà bien improbable. Aux premières heures de ce jour, la brise fraîchissait du sud-sud-est, et la mer, houleuse encore des vents antérieurs, accompagnait la goélette de ces vagues allongées, collines mouvantes qui reflètent sous le soleil l’ombre verdâtre des nuages, ou bien, pendant la muette obscurité des nuits, le scintillement d’un ciel étoile. L’un après l’autre, des grains montaient vivement du sud avec leurs contours épaissis dans une buée jaune et transparente, tandis que l’aiguille du baromètre descendait par saccades. Rien de tout cela n’inquiétait personne : « Peut-être une nouvelle bourrasque, une dernière poussée vers la France ; on filera de l’huile ! » disaient les marins, en prenant ris sur ris.

Vent et ciel, devenus bientôt plus suspects, fixèrent toute mon attention déjà méfiante, car l’éventualité du cyclone désastreux qui tourbillonne sur l’Atlantique, balayant une mer heurtée dont les vagues s’écrasent les unes contre les autres, devait être envisagée par l’Hirondelle comme beaucoup plus grave que tous les autres dangers du voyage.

Les savans et les marins sont aujourd’hui presque unanimes sur les manœuvres à faire pour fuir la région centrale d’un cyclone qui avance ; mais l’application de ces formules exige du calme et du jugement, car elle présente, aux petits bâtimens surtout, des risques sérieux ; aussi avais-je creusé la question dès l’époque où cette campagne d’Amérique fut résolue.

Le plus brillant des chefs sous lesquels mes débuts ont eu lieu m’avait dit un soir, dans la mer des Antilles, où le temps orageux menaçait d’aggraver les obstacles d’un passage difficile : « A bord, le marin ne doit pas seulement être prêt à toutes les luttes, mais son esprit doit encore se frayer d’avance un chemin parmi l’enchaînement des faits possibles, car ici, plus que jamais dans sa vie, les événemens surgiront tout à coup, et les fautes commises amèneront des suites graves ou irrémédiables. Pendant les heures de votre quart d’officier, comme plus tard durant vos insomnies de capitaine, accoutumez votre esprit à la prévision des incidens capables de survenir, et à l’examen de ce qu’il faudrait faire dans tel ou tel cas ; l’habitude prise ainsi vous guidera plus sûrement vers cette décision, cette promptitude d’analyse, si fréquemment nécessaires à bord, et pour lesquelles vous aurez préparé les voies. » Plus que jamais ces paroles ont pesé sur mes actes durant la campagne de 1887, si aventureuse pour l’Hirondelle ; aussi la succession foudroyante des événemens qui se produisirent le 23 août a-t-elle trouvé notre défense toute prête.

Le navire courait en bonne route quand les prodromes de l’ouragan se révélèrent par des rafales violentes du sud-sud-est et les oscillations folles du baromètre, sous un ciel étrangement bouleversé.

Il était huit heures du matin ; on continua de marcher à la plus grande vitesse que permettait une mer grossissante. Bientôt le vent recula vers le sud, les grains se multiplièrent dans un milieu plus jaune ; leur altitude baissait, et l’on eût pu croire qu’ils allaient toucher les mâts.

Un trouble particulier, dont la nature nous échappe, exerce quelquefois sur la matière vivante son influence prémonitoire à l’approche des agitations intenses de notre planète ; il passe alors sur l’organisme humain comme une onde mystérieuse qui déconcerte les sens et inquiète le jugement.

Le cyclone enveloppait maintenant très vite notre goélette, qu’une triste fortune semblait condamner à finir sa carrière, et j’avais le cœur serré lorsque, devant l’insondable et mystérieuse contingence des événemens prochains, je donnais mes derniers ordres pour lutter jusqu’au bout. Établir une voilure de cape, garnir les pompes, condamner les panneaux, amarrer les hommes nécessaires sur le pont, filer de l’huile, tous ces apprêts familiers à l’Hirondelle, seraient-ils capables de conjurer une catastrophe ? Je ne le croyais pas, car le vent, les eaux, les nuages, semblaient guidés cette fois par la mort elle-même, non point par celle qui laisse une main chère fermer les yeux à ses victimes, mais par celle qui veut un cortège barbare pour ajouter aux affres de l’heure suprême. Et je voyais déjà la mer, bondissant une dernière fois sur le pont, broyer cet unique rempart, et disperser au loin, sous l’écume de lames monstrueuses, les vingt cadavres de mes hommes.

Il est midi ; le vent souffle avec une rage inconnue de nous tous. On se répète à chaque moment qu’il donne sa plus grande mesure, et pourtant, d’heure en heure, il augmente encore. Les nuages fondus par ce vent remplissent l’atmosphère d’un brouillard cuivré ; il fait une obscurité jaune. On ne saurait dire s’il pleut, mais une poussière d’eau salée vole en meurtrissant les visages ; c’est la crête des lames, rasée par le vent, tandis que leur masse creusée en caverne, violemment rabattue, jalonne de blancheurs fumantes le passage des rafales.

La mer se hérisse de vagues hautes, précipitées, roulant comme des furies les unes sur les autres, dans un grondement continu, absorbé par l’infernal chaos, et sur lequel détonne souvent la rupture d’une lame plus puissante qui déferle tout près et remplit l’espace d’une verbération qui résonne jusqu’au fond des poitrines.

A mes oreilles, ces bruits sonnaient comme un glas, et je les écoutais ardemment, comme un agonisant écoute peut-être le dernier écho des bruits de ce monde.

Vers cinq heures, l’ouragan passait dans toute sa force, ce que je puis établir, non par mon seul jugement, car les sensations extrêmes deviennent moins nettement appréciables, mais par la marche du baromètre que je suivais avec soin, sachant combien un semblable document inscrit au moyen d’un appareil enregistreur serait précieux pour la science.

La goélette se cabre devant le choc des grandes vagues, pour tomber ensuite de leur croupe jusqu’au fond d’un abîme ; parfois tout semble perdu, quand l’une d’elles arrondit sur nous sa volute plus haute et plus sombre, masquant pour dix secondes les hordes qui suivent. Chacun, sur le pont, se retient alors à tout ce que peuvent saisir les doigts crispés : bittes, claire-voies ou cordages. Avec le retentissant fracas d’une voûte qui croule, cette masse fond sur l’avant, coiffe tout entier le navire, l’ébranlé et le couche. Une gerbe d’eau lancée vers le ciel retombe le long des mâts, du gréement et des voiles, tandis qu’une onde balaie le pont de bout en bout, franchissant les obstacles avec le tumulte et la fougue d’un torrent.

D’abord suffoqué par cette eau brutale, on a bientôt le sentiment que, sous les nappes ruisselant partout vers la mer, la goélette résiste encore ; les yeux, inquiets d’y voir sombrer quelqu’un d’entre nous, parcourent fiévreusement le revers du géant qui s’éloigne. L’oreille guette un cri, et le cœur bat plus vite !

Une fois, la goélette s’incline tellement, que son grand canot, s’appuyant sur les vagues, arrache d’abord son bossoir d’avant, puis retombe chargé d’eau sur les sangles qui cèdent ; le groupe, encore suspendu par une balancine, heurte au roulis le flanc du navire. Les coups de mer suivans achèveront le mal, et notre canot démoli s’en ira par morceaux. Mais nous voulons malgré tout sauver cet important auxiliaire : le maître et les hommes de quart se précipitent ; les uns agissent sur la balancine, pour que d’autres, montés sur la lisse et aux premières enfléchures de misaine, puissent remettre le bossoir en place. Il y a là maintenant, sur un point sans cesse plongé dans la mer, une grappe d’hommes intrépides qui font des merveilles pour disputer au cyclone le premier lambeau de leur navire.

Après vingt minutes d’efforts périlleux, l’embarcation est reprise ; mais de nouveaux désastres paraissent imminens, et, pour le cas d’une avarie grave qui obligerait à fuir devant la mer, on installe au mât de misaine, toute prête à hisser, une petite voile carrée, la plus solide que nous ayons.

La nuit vient. Tout le possible est fait, chacun le dit et cherche à découvrir un symptôme de meilleur augure, car la résistance ne saurait durer contre un assaut pareil.

Mais rien !

Derrière le voile crépusculaire qui s’abaisse peu à peu sur les violences acharnées contre nous, la blancheur des lames se montre encore à nos yeux brûlés par le vent et le sel.

La nuit est faite. Et les masses qui déferlent maintenant en phosphorescences bleuâtres passent comme dés goules pélagiennes rôdant sur les eaux pour saisir plus vite les victimes de la tourmente. Elles entraînent sur le pont les myriades de bêtes qui les illuminent, et abandonnent contre tout ce qu’elles frôlent mille paillettes brasillantes, dont l’éclat s’affaiblit, s’éteint bientôt, si la mer tarde à les reprendre. Quand une vague soufflette la joue du navire, c’est une gerbe de feu qui s’élève, inonde les mâts et les voiles de lueurs glauques, et se rabat sous le vent jusqu’au loin en traînées lumineuses. A huit heures, le quart change, et six hommes apparaissent sous le panneau de l’échelle arrière, qui s’ouvre un instant pour eux. Dans leurs grosses bottes, leurs vêtemens cirés, les braves gens, raides et lourds, sont tous pareils, à peine reconnaissables. Ils gagnent comme ils peuvent, dans l’eau jusqu’à mi-jambe, glissant au roulis, se retenant au hasard dans l’obscurité, les postes qu’il faut servir. On échange deux mots, presque rien, et les hommes relevés s’en vont à leur tour, ruisselant d’eau, chercher un sommeil douteux que l’ébranlement du navire troublera sans cesse ; mais il faut quand même reposer le corps et l’esprit, qui, dans quatre heures, remonteront sur la brèche.

L’intérieur de la goélette, toujours si riant et si clair, offre aujourd’hui des scènes étranges d’un pittoresque lugubre. Vraiment, si la mort nous prend cette fois, rendons lui justice : au dedans comme au dehors du navire, elle fait grandement les choses, et prépare un théâtre qui n’est point vulgaire.

A la lueur de fanaux, puisque les claire-voies sont condamnées par des toiles et des planches, le pont d’abord fatigué, plus tard disjoint, laisse passer une inondation continue qui devient déluge à chaque nouveau coup de mer. Le bruit des cascades intérieures, le clapotage des eaux qui roulent sur nos têtes, l’éclat sourd des lames qui battent la coque extérieurement, se réunissent en une clameur confuse qui voudrait prédire la noyade prochaine.

Tout près de l’échelle arrière, au milieu d’outils préparés en cas d’avarie, un homme accroupi somnole insouciant : trente années de mer l’ont blasé. Il va tranquillement où on lui commande, exécuter le nécessaire, en dépit des lames, du vent, du péril, et rentre dans son coin, après avoir jeté sur la mer un coup d’œil vexé : dame, on ne pourra pas de sitôt crocher son hamac ! Puis il se met à fourbir les outils qu’il vient de mouiller ; simple besoin de tuer le temps.

Un autre, un « terrien » celui-là, mais qui s’était vite formé en si bonne compagnie, voit bien qu’il y a du nouveau : de toute la journée on n’a point mis le couvert, et, la nuit venue, personne ne se couche ! Fi du désœuvrement, pense-t-il, en ouvrant la cambuse, son domaine, où il se met à casser du sucre et préparer des rations ; autant de fait pour demain !

Nos repas, bien sûr, ne dérangèrent pas l’harmonie répandue sur les événemens de cette journée : la tension nerveuse aidant, nous étions rassasiés d’un rien ; le fourneau, d’ailleurs, ne marchait plus. On essaya pourtant, vers le soir, de cuisiner quelque chose, et dans le poste des marins, vaguement éclairé, des groupes accroupis oscillèrent devant les gamelles, sans pouvoir toujours les soustraire à l’envahissement des eaux. Mais un cordial distribué avec mesure convenait beaucoup mieux à des gens éprouvés par de continuelles immersions et chez qui il fallait prolonger d’heure en heure toute la résistance physique possible. Au salon, l’abstinence était presque totale, et, dans un cadre fantastique, des livres, des papiers, des chaises brisées, jonchaient le tapis gonflé d’eau et roulaient d’un bord à l’autre.

Satan, le pauvre chien, d’habitude si joyeux sur le pont, est là tout anxieux, agité, se garant tant bien que mal ; cramponné, fléchissant quand le sol manque sous ses pieds, il court à l’échelle pour s’échapper au hasard, mais revient terrifié du vacarme extérieur. Haletant et gémissant, il ne sait plus quoi fuir, entre l’eau qui ruisselle du plafond et celle qui rôde par terre. Son corps tremble, ses dents claquent. Il lui faudra deux jours pour retrouver son calme, et, la semaine suivante, il sera épileptique.

La nuit, le tableau change seulement dans ses teintes et ses ombres, quand on fixe contre un meuble, prêts à paraître au dehors, si quelque navire se montrait, les fanaux de position rouge et vert, qui ne pourraient tenir dans leur poste habituel. Mais avec un temps pareil, qui réduit les navires presque à l’impuissance, des manœuvres pour éviter une collision seraient fort scabreuses. Vers minuit seulement, une amélioration perceptible du temps ramène chez nous l’espoir de parer un désastre devenu pendant quelques heures imminent. Toutefois, cette lueur, vite maîtresse de notre âme, apparaissait derrière un voile toujours bien sombre et chargé d’incertitude, car une mer aussi furieuse ne tomberait que lentement. Au petit jour, en effet, des lames redoutables étalaient encore sur une mer affreuse leurs nappes éclatantes, qui naguère prenaient à mes yeux l’aspect de linceuls.

Mais une aube nouvelle, même douteuse et triste comme le fut pour nous celle du 24 août, répand sur les anxiétés du cœur une rosée fortifiante qui cache des promesses, et déjà la nuit s’éloigne, emportant dans ses ombres mystérieuses ce qu’il y avait de plus cruel dans les menaces de la nature. Pour ceux des êtres que la lumière vivifie, le retour du soleil ouvre des sources d’énergie ; c’est un appel à des efforts nouveaux dans la lutte pour l’existence. Aussi, quand le marin pressent la fin d’une nuit violente qui semblait devoir être un tombeau à jamais fermé, il tourne sans cesse vers l’orient son visage émacié par les veilles.

D’après la théorie des cyclones, l’Hirondelle, maintenant écartée du centre et hors de son parcours, devait prendre le vent arrière, qui de plus favorisait sa route ; mais l’évolution nécessaire pour venir à cette allure forçait le navire de présenter un moment son travers aux lames, dont beaucoup pouvaient encore ainsi lui être fatales. Il fallait donc réduire à ses moindres proportions ce risque inévitable.

Ma résolution arrêtée, j’appelai les maîtres pour fixer, en associant les vues de chacun, les dispositions capables d’assurer le succès d’une manœuvre qui dénouerait enfin notre situation : il fallait avant tout évoluer le plus rapidement possible.

L’équipage fut réparti de façon à rentrer la voile de cape au premier ordre, en même temps que la trinquette serait hissée. On établirait la voile quadrangulaire de fuite déjà prête sur l’avant du mât de misaine, aussitôt qu’elle pourrait porter sans battre. La montre d’habitacle, si souvent consultée depuis hier soir, disait cinq heures lorsque, choisissant une embellie, je fis mettre la barre au vent. Presque aussitôt, sous l’appui des focs, tandis que la voile de cape tombait, l’Hirondelle pivota et prit une vitesse rassurante, avec sa voile de fuite déferlée. Une bonne quantité d’huile, projetée à la mer depuis le début de cette évolution, avait peut-être concouru pour sa part à l’innocuité des lames pendant sa durée. Nous courons maintenant sous la tempête, qui décline rapidement, et Ies grandes vagues, dont la rupture contre la joue du navire immobile tout à l’heure pouvait le disloquer, viennent fondre en écume sous son arrière fuyant. Les oiseaux marins accourent de nouveau pour visiter les remous du sillage, mendiant avec leur voix criarde ; des cachalots en troupe font émerger plusieurs fois leur corps noir, d’où la mer se retire ainsi que d’un récif, et comme ils avancent très près de la surface houleuse, leur tête cylindrique apparaît tout entière quand elle perce le revers des lames.

La lumière et la vie renaissent partout, déchirant ce triste manteau sous lequel on avait senti les frôlemens de la mort. Aux tourmens d’un jour qui aurait dû être pour nous sans lendemain succédaient la confiance dans l’avenir et la jouissance des heures présentes, si durement conquises ; le silence et le calme si dignes que mes marins gardèrent pendant cette crise suprême de leur existence firent place tout d’abord à un élan de fierté pour la petite goélette sortie indemne d’une épreuve qui fait souvent disparaître les plus forts bâtimens.

Ce jour, ce lendemain, le soleil n’avait point paru ; mais quand la nuit revint, et comme je regardais en avant, bien loin, vers les plages de France, troublé jusqu’au fond de moi-même par un flot de souvenirs émus qui suivent toujours les crises décisives, une étoile brilla dans la première éclaircie des nuages, et, sur l’horizon désert, brilla pour l’Hirondelle toute seule…


PRINCE ALBERT DE MONACO.

  1. Elle mesurait exactement : longueur, 187 mètres ; largeur, 22 mètres ; hauteur, 13 mètres, dont un peu moins de la moitié hors de l’eau. Elle pesait 11,000 tonnes et affectait la forme d’un cigare.