75%.png

À propos d’un nouveau livre de Marcel Proust

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


À propos d’un nouveau livre de Marcel Proust
L’Action française, 8 octobre 1920


À propos d’un nouveau livre de Marcel Proust

Dans quelques jours paraîtra, aux éditions de la Nouvelle Revue Française[1], un nouveau livre de Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, faisant suite à Un Côté de chez Swann, et à cet À l’ombre des Jeunes Filles en fleurs, qui obtint, l’année dernière, le prix Goncourt. L’amitié de l’auteur m’a permis de parcourir les bonnes feuilles de cet ouvrage. Non seulement, il n’est pas inférieur aux précédents, mais encore il marque, à mon avis, un progrès dans la pénétration psychologique. Rarement écrivain est allé aussi loin dans l’analyse comique et minutieuse des caractères, tout en maintenant la ligne de satire générale de la société, qui est au fond de cette œuvre divertissante. Œuvre singulière et cependant rattachée à toute la lignée de nos meilleurs moralistes, depuis Montaigne jusqu’à La Bruyère et Saint-Evremond. On m’assure qu’en Hollande, pays où notre littérature ancienne, moderne et récente, a toujours été étudiée consciencieusement et appréciée comme il faut – voir les remarquables études du premier critique hollandais M. Byvanck, savant et suraigu commentateur de Shakespeare, de Villon et de Claudel – on m’assure qu’il existe déjà une société « Marcel Proust », sur le modèle des société « Browning » d’Angleterre. Les admirateurs du psychologue français se réunissent périodiquement pour le lire et discuter à son sujet.

Il y a une jolie pièce d’une vingtaine d’années que je connais Marcel Proust. En 1896, j’achevais un roman, à l’automne, dans la solitude exquise de l’Hôtel d’Angleterre à Fontainebleau – je ne sais s’il existe toujours – le plus confortable et le plus agréable que j’aie jamais connu, grâce à l’affabilité de ses propriétaires, M. et Mme Dumaine. J’eus la surprise de voir arriver un soir, dans la salle à manger où je faisais durer le plaisir d’un perdreau rôti selon le rite, ce cher Marcel, tout jeune alors, avec ses yeux d’un gris bleu, à reflets noirs et effarouchés, de faon et ses manières ultra modestes et d’une exquise courtoisie. Après s’être mille fois excusé auprès du maître d’hôtel pour le dérangement qu’il allait lui donner et le fardeau d’avoir à servir une personne en plus, il m’exprima sa désolation d’accaparer, fût-ce un instant, l’expérience gastronomique de l’auteur des Morticoles. Nous passâmes ensemble, nous promenant le jour en forêt, devisant le soir au coin du feu, dans le salon désert et discret, une semaine charmante. Je m’aperçus alors que j’avais affaire à un esprit de premier ordre, d’une culture infinie et dissimulée, ayant des vues originales sur tout. Je suis persuadé qu’il travaillait déjà, en cachette, à cette étourdissante série de la Recherche du Temps perdu, qui laisse loin derrière elle les essais similaires de Xavier de Maistre et de Sterne. Car il s’agit ici d’une fresque composée de miniatures, si paradoxal que semble un tel rapprochement de mots.

Depuis lors, j’ai eu de bons moments de gaieté, en songeant au ton de supériorité que prenaient souvent, dans le monde, vis-à-vis de Proust, attentif, déférent, effacé, angulaire, et toujours confondu en politesses, les raseurs, iroquois, funambules et autres cornichons, en habit et cravate blanche, qui faisaient alors les délices des salons parisiens à la mode. Je me demandais comment Marcel subissant héroïquement les « han, monsieur, han » de Victor du Bled, ouvrant et refermant sa grande goule, poussiéreuse et quadrangulaire, de crocodile conférencier ; puis les éternuements, hennissements et girandoles au-dessus de flamboyants gilets, du vicomte Henri d’Avenet, délices de la Revue des Deux-Mondes, candidat perpétuel à l’Académie ; puis les grognements et vociférations sourdement jérômenapoléoniennes de Frédéric Masson, penché en avant, les mains dans ses poches, son gilet blanc cassé en deux ; puis les silences narquois et obliques, bien que hautains, de Paul Hervieu, tel qu’un croûton assidu aux honneurs et personnages officiels ; puis l’effroyable bobine simiesque et velue de Joseph Reinach à la voix de cuir et de bois, aux pieds prenants, sautant de fauteuil en fauteuil, avec des galanteries de gorille satisfait. Mais je réfléchissais aussitôt que cette patience, victimale et sacrificielle, enrichissait le trésor de remarques, inductives et déductives, lentement amassée par Marcel Proust, et qu’il monnaye aujourd’hui pour notre plaisir littéraire et celui de nos enfants et petits-enfants.

Gourmand irrassasié de la sottise humaine, des travers humains, des feuilles de vigne pudiquement jetées sur ces travers, des illusions vaniteuses et des attitudes avantageuses, l’auteur de Le Côté de Guermantes n’est nullement un pessimiste qui rit de tout afin de n’en pas pleurer. Le spectacle de la comédie tragique le divertit pour de bon et il est là, calé dans son fauteuil, un microscope et des pinces à porte de sa main – il est le fils d’un clinicien de premier ordre, le si regretté professeur Proust – saisissant, sur les badauds qui traversent la scène, des fragments de tissu psychologique, dont il sait qu’ils reproduisent et signifient l’ensemble du caractère et du tempérament. C’est un histologiste sur le vif, mais qui atteint à l’ampleur et à la grandeur par l’exactitude du détail. De temps en temps, selon un rythme qu’une critique serrée déterminerait, il détache et met en lumière une parcelle essentielle de l’esprit, ouvrant ainsi une voie ingénieuse et neuve. C’est un trouvère de laboratoire et sa connaissance du bipède parlant de société est réellement une gaie science.

Ses ouvrages sont copieux et drus, nullement destinés aux personnes légères qui parcourent, en baillant, l’auteur à la mode. Ils ne conviennent pas non plus aux demoiselles, dont on coupe le pain en tartines. Car vous imaginez que cette analyse rencontre fréquemment, ici et là, dans l’ombre honteuse, dont parlait Shakespeare, quelque chose de pire qu’un travers. Tout n’est pas bergerie dans le monde ; et les instincts, mal bridés, reprenant leurs droits, et même en abusant, font brusquement un saccage des convenances, presque aussi complet que celui de la jungle. Marcel Proust n’esquive pas cette difficulté. Il la saisit avec une vigueur de clinicien, ouvre la plaie sanieuse, la panse vivement, avec son bon antiseptique ironique – le plus grand phénol connu, disait mon père – puis passe à un autre, ou à une autre, sans se retourner. Là encore, admirons sa maîtrise !

Le dessin de son style est fort, pertinent et insidieux. Souvent il s’attaque à l’exprimable, et le résout en le décomposant par plans, selon une méthode syntaxique qui lui est propre. Il ne craint pas de multiplier les incidentes, sans que le fil de la proposition principale casse, ni ne s’embrouille irrémédiablement. Quelquefois, au début d’une de ces périodes qui tiennent une page, on pousse une interjection effrayée : « Oh ! la la, où va-t-il ? » Mais non… Après des tours, détours et ratours, notre Marcel, gaillardement, rattrape sa remarque initiale et centrale, à laquelle pendent des grapillons pleins d’un jus exquis.

Comme nous le disions, Élémir Bourges et moi, à nos collègues de l’Académie Goncourt ; que toutes les amis des livres soient bien persuadés qu’un astre nouveau s’est levé au firmament des lettres françaises. Il parcourt l’espace, le messager invisible, qui sème les discussions passionnées, pour savoir si c’est un ballon lumineux, un bolide, un faux semblant, ou une étoile vraie. Vous savez maintenant quel est mon avis.

LÉON DAUDET.
Député de Paris.
  1. 35 et 37, rue Madame, à Paris.