À propos de Georges Bernanos

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À PROPOS DE GEORGES BERNANOS


Le succès littéraire

Il se produit pour le livre de Bernanos, Sous le Soleil de Satan, ce qui s’est déjà produit pour l’ouvrage de Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleur : il a suffi d’un article, signalant au public lettré quelque chose de neuf et de grand, pour qu’il s’y ruât comme au feu. Toutefois, le succès de Bernanos est plus étendu que celui de Proust, le roman étant synthétique et non analytique et rentrant en somme dans la grande catégorie des Balzac et des Barbey d’Aurevilly. Six mille exemplaires de la collection du Roseau d’Or, chez Plon, ont été épuisés dans la journée. Le nouveau tirage part à raison de 700 exemplaires par jour. Vous savez que je ne pense pas que les chiffres aient en littérature une signification absolue comme le croyait sommairement cet idiot de Zola. Un chef-d’œuvre peut passer d’abord inaperçu et ne faire son chemin que très lentement. Ce fut le cas pour Arthur Rimbaud, par exemple. Mais les chiffres ont une signification relative, surtout quand il s’agit d’un travail en profondeur ou, si vous préférez, en hauteur, comme celui de ce cher Bernanos, et qui exige, du lecteur, quelque application et réflexion.

D’ailleurs, je répète ici de Bernanos ce que j’ai dit, il y a quelques années, de Proust : littérateur né, très cultivé, riche en substance, il produira, Dieu voulant, et pour commencer, une vingtaine de bouquins qui renouvelleront telle et telle branche de la littérature et provoqueront des discussions passionnées. Comme disait Flaubert : « C’est un monsieur ». Une étoile est apparue au firmament littéraire, et les astronomes vont braquer leurs télescopes, quelques-uns avec mauvaise humeur, d’autres gentiment. On se demandait : « Quel sera le romancier de l’après-guerre ? » Eh bien ! le voilà !

Naturellement le bonhomme Souday [Paul] n’est pas de cet avis. Mais, naturellement aussi, ne voulant pas avoir l’air d’une tourte « moyenâgeuse » – pour parler sa langue à la chicorée – et rétrograde, il a consacré à Bernanos les six fûts de colonne constituant l’appartement à louer, en dépit de la crise des loyers, – et perpétuellement à louer, – du rez-de-chaussée littéraire du Temps. L’exposé, par Souday, du roman de Bernanos, ressemble à un tuyau de cheminée oublié, dans une cour pluvieuse, au crépuscule d’un jour d’hiver. Il est vide, visqueux et noir. Ce critique pour huguenots purgés en conclut que Bernanos n’a pas de génie. Parbleu ! Henri Heine parle quelque part des critiques qui empailleraient le clair de lune. Souday, lui, empaille le soleil, qu’il soit de Satan ou « des morts », et il est arrivé à faire de Victor Hugo une espèce de « gayant » démocratique du plus burlesque effet ; de Voltaire un tenancier de chalet de laïcité ; et de Renan un gardien de musée du suffrage universel. Le tout sous le signe philosophique de Raspail, et littéraire de Gustave Planche. Une seule phrase est à retenir du fatras de ce sulfate de Souday, parce qu’elle s’applique à lui merveilleusement, et la voici : « Il n’y a de vraiment redoutable que la sottise. » Loqueris ! [1]

Nous vivons à une époque de déménagement général des idées, comme j’ai essayé de l’expliquer dans Moloch et Minerve. La question n’est pas de savoir – comme le croit M. de Kérillis – si l’élection de MM. de Kérillis et Raynaud, dans le deuxième secteur de Paris, aurait sauvé la France et la civilisation. On se rappelle le mot de Pascal : « Le nez de M. de Kérillis, s’il eût été plus long, la face du monde aurait changé. » Non, la question est de savoir combien dureront encore, en France, et en fait, les principes funestes et sanglants contenus dans la Déclaration des Droits de l’Homme, dans les ouvrages de Rousseau et les mémoires de Condorcet, dans toute la littérature déclamatoire du premier et du second romantisme, ainsi que dans le bric-à-brac poussiéreux de ce Kant du pauvre, M. Renouvier. Il est parfaitement certain que nous sortirons de ces ténèbres ; car les générations montantes – auxquelles appartient Bernanos – vomissent littéralement la démocratie, la Révolution, et toutes les saletés adjacentes, au moins dans les pays latins : France, Italie, Espagne, Roumanie, Belgique, etc… Mais les séquences et séquelles des dites saletés, en se prolongeant, mettent notre grande nation en retard sur les autres. Il faudra rattraper ce retard. Le rattraper dans tous les domaines.

Or le domaine littéraire est important, et le domaine romanesque est très important, quoique des nigauds viennent périodiquement affirmer que les jours du roman sont comptés. C’est dans le domaine littéraire et romanesque que se reflètent – indirectement, d’autant plus efficacement – les tendances et les directives d’une époque. C’est, inversement, d’un roman très lu et très souvent discuté, que parlent les principales ondes de renforcement pour ces tendances et ces directives. Les personnages, les dialogues, les remarques intercurrentes [les luttes du bien et du mal], mais nouveau, et dans la forme et dans l’ardeur spirituelle. Ce livre, plein et fort, est ce que l’on peut imaginer de plus directement opposé à Madame Bovary, par exemple, qui commande toute l’invention romanesque de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Car il y a encore du « bovarysme », comme dit M. Jules de Gaultier, jusque chez Proust, chez Morand, chez Pierre Benoît. Madame Bovary elle-même, qui est une variante de Don Quichotte [disproportion entre l’action et le rêve], était, morphologiquement, dérivée de Balzac. J’excepte, bien entendu, Barbey, merveilleux fanal, fort méconnu, dressé sur les côtes des lettres françaises, pour les éclairer et épargner aux navigateurs les écueils du matérialisme vide et plat.

Avec Bernanos, c’est une autre affaire.

L’inspiration est différente. L’aventure romanesque est commandée par un principe qui n’est plus sentimental, ni sensuel, qui est même au-dessus de l’organique et qui franchit l’intellectuel. L’auteur, comme disait mon père, « vise haut ». Il vise, et il met dans la cible. Cela, Souday ne peut pas le voir, parce que Souday, par définition, est borné et parce qu’un parti pris rabougri lui donne l’illusion du bon sens.

Il n’est pas de plus grande joie, pour un critique, que l’apparition d’un nouvel écrivain, digne de ce nom. D’abord parce que c’est un bouquet sur la cheminée de la Patrie, un bouquet de fleurs de notre langage. Ensuite parce que le don porté au point où il brille chez Bernanos, suscite immanquablement des émules. La véritable richesse, c’est l’esprit, et l’esprit à tous ses niveaux. Le franc peut baisser ; si l’esprit monte, c’est le signe que tout se relèvera, se restaurera.

Léon DAUDET.
  1. C’est-à-dire, en français, « tu parles ! ». Le latin, dans les mots, brave la politesse.