À propos de la foire de Fez

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Revue des Deux Mondes6e période, tome 36 (p. 361-370).
A propos de la foire de Fez


Une foire vient de s’ouvrir dans la capitale officielle du Maroc : le populaire de Fez est, parait-il, en liesse depuis quelques jours. Nul doute que cette nouvelle, publiée et commentée par un certain nombre de journaux, n’ait réjoui le cœur de beaucoup de Français, de tous ceux qui sont sortis de leur pays et qui souhaitent à la France et à leurs compatriotes de sortir toujours davantage. Sous les brumes et les pluies désolantes de cet automne parisien, c’a été comme un coup de soleil pour les imaginations éprises des splendeurs africaines ou orientales ; et, pour ceux qui seraient tentés de se laisser aller à l’obsession des tristesses et des angoisses présentes, cette nouvelle, confirmant l’indéfectible vitalité de la France jusque dans les parties les plus neuves de son empire colonial, croit être un gage d’espérance et un réconfort.

Eh quoi ! dira-t-on, de si grands mots à propos d’une foire ?… Oui, mais c’est une foire française en pays pacifié et protégé par nos armes, — en pays conquis, comme nous savons conquérir, c’est-à-dire convié par nous à la discipline la plus humaine et la plus intelligente, en même temps que la plus ferme, — espérons-le ! Quelle joie et quel orgueil d’être des conquérans de cette espèce, lorsqu’il en est tant d’autres par Je monde ! Surtout pour l’organisateur de cette fête, de cette manifestation à la fois économique et patriotique, pour le Lorrain qu’est le général Lyautey, quelle consolation de sentir que, si la France a dû reculer momentanément ici, elle avance, là-bas, à plus larges enjambées ! Pour un homme dont le logis familial fut souillé par la présence du Teuton, comme c’est bon de fouler en vainqueur le sol d’un pays que l’Allemagne considérait déjà comme son fief ! Et quelle belle et première revanche de se dire qu’on a déjoué les calculs de la ruse et de la force germaniques, là même où nos ennemis nous avaient si durement humiliés et où ils s’apprêtaient à triompher définitivement de nous, à nous chasser pour toujours !

Cet événement, en somme secondaire, a donc une signification qui dépasse de beaucoup le fait lui-même. Il est de ceux qui, en ce moment, contribuent à accroître notre fierté nationale et notre confiance dans l’avenir. Aux yeux de nos sujets marocains, l’initiative du général Lyautey démontre hautement que la France attaquée, bien loin de renoncer à ses projets civilisateurs sur leur pays, entend les poursuivre avec plus de vigueur et de persévérance que jamais. Il leur prouve que, même après deux années de guerre, et d’une guerre comme jamais le monde n’en a vu, elle est toujours capable de pourvoir à leurs besoins matériels, comme de veiller à la sécurité de leur sol ; que ni son commerce, ni son industrie n’ont souffert de la rude épreuve, — et enfin et surtout que la camelote allemande ne passe plus, que les mercantis de Hadji-Guilloun ont dû faire leurs paquets sans espoir de retour ; qu’en un mot> pour l’homme de l’Atlas, la France est l’unique maîtresse de la terre et de la mer…

Voilà ce que signifie la foire de Fez. Et voilà pourquoi, malgré des raisons trop légitimes de tourner ailleurs nos regards, nous ne pouvons pas la laisser passer comme un fait-divers sans importance.


* * *

C’est égal ! On se demande ce que peut bien être une foire de Fez. Ce vieux mot, de si honnête lignée française, accolé à une ville du Moghreb, ne laisse pas que de surprendre, dès qu’on cherche à tirer au clair ses idées. Mais il faut, pour cela, y réfléchir. Au premier abord, on se laisse prendre par le mirage africain. On oublie nos foires bourgeoises, avec leurs cortèges de bonshommes en pain d’épices, et, parce qu’on a la mémoire encore tout éblouie par les pages déjà anciennes d’un Pierre Loti ou d’un André Chevrillon, on entrevoit, sous ce vocable de « Fez, » tous les chatoiemens et tous les rutilemens d’un Sésame plein de trésors, de parfums, de musique et d’ombre fraîche.

Si l’on a aimé l’Islam et l’Orient mercantiles, si l’on s’est plu à l’amusant bariolage de leur décor, on se retourne immédiatement vers ses vieux souvenirs, pour en tirer sa « composition de lieu ; » on évêque le labyrinthe un peu mystérieux de tous les bazars qu’on a parcourus, ceux d’Afrique et ceux du Levant.

On se rappelle Alger et les arcades de la rue de la Lyre, — rue déjà tout européenne d’aspect, mais où les mœurs locales ont conservé leurs droits ; — boutiques étroites où, derrière des piles de cotonnades roses et d’étoffes voyantes, le marchand, couché sur un banc de bois, fume son narguilé, en attendant le client débonnaire ; où celui-ci s’attarde et s’éternise, où l’on n’est jamais pressé, où l’on n’entre, semble-t-il, que pour le plaisir d’échanger des propos amènes, en maniant de belles étoffes, agréables aux doigts et réjouissantes pour les yeux, parmi les fumées entêtantes du kiff et les spirales vaporeuses du chébli… Puis les souks de Tunis, — leur pénombre tiède, où éclatent les enluminures violentes et trop neuves des piliers et des échoppes, où l’on sent le cuir frais et l’essence de roses : souks des cordonniers, souks des parfumeurs, ceux-ci les plus noyés d’ombre, comme des officines où s’élaborent de délicats mystères, où les chefs-des-odeurs-suaves, astucieux Israélites, coiffés du tarbouch conique, avec des gestes pompeux d’alchimistes, vous versent goutte à goutte et vous vendent au poids de l’or les parfumeries de Grasse et de Marseille dans de petits tubes en cristal doré…

Et l’on rêve aux bazars du Caire, de Louqsor et d’Assouan, — trop modernisés, trop infestés de touristes et rendus redoutables par la subtilité commerciale de leurs marchands arméniens, syriens ou coptes, où l’on se heurte aussi à trop de scarabées en toc, d’amulettes nubiennes et de crocodiles empaillés, — mais où filtre, entre les toiles tendues ou les planches des galeries couvertes, la lumière rose et légère du Sud… Et ceux de Stamboul, immenses comme une ville, envahis et regorgeans de camelote germanique, mais où l’on a le loisir, après une matinée de courses harassantes, de faire un petit déjeuner turc, sur une petite table, dans une petite boutique tenue par un colosse moustachu et tout bardé de coutelas, qui vous sert des brochettes d’oisillons ou d’agneau grillé, des laitages à la pistache et à l’amande, des jus de citron et d’orange dans des carafes glacées : la délicieuse dînette !… Et aussi ceux de Smyrne, de Beyrouth et de Damas : tapis de laines profondes et fleuries, où les pieds s’enfoncent moelleusement comme dans l’herbe d’un pré, harnachemens et pompons, colliers de verroteries éclatantes comme des turquoises ou des émeraudes… Damas surtout, avec son souk des confiseurs, plus secret et plus ombreux encore que celui des parfumeurs de Tunis, — véritable caverne-des-saveurs-exquises, où pendent en stalactites, où viennent se congeler dans le sucre grumeleux les petits abricots tiquetés, à peine plus gros que des mirabelles, les cédrats, les limons et tous les fruits de l’oasis, cette magnifique et verdoyante oasis de Damas, qui, mieux que la Bagdad chimérique de Musset, aurait pu offrir à sa cavale

… des luzernes fleuries
Et des puits dont le ciel n’a jamais vu le fond.

Oui, on se rappelle tout cela. La seule idée de la foire de Fez vous invite d’elle-même à ce petit voyage intérieur. Nous avons tous tant de peine à nous défendre contre le clinquant de notre vieil exotisme littéraire, — et encore plus de peine à nous en débarrasser !… Eh bien ! il paraît que la foire de Fez ce n’est pas cela du tout ! Encore qu’elle se déploie dans un cadre des plus pittoresques, — une cour du palais du sultan entourée de ces vieux remparts à créneaux, que la photographie a déjà popularisés chez nous, elle ressemble à toutes les foires européennes que nous connaissons. On y trouve, comme partout, des chevaux de bois, des montagnes russes, des cirques. Vous entendez d’ici le tapage ? Neuilly et Saint-Mandé se sont transportés là-bas, à travers le bled marocain. Et l’on y déchiffre, sur les baraques provisoires, les noms d’une foule de maisons françaises et même anglaises, qui exhibent, aux yeux ébahis des indigènes, leurs déballages de faïences, de verreries, de rouenneries et d’étoffes de toute sorte. On peut y admirer aussi des échantillons, particulièrement instructifs pour nous, de l’industrie du pays : boiseries peintes, tapis et broderies mauresques. Cette foire, qui ressemble à toutes nos expositions industrielles par son mélange d’exotisme et de produits du terroir, a été inaugurée solennellement, ces jours-ci, en présence du résident général, du conseil municipal de Fez et des ministres de Sa Majesté chérifienne. C’est la faillite suprême et complète de la couleur locale. Jusqu’aujourd’hui, on avait pu considérer le Maroc comme l’ultime conservatoire de cette vieille couleur si chère aux romantiques. Maintenant, c’est fini : le dernier sanctuaire est violé.


* * *

Il faut en faire notre deuil. Ce qui nous console, c’est qu’il est toujours possible de sauver les vieilles choses réellement belles et qui en valent la peine, au milieu de toutes les poussées utilitaires de la vie moderne. Et l’on peut déblatérer tant qu’on voudra contre l’invasion du monde islamique par la camelote européenne : c’est un mal nécessaire qu’on est bien forcé de subir. En somme, l’honneur est sauf, si, même dans cette camelote, on a su mettre un peu de goût : ce qui, pour des Français, doit être toujours facile.

Mais, on ne saurait trop le répéter, un événement comme cette foire de Fez, ouverte quelques mois après l’Exposition de Casablanca, doit surtout nous réjouir, parce qu’il semble annoncer dans nos sphères gouvernementales, comme dans le grand public, un esprit nouveau.

Est-il donc vrai que nous allons enfin sortir de chez nous, pour nous enquérir du goût de nos cliens, pour essayer de le satisfaire, puis de le diriger doucement, de le corriger même à son insu ? Il en serait grand temps. Et il est vraiment incroyable que nous ne comprenions pas l’invitation muette que nous adresse notre ancienne clientèle, notre clientèle perdue. Car il ne s’agit pas de renier ou de trahir nos traditions. On ne nous demande pas de déverser à flots de la laideur sur le monde, comme nous le reprochons à juste titre aux Allemands. On ne nous demande que de reprendre une habitude bien française, qui est de faire quelque chose de rien ! Quoi de plus classique et de plus racinien ? Nos délicats ne peuvent qu’acclamer une industrie nouvelle, qui ne serait plus de la camelote, mais le triomphe de l’art sur la matière, qui serait faite de rien, qui ne coûterait presque rien, et qui serait, en même temps, la plus jolie du monde. Il faudrait aussi qu’elle fût la plus pratique. Cela est-il impossible ? Y a-t-il forcément divorce entre l’utile et le gracieux ou le beau ? Admettons même que notre goût choque celui de l’étranger : tout n’est pas forcément mauvais, banal, vulgaire ou grossier chez lui. Ils ont encore, ou ils ont eu des arts et des industries, qui ont créé quelques belles choses, et même quelquefois des merveilles. Nous n’avons qu’à nous inspirer de leur beauté et de leurs traditions, pour leur offrir des produits qui satisferont leur goût, sans tomber dans la laideur ou la vulgarité. Rappelons aux Africains leurs propres richesses, aidons-les à les retrouver. Déjà, en Algérie, on a essayé de ressusciter non seulement l’architecture, mais un certain nombre d’arts mauresques. Pour obtenir dans cette voie des résultats tout à fait satisfaisans, il faudrait que l’œuvre, au lieu d’être morcelée en tentatives individuelles, fût coordonnée, entreprise sur une vaste échelle, soutenue surtout avec une volonté ferme et persévérante. Les organisateurs de la foire de Fez ont dû certainement penser à ce renouveau possible de l’art et des industries indigènes sous notre direction, puisqu’ils ont réservé une place, dans leurs pavillons, à côté des produits français et anglais, à ceux des artisans de Rabat et de Méquinez.

Mais il ne suffit pas de connaître le goût du client et, autant que possible, de le satisfaire : il faut encore savoir lui vendre sa marchandise. En pays d’Islam, rien de plus difficile pour l’Européen, et surtout pour le Français, qui n’a jamais quitté sa coquille. C’est si délicat que, la plupart du temps, un intermédiaire s’impose entre le vendeur d’Occident et l’acheteur oriental. A Alger, j’ai entendu répéter cent fois par des administrateurs que le petit commerce français est impossible, que nos compatriotes ne savent pas vendre à l’indigène, et qu’il faut absolument entre lui et nous le truchement juif. Cependant, une telle situation ne peut pas se prolonger, elle ne doit être que transitoire. Il est vraiment humiliant de rester ainsi des étrangers dans nos propres colonies. Grâce à cette connaissance positive et un peu pédantesque des peuples, qu’ils appellent la Völkerpsychologie, les Allemands sont arrivés, même dans les colonies des autres, à prendre langue avec les naturels du pays, à les traiter et à les servir selon leurs habitudes et selon leur désir. Pourquoi n’en ferions-nous pas autant ? Il faut pouvoir tout ce que l’on veut. Il est donc bon que nos commerçans et nos industriels s’en aillent à Fez et à Casablanca apprendre la psychologie du vendeur ou de l’acheteur marocain. Même s’ils ont toujours besoin, avec lui, d’un intermédiaire, il leur serait préjudiciable de l’ignorer. C’est que, pour l’Africain, comme pour l’Oriental, un achat est quelque chose de très particulier, une affaire pleine d’imprécision, d’imprévu et de poésie. On s’arrête devant une boutique, sans bien savoir ce que l’on veut acheter, ou si, par hasard, on le sait, il arrive qu’on s’en aille ayant sous le bras une emplette à quoi l’on n’avait point pensé, qui dépasse tout ce qu’on avait rêvé et qui est la récompense de longues et savantes manigances, de stratégies compliquées, qui vous conduisent là où, d’abord, vous ne vouliez point aller. La volonté mystérieuse d’Allah plane au-dessus du combat. Et ainsi l’achat est une loterie, un jeu passionnant, où l’acheteur et le vendeur espèrent toujours se rouler mutuellement. Mais ce tournoi est enveloppé de courtoisie et de beaux discours, de formules cérémonieuses et fleuries. Et tout repose sur cette fiction aimable et à demi sincère que le gagnant est l’ami du perdant, l’exploiteur, celui de l’exploité. Je me rappelle avoir connu autrefois, à Alger, un petit Juif, qui tenait un magasin de curiosités dans la rue Bab-Azoun, et qui était d’une cordialité vraiment charmante. Quand, après un assaut prolongé, il avait réussi à mater un client récalcitrant, il lui disait, en lui mettant dans la main l’objet du débat :

— Je te le donne, pour que nous restions bonz’âmis !

Etre « bonz’àmis, » tout est là, pour le marchand comme pour le client oriental ! Ce petit Juif si affectueux avait, à deux pas de sa porte, un confrère musulman, qui était l’idéal du genre et qui d’ailleurs était célèbre parmi les touristes. Tout le monde a connu le bel Ismaïl-ben-Hâfiz, lequel, à une foule d’autres avantages, joignait celui d’une éternelle jeunesse. Sexagénaire, il arborait, sous un nez conquérant, des moustaches toujours d’ébène, et sous la chéchia à glands d’or, il étalait des bandeaux noirs et lustrés comme des ailes de corbeau. Et quelles culottes bouffantes, d’un si beau vert-pomme ! Quelles molles ceintures, et d’un carmin si tendre ! Aussi les acheteuses cosmopolites se précipitaient dans sa boutique. Tout de suite des chaises pour ces visiteuses de marque, le café apporté par le kaoudji du coin, disposé sur un magnifique plateau de cuivre !… Après quoi, — comme dans les Mille et une Nuits, — on « se mettait à causer ! » Si-Ismaïl était un causeur éblouissant. Avec cela un gentilhomme ! Avait-on l’air d’en douter ? Il courait vous chercher ses parchemins de famille, qu’il extrayait d’une petite armoire mauresque, délicieusement enluminée de roses et d’œillets…, Avait-on besoin d’un guide pour parcourir les quartiers de la Casbah ? Il s’offrait en personne. Voulait-on y louer une vieille maison à patio ? Il en connaissait justement une et des plus avantageuses. Était-on en quête d’un serviteur indigène ? Il avait votre affaire. Pourquoi vous excuser, remercier ? N’était-on pas « bonz’âmis ? » Et quand on s’en allait, il vous glissait négligemment une bagatelle ridicule ou quelconque, que l’on payait sans oser discuter.


* * *

Le Maroc fourmille de « bonz’âmis » comme celui-là. Si nous voulons conquérir leur clientèle, il importe au plus haut point de détourner vers nous leur amitié et de savoir la cultiver.

Cette prise de contact, de plus en plus intime, de nos vendeurs et de nos acheteurs, voilà ce que la foire de Fez semble conseiller et, dans une certaine mesure, favoriser. Mais elle trahit encore une autre intention qui est du plus grand prix : celle de mettre enfin en valeur, avec méthode et persévérance, les richesses de notre sol, aussi bien celui de la pairie que celui des pays conquis ou protégés par nous. Il paraît que le Maroc offre des ressources agricoles et industrielles, sans pareilles dans tout le reste de l’Afrique du Nord. On suppute déjà le rendement de ses gisemens miniers, et on prédit que, bien arrosé par des fleuves facilement canalisables, il peut devenir une seconde Egypte. Les nécessités de la guerre nous obligent à augmenter nos moyens de ravitaillement comme à accroître de toutes les façons la fortune réelle du pays. Les somnolences et les routines commencent à se secouer. En France même, des hommes actifs, des esprits avisés s’efforcent de découvrir ou signalent avec insistance des sources de richesse négligées jusqu’ici.

Un correspondant anonyme m’écrit, à ce propos, une lettre pleine de détails des plus précis. On me permettra d’en citer les lignes suivantes, sans rien préjuger de la véracité de leurs allégations, mais uniquement comme indice de ce que j’appelais tout à l’heure un esprit nouveau : « Il y a en France, me dit-il, dans le Plateau Central, en Auvergne, dans la Haute-Vienne, en Limousin, en Bretagne, des mines d’or réellement abondantes, prêtes à extraire et qui n’attendent pour fonctionner que le permis d’exploitation… Les Allemands sont la pire race du monde, mais s’ils avaient sous la main des pays comme ceux que je viens de dire, et auxquels il faut ajouter la Normandie, ils auraient tôt fait d’en tirer de l’or et du fer. En y employant des équipes de prisonniers, ils sauraient bien trouver le filon. »

Encore une fois, je laisse à mon correspondant la responsabilité de ses affirmations. Ce que je veux retenir de sa lettre, c’est l’inquiétude dont elle témoigne et qui est un fort bon signe. Dans les conjonctures que nous traversons, il faut souhaiter à notre pays de connaître, comme l’Espagne du temps de Christophe Colomb, la fièvre de l’or. C’est parce que les Espagnols ont été des chercheurs d’or, même chimériques, même hallucinés, qu’ils ont conquis des mondes. Cependant des gens rassis et pondérés me disent : « A quoi bon s’en aller si loin ! Si nous nous en tenions à notre sol, au lieu de tant prêcher l’expansion coloniale ! Oui !… Si, au lieu de la laisser envahir par le commerce étranger nous commencions par coloniser l’avenue de l’Opéra !… »

Sans doute ! Mais n’oublions pas que les chercheurs d’or ont toujours eu besoin de la poésie et de l’illusion des lointains. Le Maroc a ce double avantage d’être à nos portes, et, néanmoins, de solliciter les imaginations par tous les prestiges de l’inconnu. On nous assure que nos conquistadors de la brousse ne seront pas déçus ; que, derrière les mirages, habituels en pays d’Islam, il y a de solides réalités. S’il en est ainsi, — et il paraît difficile maintenant d’en douter, — on ne peut qu’applaudir à tout ce que le général Lyautey a déjà réalisé d’efforts pour attirer des colons dans notre nouvelle conquête, pour en apprendre le chemin à nos commerçans et à nos industriels., Cela est d’autant plus urgent que l’Espagne, grâce à la propagande et à l’action obstinées, continues des Allemands, est en train de devenir un immense emporium de marchandises teutonnes prêtes à se déverser, sous un maquillage espagnol, à travers toute l’Afrique du Nord. Pour barrer la route à l’invasion économique de nos ennemis, pour faire fructifier notre patrimoine, comme nos possessions d’outre-mer, il est nécessaire que l’initiative de l’Etat complète l’initiative individuelle : celle-ci ne peut plus suffire. Avec la faillite d’une foule d’autres conceptions surannées, la guerre actuelle aura mis en évidence l’infériorité de cet individualisme anglo-saxon, dont, autrefois, on nous rebattit les oreilles. L’avenir semble appartenir aux grandes organisations collectives, sous la surveillance et la haute direction gouvernementale.

Quand on veut expliquer la décadence de notre expansion à l’étranger, on a coutume d’en rejeter la faute sur les individus. On accuse la timidité ou l’inertie de nos industriels, de nos commerçans, de nos consuls, de tous nos agens diplomatiques. Hélas ! il n’est que trop vrai. Je pourrais moi-même apporter une forte contribution à la liste des griefs qu’il sied d’articuler contre eux. Mais que l’on daigne considérer qu’ils sont, ou qu’ils ont été les moindres coupables. Avant la guerre, le grand coupable fut l’Etat, qui n’a rien fait pour les encourager ou les soutenir, — au contraire ! Espérons que ces déplorables erremens vont disparaître, qu’ils ont déjà disparu. Ayons la ferme conviction que cela est, car il le faut. Aujourd’hui que, par la force des choses, tout l’essentiel et tout le raisonnable des revendications socialistes est réalisé ou en voie de se réaliser, l’Etat n’aurait plus aucune excuse pour sacrifier l’intérêt vital de la nation à l’intérêt mal entendu d’une seule classe.


LOUIS BERTRAND.