À propos de théâtre/XIII

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(À propos de théâtrep. 197-214).
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XIII


Le Tour du Monde. — Les trois conteurs d’après 1851. — Jules Verne. — Hetzel. — Erckmann-Chatrian. — Lettre d’Amaury Duval sur la première d’Henri III.

On sait que le Tour du Monde est dû à l’association de deux écrivains, dont l’un, M. Jules Verne, a l’imagination romanesque et géographique ; l’autre, M. d’Ennery, la longue expérience du métier dramatique. Originairement, le sujet a été conçu et traité par M. Jules Verne, sous forme de récit ; c’est l’un de ses jolis contes. De 1870 à 1884, la librairie n’a guère compté de plus éclatant succès.

Rappelons sommairement en quoi consiste le sujet du Tour du Monde, roman. Philéas Fogg, esquire, membre du Reform Club de Londres, est amené un jour à parier dans les salons du cercle qu’il fera le tour du monde en quatre-vingts jours. — Quoi ! En quatre-vingts jours, tout compris, même les tempêtes, les correspondances manquées entre les railways et les paquebots, le contentieux, les conflits, les accidents, les guerres, les tumultes et les révolutions qu’on ne manquera pas de rencontrer sur la route ? — Tout compris. — Philéas Fogg monte le soir même dans l’express de Douvres avec son domestique français Passepartout, et une sacoche contenant cinq cent mille francs pour parer à toutes aventures possibles du voyage. De Douvres, il vole d’un trait à Port-Saïd et à Suez. Or, trois jours avant le départ de Londres de Philéas Fogg, un vol considérable a été commis à la Banque d’Angleterre. Le voleur inconnu a fait main basse sur la somme de un million cinq cent mille francs en bank-notes. On a lancé des détectives dans toutes les directions. Il en est un qui, déjà arrivé à Suez, guette à leur descente du paquebot les voyageurs venant d’Angleterre. Il se nomme Fix. Par certaines déductions assez raisonnables, Fix se met dans la tête que Philéas Fogg n’est autre que le voleur qu’il attend. Comme Philéas Fogg fait seulement escale à Suez, se rendant dans l’Inde anglaise, Fix se décide à suivre Fogg jusqu’à Bombay, ville où les mandats d’amener de la reine ont cours, afin de l’y arrêter sans avoir à remplir les formalités interminables d’une demande d’extradition. Vous devinez bien que, malgré son adresse et son esprit de ressources, le détective ne parvient à se saisir de la personne de Philéas Fogg, ni à Bombay ni à Calcutta, ni à Hong-Kong. Diverses procédures et divers contre-temps l’en empêchent. Il n’en cause pas moins beaucoup d’embarras et de retards à Fogg, sans compter les difficultés et les lenteurs qui naissent naturellement des phases diverses d’une course à travers tant de peuples, de villes et de mœurs. En définitive, Philéas Fogg, qui, pour gagner son pari, doit être à Londres au Reform Club, le samedi 21 décembre à huit heures quarante-cinq minutes du soir, n’arrive en gare de destination par un train spécial, commandé à Liverpool, qu’à neuf heures moins dix. Faute d’un quart d’heure, il a perdu son pari, gagé sur la moitié de sa fortune ; il a dépensé l’autre moitié en voyage ; il est ruiné ; c’est du moins ce qu’il croit en consultant sa montre et l’exact mémorial quotidien qu’il a tenu de son voyage. Seulement, il n’a pas calculé la différence des heures et des jours aux différents méridiens, qui de Londres par Douvres à Londres, par Liverpool, en passant par Brindisi, Shanghaï, San-Francisco et New- York, a allongé son calendrier, sinon sa vie réelle de vingt-quatre heures. C’est le vendredi au méridien de Greenwich et non le samedi, comme le lui indiquait le compte de son agenda, qu’il est arrivé en gare de Londres. Le jeu naturel de l’almanach des longitudes épargne ainsi au lecteur le chagrin de voir sombrer l’excellent Philéas Fogg et son pari et sa fortune. Chemin faisant, Philéas a assisté à bien des scènes pittoresques que l’auteur fait passer sous nos yeux. Il a eu, entre autres réussites, le bonheur de ravir au bûcher, dans je ne sais quel coin féroce de l’Inde, encore indépendant des Anglais, la veuve d’un maharajah, une jeune et jolie femme, appartenant à la race des Parsis, qui a été élevée à Calcutta à l’européenne. Il l’épouse pour couronner ses aventures. All right. Philéas Fogg et Aouda seront heureux et ils auront beaucoup d’enfants. La matière des contes de fées change, le dénouement en reste invariable.

Quand MM. Verne et d’Ennery se sont unis pour distribuer en tableaux de théâtre ce roman à tiroirs ils l’ont enrichi de deux personnages qui se trouvent dans le drame et n’étaient pas dans le livre. Ils ont jeté sur les pas du héros, outre l’agent Fix et le factotum Passepartout, un go ahead américain, Archibald Corsican, qui est le rival de Philéas Fogg en excentricité. Ce Corsican se ronge de ce qu’il y ait au monde un excentrique plus excentrique que lui et que ce ne soit pas un Yankee. Il a fait le tour de la mer Rouge à pied et à reculons ; Philéas Fogg lui explique de haut que certainement lui, Philéas, si son pari lui en laissait le temps, le ferait à reculons et à cloche-pied. Tantôt Corsican rend justice en amateur compétent aux belles imaginations de Philéas, à l’air de magnanimité de ses lubies ; tantôt, fou de jalousie, il le provoque et il reçoit de lui un coup d’épée presque à chaque station. Comme il faut bien que Corsican à la fin se marie, ni plus ni moins que Fogg, l’adjonction de Corsican à Philéas a exigé que les deux dramaturges donnassent à Aouda une sœur qui deviendra l’épouse dudit Corsican. Ajoutons à cela une prêtresse malaise fort utile dans une pièce à spectacle ; elle sert de prétexte pour montrer au spectateur une grotte à serpents et une fête du culte indigène en Malaisie. C’est à peu près tout ce qui établit quelque différence entre le drame et le roman.

Les deux personnages nouveaux de Corsican et de Néméa, sœur d’Aouda, n’étaient pas précisément indispensables. Ils nous procurent toutefois, vers le dénouement, une scène assez dramatique. Nous sommes à Liverpool, presque au terme du voyage. Philéas Fogg, s’il veut rester dans les délais de son pari, a tout juste le temps de prendre l’express qui va partir pour Londres. C’est à ce moment que Fix, suivi de deux policemen, lui vient mettre la main au collet en lui présentant un petit papier qui le constitue prévenu du vol fait à la Banque. Quel triomphe pour Corsican si Philéas Fogg manque son pari ! Mais quelle déroute pour l’excentricité, si le pari le plus excentrique qui fût jamais ne réussit pas ! Corsican n’hésite pas, il se dévoue pour la cause des excentriques en général. Il déclare que le voleur c’est lui, et qu’à preuve il tient à la disposition du détective la plus forte part des banknotes soustraites. Il faut savoir que le détective, d’après ses conventions avec la Banque, doit encaisser un tant pour cent sur ce qu’il aura réussi à ressaisir de l’argent du vol. Les raisons sonnantes sont donc pour qu’il relâche Fogg, qui a épuisé son viatique, et parce qu’il s’assure de Corsican qu’il sait bien muni. Le véritable voleur est le voleur qui fait prime. Fix met Corsican en état d’arrestation, tandis que Fogg court à la gare de départ. En ce moment, tout le monde se détourne de Corsican, excepté Néméa, que son cœur ne trompe pas et qui devine l’acte d’abnégation de son ami. Il y a là un instant d’émotion et de pathétique doux qui n’est pas rigoureusement nécessaire dans un drame à spectacle, mais qui ne le gâte pas.

Si l’on se plaçait au point de vue strict de l’art, le drame de MM. d’Ennery et Verne ne vaut pas, il s’en faut de beaucoup, le récit romanesque dont il est tiré. La variété des tableaux qui passent devant nos yeux ne dissimule pas la monotonie du système et des procédés selon lesquels se déroulent ces tableaux variés. D’ailleurs, il y a une réflexion que provoque le Tour du Monde, comme beaucoup d’autres pièces où la machinerie joue le grand rôle. On se demande s’il n’existe pas une esthétique de la machinerie et si le machiniste et les auteurs en respectent toujours les lois. Le théâtre est un relief ou une fresque de la vie et des passions. Il a pour objet de tailler, de sertir, d’agrandir le vrai de manière à le mieux faire voir, à le mieux faire sentir, à le présenter plus en son plein et sous des aspects plus saisissants. Appliquez ce principe à la machinerie : Il faut qu’elle me présente au théâtre une force, une finesse ou un charme de surprise dont elle m’aura paru dépourvue dans le monde réel. Or, quand je vois dans le Tour du Monde l’express du Pacifique, qui se lance sur la scène avec une vitesse d’un kilomètre à l’heure, qui se compose d’une locomotive poussive traînant trois wagons étriqués, d’où il descend six voyageurs en tout, certes, je ne me dissimule pas tout ce que le machiniste du théâtre a dépensé d’ingéniosité pour construire ces joujoux, tout ce qu’il déploie de dextérité de main pour les manœuvrer sans les casser ; mais l’effet produit d’abord sur moi, l’effet tout brut de ce chemin de fer en carton peint, est un effet de grotesque. Pourquoi ? parce que la machine à vapeur que nous offre le théâtre ne donne pas la centième partie de l’impression de merveilleux et ne rend pas la centième partie de la vivacité du spectacle que nous présente, passant devant nous, un train réel de chemin de fer, non pas même l’express sans pareil du Pacifique ou l’Orient-Éclair, mais tout bonnement le train de Batignolles à Grenelle. J’en dirai à peu près autant de l’explosion de la Henrietta en mer, en vue de Liverpool. Décor superbe tant qu’on voudra ! L’explosion elle-même, quelque effort qu’elle ait coûté à la direction, est et ne saurait être que mesquine.

Au contraire, quand les directeurs, les auteurs et les décorateurs se tiennent dans les conditions du décor théâtral possible, dans les limites où l’art du décor et de la mise en scène est au point de se mesurer avec la vérité et la nature, cet art devient pour le spectateur une source vive et fraîche de plaisirs et de transports. Empressons-nous de dire que c’est ce qui arrive plus d’une fois avec le Tour du Monde. Le site alpestre de l’escalier des Géants dans l’Amérique du Nord, la nécropole indienne, la ville malaise, le combat avec les Sioux, les cortèges asiatiques sont autant de créations qui ravissent les yeux. Un riche ballet bien réglé remplit le septième tableau. Tout éblouissant que soit le corps de ballet du Châtelet, il laisse à désirer pour ce qui regarde le talent et la science des danseuses, sinon de toutes, du moins de plusieurs d’entre elles. Quand on a eu à sa portée, chaque soir, le ravissant ballet italien de l’Eden, on devient difficile pour les jeunes Françaises qui se démènent au Châtelet. Je rends toute justice à l’énergie de celles de mes gracieuses compatriotes, qui vers dix-huit ans, dégoûtées de la couture, ou, à vingt-deux ans, n’ayant pas réussi dans les modes, vont frapper pour la première fois, déjà majeures ou sur le point de l’être, à la porte d’une école de danse, mais la danse ne s’accommode pas d’études faites à la légère. Si l’on a vu des exemples de comédiens, de directeurs de théâtre, d’artistes lyriques supérieurs, dont la vocation a été tout ensemble tardive et soudaine, on ne connaît pas, je crois, de bonne danseuse improvisée. En Italie, c’est à huit ou dix ans qu’on prend pour les former les enfants qui se destinent au culte des jetés et des battements. Le Châtelet manque d’Italiennes. Je prends la liberté de conseiller à M. Floury de recruter son corps de ballet parmi d’autres jeunes personnes que celles qui se sont vouées dès leurs premiers ans à l’obtention du certificat d’études primaires.

Nonobstant, allez voir au Châtelet, si vous ne l’avez déjà vu le Tour du Monde de MM. d’Ennery et Verne. Surtout, lisez, si vous ne l’avez encore lu, le Tour du monde de M. Jules Verne ; faites-le lire à vos enfants des deux sexes, une bonne carte à la main ; cela leur vaudra bien leur classe de géographie au lycée de filles ou au lycée de garçons. M. Jules Verne continue d’écrire soit par appétit du travail, soit par métier et pour soutenir son train de vie. Dès à présent il a fait et parachevé son œuvre. Il a marqué sa place dans l’élite, hélas bien peu serrée de cette seconde partie du xixe siècle. D’autres, qui ont visé plus haut que lui, tomberont vite. L’heureux Jules Verne s’est arrangé sa chapelle au temple de Mnémosyne, une chapelle durable, où Euterpe le montre à Uranie qui sourit. Nous avons possédé en ce milieu de siècle trois conteurs de choix : lui, Hetzel, en littérature P.-J. Sthal, et le poète, un en deux personnes, qui signe ses idylles et ses épopées familières de la raison sociale Erckmann-Chatrian. Si l’on ne regarde qu’à l’état civil, M. Hetzel appartient à une génération un peu plus ancienne que les deux autres. Si l’on regarde à l’âge spirituel, il est leur contemporain, car il est arrivé à la possession la plus complète de son talent de 1852 à 1865 dans le même moment littéraire et historique, où Jules Verne et Erckmann-Chatrian touchaient à l’épanouissement de leur réputation. Tous trois ont tranché également, bien qu’à divers titres, sur la direction générale qu’ont suivie les intelligences, les esprits et les caractères au temps de Napoléon III et des présidences de Thiers et de Mac-Mahon. On ne saurait dire qu’ils forment entre eux un groupe ; ils sont trop distincts l’un de l’autre ; mais ils sont encore plus à part de leur époque. Ils ont ceci de commun qu’aucun des trois n’a donné, ni peu ni prou, dans le système de dureté morale et de brutalité de style, dans le mépris sans pitié et sans douleur de la nature humaine, dans l’abus de l’adjectif, dans l’excès du genre descriptif et du procédé énumératif qui composent les traits saillants et généraux de notre littérature entre 1852 et 1880. Aucun d’eux n’a précisément à se plaindre de sa destinée littéraire. Ils ont tous trois acquis la fortune et le renom ; deux d’entre eux, la popularité. Je ne sais pourtant si on les met toujours à leur rang, si l’on sent à quel point ils possèdent tous trois, non seulement l’imagination, l’esprit, l’invention, le style, mais encore les bonnes règles de l’art de composer et d’écrire ; si l’on reconnaît combien leur activité littéraire a été bienfaisante ; si l’on mesure tout le prix et toute la nouveauté d’œuvres telles que Madame Thérèse, les Confidences d’un joueur de clarinette, l’Histoire d’un conscrit ; si l’espèce de fantastique limpide, riant et raisonnable, le fabuleux naturel dont Jules Verne a empreint Cinq semaines en ballon, le Voyage dans la lune, les Enfants du capitaine Grant, le Capitaine Hatteras, est apprécié tout ce qu’il vaut ; si l’on perçoit bien qu’Hetzel, écrivant les Bonnes Fortunes parisiennes, est un Français entre les Français. Non, certes ! ils ne forment pas groupe. Et pourtant la plume courant sur le papier évoque ensemble leurs noms et les unit, parce que tous trois ont l’originalité profonde, parce que tous trois ont maintenu de nos jours et renouvelé l’art de conter.

M. Amaury Duval m’a fait l’honneur de m’écrire pour répondre à ma dernière notice. On se souvient que je l’avais interpellé à propos d’un passage des Mémoires de Séchan, recueillis par M. Adolphe Badin. Mes lecteurs liront avec un vif intérêt la lettre de M. Amaury Duval. Mais je dois citer d’abord le passage des Souvenirs d’un homme de théâtre, de Séchan, auquel j’ai fait allusion :

« Les haines féroces (contre Dumas et la nouvelle école) se traduisaient par des anecdotes plus absurdes les unes que les autres et qui se racontaient tout haut dans les bureaux de rédaction des journaux de la vieille école. C’est ainsi qu’on disait que le soir de la première représentation de Henri III, quand tout le monde avait été parti et que les lustres de la salle avaient été éteints, à la lueur mourante des flambeaux du foyer, une ronde sabbatique pareille à la magnifique Ronde de Boulanger avait eu lieu autour du buste de Racine. — lequel buste d’ailleurs est adossé à la muraille, — que les funèbres danseurs avaient fait entendre ce refrain sacrilège : « Enfoncé Racine ! » et qu’enfin un cri de mort aurait été poussé par un jeune fanatique contre les académiciens.

» Pour noircir davantage le lugubre tableau, on insinuait même que le jeune énergumène qui demandait la tête des quarante immortels était le propre fils de M. Amaury Duval, de l’Institut, et le propre neveu d’Alexandre Duval, l’auteur dramatique, lequel était lui-même membre de l’Académie française !

» Enfin, on assurait qu’un autre fanatique, nommé Gentil, s’était écrié en plein foyer de la Comédie-Française : « Décidément, Racine n’est qu’un polisson. »

Passons maintenant à la lettre de M. Amaury Duval. Elle est jolie, elle est spirituelle, elle est topique. On la pourrait intituler : Comment naissent les légendes !

« Non, mon cher Weiss, je n’ai pas commis à la première représentation d’Henri III le sacrilège dont on m’accuse. Je ne peux pas dire :

Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?

Mais je peux dire : Si je n’y assistais pas ? Le 11 février 1829, j’étais en rade de Navarin, comme membre de la commission de Morée, et, si l’on me demandait des preuves à l’appui je montrerais une charmante lettre de ma sœur[1], que je recevais en Grèce et qui me disait en post-scriptum :

« Je finis par une grande nouvelle. Henri III a été représenté avec un succès fou. Notre oncle Alexandre était furieux, parce que, le jour de la première représentation, se promenant dans les couloirs avec Népomucène Lemercier, des jeunes gens qui passaient près d’eux disaient en les arrêtant : Melpomème et Thalie enfoncées ! »

» Me voilà sur ce point, j’espère, tout à fait absous. Quant au cri : Mort aux académiciens ! c’est une histoire assez comique. Si cela ne vous ennuie pas, la voici :

» Un soir, à Hernani — oh ! là, par exemple, je ne manquais pas une seule représentation — j’étais avec un de mes amis dans le coin du parterre, près de l’orchestre. Nous voyons entrer mon oncle Alexandre, dont la vue était fort basse. Il passa près de nous sans nous reconnaître. L’idée nous vint, gaminerie de notre âge, de murmurer d’une voix sombre : Mort aux académiciens ! Mon oncle, peu rassuré, va prendre timidement sa place et le soir, en rentrant à l’Arsenal, lorsque ses filles lui demandent le résultat de la soirée, il leur répond d’un air découragé et tragique : « Ils en sont à demander nos têtes ! » Je dois ajouter que mon oncle a ri de bon cœur quand il a su que c’était moi qui avais demandé sa tête. »

» Cette charge fut racontée et souvent. Dumas, entre autres, s’en amusait beaucoup. Prise au sérieux par des classiques renforcés, n’a-t-elle pas été l’origine de la légende ? »

En relisant cette lettre, je suis tout heureux d’avoir provoqué le témoignage de M. Amaury Duval. Nous avons ici, sur un point d’histoire morale et littéraire, dont il a été bien souvent traité, et où l’on a plus d’une fois brouillé ce qui concerne Henri III et ce qui concerne Hernani, la vérité vivante et exacte attestée par un contemporain des faits, chez qui l’enthousiasme pour la poésie comme pour les arts, où il a brillé, n’a point dégénéré, à part les jours de première jeunesse peut-être, en passion de secte. On ne saurait rien imaginer de plus instructif que la lettre de M. Amaury Duval, rapprochée des vagues Souvenirs de Séchan qui malheureusement, je l’ai dit, ne nous arrivent pas de première main. Séchan ne croit pas beaucoup à la légende qui courait et qu’il rapporte ; et il a bien raison. Cependant l’embryon de vérité s’y trouve. Une bonne farce faite à son oncle par un garnement de neveu est devenue un cri de mort tout à fait abominable, jeté par de jeunes frénétiques contre les paisibles versificateurs de l’Académie française. Et qui a poussé la sauvage clameur ? Le parent chéri d’un académicien, un parricide tout simplement ! Pour se créer elle-même, la légende n’a eu qu’à transposer, du plaisant au sérieux, le ton primitivement mis à la phrase de mort par le jeune Amaury Duval ! « La mythologie, dit Max Müllier, est une maladie de langage. »

Remarquons, d’ailleurs, qu’il apparaît ici une fois de plus, combien la légende est plus expressive de la vérité que les faits bruts. Les faits bruts sont diffus et plats ; la légende leur donne la couleur et les condense. Népomucène Lemercier, circulant dans les couloirs à la première représentation de Henri III parmi les figures railleuses ou malveillantes, n’a pas entendu le mot : Enfoncé, Racine, ni le mot : Racine est un polisson. Il n’a entendu siffler à ses oreilles que l’épigramme fort légitime, quoique facile et vulgaire : Melpomène et Thalie enfoncées ! Mais le mot imaginaire : Enfoncé, Racine, qui n’a été probablement dit par personne, était au fond de bien des cœurs. Je ne sais si le Gentil, dont parle Séchan, — ce Gentil est, je suppose, le Gentil de Chavagnac, mort en 1846, qui avait écrit en 1817, avec Désaugiers, sous le titre les Petites Danaïdes, une parodie, restée fameuse, de l’opéra classique — je ne sais si Gentil s’est écrié après la représentation d’Henri III : Racine est un polisson. Probablement non, encore. Il n’en est pas moins vrai que les romantiques, les gens du cortège de Dumas et du cénacle de Victor Hugo, étaient lancés, en 1829, à toute bride vers la formule : Racine polisson. Dumas lui-même raconte, dans ses Mémoires[2] qu’Émile Deschamps, sortant de la lecture de Marion Delorme au comité et avisant l’affiche du jour du Théâtre-Français, Émile Deschamps, que nous avons connu dans sa vieillesse si mesuré et d’un goût si fin, haussa les épaules, se tourna vers les gens de la coterie et s’écria avec compassion : « Et ils vont jouer Britannicus ! » Dumas ajoute : « Personne de nous, aujourd’hui, pas même Émile Deschamps, n’avouerait avoir dit ce mot. Et moi je déclare que nous l’eussions tous dit en 1829. » Habemus confitentem ! Ce n’était pas seulement l’imagination publique, c’était aussi la conscience et la divination publiques qui mettait à la charge de la nouvelle école le sacrilège : Racine polisson par lequel se peignaient si bien et s’expliquaient les égarements littéraires du jour et les prétentions exagérées du romantisme.

Quant à M. Amaury Duval, nous prononçons, n’est-ce pas, son acquittement. No guilty. L’éminent artiste n’a point blasphémé contre Racine. Il s’est borné à murmurer : Mort aux académiciens, péché des plus véniels. Et encore c’était en manière de charge ! Évidemment, Amaury ne pouvait désirer le massacre de son oncle Duval de l’Académie française, l’aimable auteur des Héritiers. Mais si ce n’avait pas été son oncle ! Si Amaury et son ami, dans leur coin de parterre, à Hernani, avaient seulement tenu Brifaut de la même Académie, l’auteur de Ninus II.

  1. Madame Guyet-Desfontaines.
  2. Cinquième série. Chapitre 131. Paris, Michel Lévy, 1867.