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À propos des arbres du Luxembourg

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À PROPOS DES ARBRES
DU
LUXEMBOURG
POÉSIE
PAR Mme AUGUSTE PENQUER

PARIS
SAUSSET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
GALERIES DE L’ODÉON
1866



BREST, IMP. DE J. E. LEFOURNIER AÎNÉ

À PROPOS
DES
ARBRES DU LUXEMBOURG


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Encore un vol fait au printemps,
Un nid qu’on ôte à la pensée !
Du livre cher à nos vingt ans,
Encore une page effacée !

Tombez avec nos dieux proscrits,
Avec notre histoire en décombres ;
Allez rejoindre, arbres chéris,
Les rêves éclos sous vos ombres.

Victor de Laprade.


On dit qu’ils ont voté la mort de ces ombrages ;
Qu’ils vont les condamner au dernier des outrages,
Ces arbres demi-dieux, adorés des Gaulois !
Qu’ils vont les frapper tous comme on frappe les rois :
À la base d’abord, pour entamer l’écorce ;
Et puis au cœur, afin qu’ils aient perdu leur force
Et ne résistent pas, sous la main des bourreaux,
Quand les haches feront l’œuvre des échafauds !

On le dit, on le croit. Ah ! j’en frémis encore !
On dit qu’ils prendront tout : cette nuit, cette aurore,
Ces buissons qui faisaient aux amours des abris,
Ces rameaux entr’ouvrant leurs temples pour Cypris,
Ces branches qui servaient de frais refuge aux ailes,
Ces verts gazons brodant leurs tapis pour les belles,
Ces sentiers où toujours le rêve nous conduit
Cueillant la rime, fleur ! et le poëme, fruit !
On dit qu’ils vont briser brin à brin, paille à paille,
Ce réseau qui retient nos Muses dans sa maille.
Mais le réseau brisé, Muses, vous quitteriez
Ce Pandémonium où vous étoufferiez !
Vous iriez respirer dans la fraîcheur des plaines,
Dans l’arome des fleurs, dans les pures haleines !
Vous fuiriez la criée, où le rhythme se perd,
Et le café chantant, pour le divin concert !

On dit que les frêlons vont voler aux abeilles
Les roses dont avril enrichit ces corbeilles;
Qu’avides et vainqueurs, ils prendront pour toujours
Son miel à Chanaan et son myrte aux amours.
On dit qu’ils vont remplir quinconces et parterres,
Peupler ces oasis, calmes et solitaires,
Ou deux êtres divins, enfant et rossignol,
Chantent leur premier chant, tentent leur premier vol,
Et qu’ils vont, ravageant ces splendides allées,
Chasser de leur Eden les peuplades ailées…
— Est-ce qu’à ces élus, nés dans ce Paradis,
On peut dire : « Partez ! vous êtes des maudits ! »

Est-ce qu’à ces enfants, jouant avec ces marbres,
On peut prendre l’air pur et l’ombre de ces arbres,
Ce ciel d’azur qui met du bleu dans leurs regards,
Pour leur vendre, en retour, l’air malsain des bazars ?
Est-ce qu’à cette place où l’on vit des prêtresses,
Des reines et des rois, des dieux et des déesses,
On peut poser le socle, orné du mannequin,
Et montrer Colombine au bras d’un Arlequin ?
Est-ce que dans ces lieux où dut régner la reine,
Où Médicis rêvait, en grande souveraine,
La gloire pour son nom, pour les arts l’avenir,
On peut détruire tout, - même ce souvenir ?
Oui !… Qu’importe aux frêlons la ruche des abeilles !
Que font aux chercheurs d’or d’inutiles merveilles !
Aux édiles, que font leurs devoirs de tribun,
Et les biens de la foule, et les droits de chacun !



Pleure, ô ma Velléda[1] ! pleure ta pépinière[2] !
Ils la changent demain en la plus vile ornière !
Ils en font une rue où, dans chaque palais,
Tu verras l’homme libre en habits de laquais !

La liberté n’est pas ici l’enfant sauvage
Qui mord le joug et court pieds nus sur ton rivage ;
Elle aime le cordon et le colifichet !
Elle a son maître, l’or ! son culte, le hochet !
Pleure, ô ma Velléda ! pleure tes solitudes,
Ton silence, ta paix, tes goûts, tes habitudes,
Ce parfum du pays qui sort des arbres verts,
Et qui t’apporte ici l’air libre des déserts !
Mais tu pleurais déjà, fille de ma patrie !
On t’avait déjà prise à ton ombre chérie,
Afin de t’exposer, ô vierge des forêts !
Chaste et nue, aux regards ; vestale, aux indiscrets !
On ne respecte rien dans ces siècles étranges ;
Pas même le secret et le voile des anges !
Et moi seule j’ai vu que la pierre a pleuré,
Ton voile de pudeur à présent déchiré !



Mais moi, je crois encore à l’âme des statues ;
Je crois, je crois toujours au réveil des Memnons !
J’ai surtout le respect des grandeurs abattues :
J’aime les Luxembourgs comme les Panthéons !

Mais moi, je suis de ceux dont la mémoire veille ;
Je conserve au présent les dates du passé ;
Aigle, je soutiendrais le nid de la corneille ;
Ma force empêcherait qu’il ne fût renversé !

Aigle, je défendrais dans ma serre sublime
Tout trophée ou fleuron que j’aurais remporté.
Je serais moins puissant encor que magnanime ;
Plus aimé dans ma gloire encor que redouté !

Mais moi, je suis de ceux qui craignent les décombres,
Que la poussière effraie et révolte à la fois !
J’ai peur d’en voir sortir de vengeresses ombres,
Et d’y salir mon pied, moi qui suis fleur des bois !

J’ai peur d’en voir sortir cataclysmes, désastres,
Fatal écroulement sous le choc de l’épieu !…
Mais moi, je vois encor l’homme à travers les astres ;
Je vois à travers l’homme encor l’ombre de Dieu !…

Enfin, je le dirai,… dussiez-vous en médire,
Ô siècle dont le souffle a refroidi ma main !
Les biens que vous cherchez, les biens auxquels j’aspire,
Ne se rencontrent pas dans le même chemin !

Les vôtres sont cachés dans une molle argile :
De l’or, toujours, toujours, c’est de l’or qu’il vous faut !
Vous creusez et fouillez dans un terrain fragile ;
Vous regardez en bas, moi je regarde en haut.


Vous rampez dans l’ornière où le filon ruisselle,
Vous salissant les mains, vous salissant les pieds ;
Moi je monte, je monte où me porte mon aile !
Muse, c’est dans l’azur que je vis et m’assieds.

C’est de là que je vois à quel point je suis seule ;
Seule à croire, et peut-être, hélas ! seule à prier !
C’est de là que je vois vos mains tourner la meule,
Sous laquelle j’ai mis mon cœur pour le broyer !


Mme Auguste PENQUER.


Brest, le 20 décembre 1865.







BREST, IMPRIMERIE DE J. E. LEFOURNIER AÎNÉ
  1. Mme Auguste Penquer, auteur des Chants du Foyer et des Révélations
    poétiques, va publier, dans le courant de l’année 1866, un poëme en vers
    sur la Velléda de Chateaubriand.
  2. La statue de Velléda, autrefois dans la pépinière, est maintenant
    en face du palais.