À qui ma femme ?

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Texte de théâtre


À qui ma femme ?


Personnages[modifier]

A qui ma femme ?

Comédie en trois actes

(Inédite)

Personnages

Marcassol : Saint-Germain

Edgar Fréminet : Galipaux

Trémollet : Regnard

Lagaulardière : Hyacinthe

Jean, domestique de la comtesse :

Clarisse Marcassol : Jane May

Sonia Kaskoff :

Jenny, femme de chambre de Clarisse : Desormel

La scène à Paris, chez

Marcassol.

(Le 1er acte dans son salon, le 2e dans son cabinet de travail, le 3e dans la salle à manger)

Acte I[modifier]

Un salon élégant, à pans coupés — Porte au fond donnant sur la salle à manger — Dans le pan coupé de droite, porte donnant sur l’antichambre — 1er pan coupé de gauche, porte donnant sur l’office — A gauche, 1er plan, porte donnant sur l’appartement de

Marcassol.
Idem au second plan, entrée fermée par une tapisserie, donnant chez Madame Marcassol — A droite, sur le devant de la scène, un petit bureau avec un fauteuil — A gauche, presque au milieu de la scène, un guéridon avec deux chaises et un fauteuil — Piano entre les deux portes de gauche — Cheminée entre celles de droite — Ameublement élégant.

Scène première

Jenny puis Marcassol puis Jean

Au lever du rideau, la scène est vide — On entend, au fond, des coups de sonnette d’abord espacés puis de plus en plus précipités. Jenny entre du pan coupé de droite lentement, un plat à la main.

Marcassol, paraissant à la porte du fond, une serviette au cou. — Eh bien ! voyons : le boudin ?…



Jenny.
— Eh bien, voilà !… y s’amène !… y s’amène, le boudin !

Marcassol, lui arrachant le plat avec impatience. — Y s’amène ! y s’amène ! Allons ! donnez-moi ça ! Nous ne finirons jamais de déjeuner… Quelle limace, mon Dieu ! quelle limace ! (Il rentre.)


Jenny.
— Limace ! Eh ! là ! Eh ! là !… Non ! mais faudrait-y pas les servir à bicyclette ! Oh ! ces maîtres, on voit bien qu’ils n’ont jamais été domestiques !

Jean, qui a paru au fond pendant ce qui précède, descend sur la pointe des pieds vers Jenny et lui prend la taille.

Jenny, digne. — Hein ! Monsieur Jean ! J’ai cru que c’était madame.

Jean, l’embrassant. — Voilà qui prouve le contraire !


Jenny.
— Allons, finissez ! Vous me ferez croire que c’est Monsieur… Mais qu’est-ce que vous apportez-là ?

Jean, montrant la lettre. — Ah ! voilà !… Un poulet… pour M. Marcassol, votre maître ! Je viens, messager de Vénus…


Jenny.
— Où ça, Vénus ?

Jean.
— Eh bien ! la comtesse Kaskoff.

Jenny.
— Ah ! la cocotte du second ! la locataire de Monsieur.

Jean.
— Oui, ma maîtresse… et la sienne.

Jenny.
— Comment, tu crois ?

Jean.
— Parbleu ! c’est connu ! il est tout le temps, fourré chez elle…

Jenny.
— Mais tu as raison ! Et elle, tout le temps ici… sous prétexte de réparations… Ah, bien, elle a un fier aplomb !… Avec ça, je ne vois ce qu’il a de si plaisant ! toujours grincheux !

Voix de Marcassol, dans la salle à manger. — Là, c’était à parier ! du sucre dans les épinards et tu sais que je ne les aime qu’au sel !


Jenny.
— Là ! Entendez-vous ! Le voilà qui la chamaille et c’est comme ça du matin au soir. Ah ! quel homme !

Jean.
— C’est drôle ! là-haut il est charmant.

Jenny.
— C’est que ça dépend des étages…

Scène II

Les mêmes, Trémollet

Trémollet, passant la tête à gauche. — Psitt ! psitt… Monsieur Marcassol n’est pas là ?


Jenny.
— Tiens, Monsieur Trémollet, le locataire du sixième.

Trémollet.
— Au-dessus de l’entresol.

Jean.
— Nous sommes voisins !

Trémollet.
— Enchanté ! (à part.) Très distingué !

Jenny, les présentant. — M. Trémollet, sous-secrétaire.


Jean.
— A l’État.

Jenny.
— Non, de l’agence matrimoniale. Les placements désespérés.

(Jean et Trémollet saluent.)


Jenny.
— Monsieur

Jean.

Jean.
— Jean-Baptiste…

Trémollet.
— Rousseau ?

Jean.
— Rarement… préposé aux écuries de Madame la Comtesse Kaskoff.

Trémollet, avec mépris. Un larbin ! Et moi qui le salue (haut.) C’est bien, mon garçon, continuez !


Jenny.
— Mais qu’est-ce qui vous amène, M. Trémollet ?

Trémollet, embarrassé. — Voilà… J’aurais bien aimé à voir le propriétaire. Je voulais lui demander… tâcher d’obtenir…


Jenny.
— Ah bon ! pour votre terme, encore un petit sursis… Ah ! ça vous êtes donc toujours pané !

Jean, à part. — Un grippe-sous ! Je regrette de lui avoir donné la main.


Jenny.
— Ça ne va donc pas à l’agence ! On ne se marie donc plus ?

Trémollet.
— Oh ! ça baisse bien… il n’y a plus que des mariages d’inclination… très mauvais pour les agences et encore, ils se font tous 21e arrondissement… Ah çà ! mais j’y pense, et vous, est-ce que vous ne comptez pas vous marier ?

Jenny.
— Me marier, moi ! ah, mille clarinettes, comme disait ma sainte tante du 29e Cuirassiers.

Jean.
— Du 29e Cuirassiers ? Vous avez une tante dans cette arme ?

Trémollet.
— Cantinière ?

Jenny.
— Non, sage-femme !

Trémollet.
— Au 29e Cuirassiers ?

Jenny.
— Oui, elle était attachée à ce régiment ! seulement elle le suivait à neuf mois de distance.

(Voix de Marcassol dans la coulisse.)


Trémollet.
— Ah ! j’entends M. Marcassol, je vais tâcher d’obtenir de lui…

Jenny.
— Ah bien ! je ne vous y engage pas ! Aujourd’hui c’est un crin !

Trémollet.
— Alors je ne m’y frotte pas ! Je repasserai. (Il sort.)

Scène III

Les mêmes, Marcassol

Marcassol, sortant de la salle à manger, parlant dans la salle à manger. — Non ! non ! je me passerai de café, voilà tout ! il est tiède !… (descendant en scène) Ah ! c’est trop ! c’est trop !… du boudin cru ! des épinards au sucre, et du café tiède ! Je finirai par aller au bouillon… J’aime mieux cela !…

Jenny, lui indiquant

Jean.
— Monsieur, il y a là quelqu’un qui vous demande.

Marcassol.
— Hein !… Jean !…(à part) Sapristi ! est-ce qu’il viendrait faire des cancans ?… (à Jenny) C’est bien, laisse-nous !

Jenny.
— Tout de suite, Monsieur ! (elle sort.) Marcassol, troublé, à

Jean.
— Qu’est-ce que vous voulez ?

Jean, lui montrant sa lettre. — C’est une lettre, Monsieur.

Marcassol, avec joie. — Tiens !… de la Comtesse !… Ah ! très bien ! très bien ! mon ami ! Ce brave Jean !… et moi qui l’accusais !… tiens ! voilà dix francs !


Jean.
— Ah ! Monsieur !… (à part) Très high life !…

Marcassol.
— Ah ! à propos ! Tu n’aurais pas trouvé mon chapeau ?… Je l’ai laissé hier chez la Comtesse… j’ai été obligé de la quitter si précipitamment…

Jean, à part. — Ah ! oui ! quand M. Lagaulardière est arrivé… notre singe… (haut) Mon Dieu, Monsieur, je n’ai rien vu… mais je vais le chercher…


Marcassol.
— C’est cela ! Bonjour Jean !…

(Jean sort.)

Scène IV

Marcassol, seul

Voyons ! (parcourant la lettre) Allons bon (lisant) « Impossible de vous recevoir aujourd’hui comme c’était convenu. Le singe a des soupçons et comme c’est un tigre ». (parlé) Le singe, un tigre ?… C’est un métis alors ! (lisant) « il ne me quittera pas de la journée. S’il me laisse un moment, j’irai vous voir sous le prétexte habituel. (parlé) Oui les cheminées qui fument ! ce que nous les faisons fumer, ces cheminées ! (embrassant la lettre) Ah ! quelle femme ! quand je la compare à la mienne ! (s’asseyant) et dire pourtant que je l’ai épousée par amour ! oui ! il y a un an ! j’avais toujours rêvé une femme originale, capricieuse, fantasque, enfin je ne voulais pas la femme de tout le monde. Clarisse avait été élevée à la diable, elle s’était sauvée de sept couvents, on n’en disait que du mal ! je me dis : voilà mon affaire ! Elle me refusa dix-neuf fois ! mais je m’étais juré d’aller jusqu’à vingt, parce que dix-neuf ce n’est pas un nombre. A la vingtième ! » Vous tenez absolument à m’épouser, me dit-elle, soit, mais provisoirement ! « — Provisoirement ? » C’est ma condition ! Vous ne m’êtes pas antipathique, mais vous n’avez aucun rapport avec le mari que j’avais rêvé. Eh bien ! si je le rencontre jamais, nous divorcerons et je l’épouse." Tout le monde aurait refusé !… J’acceptai tout de suite ! Je l’aimais tant, je croyais si bien avoir trouvé la femme qu’il me fallait ! Ah bien oui ! le mariage l’a transformée ! J’avais épousé un diable,… maintenant c’est un mouton, un pot-au-feu !… Et voilà un an que cela dure ! je commence à trouver qu’elle pourrait s’occuper un peu de chercher l’homme de ses rêves ! Il se fait trop attendre celui-là… et il est temps que je le lui rappelle…

Scène V

Marcassol, Clarisse

Clarisse, entrant de droite. — Ah ! te voilà mon ami ?… je voulais te montrer une jolie petite paire de pantoufles en tapisserie que je viens de terminer pour ta fête… je vais les porter au cordonnier…

Marcassol, à part. — Elle me fait des pantoufles !… la voilà, ma vie…

Clarisse, étonnée. — Mais on dirait qu’elles ne te font pas plaisir. Ah ça ! qu’est-ce que tu as depuis quelque temps ?…


Marcassol.
— Moi… mais….

Clarisse. — Oui… tu parais préoccupé !…

Marcassol, à part. — Abordons la question adroitement… (haut) Eh bien !….je me mine !… voilà ce que j’ai ! je dévore mes larmes !….

Clarisse. — Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce qui t’attriste ?…

Marcassol, avec une émotion feinte. — Mais… l’idée qu’un jour ou l’autre… il va me falloir te perdre…

Clarisse, gaiement. — Me perdre !… mais j’espère bien vivre encore très longtemps !


Marcassol.
— Je ne parle pas de cela !… mais si tu trouves le mari de tes rêves…

Clarisse, éclatant de rire. — Ah ! Ah ! Ah ! tu penses encore à ça ?

Marcassol, vivement, — Je le crois fichtre bien que j’y pense ! enfin tu n’as pas oublié nos conventions ! tu dois te rappeler que quand nous nous sommes mariés, tu rêvais un mari idéal…

Clarisse. — Si je me le rappelle !… j’ai encore son portrait !


Marcassol.
— Son portrait ?…

Clarisse. — Oui… je l’avais décrit trait pour trait dans un petit carnet où je mettais mes impressions de jeune fille (prenant un carnet sur la table du milieu) tiens, tiens, celui-ci justement ! veux-tu voir ?


Marcassol.
— Si je le veux !… mais comment donc !

Clarisse, feuilletant le carnet. — Attends un peu. (Lisant.) « 10 Juin — pris bain avec Gustave » non, ce n’est pas ça !


Marcassol.
— Avec Gustave ! vous preniez des bains avec des Gustave ?

Clarisse. — « 12 Juin — Deuxième bain, toujours avec Gustave. Mer agitée. »


Marcassol.
— On le serait à moins ; pourquoi aussi te laissait-elle prendre des bains avec Gustave, ta mère !… ta mère agitée ?

Clarisse. — Mais ce n’est pas maman, c’est l’Océan !


Marcassol.
— Ah bien ! et Gustave ?

Clarisse. — C’était le baigneur ! Ah ! tiens, voilà le portrait ! mais tu le liras quand je ne serai pas là ! tu te moquerais de moi !… Ah ! qu’il devait être beau ! qu’il devait être parfait ! c’était un de ces maris invraisemblables qu’on ne rencontre qu’une fois par hasard… comme Zizi !


Marcassol.
— Zizi ! Qu’est-ce que c’est que Zizi ?

Clarisse. — Un ami d’enfance !… (avec un soupir) mon premier amour !… j’avais treize ans !


Marcassol.
— Hein ! et il répondait à ton idéal ?

Clarisse. — Ah ! j’avoue que celui-là s’en rapprochait presque !…

Marcassol, à part. — Mais voilà le mari qu’il lui faut !

Clarisse. — Il était si bien ! et puis il avait une très belle position !… il était cinquième clerc d’huissier !…


Marcassol.
— Mais c’est superbe ! on peut devenir huissier sur ses vieux jours ! le voilà celui qu’il faut que tu épouses !… cela devrait déjà être fait !… enfin qu’est-ce qu’il est devenu ?

Clarisse. — Ah ! c’est que je ne sais pas ! un beau jour il est parti… et je ne l’ai jamais revu !


Marcassol.
— Il est parti !… il est parti… qu’importe ! il peut revenir ! il faut le chercher ! il faut faire des fouilles. Il n’est pas possible que nous n’arrivions pas à mettre la main dessus.

Clarisse, étonnée. — Ah ça ! mais on dirait que tu le voudrais !


Marcassol.
— Je le voudrais… pour toi !… c’est pour toi ! qu’est-ce que je veux avant tout, moi ? C’est que tu sois heureuse ! et tu sais bien que tu ne peux pas l’être avec moi… enfin je ne suis pas du tout l’homme que tu as rêvé !…

Clarisse. — Je reconnais que quand je t’ai épousé, tu ne l’étais guère ! moi qui voulais un mari parfait… tu as des défauts…


Marcassol.
— Si j’en ai ! j’en suis criblé ! dis que j’en suis criblé ! j’ai un caractère impossible.

Clarisse. — Il pourrait être meilleur…


Marcassol.
— Quand je m’emporte, je suis très dangereux… hier, j’ai presque étranglé Jenny quand elle a renversé le fromage à la crème dans mon gilet !…

Clarisse. — Oh ! pour cela !… tu es rageur !… mais est-ce qu’on ne se fait pas à tout ?…

Marcassol, à part. — Qu’est-ce qu’elle dit ?…

Clarisse. — Eh bien ! je me suis faite à tout cela ! et comme j’ai compris bien vite que je ne rencontrerais jamais mon idéal, j’ai pris le parti le plus simple ! c’est de m’en tenir à toi !


Marcassol.
— Comment de t’en tenir à moi ?

Clarisse. — Eh bien, oui ! je te le sacrifie !

Marcassol, bondissant. — Hein !… tu veux… (à part.) Ah bien ! il ne manquerait plus que cela !… (haut) mais je ne veux pas que tu me sacrifies ton idéal !… tu n’en as pas le droit !… enfin il a été entendu que tu le chercherais !…

Clarisse. — Je ne le trouverais pas !


Marcassol.
— Zizi peut reparaître !…

Clarisse. — Eh ! il serait déjà revenu !


Marcassol.
— Tu peux en trouver un autre !

Clarisse. — Ce serait trop difficile ! et puis je te dis que je me contente de toi ! allons ! je cours faire monter tes pantoufles ! c’est du quarante-quatre, n’est-ce pas ?…


Marcassol.
— Cinq !… mais encore une fois…

Clarisse. — Je me contente de toi ! Au revoir ! (Elle sort par le fond.)

Scène VI

Marcassol, seul, très agité. — Elle se contente de moi… Ah bien ! que le diable l’emporte ! Me voilà bien, moi !… il n’y a pas à dire, je suis rivé… condamné à perpétuité ! Car enfin, du moment qu’elle renonce à chercher !… (Avec accablement.) Ah ! si je m’attendais à celle-là, par exemple !

Scène VII

Marcassol, Jenny puis

Lagaulardière.

Jenny, entrant avec précaution par le fond. — Monsieur, il y a là quelqu’un du second…


Marcassol.
— Du second ! (A part et vivement.) La Comtesse ?… (haut) Fais entrer vite ! Non, je vais… (Avec joie, remontant.) La Comtesse ! La Comtesse ! c’est elle ! (A la porte.) Entrez donc, madame, entrez donc ! (Apercevant

Lagaulardière.
) Hein ! un homme !

Lagaulardière.
— Le propriétaire ! vous êtes bien le propriétaire ?

Marcassol.
— En effet… Mais à qui ai-je l’honneur ?

Lagaulardière, son chapeau à la main, l’autre main tenant un objet qu’il cache derrière son dos. — C’est à moi, monsieur.


Marcassol.
— Ah ! c’est à vous ! Je me disais aussi !… (à part) Qu’est-ce que c’est que celui-là ? (haut) Et puis-je savoir ce qui vous amène ?

Lagaulardière, tirant un autre chapeau de derrière son dos. — C’est çà, monsieur.


Marcassol.
— Ah ! c’est… (à part) C’est un chapelier !

Lagaulardière.
— Voyons, regardez ! qu’est-ce que vous croyez que c’est, çà ?

Marcassol.
— Mon Dieu, à première vue, ça à l’air…

Lagaulardière, d’un ton bref. — C’est un chapeau !


Marcassol.
— J’allais le dire !… C’est même deux chapeaux !

Lagaulardière.
— Parfaitement ! ce sont deux chapeaux. Vous voyez bien deux chapeaux !

Marcassol.
— Oui, Monsieur… (à part) il va me faire des tours. (Haut.) Voulez-vous une table ?

Lagaulardière.
— Merci ! il ne vous arrive jamais de trouver des chapeaux chez vous, Monsieur ?

Marcassol, à part. — Quelle drôle de conversation ! (haut) Mon Dieu, non monsieur, si ce n’est à la cuisine et encore ce sont des casques…


Lagaulardière.
— Eh bien, j’en trouve, moi, Monsieur… Ah ! si c’était chez moi !… mais non, c’est chez elle !

Marcassol.
— Chez elle ?

Lagaulardière.
— Eh bien oui… votre locataire… au-dessous… la Comtesse, enfin !

Marcassol, à part. — La Comtesse !… sapristi !… C’est le singe !


Lagaulardière.
— Vous comprenez que ce n’est pas naturel ; car enfin, il n’est pas à moi, ce chapeau… je l’ai trouvé dans son boudoir…

Marcassol, à part. — Bigre de bigre ! C’est le mien !…


Lagaulardière.
— Il n’est pas à vous non plus ?

Marcassol, s’enfonçant le chapeau sur les yeux. — A moi ! à moi ! Ah ! elle est bien bonne !… mais regardez-donc !… (à part) Je ne pourrai jamais l’enlever !…

Lagaulardière, l’invitant à le retirer. — C’est vrai !… il est trop étroit !… et puis du reste, ce n’est pas un chapeau d’homme comme il faut !… c’est un chapeau de pignouf !…


Marcassol.
— De pignouf !… ah ! permettez !

Lagaulardière.
— Si, si, cela se voit tout de suite !… mais vous comprenez, Monsieur, que cela ne peut pas durer comme cela !… J’en découvre de nouveaux tous les jours !

Marcassol.
— Tous les jours ! Comment tous les jours ?… Vous en avez trouvé d’autres ?…

Lagaulardière.
— C’est le troisième ! je pourrais vous les montrer… je les garde tous !…

Marcassol.
— Le troisième ?… Hein ! Nous ne sommes pas seuls ?

Lagaulardière.
— Comment nous ?…

Marcassol, se reprenant. — Nous… je veux dire vous !… C’est une façon de parler…


Lagaulardière.
— Ah ! bon ! Eh bien ! hier encore, j’ai trouvé un melon.

Marcassol.
— Un melon ?

Lagaulardière.
— Eh bien, oui !… un petit melon, enfin, un feutre !…

Marcassol, s’échauffant. — Un feutre ! Chez la Comtesse !… un petit melon ! en feutre… Mais c’est indigne, Monsieur ! et vous permettez qu’elle connaisse des petits melons !… Mais il faut aviser ! nous ne pouvons pas supporter çà !…


Lagaulardière.
— Aussi, est-ce pour cela que je suis venu vous trouver.

Marcassol.
— Mais vous avez bien fait !… Parlez !…

Lagaulardière.
— Vous êtes le propriétaire. Eh bien, il n’y a qu’un moyen d’arrêter cette irruption de chapeaux. C’est de leur fermer l’entrée !…

Marcassol.
— Quelle entrée ?…

Lagaulardière.
— Mais la cuisine !… Toute cette clique entre par la cuisine. Condamnons-là !

Marcassol.
— A mort !…

Lagaulardière.
— Vous consentez ?…

Marcassol.
— Si j’y consens !… je crois bien que j’y consens ! Comptez sur moi, allez !… (à part) Elle nous trompe !… Je ne l’aurais jamais cru d’elle !

Scène VIII

Les mêmes, Jenny puis Comtesse

Jenny, annonçant. — La comtesse Kaskoff !

Marcassol et

Lagaulardière.
— Elle ! La Comtesse, entrant du fond à

Marcassol.
— Eh ! bonjour, cher… (apercevant Lagaulardière, à part) Sapristi ! Lagaulardière !

Lagaulardière.
— Vous, ici ?

La Comtesse, jouant l’étonnement. — Tiens ! vous voilà ! je ne vous voyais pas !…


Lagaulardière.
— Et pourrais-je savoir ce qui vous amène ?

La Comtesse, un peu embarrassée. — Ce qui m’amène ?… Ah ! mon Dieu ! c’est bien simple… je venais… pour mes cheminées.


Lagaulardière.
— Vos cheminées ? La Comtesse, à

Marcassol.
— Oui… je désirais mon cher propriétaire, vous parler à ce sujet…

Marcassol, sèchement, — C’est bien, Madame !

La Comtesse, à part, étonnée. — Madame !


Lagaulardière.
— Ah ! c’était pour…

La Comtesse. — Oui… elles fument énormément, mes cheminées !


Lagaulardière.
— Comment ? Nous sommes en été.

La Comtesse. — Eh bien, cela ne les empêche pas de fumer, mon ami, en hiver… mais je crois que vous sortiez… je ne vous retiens pas : d’autant plus que nous avons à causer affaires, mon propriétaire et moi, et vous ne pourriez que nous gêner.


Lagaulardière.
— Moi ! Comment ?

La Comtesse. — Vous savez bien que vous n’y entendez rien !


Lagaulardière.
— Ah ! ça, c’est vrai !… Je vous laisse donc !… (saluant Marcassol) Monsieur… (bas) Ainsi, c’est entendu ! Vous murerez la cuisine !

Marcassol, idem. — Soyez tranquille, allez ! et ce ne sera pas long !

Scène IX

La Comtesse, Marcassol

(Une fois que Lagaulardière est sorti, la Comtesse va vivement à

Marcassol.
)

La Comtesse. — Que vous a-t-il dit ? Pourquoi était-il ici ?


Marcassol.
— Arrière ! Madame !…

La Comtesse, étonnée. — Qu’est-ce qu’il a ?


Marcassol.
— Ah ! perfide !… perfide !…

La Comtesse. — Perfide ?


Marcassol.
— Je sais tout, Madame ! il m’a tout dit… les petits chapeaux…

La Comtesse. — Les petits chapeaux ? quels petits chapeaux ?


Marcassol.
— Oh ! Je ne parle pas du mien… mais le melon… Voyons, je serai grand, mais soyez franche ! Avouez-moi tout !

La Comtesse. — Mais quoi ! Je ne vous comprends pas ! C’est un rébus !


Marcassol.
— Voyons ! à qui était-il ? Car enfin, il a bien trouvé un chapeau chez vous ?…

La Comtesse, à part. — Aïe ! Aïe ! (haut, jouant l’étonnement) Hein ! Comment, vous avez pu croire ? Ah ! Tenez ! c’est mal…


Marcassol.
— Mais alors, dites-moi…

La Comtesse. — Oh ! gros bêta ! Mais c’est mon chapeau, mon chapeau pour mon amazone.


Marcassol.
— Hein ! quoi !… mais l’autre ?… il m’a dit qu’il en avait trouvé deux !…

La Comtesse. — Eh bien oui ! un pour la pluie, l’autre pour le beau temps.

Marcassol, avec joie. — Mais oui… c’est évident… et lui qui croyait… Non, mais il est bête !…

La Comtesse. — Hein ! à qui le dites-vous ? Heureusement que vous êtes là, car ce ne serait pas une existence, de vivre éternellement avec le même imbécile…


Marcassol.
— Vous me flattez…

La Comtesse. — Ah ! Toto ! que ne puis-je vous dire : « Vous êtes garçon » ?


Marcassol.
— Mais je vous jure que depuis ma naissance…

La Comtesse. — Mais non ! Vous êtes marié… Toujours la vieille tocade des hommes de prendre des femmes vertueuses pour leur apprendre en somme des choses que nous leur avons apprises.


Marcassol.
— C’est comme cela que les sciences se transmettent.

La Comtesse. — Regardez comme cela aurait été gentil ! Vous libre, nous aurions planté là Lagaulardière ; nous serions partis tous les deux bien loin.


Marcassol.
— Vers une mer inconnue…

La Comtesse. — A Trouville !…


Marcassol.
—Ah ! Taisez-vous !

La Comtesse. — Mais hélas ! il n’y faut pas penser. Je n’ai pas le droit de vous arracher à votre ménage… En somme vous êtes heureux…


Marcassol.
— Heureux, moi ?…

La Comtesse. — Vous avez une femme charmante ! Croyez-moi, restez près d’elle ! Restez à faire votre petit-pot-au-feu, à ravauder vos bas !


Marcassol.
— Moi ?… Ah ! permettez !

La Comtesse. — Enfin, ce serait indigne à vous de ne pas être fidèle !


Marcassol.
— Eh ! laissez-moi tranquille avec votre fidélité ! c’est bon pour les gens du Nord, d’être fidèles ! pour les Esquimaux ! Ah ! si j’étais libre !

La Comtesse. — Ah ! Dame ! Si vous étiez libre, ce serait autre chose ! — Ainsi, tenez, maintenant je vais faire un tour au bois, à cheval… Eh bien ! vous viendriez avec moi ! Tandis que c’est impossible…


Marcassol.
— Impossible ! pourquoi ? mais pas du tout !… Mais j’y tiens ! mais je vous en prie !… Qu’est-ce que ça me fait, à moi, tout le reste… à cheval ! justement je suis très bon cavalier… Je tombe souvent, mais Pellier dit que j’ai de l’assiette. Venez… partons !

La Comtesse. — Non ! Non !


Marcassol.
— Ah ! je vous en supplie !… Tenez ! à genoux ! (Il se met à genoux.)

Scène X

Les mêmes, Clarisse

Clarisse, entrant vivement. — Mon ami… ah ! pardon, madame…

Marcassol, à part. — Sapristi ! ma femme !

Clarisse, apercevant Marcassol qui est toujours à genoux devant la comtesse. — Ah ! çà, qu’est-ce que tu fais là ?

Marcassol, embarrassé. — Eh bien, tu vois ! c’est Madame…

La Comtesse. — En effet c’est moi !


Marcassol.
— C’est la Comtesse… la locataire du dessous !… C’est son plafond qui s’effondre…

Clarisse, effrayée. — Votre plafond ?…


Marcassol.
— Oui il a besoin d’être refait. La comtesse a sa salle à manger au dessous, hier encore un morceau de corniche est tombé dans son potage…

Clarisse. — Un morceau de corniche !

La Comtesse. — Enorme, Madame, un morceau énorme !

Marcassol, toujours à genoux. — C’est sans doute une poutre en mauvais état… alors, nous examinions… (Tapant avec sa main sur le plancher.) Tenez ! ce doit être là !

La Comtesse, frappant du pied. — Mais vous avez raison…

(Ils frappent tous ensemble.)

Clarisse, avec un cri. — Je crois que j’ai entendu un craquement ! Mais il faut envoyer chercher l’architecte ! Il faut prévenir le maçon !


Marcassol.
— Je m’en charge ! mais je veux d’abord aller voir de mes propres yeux…

Clarisse. — Mais je crois bien ! va vite !…

Marcassol, à la comtesse. — Je vous suis, Madame, si vous le permettez !

La Comtesse. — Comment donc ! (Saluant Clarisse qui lui rend un salut.) Madame…


Marcassol.
— Quand je pense, tout de même, à ce qui aurait pu arriver ! Ah c’est horrible ! (à part) C’est exquis !… au bois, avec elle ! (Haut à Clarisse.) A tout à l’heure !

(Il sort par le fond avec la comtesse.)

Scène XI

Clarisse, seule

C’est cela ! va, mon ami !… Je viens de chez le cordonnier. Il aura ses pantoufles pour demain… Je veux être la première à lui souhaiter sa fête… Cher Thomas !… Ah ! je l’adore ! quand je pense pourtant que j’aurais pu ne pas être sa femme ! Ah ! ma foi !… si ce petit Edgard n’était pas parti… Pauvre Edgard… c’était un cousin éloigné à moi, il n’avait pas de fortune, pas de position… il était clerc d’huissier… mais il m’aimait tant !… Ah ! je crois bien que sans son départ…

Voix d’Edgard, au fond. — Je vous dis que je veux entrer !… Je sais qu’elle est là !…

Jenny, paraissant au fond et parlant à la cantonade. — Mais Monsieur !… mais a-t-on jamais vu !

Clarisse. — Qu’y a-t-il ?


Jenny.
— C’est un fou, madame !…

Clarisse. — Un fou ?…


Jenny.
— Un fou furieux !… il casse tout !… il dit qu’il veut voir Madame… et j’ai beau lui dire…

Edgard, paraissant au fond et apercevant Clarisse. — Ah ! je savais bien qu’elle était là…

Clarisse, stupéfaite. — Edgard !


Jenny.
— Hein !… Madame le connaît !…

Clarisse. — Oui ! laisse-nous !


Jenny.
— C’est bien je m’en vais !… mais à la place de Madame… je me méfierais…

Scène XII

Edgard, Clarisse

Edgard, avec reproche. — Ah ! Clarisse !

Clarisse. — Vous !… vous ici !… mais, ah çà ! d’où sortez-vous donc ?… d’où revenez-vous ?

Edgard. — D’Amérique, Madame !… et si j’ai un regret, c’est de ne pas y être resté ; pour apprendre ce que je viens d’apprendre ! votre trahison !…

Clarisse. — Ma trahison ?

Edgard. — Je sais tout !… ainsi vous êtes mariée !… Ah ! perfide !…

Clarisse. — Des reproches ?… En vérité j’admire votre audace ! M’accuser, quand c’est vous qui m’avez quittée !… Brusquement, sans raison !… quand c’est vous qui êtes parti…

Edgard. — Eh ! je suis parti… je suis parti… j’y étais forcé, moi ! J’ai été recueillir un héritage, toucher le montant de la fortune d’un oncle…

Clarisse. — C’était pour cela ?… Eh ! pouvais-je le deviner ? pourquoi ne m’en avez-vous pas prévenue ?

Edgard. — Mais pour vous en garder la surprise ! Je me disais : elle ne se doute de rien ! elle me croit toujours le petit saute-ruisseau d’autrefois, sans fortune !… Mais quand elle saura que je suis riche !… car je suis riche, riche maintenant ! il n’y aura plus d’obstacles ! On ne pourra pas me refuser ! Je repars pour la France radieux, plein d’espoir… et quand j’arrive, je vous trouve mariée à un autre ! mais cela ne peut pas se passer comme cela ! Je lutterai !

Clarisse. — Vous lutterez ?

Edgard. — Oui !… je suis décidé à tout ! et pour commencer, je viens vous enlever !

Clarisse, riant. — M’enlever !… Comment, m’enlever ?…

Edgard. — Croyez-vous que je vais vous laisser à ce misérable ?

Clarisse. — Misérable !… Ah ! permettez !…

Edgard. — Oui, misérable !… Car enfin, pourquoi vous a-t-il épousée ?… il n’en avait pas le droit ! Vous me revenez, comme je vous reviens !… Je vous aimais avant lui ! c’est un vol… Allons, vite ! Ne perdons pas de temps !… personne ne nous dérange !… mettez votre chapeau et partons !…

Clarisse. — Partir ?…

Edgard. — Puisque je vous dis que je vous enlève !…

Clarisse. — Il ne doute de rien !…

Edgard. — Mais cela se fait toujours comme cela, en Amérique !

Clarisse, riant. — Grand’enfant !… Voyons… ce n’est pas sérieux !

Edgard. — Pas sérieux !… Comment, pas sérieux ?…

Vous refusez ?…

Clarisse, riant. — Cette question ! Je ne veux pas du tout être enlevée !

Edgard, piqué. — Ah ! Clarisse ! Je ne vous reconnais pas là !… Ce n’est pas gentil !… voyons !… Vous me devez bien cette faible compensation. J’arrive d’Amérique tout exprès pour cela !… vous ne pouvez pas vouloir que j’aie fait le voyage pour rien !

Clarisse. — Je le regrette, en effet… mais vous arrivez mal. Heureusement trop tard…

Edgard. — Trop tard ?… Comment trop tard…

Clarisse. — Mais parce que j’aime mon mari !

Edgard. — Votre mari ! allons donc ! Comme si c’était possible… Les femmes disent toujours cela !… C’est la phrase consacrée… mais je sais bien que vous ne pouvez pas l’aimer !

Clarisse. — Vous le connaissez ?

Edgard. — Moi ?… pas du tout !… mais je le vois d’ici : un bon bourgeois, bien maniaque, qui porte pantoufles et fume la pipe !

Clarisse. — Mais pas le moins du monde !

Edgard. — Un de ces hommes qui ne se marient que pour faire une fin !… Laid, usé par les orgies, incapable de faire le bonheur d’une femme !…

Clarisse. — Ah ! assez !

Edgard, continuant. — Tandis que moi !… Je suis beau, je suis jeune, je suis ardent, moi !… Je vous rendrai heureuse, moi ! il n’y a pas à nous comparer ! Enfin, je ne vous demande que d’essayer de moi, Clarisse !… essayez de moi, et vous verrez la différence !…

Clarisse. — Pas un mot de plus ! ou je vais être forcée…

Edgard.— Me chasser !… vous voudriez !… en êtes-vous donc là ?…

Clarisse. — Dame ! s’il n’y a pas d’autre moyen de vous faire taire !…

Edgard.— Eh bien ! non !… non !… je ne dis plus rien !… C’est vrai ! j’ai eu tort…

Clarisse. — Vous le reconnaissez ? C’est heureux !…

Edgard. — Oui… je reconnais que j’ai peut-être été un peu trop loin ! Je vous ai trop demandé pour commencer…

Clarisse. — Pour commencer ?

Edgard. — Je m’en accuse, Clarisse !… Je m’en repens !… mais vous me pardonnez ?

Clarisse. — Je ne le devrais pas !

Edgard. — Me permettez-vous de venir vous voir… en ami ?…

Clarisse. — Enfin !… si vous me promettez d’être raisonnable…

Edgard. — Si je serai raisonnable !… puisque je vous dis que je ne viendrai qu’en ami !… en ami simplement !

Clarisse. — Du moment que ce n’est… qu’en ami !

Edgard. — Ah ! merci ! (à part) Tu verras cela comme je serai raisonnable !… pour commencer, je m’installe dans la maison… il y a un appartement à louer à l’entresol…

Clarisse. — Ah ! j’entends Monsieur

Marcassol.

Edgard, à part. — Le mari… Canaille ! va.

Scène XIII

Les mêmes, Marcassol

Marcassol, entrant du fond sans voir Edgard ni Clarisse. Il boite. — Aïe ! Maudit cheval !… Je me suis flanqué par terre !… J’ai de l’assiette, mais je me flanque par terre… (Apercevant Clarisse.) Oh ! ma femme !

Clarisse, à Edgard. — Mon cher Edgard, laissez-moi vous présenter mon mari.

Edgard, à part. — Lui !… Tiens ! il ne me dégoûte pas !

(Edgard et Marcassol se saluent.)

Marcassol, se redressant vivement après avoir salué et poussant un petit cri de douleur. — Aïe ! (à Clarisse) Qu’est-ce que c’est que celui-là ?

Clarisse. — Monsieur Edgard Fréminet, un ancien ami, dont…

Edgard. — Dites un parent, car nous étions un peu cousins, n’est-il pas vrai ?… on est de la même famille.

Marcassol, saluant. — Ah ! Monsieur, croyez-bien que les parents de nos parents sont nos parents…

Edgard. — Ah ! Monsieur…

Clarisse. — C’est Monsieur Edgard Fréminet dont je t’ai parlé ce matin.


Marcassol.
— Fréminet ? (à part) elle m’a parlé d’un Zizi, mais jamais d’un Fréminet. (A Edgard.) Et vous arrivez de loin ?…

Edgard. — De New York pour louer votre entresol qui est libre, je crois !

Clarisse, à part. — Que dit-il ?


Marcassol.
— En effet, Monsieur… et du moment que vous êtes parent de ma femme… je serai très heureux…

Clarisse, bas. — Comment heureux !… (Haut.) Je dois vous avertir qu’il est très humide !…

Marcassol, bas. — Mais tais-toi donc ! Tu ne vas pas m’empêcher de louer mon entresol !… voilà deux ans que je ne peux pas arriver à trouver de locataire.

Clarisse, à part. — Après tout, c’est vrai !… et puis, autant que ce soit lui qu’un autre.

Marcassol, à Edgard. — Seulement, vous savez, jeune homme, il est un peu cher !…

Edgard. — Je ne regarde pas à la dépense !… mes moyens me le permettent…

Marcassol, à part. — Eh bien, puisqu’il est calé, je peux y aller franchement ! (haut) alors il est de trois mille…

Edgard. — Parfait ! je le prends !…

Marcassol, étonné. — Ah ! vous… c’est bien !… c’est bien !… (à part) J’aurais dû le lui mettre à quatre mille. (Poussant un petit cri de douleur.) Aïe !

Clarisse, avec intérêt. — Qu’est-ce que tu as ?


Marcassol.
— Rien !

Clarisse. — Mais si ! tu as fait « aïe » !


Marcassol.
— Eh bien ! qu’est-ce que ça prouve ? J’ai fait « aie » !… Tu ne vas pas m’empêcher de faire « aie » si ça me fait plaisir !…

Edgard, à part. — Ah ! mais, ils ont l’air de s’entendre à merveille !

Clarisse, à

Marcassol.
— Tu n’en a pas moins quelque chose… Tiens ! tu boites !

Marcassol.
— Eh ! bien, oui, là… je boite !

Clarisse. — Que t’est-il arrivé ?


Marcassol.
— Eh bien, voilà. J’étais à cheval… (se reprenant) à cheval sur une chaise… chez la Comtesse, tu sais… à califourchon… c’est plus commode pour inspecter des plafonds… Tout à coup une poutre… c’est-à-dire non… un moellon énorme… je n’ai pas pensé à te l’apporter… est tombé comme ça… boum !

Clarisse. — Sur ta tête ?…


Marcassol.
— Non… plus bas !… à ce moment-là, j’inspectais les planchers ! alors tu comprends… le choc (à part) Ouf !…

Clarisse, le câlinant. — Ah ! mon pauvre ami ! Et tu souffres beaucoup ! Mais il faudrait mettre quelque chose…

Edgard, à part. — J’ai une position un peu ridicule, moi !… cela a un nom, le rôle qu’on me fait tenir…

Clarisse, subitement. — Ah ! la chandelle !… oui, un bon cataplasme à la chandelle ! c’est souverain… il faut t’en mettre un tout de suite…

Edgard, à part. — Comment ? Devant moi ?

Clarisse. — Je cours te le préparer !


Marcassol.
— Eh bien ! oui !… c’est bien !… Tu n’as pas besoin de raconter ces choses-là !… Est-ce que tu crois que cela intéresse Monsieur, ton histoire de cataplasme ?

Clarisse. — Allons, ne gronde pas ! (à Edgard) mon cher Edgard…

Edgard. — Je vous accompagne… je vais prendre possession de mon entresol… (saluant Marcassol) Monsieur (à part) C’est égal ! un mari grincheux et je suis dans la place !… mes affaires sont bonnes ! (Il sort avec Clarisse par le fond.)

Scène XIV

Marcassol, seul

Ah ! non ! non ! elle est insupportable !….enfin de quoi cela a-t-il l’air ? Venir parler de cataplasme devant ce jeune homme ! Ah c’est intolérable ! toujours la réalité après le rêve !… Ah ! cette promenade ! cette promenade ! je me suis flanqué par terre. C’est vrai… mais qu’importe !… C’est le rêve cela !… Et dire que si j’étais libre, ce serait tous les jours comme cela !… mais non ! il faut que je sois attaché, cadenassé, muselé… Ah ! je n’en peux plus !… Je n’en peux plus !… Je n’en peux plus !

Scène XV

Marcassol, Trémollet

Trémollet, passant la tête. — Personne !… (Apercevant Marcassol, il referme vivement la porte.)


Marcassol.
— Eh bien, qu’est-ce que c’est ? Qui est là ? Entrez !…

Trémollet, entrant timidement. — Monsieur, c’est moi !


Marcassol.
— Trémollet… Qu’est-ce que vous voulez ?

Trémollet.
— J’apporte de l’argent.

Marcassol.
— Allons donc ! Vos sept cents francs !

Trémollet, timidement. — Mon Dieu ! non mais un petit acompte : vingt-sept francs soixante-dix !


Marcassol.
— Vingt-sept francs ! Ah ! çà, est-ce que j’ai l’air d’une ganache ?

Trémollet.
— Mon Dieu !… certainement…

Marcassol.
— Comment certainement ! mais vous êtes un impertinent !… et puis, qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse, de vos vingt-sept francs ?

Trémollet, vivement. — Soixante-dix.


Marcassol.
— Il me faut tout ou rien.

Trémollet.
— Eh bien, si c’était un effet de votre bonté, je préférerais… rien !

Marcassol.
— Ah ! vous préférez ! C’est bien ! je vous flanque à la porte !…

Trémollet.
— Voyons, monsieur, encore huit jours, dans huit jours je touche… Et puis le métier va si mal…

Marcassol.
— Quel métier ?

Trémollet.
— Monsieur sait bien, sous-secrétaire aux placements désespérés.

Marcassol.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? Encore une banque ?

Trémollet.
— Mais non, l’agence matrimoniale.

Marcassol.
— Ah ! c’est vrai, l’agence matrimoniale ! Vous faites des mariages ! Un joli métier !… C’est du propre !…

Trémollet.
— Mais Monsieur…

Marcassol — Eh ! vous croyez que je vous donnerai des sursis, que j’aurai pitié de vous, d’un monsieur qui fait des mariages, un marchand de chaînes, un fabricant de boulets… Ah ! oui… c’est une belle institution que votre mariage, parlons-en !


Trémollet.
— Ah ! mon Dieu !

Marcassol.
— Ah ! si encore ces chaînes pouvaient se rompre, ces boulets se détacher… Si vous pouviez les défaire, ces mariages que vous infligez….

Trémollet.
— Hélas ! c’est impossible, monsieur !…Nous ne fournissons que des maris.

Marcassol.
— Des maris ! des maris ! une belle marchandise !

Trémollet.
— Mais nos maris sont très convenables pour tous les goûts et les tempéraments ! Il n’y a pas une femme qui ne puisse trouver chez nous l’homme qu’elle a rêvé.

Marcassol, frappé. — Qu’elle a rêvé ! Qu’elle a rêvé ! Ah ! mon Dieu !…


Trémollet.
— Qu’avez-vous ?

Marcassol, à lui-même. — Mais oui, cela arrangerait tout !… si jamais je trouve l’homme de mes rêves, je vous rends votre liberté !… Elle me l’a dit. Eh bien ! cet homme…


Trémollet.
— Quoi donc ?

Marcassol.
— Cet homme qu’elle n’a pas trouvé, je pourrais le lui trouver, moi… et alors… plus de femme ! la liberté, la Comtesse, tout ! tout !… (à Trémollet) Ah ! Trémollet, mon ami ! (Il lui serre la main.)

Trémollet.
— Mais qu’est-ce que vous avez ?

Marcassol.
— Trémollet, vous me devez trois termes ! Voulez-vous être quitte ?

Trémollet.
— Si je le veux…

Marcassol.
— Trémollet ! Vous habitez une mansarde, voulez-vous le rez-de-chaussée ?

Trémollet.
— Moi ?

Marcassol.
— Voulez-vous devenir mon ami ? Etre ici comme chez vous ? Trémollet, avec émotion. — Mais, c’est pas de refus, certainement, monsieur

Marcassol.

Marcassol.
— Eh bien, tout cela ne dépend que de vous.

Trémollet.
— Que faut-il faire ?

Marcassol.
— Trouvez-moi un mari !

Trémollet.
— Pour vous ?

Marcassol.
— Non ! pour ma femme !

Trémollet.
— Pour votre femme ?

Marcassol.
— Je vous expliquerai cela plus tard. Pouvez-vous me trouver cela ?

Trémollet.
— Mais comment donc, monsieur ! mais rien de plus facile ! mais avec bonheur ! mais tout de suite !

Marcassol.
— Tout de suite ! Ah ! mon ami, vous me sauvez ! mon chapeau !… vite… partons !

Trémollet.
— A l’agence !…

Scène XVI

Les mêmes, Clarisse, Jenny

Clarisse tient un morceau de mousseline et une serviette, Jenny portant une casserole avec le cataplasme.

Clarisse. — Tiens ! voilà ton cataplasme !


Marcassol.
— Ah ! il s’agit bien de cataplasme !

Clarisse. — Qu’est-ce que c’est ?


Marcassol.
— Ah ! ma femme ! (Il l’embrasse.) Ah ! Jenny ! (Il l’embrasse aussi) Embrassez-là aussi !… Non pas ma femme, Jenny !… Ah !

(Ils sortent vivement tous les deux.)

(Clarisse et Jenny restent ahuries, l’une avec sa serviette, l’autre avec sa casserole.)

RIDEAU

Acte II[modifier]

Même décor

Scène Première

Edgard,

Jenny.

Edgard. — Monsieur est là ?


Jenny.
— Non !

Edgard. — Et madame…


Jenny.
— Non !

Edgard. — Ah ! (il s’assied.) A quelle heure monsieur Marcassol rentre-t-il ?


Jenny.
— Oh ! vous savez, entre huit heures du matin et minuit… Ah ! ça n’est pas pour dire, mais depuis cinq jours que vous habitez l’entre-sol, vous l’avez joliment empaumé monsieur Marcassol… Ah ! c’est adroit !

Edgard. — Comment…


Jenny.
— Oh ! rien, je m’entends… mais je le disais encore hier à Jean:« Ah ! il ne perd pas son temps, le petit Edgard ! »

Edgard. — Eh bien ! dites donc…

Jenny — Oh ! Monsieur n’ignore pas que quand les domestiques sont entre eux, cela n’est pas pour vous donner du « monsieur », c’est le moins qu’on se rattrape… Enfin pour Monsieur, ça y est… mais pour Madame… entre nous, je crois qu’elle vous a dans le nez.

Edgard. — Moi ?…


Jenny.
— Oui, vous avez beau faire la roue devant elle… et prendre des airs penchés… ça ne mord pas… Voulez-vous que je vous dise ?… Elle en a plein le dos de votre bobine !

Edgard. — Hein ! Ah ! ça, dites donc… mais ne vous gênez pas… (à part.) En voilà une fille !


Jenny.
— Ah ! on s’amuse bien à l’office de votre blackboulage.

Edgard. — Oh ! blackboulage… blackboulage… pas tant que ça… et puis d’abord, ça ne vous regarde pas, tout ça… fichez-moi la paix… blackboulage, c’est vexant… Oh mais j’aurai ma revanche.


Jenny.
— Tiens ! voilà Monsieur… (Elle sort.)

Scène II

Marcassol, Edgard.

Marcassol, un paquet de journaux sous le bras. — Tiens Edgard… vous n’avez pas vu ma femme ?

Edgard.— Non, justement je la cherche… Je lui apporte une baignoire pour le Palais-Royal.


Marcassol.
— Ah ! vous voulez vous mettre bien dans ses petits papiers… vous avez raison. Je ne sais ce qu’elle a, ma femme, mais je la trouve froide avec vous.

Edgard. — A qui le dites-vous ?…


Marcassol.
— Moi qui voudrais vous voir si bien unis ! parce que deux cousins !… et puis enfin, l’ami du mari doit être l’ami de la femme.

Edgard. — Et réciproquement.


Marcassol.
— C’est logique… mais je suis sûr qu’elle se calmera, ne vous découragez pas; à part cela, vous êtes content de votre appartement ?

Edgard. — Oh ! tout à fait content… si ce n’est qu’il y pleut comme dans la cour.


Marcassol.
— Oui, il est peut-être un peu humide, mais on s’y fait très vite.

Edgard. — Oui, et puis j’ai un bon parapluie.


Marcassol.
— Avec ça on ne craint rien,… là ! et maintenant, laissez-moi… J’ai à travailler…

Edgard. — C’est cela !… Je vous quitte (à part.) C’est égal, si je n’arrive pas, ça ne sera vraiment pas de sa faute… (il sort.)

Scène III


Marcassol.

Ah ! comme il aurait fait l’affaire celui-là !… mais non ! Clarisse ne peut pas le sentir ! Voilà bien ma guigne !… Enfin !… (cherchant autour de lui.) Qu’est-ce que j’ai fait de mes journaux ?… (prenant un journal.) Ah ! voilà…

Voyons : quatrième page, annonces. Ah !… Mariages… Peut-être vais-je enfin trouver là le mari qu’il me faut (lisant.) « Petit Havanais… » Ah ! Havanais… un étranger ! pourquoi pas… Natures ardentes et puis très bons cigares ! (lisant.) « On cherche pour petit Havanais terre-neuve femelle pour tenter croisement… » (parlé :) Est-ce qu’ils se moquent de moi… Ah ! voyons… (lisant.) « l’officier de marine »… Ah ! bon, (lisant.) « Sachant nager, épouserait femme de vingt-cinq à trente ans. : bonne travailleuse… de préférence avec tache… » (parlé :) Ah ! il est trop exigeant, celui-là, pour un officier de marine. Allons ! Ce n’est pas encore l’affaire !… Ah ! on ne sait pas ce qu’il est difficile de marier sa femme… Voilà trois jours que je cours après un remplaçant sans pouvoir le trouver. Quel métier ! mon Dieu. J’ai déjà fait cinq agences… Et bien, rien… rien que des prétendants défraîchis, des maris impossibles à écouler… des fonds de magasin, quoi… des rossignols. Et je ne pense pourtant pas marier ma femme à un rossignol. Sans compter qu’elle n’en voudrait pas, et comme il faut que l’homme que je trouve soit l’homme de ses rêves !… alors !…

Scène IV

Marcassol,

Trémollet.

Trémollet.
— Ouf ! je suis en nage !

Marcassol.
— Ah ! Trémollet… Ce bon Trémollet… Eh bien, avez-vous trouvé quelque chose ?

Trémollet.
— Je vous apporte tout ce qu’il y a de célibataires disponibles à Paris : J’ai même dressé une liste des célibataires endurcis… On ne sait pas ce qui peut arriver.

Marcassol.
— Et vous en avez beaucoup ?

Trémollet.
— Oh ! de tous les âges, depuis neuf ans. Vous n’aurez que l’embarras du choix. (Il tire un paquet de sa poche.)

Marcassol.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Trémollet.
— Ce sont les photographies… Aussitôt qu’un mari se propose, il envoie sa photographie.

Marcassol.
— Ah ! C’est très ingénieux ! (Il les regarde.) Oh ! mais ils sont très laids, ces bonshommes là…

Trémollet.
— Permettez ! tous nos articles sont de premier choix : si vous voulez me permettre de vous les montrer en détail ?

Marcassol.
— Voyons !

Trémollet.
— Tenez, voilà le 23, par exemple…

Marcassol.
— Le 23 ?…

Trémollet.
— Oui, ils sont tous numérotés.

Marcassol.
— Mais dites donc, il est bossu… Il est bossu, votre 23 !

Trémollet.
— Ah ! ce n’est pas une bosse… à première vue ça en a tout l’air… mais ce n’est qu’une déviation… Mais, tenez, si vous préférez le 25… C’est un notaire.

Marcassol.
— Un notaire… ah ! oui… mettez-le moi de côté, celui-là !…

Trémollet.
— Et vous savez, comme mari… c’est garanti.

Marcassol.
— Oui, comme les montres… Enfin, savoir s’il plaira à ma femme… voilà le hic !… oh ! mais quelle idée ! et le carnet (il tire le carnet de sa poche.) Nous allons être fixés tout de suite.

Trémollet.
— Comment ?

Marcassol.
— Son signalement est là-dedans. Attendez (lisant.) « Il sera grand, blond, les cheveux abondants… avec des moustaches. »

Trémollet.
— J’ai votre affaire.

Marcassol.
— Quoi ?

Trémollet.
— Le 29, un officier de cuirassiers…

Marcassol.
— Un soldat ! Hé ! Hé ! Justement je n’ai pas d’armée dans ma famille. Quel est son grade ?

Trémollet.
— Ajudant-vaguemestre…

Marcassol.
— Hein ! Un facteur ! Vous m’avez dit qu’il était officier…

Trémollet.
— Il peut le devenir…

Marcassol, lisant. — Enfin, voyons toujours… Oh ! « Il aura l’œil bleu, pensif. »


Trémollet.
— Pensif… l’œil pensif !… voilà ! le 54.

Marcassol.
— Hein ! mais il louche…

Trémollet.
— Non, il a un œil qui pense… un œil qui n’y est plus !…

Marcassol.
— C’est bien ce que je lui reproche ! Il n’y est plus du tout… Et puis est-il seulement bleu, votre œil ?…

Trémollet.
— Le mien ?

Marcassol.
— Non celui du 54, je m’en fiche du vôtre !

Trémollet.
— Ah ! pour ça, un lac !

Marcassol.
— Oui, mais un homme qui louche.

Trémollet.
— Oh ! vous savez, en l’épousant de profil… et puis quoi ! ses yeux ! Il lui en reste toujours un de bon.

Marcassol.
— Eh ! bien, alors qu’il le garde…

Trémollet.
— Diable ! Vous êtes difficile !… Je ne sais plus que vous proposer ! Ah ! une affaire superbe !

Marcassol.
— Voyons !

Trémollet.
— Des jumeaux.

Marcassol.
— Ah ! non, s’il faut les prendre ensemble ! Je n’en ai besoin que d’un.

Trémollet.
— Oh ! nous les détaillons !

Marcassol.
— Oh bien ! mettez m’en un de côté.

Trémollet.
— Lequel ?

Marcassol.
— L’aîné.

Trémollet.
— Il faudra que je m’informe.

Marcassol.
— Voyons, récapitulons. Nous disons donc que j’ai un notaire, un vaguemestre de cuirassiers et le jumeau.

Trémollet.
— Oui, alors ces trois maris-là ? Voulez-vous que je vous les enveloppe ?

Marcassol, jetant le carnet sur la table. — C’est inutile !… mais au fait !… Dites donc ! pas de filous, là-dedans ? Ce sont tous des gens bien ?

Trémollet, dignement. — Ah ! nous n’en tenons pas d’autres.


Marcassol.
— D’ailleurs j’irai aux renseignements !… mais j’entends ma femme !… Laissez-moi, je vais la consulter !… (Il remonte, se croise avec Clarisse qui entre, la salue et sort.)

Scène V

Marcassol, Clarisse

Clarisse. — Quelle indignité !… a-t-on jamais vu !…


Marcassol.
— Qu’y a-t-il ?

Clarisse. — Oh ! J’en suis outrée… Un insolent qui a eu l’audace de me suivre dans la rue… Voilà une heure qu’il ne me quitte pas !


Marcassol.
— Ah ! ce n’est pas gentil !

Clarisse. — Comment, ce n’est pas gentil ? C’est abominable ! (allant à la fenêtre.) Tiens ! Le voilà en faction sur le trottoir…


Marcassol.
— C’est vrai…

Clarisse. — Enfin, qu’est-ce que tu en dis ?


Marcassol.
— Mon Dieu, je n’en dis rien… Je ne le vois pas. Il a un parapluie.

Clarisse. — Oh ! je ne te parle pas de sa personne… mais de son inqualifiable conduite.

Marcassol, très calme. — Oh ! c’est indigne !

Clarisse. — Comme tu dis cela ! On dirait que cela ne te fait rien ? Je te trouve une colère bien placide.


Marcassol.
— C’est la blanche… la colère blanche… La plus terrible elle ne pardonne pas… mais ce n’est pas tout cela ! J’ai à te parler !…

Clarisse. — De quoi ?


Marcassol.
— De quoi ? Ah ! voilà ! (à part.) Diable ! Comment aborder la question ? je n’ai pas le joint (haut.) Mon Dieu, c’est très simple… (à part.) Commençons par le cuirassier.

Clarisse. — Eh bien, mon ami ?


Marcassol.
— Hum ! Hum ! la revue était bien belle, l’an dernier.

Clarisse. — La revue !… Quelle revue ?


Marcassol.
— La revue de Longchamp.

Clarisse. — C’est un peu vieux !


Marcassol.
— Les belles choses n’ont pas d’âge. Te rappelles-tu ce défilé admirable, avec tous ces casques reluisants, ces armes étincelantes et ces cuirasses, ces cuirasses surtout… Te rappelles-tu ces cuirasses ?…

Clarisse. — Ma foi, c’est un peu vague…


Marcassol.
— Ah ! les cuirassiers, quelle belle arme ! Tu n’aimes pas les cuirassiers ?

Clarisse, riant. — Mais, ah çà ! mon ami, qu’est-ce que tu as ? Quelle drôle de conversation !


Marcassol.
— Oh ! mon Dieu, je dis ça…

Clarisse. — Voyons, où veux-tu en venir ?


Marcassol.
— Eh bien voilà… C’est pour un mariage… Trémollet, qui m’a chargé…

Clarisse. — Monsieur Trémollet ?


Marcassol.
— Oui, pour une amie à lui… une aveugle… une pauvre aveugle… qui sort des Sourds-muets… On ne sait comment lui demander son avis… et comme Trémollet sait que tu as du goût…

Clarisse. — Il t’a demandé de me consulter.


Marcassol.
— Voilà ! Eh bien… Tu es aveugle et tu sors des Sourds-muets.

Clarisse. — Moi ?


Marcassol.
— C’est une supposition… Eh bien, maintenant, choisis !

Clarisse. — Choisis quoi ?


Marcassol.
— C’est juste… voici les différents partis qu’on te propose : D’abord celui-ci.

Clarisse. — Un pompier… jamais de la vie !


Marcassol.
— Un pompier ! ça, c’est un cuirassier…

Clarisse. — Oh ! c’est la même chose !


Marcassol.
— Comment c’est la même chose ?

Clarisse. — Enfin, c’est toujours un soldat.


Marcassol.
— Alors tu n’en veux pas ?… Rayons !

Clarisse. — Oh ! mais il faudra toujours consulter l’aveugle.


Marcassol.
— C’est inutile. Elle n’y voit pas ! Voyons, que dis-tu de celui-la ?

Clarisse. — Celui-là ? un maître d’hôtel ?…


Marcassol.
— Ça, tu veux rire ! C’est un notaire… tu ne vois pas cela à ses côtelettes ?

Clarisse. — C’est justement ce qui me l’avait fait prendre pour un maître d’hôtel.


Marcassol.
— Mais c’est très bien porté les côtelettes. Ça mène loin. Enfin, qu’est-ce que tu en penses ?

Clarisse. — Ah ! épouser un notaire !…


Marcassol.
— Eh bien quoi, c’est une belle position… position assise !

Clarisse. — Je ne sais pas quel est le goût de l’aveugle. Mais moi, je n’aurais jamais voulu d’un notaire.


Marcassol.
— Diable ! Tu es très difficile pour cette pauvre aveugle ! pense donc !

Clarisse. — Vous me demandez mon avis ! Maintenant, parlez à l’aveugle !


Marcassol.
— Elle est sourde.

Clarisse. — Enfin, qu’est-ce qu’elle demande ?


Marcassol.
— Ah ! Elle ne nous l’a pas dit… Elle est muette. Et puis nous tenons absolument à avoir ton opinion à toi… Trémollet me l’a dit encore tout à l’heure… Ainsi donc… Dieu que c’est embarrassant ! C’est qu’il ne me reste plus que les jumeaux.

Clarisse. — Les jumeaux ?


Marcassol.
— Oh ! Des superbes jumeaux. C’est un très beau parti qui offre de doubles avantages.

Clarisse. — Mais, mon ami, des jumeaux.


Marcassol.
— Oh ! tu n’es pas forcée de prendre la paire.

Clarisse. — Tu… pourquoi tu ?…


Marcassol.
— Je dis tu… c’est à dire toi, l’aveugle… toujours notre supposition.

Clarisse. — Eh bien, moi l’aveugle, je n’épouserais jamais un jumeau, j’aurais toujours peur d’être la femme de son frère.


Marcassol.
— Sapristi ! Tous les trois dans l’eau !

Scène VI

Les Mêmes, Trémollet

Trémollet, accourant. — C’est moi ! on peut entrer ?

Clarisse. — Ah ! Monsieur Trémollet, je suis bien aise de vous voir !… Mon mari m’a fait votre commission.


Trémollet.
— Ma commission ?

Marcassol.
— Oui, oui, mon ami, je l’ai faite. (à part.) Il va faire un impair !

Clarisse. — Aurez-vous l’occasion de voir ces jours-ci, l’aveugle ?


Trémollet.
— L’aveugle ?

Marcassol.
— Oui, oui, l’aveugle… vous savez bien, l’aveugle.

Trémollet.
— Ah ! le drame… Est-ce qu’on va le reprendre ? Je l’ai déjà vu au Théâtre Cluny ?

Clarisse. — Au théâtre Cluny ?… Mais non, l’aveugle, l’aveugle qui veut se marier.


Trémollet.
— Une aveugle qui veut se marier ?… Oh ! mais je vais lui recommander la maison… Où demeure-t-elle ?

Marcassol, à part. — Oh ! la ! la ! la ! la !

Clarisse. — Comment où elle demeure ?… mais c’est votre amie.


Trémollet.
— Mon amie l’aveugle ?

Marcassol, lui faisant des signes. — Mais oui, voyons l’aveugle… l’aveugle que nous voulons marier… à laquelle nous cherchions un mari.


Trémollet.
— Ah ! bon… très bien !

Clarisse. — Et qui sort des Sourds-muets.


Trémollet.
—Ah ! parfaitement… (à part) Qu’est-ce qu’ils me chantent là ?

Marcassol, à part. — J’étouffe !

Clarisse. — Eh bien ! vous savez, je les ai vus, vos maris… ces maris que vous me proposez.


Trémollet.
— Comment ! Monsieur Marcassol vous a dit ?

Clarisse. — Mais voilà une heure que nous vous le répétons !


Trémollet.
— Eh bien, comment les trouvez-vous ?

Clarisse. — Oh ! ils ne me plaisent pas du tout… il est vrai, que pour ce que je veux en faire…


Trémollet.
— Je ne vous demande pas de confidences ! Mais je vous assure qu’en les considérant de près…

Marcassol, à Trémollet, bas. — N’insistez pas ! Ils ne font pas l’affaire !

Clarisse. — Au revoir, monsieur

Trémollet.
Je ne vous en remercie pas moins d’avoir pensé à me consulter.

Trémollet.
— Ah ! Madame !… c’était le moins ! (Clarisse sort par la gauche.)

Marcassol.
— Ouf ! je respire !

Trémollet.
— Oui, mais avec tout cela, nous sommes toujours sans maris !… et j’ai épuisé mon stock, moi ! Je n’en ai plus à vous offrir !…

Scène VII

Les Mêmes, Lagaulardière

Lagaulardière, entrant vivement du fond. — Je vous dis qu’elle est entrée ici, j’en suis sûr !…


Marcassol.
— Monsieur Lagaulardière ? Qu’est-ce que c’est ?

Lagaulardière.
— Ah ! vous voici, monsieur !… Où est-elle ?… Dites-moi où elle est ?…

Marcassol.
— Elle ?

Lagaulardière.
— Je l’ai vue entrer ici !…

Marcassol.
— Qui ça ?…

Lagaulardière.
— Un ange !… une femme pour laquelle je pose depuis une heure dans la rue !

Marcassol, à part. — Hein ! c’était l’homme au parapluie ?…


Lagaulardière.
— Comme je ne la voyais pas descendre, je suis monté. J’ai sonné à tous les étages… même au quatrième, j’ai été reçu… J’ai trouvé une dame… Je lui ai dit : mais madame, ça n’est pas vous ?… Elle m’a répondu : « Non ! mais ça ne fait rien ! » Elle est raide ! je suis redescendu, et me voilà… Encore une fois Monsieur, où est-elle ?…

Marcassol.
— Eh ! où est-elle ?… où est-elle ?… que voulez-vous en faire ?

Lagaulardière.
— Mais vous ne comprenez donc pas que j’en suis fou !… je l’ai vue à peine… Elle avait un voile… mais cela m’a suffi ! Je suis comme cela, moi,… Dzinc ! Dzinc ! et je suis pincé !… Je suis pincé, Monsieur.

Marcassol.
— Eh bien ! Et la Comtesse ?…

Lagaulardière.
— Eh ! Il s’agit bien de la Comtesse !… nous sommes en froid !… (à part.) les petits chapeaux ont dégénéré en bretelles… (haut.) et puis je vous répète que je suis pincé !… il n’y a plus qu’une femme pour moi !… il me la faut !… quand je devrais plutôt lui demander sa main…

Marcassol.
— Sa main !… quoi… (à part.) Mais pourquoi pas, au fait ? (bas à

Trémollet.
)

Trémollet.

Trémollet.
— Quoi ?

Marcassol.
— Que diriez-vous de lui ?

Trémollet, bas. — J’y pensais !…


Marcassol.
— N’est-ce pas ? (à

Lagaulardière.
) Venez donc là !

Lagaulardière.
— Moi ?

Marcassol.
— Oui… pas à contre-jour ! (à

Trémollet.
) voyons ! qu’est-ce que vous en dites ?…

Trémollet.
— Il n’est pas mal !… Un peu fané…

Lagaulardière.
— Un peu fané ?…

Marcassol.
— Et la constitution ?… peut-être pas très forte !… (Il appuie son épaule contre l’estomac de Lagaulardière — à

Trémollet.
) Tapez-lui dans le dos !

Lagaulardière.
— Comment, tapez-lui dans le dos !…

Marcassol.
— Allez toujours !… (à

Lagaulardière.
) respirez fortement !… plus fort que cela !… Eh bien non !… le coffre est bon… Voyons la langue… Ça peut aller !…

Lagaulardière.
— Mais, ah ça ! m’expliquerez-vous ?

Marcassol.
— Tout à l’heure !… Attendez donc ! Votre fortune, maintenant ?…

Lagaulardière.
— Quarante mille livres de rentes,… mais…

Marcassol.
— Pas de condamnations ?

Lagaulardière.
— Ah ! Monsieur !

Marcassol.
— C’est bon ! Je veux bien vous croire !… (indiquant sa boutonnière,) mais n’êtes-vous pas décoré, du reste ? Qu’est-ce que c’est que cet ordre-là ?…

Lagaulardière, avec dignité. — Le jaguar du Texas !… il me vient de ma mère…

Marcassol, avec admiration. — Le jaguar !… vous avez… (à part.) mais c’est un homme très bien ! je n’aurais jamais pu trouver mieux. (haut.) Eh bien, mon cher, je me charge de votre affaire…


Lagaulardière.
— De quelle affaire ?…

Marcassol.
— Eh bien ! de votre mariage avec cette dame !… Ne venez vous pas de dire que vous vouliez l’épouser ?

Lagaulardière.
— En effet !… Rien ne m’arrêterait ! Mais vous la connaissez donc ?

Marcassol.
— Un peu, oui… C’est ma tante !…

Lagaulardière.
— Et vous consentiriez à lui parler pour moi ?…

Marcassol.
— Oui, je vous présenterai tout à l’heure.

Lagaulardière.
— Ah ! Monsieur…

Marcassol.
— Seulement, avant cela, un petit conseil.

Lagaulardière.
— Un conseil ? vite ! parlez !

Marcassol.
— Pour les cheveux… (à Trémollet !) Est-ce que vous les trouvez bien les cheveux ?

Trémollet.
— Mais non ! C’est vrai ! Ce n’est pas la nuance !

Lagaulardière.
— Pas la nuance ?

Marcassol.
— Elle n’aime que le blond clair… si vous pouviez changer cela…

Lagaulardière.
— Moi !… Mais tout de suite !… rien de plus simple !… (en confidence.) Je dois vous avouer que je me teins !

Marcassol.
— Je dois vous avouer que je m’en doutais !… Allons, partez !…

Lagaulardière.
— Oui !… Je cours chez le coiffeur et je reviens ! (remontant) blond clair, n’est-ce pas ? C’est entendu… ! (saluant.) Monsieur ! Adieu, mon neveu !

Marcassol.
— Mon neveu ! Ah ! oui ! Adieu, mon oncle !

Lagaulardière.
— Ah ! je suis bien heureux ! (il sort vivement par le fond.)

Scène VIII

Marcassol, Trémollet, puis

Jenny.

Marcassol.
— Ouf ! Nous en avons donc un ! Croyez-vous qu’il ira ?

Trémollet.
— Dame, il n’est pas brillant ; mais en le présentant le soir ; sans lumière…

Jenny entrant. — Madame la Comtesse Kaskoff.


Marcassol.
— Elle !

Jenny.
— Oui, toujours pour les réparations. C’est étonnant ce qu’elle a besoin de réparations, cette dame…

Marcassol.
— Faites entrer vite ! (à

Trémollet.
) Et vous, entrez là ! Je puis encore avoir besoin de vous.

(Trémollet entre dans le cabinet. Jenny introduit la Comtesse et sort.

Scène IX

Marcassol, La Comtesse, puis Clarisse.


Marcassol.
— Entrez donc, ma chère amie…

La Comtesse. — Je viens vous dire adieu !


Marcassol.
— Hein !

La Comtesse. — Je pars ce soir pour Dieppe à 4 heures…


Marcassol.
— Avec Lagaulardière ?…

La Comtesse. — Lagaulardière ? je l’ai planté là !… je pars seule…


Marcassol.
— Comment ! mais je ne le veux pas… Eh bien ! et moi ?…

La Comtesse. — Oh ! je penserai à vous…


Marcassol.
— Merci bien… je serai bien avancé… Voyons, Sonia vous ne ferez pas cela… Songez à moi que vous abandonnez…

La Comtesse. — Que voulez-vous ! Ah ! si vous aviez été libre, je vous aurais dit : Marcassol je vous emmène… mais là, je vous dis : « restez ! »


Marcassol.
— Eh bien ! non ! je trouverai un moyen… je viendrai.

La Comtesse. — Allons ! Allons ! vous oubliez votre femme…


Marcassol.
— Mais ne me parlez donc pas toujours de ma femme ! vous croyez que je ne la vois pas assez !… Je n’ai pas besoin qu’on m’en parle…

La Comtesse. — Et puis, non, voyez vous… Je ne pourrais pas vivre avec vous… Rien que l’idée que vous ne m’appartenez pas tout entier. Je suis trop jalouse ! Croyez-moi, oubliez-moi !


Marcassol.
— Mais je ne le puis pas… Est-ce que Roméo a jamais oublié Virginie ?… Ah ! non, attendez… je prépare un grand coup… bientôt peut-être je serai libre, mais attendez !

La Comtesse. — Oh ! impossible… Si vous devez m’accompagner… et vous n’avez pas le droit de le faire, il faut que nous partions ensemble ce soir-même et que je le sache tout de suite… parce que des… amis à moi m’offrent l’hospitalité là-bas… et si vous venez, vous comprenez, il faut que je refuse…


Marcassol.
— Ah ! vous voulez que… c’est ce soir, c’est bien court !

La Comtesse. — Ah ! voilà mon ultimatum… tout de suite, ou pas du tout !


Marcassol.
— Eh ! bien… oui… Mon Dieu je…

La Comtesse. — Ah ! Est-ce oui ?


Marcassol.
— C’est que…

La Comtesse. — Comment, vous hésitez !


Marcassol.
— Moi ? pas du tout !

La Comtesse. — Alors signons notre traité (Elle lui tend la joue.)


Marcassol.
— Du diable si je sais comment je m’en tirerai !

La Comtesse. — Eh bien ! j’attends, voyons, signez !


Marcassol.
— Voilà ! voilà ! Je signe. (Il l’embrasse.)

Clarisse, entrant de droite, recule en apercevant la scène, en laissant retomber la tapisserie sur elle. — Oh !

La Comtesse. — Et maintenant, je vous quitte… mes malles à faire, je suis pressée… Alors, à quatre heures !… c’est dit ! au revoir !


Marcassol.
— Je vous accompagne. (à part.) Quelle situation, mon Dieu, quelle situation ! (Ils sortent.)

Scène X

Clarisse

Ah ! le misérable ! oui, j’ai bien entendu : Il l’aime. Il veut partir avec elle. Ah ! je comprends maintenant toutes ses sorties, les visites continuelles de cette femme ! Oh ! Oh ! C’est trop fort !… Attendez un peu !…

Scène XI

Edgard, Clarisse, puis Marcassol et

Trémollet.

Edgard, entrant vivement à gauche et apercevant Clarisse, à part. — Ah ! Clarisse !

Clarisse, nerveuse. — Ah vous voilà ! Je vous attendais, mon cher Edgard.

Edgard, à part, étonné. Son cher Edgard ?…

Clarisse. — Edgard ! J’ai été injuste envers vous ! J’ai été dure !… mais je m’en repens.

Edgard, à part. — Qu’est-ce qui lui prend ?

Clarisse. — C’est fini, maintenant ! Dites-moi ! Vous vous souvenez de ce que vous m’avez proposé ? Eh bien ! j’accepte !…

Edgard, avec joie. — Hein !… Vous voulez bien que je vous enlève ?…

Clarisse. — C’est à dire que je vous le demande !

Edgard. — Vous me le demandez ? En vérité, je ne vous reconnais pas — je vais envoyer chercher un fiacre. Mais est-ce possible ? vous qui ce matin encore…

Clarisse. — Ah ! c’est que je luttais ! Je luttais, ce matin ! Tandis que maintenant…

Edgard. — Vous ne luttez plus…

Clarisse. — Non, parce que je sais que vous m’aimez, au moins, vous.

Edgard. — Si je vous aime !

(Marcassol paraît au fond, sur ce mot.)


Marcassol.
— Hein ? (Il referme vivement la porte.)

Trémollet, à la porte de gauche. — Oh ! (Il referme vivement la porte.)

Clarisse. — Je sais que vous m’êtes fidèle, vous !

Edgard. — Si je vous suis fidèle… depuis neuf ans… Je vous jure que depuis neuf ans…

Clarisse, lui tendant sa main qu’il embrasse avec passion. — Ah ! mon ami !

Marcassol, entr’ouvrant la porte et se frottant les mains. — Bon ! Bon !

Edgard. — Ainsi, vous ne me repoussez plus ?… Vous êtes prête à tout ?…

Clarisse. — A tout !

Trémollet, entr’ouvrant sa porte. Même jeu que

Marcassol.
— Bravo !… Bravissimo ! (Ils se font des signes.)

Edgard, continuant. — Et pour commencer, j’ai une baignoire pour le Palais-Royal. Ce soir, vous voudrez bien la partager avec moi ?

Clarisse. — Si je le veux !… mais avec bonheur, encore !… avec délices !…

Marcassol et

Trémollet.
— Parfait !

Clarisse. — Et nous souperons après !

Edgard, avec joie. — Nous souperons ?…

Marcassol et

Trémollet.
— Aïe donc ! Aïe donc !

Clarisse. — Et en cabinet particulier ! Ah ! mais ! en tête à tête. Ah ! mais ! avec des écrevisses !…

Edgard. — A la bordelaise ?…

Clarisse, résolument. — A la bordelaise !…

Marcassol et Trémollet, enchantés. — A la bordelaise !

Edgard ; se jetant aux pieds de Clarisse. — Ah ! Clarisse ! Je vous retrouve donc !…

Scène XII

Clarisse, Edgard, Marcassol, Trémollet, puis

Jenny.

Marcassol, descendant et faisant signe à Trémollet de le suivre. — Bonjour, vous allez bien ?…

Clarisse et Edgard. — Hein ?…


Marcassol.
— Ne vous dérangez pas, je vous en prie…

Edgard. — Comment ?… (à part.) Nous sommes flambés !

Marcassol, appelant. — Jenny ! (à Clarisse et Edgard.) Quelques dispositions à prendre.

Edgard, à part. — Il a l’air féroce… Il va me massacrer… c’est sûr !

Jenny, arrivant. — Monsieur m’appelle ?


Marcassol.
— Ah ! te voila ! Tu vas me préparer ma malle.

Edgard et Clarisse. — Sa malle !


Marcassol.
— Oui, la, plus grande.

Edgard. — La malle !… C’est quelques supplice de son invention… le supplice de la malle… Ce doit-être horrible !


Jenny.
— Monsieur part en voyage ?

Marcassol.
— Oui, je vais passer quelque temps à Dieppe.

Clarisse, s’efforçant de sourire. — Ah ! nous… nous allons à Dieppe ?


Marcassol.
— Non… je vais à Dieppe… seul, ou à peu près. (à

Jenny.
) Va, Jenny !

(Jenny sort.)

Clarisse. — Comment seul… Je ne comprends pas.


Marcassol.
— Vous allez comprendre. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

(Ils s’asseyent.)

Edgard. — Il n’est pire que l’eau qui dort. Comme il déguste sa vengeance !

Trémollet, à

Marcassol.
— Je suis de trop, je vous laisse.

(Il fait un mouvement pour sortir.)


Marcassol.
— Non, pas du tout !… J’ai besoin de vous, au contraire, restez !… (à Edgard.) Mon cher Edgard…

Edgard, à part. — Comme il déguste… comme il déguste !…


Marcassol.
— Mon cher Edgard, je viens, si je ne me trompe, de vous surprendre aux pieds de Madame

Marcassol.

Edgard. — Oh ! aux pieds, aux pieds !… Ça dépend de la manière de voir !


Marcassol.
— Enfin, j’ai vu comme ça ! Et vous aussi, n’est-ce pas Trémollet ?

Trémollet.
— Oh ! pheu… vous savez, moi…

Marcassol.
— Enfin, je vous ai surpris… Eh bien, dites-moi, que feriez-vous à ma place ?

Edgard. — Moi ?… mais monsieur…


Marcassol.
— Oh ! Il est évident que d’après le code, je pourrais vous tuer.

Edgard. — Me tuer !


Trémollet.
— Articles 324, 336 et les suivants. Il en a le droit.

Edgard, vivement. — Le droit !… Permettez, Monsieur ! Les avis sont partagés… On n’est pas d’accord !…


Marcassol.
— Rassurez-vous ! Je n’en userai pas !… Donnez-vous donc la peine de vous asseoir !…

Edgard. — Qu’est-ce qu’il va me faire ? Mon Dieu, qu’est-ce qu’il va me faire ?


Marcassol.
— Mon cher Edgard, il résulte de la petite scène à laquelle je viens d’assister, que vous aimez ma femme.

Edgard. — Moi… mais…


Marcassol.
— Oh ! Je ne vous en veux pas du tout ! au contraire !…

Edgard et Clarisse. — Hein !…

Marcassol, à Clarisse. — Quant à toi, Clarisse, tu reconnais avoir rencontré dans Edgard, un garçon absolument de ton goût, qui répond à toutes tes aspirations ?

Clarisse, à part. — L’insolent !… (haut.) Eh, bien oui, il me plaît ! et plus que vous et mille fois plus… et je l’aime, entendez-vous !… Je l’aime !


Marcassol.
— C’est tout ce que je voulais savoir… Eh bien ! mes enfants, il y a un moyen de tout arranger… (à Edgard.) vous allez à ma femme, ma femme vous va…

Trémollet.
— Comme un gant !

Marcassol.
— Eh bien ! Je vous la cède !

Clarisse et Edgard. — Hein ! Plaît-il ?


Marcassol.
— Eh bien ? Sans doute ! Prenez-la ! Emportez-la ! Elle est à vous !

Clarisse. — A lui ! Allons donc ce n’est pas sérieux.


Marcassol.
— Mais c’est tout ce qu’il y a de plus sérieux, au contraire !… Je ne fais qu’exaucer tes vœux ?… Qu’avais-tu décidé ?… que si tu trouvais l’homme de tes rêves… nous divorcerions et tu l’épouserais ? Eh bien, je te l’ai trouvé !… Epouse-le !…

Edgard, abasourdi. — Comment… Vous voulez ?…

Marcassol, à Clarisse, — Oh ! Quant à la demande en divorce, tu t’en charges. Je suis un peu pressé.

Clarisse. — Mais mon ami !…


Marcassol.
— Inutile de dire que je prends tous les torts ! D’ailleurs tu as un grief tout trouvé ; je pars avec une femme tu auras ton divorce d’emblée.

Edgard. — Mais enfin, monsieur.


Marcassol.
— Oh ! Il n’y a pas de mais… Je ne vous demande pas votre avis.

Edgard. — Voyons Marcassol…


Marcassol.
— Vous l’épousez… ou pan ! pan ! l’article 324 et les suivants.

Scène XIII

Les mêmes, Jenny, puis Lagaulardière


Jenny.
— Monsieur, la malle est prête.

Marcassol.
— Trois heures et demie, je n’ai que le temps. Je pars pour Dieppe à quatre heures. Jenny, fais descendre la malle !

Edgard. — Mais mon ami…

Marcassol — Allons, adieu, mes enfants ! Ah ! mon sac !…

Jenny, accourant — Le voilà !

Marcassol, — Tu as bien mis mon costume de bain ? Allons, adieu ! portez-vous bien !

Lagaulardière, cheveux noirs, accourant par le fond. — Me voilà ! Ce n’est pas tout à fait la teinte… Le coiffeur s’est trompé.


Marcassol.
— Vous… Nous n’avons plus besoin de vous. Vous ne faites pas l’affaire (à part.) Libre ! Libre ! Je suis. libre ! (Il sort en courant.)

Clarisse. — Monsieur Marcassol, vous me payerez tout ça !

(Ahurissement général.)

RIDEAU

Acte III[modifier]

Une serre d’appartement — Pièce à pans coupés. Dans celui de droite, porte donnant sur l’antichambre. Dans celui de gauche une autre porte dans l’appartement de Mme Marcassol — Fond vitré — Plantes, arbres rares en caisse. Portes latérales à droite et à gauche. — Celle de droite et à gauche — Celle de droite donnant dans la cuisine — Celle de gauche dans l’appartement — Chaises — fauteuils, table, au milieu de la scène.

Première scène

Jenny, seule, sortant de chez Clarisse et parlant à la cantonade. Elle tient une assiette à la main. — Oui, madame !… (prêtant l’oreille) Hein ?… oui, madame… Plaît-il… (assez impatiente) mais oui, madame (descendant) Ah ! elle m’embête, madame ! (Elle jette l’assiette par terre) V’lan ! ça soulage… ce qu’elle est devenue tannante, madame, depuis huit jours que Monsieur est parti pour Dieppe et qu’on entend même plus parler de lui ! (Coup de sonnette du côté de la cuisine.) Qu’est-ce que c’est que cela encore ? (Elle entre à droite et rentre immédiatement avec un bouquet) un bouquet !… d’Edgard, le prétendu… prétendu à madame ! non ! mais il est amusant !… C’est qu’il croit vraiment que madame l’épousera !… S’il savait qu’elle n’a pas même fait sa demande de divorce… elle s’est bien gardée de le lui dire, par exemple !… pas plus qu’à Monsieur !… Ah ! il n’y a pas à dire, c’est toujours lui qu’elle aime !… Seulement je crois qu’elle ne serait pas fâchée de se venger un peu de lui ! Oh ! moi aussi, du reste ! et s’il revenait, je me chargerais bien de lui faire payer… (coup de sonnette) Ah ! ça… on ne peut donc pas être un instant tranquille ! Ah ! les sonnettes ! en voilà encore une fichue invention !… On croirait que c’est fait exprès pour déranger les domestiques !… (allant ouvrir) Hein !… Monsieur (à part) Ah bien ! il arrive bien !

Scène II

Jenny,

Marcassol.

Jenny.
— Ah ! je croyais monsieur à Dieppe !

Marcassol.
— Mon Dieu, j’y suis, j’y suis… sans y être… je ne suis ici que pour un jour… Des commissions à faire…

Jenny.
— Ah ! oui !… pour… Et l’on va bien ?…

Marcassol.
— Hein !… qui !… Ah ! oui, très bien… (à part.) Elle est familière, cette fille ! (haut) Eh bien ! et ici, comment cela va-t-il ?

Jenny.
— Ça boulotte, ça boulotte… Je ne vais pas mal… Cependant, ce matin…

Marcassol.
— C’est bien. Je ne te parle pas de toi !… Madame, comment va-t-elle ?

Jenny.
— Pas mal… Elle est à sa toilette ! faut-il la prévenir ?

Marcassol.
— Non, j’attendrai ! Ouf ! je n’en peux plus ! Je cours tous les magasins depuis ce matin… J’arrive de chez la corsetière.

Jenny.
— De chez la corsetière… Monsieur porte corset ?

Marcassol.
— Pas moi !… on m’en a montré plusieurs… on m’a dit : « choisissez ! quelle taille à la personne ? Jolie ? — C’est une affaire d’appréciation !… » Ça n’a pas suffi. Alors on m’a dit : « faudrait essayer. » — Je ne pouvais pas essayer à sa place… ce n’est pas que cela m’aurait été désagréable ! L’essayeuse était jolie ! mais enfin !

Jenny.
— Monsieur n’a pas le même genre de taille.

Marcassol.
— Oui, c’est autre chose ! Voyons, maintenant, il faut que j’aille… attends un peu. J’ai ça en note… (tirant un papier de sa poche et lisant) « aller chez la modiste, le cordonnier et le parfumeur. — Prendre toupet et fausse barbe pour Couldoux ! »

Jenny.
— Qu’est-ce que c’est que ça, Couldoux ?

Marcassol.
— Euh ! un de mes amis ! Je ne le connais pas !

Jenny.
— Ah !…

Marcassol.
— Mais il est très bien… Un homme grave… très grave, c’est une basse du Casino de Dieppe.

Jenny.
— Une basse ?

Marcassol.
— Oui, il vient chanter avec la comtesse… (avec un soupir) Elle aime beaucoup la musique depuis quelque temps ! (lisant) « acheter trois bouteilles gargarisme pour Leconac… »

Jenny.
— Leconac !

Marcassol.
— Oui… C’est un ténor, toujours du Casino.

Jenny.
— Encore un chanteur ! Ah ! bien, zut !

Marcassol.
— Il le donne quelquefois.

Jenny.
— C’est égal ! Dites donc, elle a l’air de vous faire marcher, la comtesse…

Marcassol.
— Oh ! marcher… marcher ! tu sais, le chemin de fer !… les voitures !…

Jenny.
— Oh ! Je ne la blâme pas ! quand on est femme, faut faire marcher les hommes ! Passez-moi donc les assiettes !

Marcassol, passant les assiettes. — Tiens, tu mets le couvert ?


Jenny.
— Eh bien, oui ! pour Monsieur et Madame.

Marcassol.
— Mais qui est-ce qui t’a dit que je déjeunais ?

Jenny.
— Oh ! Je ne parle pas de Monsieur… Monsieur n’est plus Monsieur ! Monsieur, c’est monsieur Edgard.

Marcassol.
— Comment, il déjeune ici ?

Jenny.
— Et il dîne, monsieur… Dame, deux fiancés !… ils dînent tête à tête ! Monsieur doit bien savoir ce que c’est ! là-bas à Dieppe, il doit s’en payer aussi des petits dîners tête à tête !

Marcassol.
— Oh ! tête à tête ! tête à tête… tête à tête… à quatre ! Il y a Couldoux.

Jenny.
— Comment la basse… elle vient dîner aussi ?

Marcassol.
— Oui, avec Leconac… tous les soirs ils ont leur couvert mis… La comtesse ne peut pas s’en séparer, et ce n’est pas seulement au dîner, ils sont toujours là.

Jenny.
— Eh bien ! et Monsieur ?

Marcassol.
— Oh ! moi, je n’y suis jamais ! Ils viennent toujours à la marée montante.

Jenny.
— Eh bien !

Marcassol.
— Eh bien ! c’est l’heure où la comtesse m’envoie sur la jetée, pour voir si le Coucou n’entre pas dans le port.

Jenny.
— Le Coucou ?

Marcassol.
— Oui, un navire qu’on attend. Je ne sais même pas en quoi ça peut l’intéresser…

Jenny.
— Un navire ? Et vous donnez là-dedans ? voulez-vous que je vous dise, monsieur, ça me parait louche tout ça !

Marcassol.
— Louche ! Allons donc ! qu’est-ce qu’il y a de louche là-dedans… Ce n’est pas limpide, voilà tout ! (à part) Ça n’est même pas limpide du tout ! Et s’il n’y avait que cela ! J’ai trouvé des petits chapeaux comme Lagaulardière, même une paire de bretelles…

Jenny.
— Dites donc, monsieur, entre nous, il y a de la baisse là-bas.

Marcassol.
— Hein ! Comment donc ! pas du tout ! C’est plus haut que jamais… Je nage dans le bleu au contraire… Je nage, je te dis ! Et puis… Et puis ça ne te regarde pas ! Elle est étonnante. Elle me demande s’il y a de la baisse… il va falloir lui donner la cote à présent !

Scène III

Les mêmes, Edgard.


Jenny.
— C’est égal, j’en suis pour ce que j’ai dit. (Apercevant Edgard.) Ah ! voilà monsieur !

Edgard, tenue très élégante, fleur à la boutonnière. — Tiens Marcassol ! à Paris ?


Marcassol.
— Oh ! jusqu’à demain seulement.

Edgard. — Ah ! ce bon, ce cher Marcassol, que vous êtes aimable d’être venu ! Clarisse va être enchantée !


Marcassol.
— Clarisse ! comment Clarisse ?

Edgard. — Dame, ma femme !


Marcassol.
— Ma femme !

Edgard.— Non ! ma femme !…


Marcassol.
— Ma femme, votre femme ?…

Edgard.— Ah ! permettez, elle n’est plus à vous !…

Marcassol, à part. — Ah ! elle n’est plus… Il a raison !

Edgard.— Ah ! mon ami, quel ange vous m’avez donné-là… C’est une perle ! une perle qui s’est séparée de sa coquille !


Marcassol.
— Comment coquille ?

Edgard. — Oh ! pas vous ! C’est une métaphore ! Ah ! si vous saviez ! Elle a toutes les qualités.


Marcassol.
— Oh ! toutes !

Edgard. — Oui, toutes ! elle est taquine, autoritaire, despote !


Marcassol.
— C’est que c’est vrai !… elle a quelques qualités ! et jalouse !… Si vous saviez !… jalouse !…

Edgard. — Ah ça ! non, elle n’est pas jalouse avec moi !…


Marcassol.
— Ah ! Eh bien, de mon temps, elle l’était joliment !… que voulez-vous ? Elle m’aimait tant !…

Edgard, haussant les épaules. — Vous ?… Oh ! Oh !


Marcassol.
— Quoi ? Oh ! Oh !

Edgard. — Ça n’a jamais été bien chaud chaud !


Marcassol.
— Bien chaud, chaud ! bien chaud chaud ! il est étonnant ma parole ! Vous n’étiez pas là !… Qu’est ce que vous en savez ?

Edgard. — Mais elle me l’a dit parbleu Elle n’a jamais eu pour vous qu’une affection très modérée… tandis que moi…


Marcassol.
— Elle vous aime ?

Edgard. — Ah ! mon ami ! Elle m’adore, tout simplement ! Ah ! quand je pense que bientôt… dans quelque temps…


Marcassol.
— Quoi dans quelque temps ?

Edgard. — Eh bien, votre divorce sera prononcé !… Elle sera à moi… rien qu’à moi !…


Marcassol.
— Allons, tant mieux !… tant mieux !…

Edgard. — Nous avons fait notre petit calcul ! nous nous marierons le 8 du mois prochain !…


Marcassol.
— Allons, tant mieux ! tant mieux !

Edgard, avec feu. — Ah ! ce jour ! ce jour ! quel jour ce sera !

Marcassol, tirant un calendrier de sa poche. — Quel jour ce sera ?… Attendez, je vais vous le dire. Le 8, c’est la Saint-Médard ! jour de pluie !

Edgard. — Alors, il pleuvra ce jour-là ! Ah ! c’est égal ! c’est grave !


Marcassol.
— Quoi ?

Edgard. — Un moraliste l’a dit : « En mariage tout dépend des premiers instants… » Et le fait est que c’est délicat. Les femmes ont quelquefois de ces susceptibilités, et comme on n’est pas au courant de leurs manières de voir, de leurs dispositions d’esprit… Eh ! mais au fait vous !… vous connaissez Clarisse.


Marcassol.
— Comment ! si, je la connais !

Edgard. — Eh bien, vous pourriez facilement me donner quelques conseils.


Marcassol.
— Moi ? Comment, c’est à moi que… Ah ! bien non ! il est étonnant !

Edgard. — Ah ! Marcassol ! ce serait là un vrai service… vous comprenez, tout le monde a son petit amour-propre et vous êtes plus apte que personne.


Marcassol.
— Ah ! mais il m’ennuie !

Edgard. — Que diable ! vous avez eu le temps de l’étudier d’apprécier son caractère… Sans doute même lui avez-vous inculqué certains de vos principes.


Marcassol.
— Ah ! bien ! en voilà une raison… Eh ! faites comme vous l’entendrez, après tout ! J’ai été comme vous moi, monsieur ! Et bien, je n’ai demandé conseil à personne… Je n’ai eu recours qu’à moi-même. J’ai été original ! Eh bien ! vous aussi, tâchez de l’être, original, et fichez-moi la paix !

Edgard. — Ah ! Marcassol, vous n’êtes pas un confrère !

Scène IV

Les mêmes, Clarisse.

Clarisse, à part. — Lui ! Ah ! Je savais bien qu’il reviendrait… A nous deux, maintenant. (haut.) Ah ! monsieur Marcassol ! Quelle bonne surprise ! Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, mais j’achevais ma toilette.

Marcassol, avec élan. — Ah ! Cette chère Clarisse !

Edgard. — Clarisse ! Clarisse ! permettez !


Marcassol.
— Quoi ?

Edgard. — Vous êtes familier !… Soyez convenable !


Marcassol.
— Allons donc ! vous voulez m’empêcher ?… il veut m’empêcher de t’appeler Clarisse. Elle est bien bonne ! Allons, embrasse ton petit Toto…

Clarisse. — Mais…

Edgard. — Eh ! bien, dites donc ; est-ce que vous croyez que ma femme embrasse comme cela les messieurs ?


Marcassol.
— Ah ! elle est forte !… Mais je ne suis pas un messieurs, moi, pour elle.

(un moment de silence.)

Clarisse. — Mais certainement non ! vous êtes un ami !… Ah ! que c’est aimable à vous d’être venu nous voir ! avoir quitté cette côte de Normandie qui a tant d’attraits…


Marcassol.
— Oh ! tant d’attraits ! tant d’attraits !…

Clarisse. — Si, si, je sais que vous l’aimez beaucoup.


Marcassol.
— Oh ! tu sais, la mer, le port, les moules… il y a des moules…

Edgard. — Enfin ! vous y êtes très bien !

Marcassol, à Edgard. — Vous devriez venir nous y rejoindre (à part) ils se moquent de moi.

Clarisse. — Vous le voyez, vous arrivez, en pleins préparatifs.


Marcassol.
— Tiens ! pourquoi donc ?

Clarisse. — Mais pour notre mariage !

Edgard. — Ah ! Clarisse !

Clarisse. — Ah ! Edgard !

Marcassol, à part. — Ah ! ils m’embêtent !

Edgard. — A propos ! Tenez-vous libre pour ce jour-là !


Marcassol.
— Moi ? (à part.) Hein !… Il m’invite au mariage de ma femme ?

Clarisse. — Mais certainement ! nous comptons sur vous !… Je vous ai réservé un poste officiel.


Marcassol.
— Quel poste ?

Clarisse. — Vous serez notre second garçon d’honneur !


Marcassol.
— Moi !… vous voulez…

Clarisse. — Oui, nous avions bien pensé à vous prendre comme premier…

Edgard. — Mais nous avions une politesse à faire.


Marcassol.
— Ah ! bien ! bien ! (à part.) Ils sont polis !

Edgard.— Ça ne vous fâche pas ?


Marcassol.
— Mais comment donc ! très honoré !

Clarisse, à part. — Il est vexé !

Scène V

Les mêmes,

Jenny.

Jenny, des cartons à la main. — On apporte ça de chez Rodrigues pour Madame.

Clarisse. — Ah ! oui, je sais !


Marcassol.
— Qu’est-ce que c’est ?

Jenny.
— J’y ai pas mis le nez.

Clarisse. — Ce sont des échantillons pour ma robe de mariage. Vous permettez que je jette un coup d’œil ? Venez voir, Edgard !


Marcassol.
— Je ne veux pas vous déranger, je m’en vais.

Edgard. — Comment, vous en aller ? mais non, vous n’êtes pas de trop, voyons !


Jenny.
— Mais non, vous n’êtes pas de trop ! Ah ! Naïf !

Clarisse. — C’est vrai, vous allez nous donner votre avis, le second garçon d’honneur !


Jenny.
— On vous doit bien ça.

Marcassol, à part. — Oh ! mais ils commencent à m’agacer.

Clarisse, ouvrant les cartons et tirant les étoffes. — Ah ! voyons ! voici une soie gros grain qui n’est vraiment pas mal.

Edgard. — Ah ! vous êtes pour la soie, vous ?


Jenny.
— Eh bien ! quoi donc ? du calicot !

Edgard. — J’aimerais mieux le satin ! Et vous, garçon ? (Marcassol ne répond pas.)


Jenny.
— Eh ! garçon ?

Marcassol.
— Pardon ! C’est à moi ?

Edgard. — Eh bien ! oui, est-ce que vous n’êtes pas garçon d’honneur ?


Marcassol.
— Eh bien ! on le dit ! on ne crie pas : « garçon » !

Edgard. — Voyons, qu’est-ce que vous pensez de ça ?

Marcassol, regardant. — Qu’est-ce que c’est ? C’est pour des chemises ?

Clarisse. — Mais non, pour la robe !


Marcassol.
— Pour la robe ! du blanc !

Edgard. — Dame !


Marcassol.
— Permettez, je m’y oppose ! je ne veux pas de blanc !

Edgard. — Comment ?


Marcassol.
— C’est blessant pour ma dignité.

Edgard. — Enfin, il n’y a que les veuves qui se marient en couleur.


Marcassol.
— D’accord ! mais aussi il n’y a que les jeunes filles… Jeanne d’Arc, qui se marient en blanc…

Clarisse. — Eh bien ! mon ami.


Marcassol.
— Vous me dites. « Eh bien ?… » Ah ! Clarisse, tu es ingrate. Mais alors, je ne compte donc pas ? Vous me supprimez ! vous m’annihilez ! Eh bien ! non ! je ne veux pas de blanc, vous prendrez du bleu… du rose… du vert…

Jenny.
— Du jaune !

Marcassol.
— C’est cela, du jaune serin !

Edgard. — Mais pas du tout ! pas du tout ! je tiens au blanc ! La couleur prêterait aux commérages !

Clarisse. — Oui, oui, Edgard a raison.


Marcassol.
— Mais alors c’est une flouerie !

Jenny.
— C’te bêtise ! je te demande un peu : si je me mariais est-ce que je ne me mettrais pas en blanc tout de même ? Eh bien ! alors ! Clarisse. — Allons, nous optons pour le blanc. (à

Jenny.
) Portez tous ces paquets dans ma chambre. (Jenny sort.) Ah ! que vous êtes aimable de nous avoir donné votre avis ! Je vous avoue que nous étions fort embarrassés.

Edgard. — Le fait est qu’il a tranché la difficulté.


Marcassol.
— Moi !

Edgard. — Mais certainement ! ah ! ce bon Marcassol !

Clarisse. — Mais nous aurons encore besoin de vous. Tantôt l’on apporte la corbeille ! Aussi nous vous gardons à déjeuner.


Marcassol.
— Ah ! vous êtes bien aimable…

Clarisse. — je vais dire qu’on ajoute un plat de plus… nous avons l’ordinaire… nous pensions déjeuner tête à tête.

Edgard. — Et nous n’attendions pas d’étranger.


Marcassol.
— Ah ! bon, bien, bien ! Si vous voulez que je m’en aille ?

Clarisse. — Oh ! Nous aurons le temps de nous rattraper.

Edgard. — Nous rattraper, ma chérie ! Oh ! oui, nous nous rattraperons. (Il la prend par la main ;)


Marcassol.
— Hum ! Hum !

Edgard. — Allons ! va, mon ange, va ! (il lui baise la main avec transport.)

Clarisse. — Voulez-vous me laisser. (Elle se sauve.). Il est furieux.

Scène VI

Marcassol, Edgard.

Marcassol, rageant. — Son ange ! votre ange ! Vous pourriez mesurer vos expressions !

Edgard. — Eh bien ! quoi donc ! qu’est-ce qui vous prend ?


Marcassol.
— Vous manquez de tenue, c’est indécent : vous êtes là à l’embrasser depuis une heure…

Edgard. — Eh bien ! qu’est-ce que ça vous fait ? Elle n’est plus votre femme.


Marcassol.
— Elle n’est plus ! Elle n’est plus ! D’abord, elle l’est encore un peu ! Et puis, ce n’est pas une raison !…

Edgard. — Allons, ne grondez pas, mon ami ! mon cher ami ! mais toutes ces marques de tendresse, c’est une façon de vous remercier.


Marcassol.
— Me remercier ?

Edgard. — Oh ! c’est si beau ! si grand, ce que vous avez fait ! Vous dépouiller pour un ami ! Car enfin, c’est à vous que je le dois ! réunir deux enfants qui s’aimaient.


Marcassol.
— Qui s’aimaient ?…

Edgard. — Vous ne le saviez pas ? — Mais il y a longtemps que nous nous adorions ! quand elle vous a épousé, c’est moi qu’elle aimait.


Marcassol.
— Qu’est-ce qu’il dit ?

Edgard. — Si elle vous a accepté, c’est par dépit, parce qu’elle croyait que je l’avais oubliée. Vous n’étiez qu’un pis aller.


Marcassol.
— Pis aller ?

Edgard. — Mais l’homme de ses rêves, c’était moi.


Marcassol.
— Vous ?

Edgard. — Moi !


Marcassol.
— Allons donc ! C’est impossible !… quoi ! ce jeune homme dont elle me parlait… c’était… Ah ! mais, permettez, il n’y a rien de fait alors je ne savais pas ça !

Edgard. — Oh ! mais je la rendrai bien plus heureuse !

Marcassol, à part. — Oh ! Je rage ! je rage ! je rage !

Edgard. — Ah ! tenez, Marcassol, mon ami, mon bienfaiteur, voyez-vous c’est trop !… Il faut que je t’embrasse. (il se jette à son cou.)

Scène VII

Les Mêmes, Clarisse, Trémollet, puis Jenny

Clarisse, à la cantonade. — Mais comment donc ! Entrez donc, monsieur Trémollet ! (à Edgard) C’est monsieur Trémollet qui vient nous voir, je l’ai invité à déjeuner.

Edgard. — Mais certainement ! Vous avez trés bien fait… Ce bon Trémollet ! (il lui serre la main.)


Trémollet.
— Ah ! Monsieur… (apercevant Marcassol) Tiens ! ce cher Marcassol !

Marcassol.
— Oui, bonjour, mon ami, bonjour. Trémollet, bas, à

Marcassol.
— Vous venez voir comment ça va ici, hein ? Eh bien ! pas encore de nuages, toujours beau-fixe ?

Marcassol, grincheux. — Est-ce que je sais ? Je ne suis pas de l’observatoire.

Jenny, apportant un plat. — Madame est servie.

Edgard. — Allons à table !

(Marcassol va pour s’asseoir en face de Clarisse)

Edgard, très aimable. — Pardon, c’est ma place.

Marcassol — Comment ; c’est sa place ?


Jenny.
— Ben oui, c’est sa place, voyons !

Edgard. — Mais naturellement, en face de ma femme ! N’est-ce pas… M. Trémollet ?


Trémollet.
— Mon Dieu, moi j’aurais vu plutôt Monsieur Marcassol en face et monsieur Edgard à côté de madame.

Marcassol.
— Il a raison… il a raison…

Trémollet.
— N’est-ce pas… deux fiancés ! il vaut mieux les mettre à côté l’un de l’autre… ça favorise les épanchements.

Marcassol.
— Hein ?

Edgard. — Tiens ! mais c’est vrai !


Marcassol.
— Permettez… si c’est pour…

Trémollet.
— Mais naturellement, c’est pour… (chantant, d’un air faux) quand les canards vont deux par deux c’est qu’ils ont à causer entre eux.

Marcassol, à part. — Imbécile !

Clarisse. — Allons, Monsieur Marcassol, dans ce cas-là, en face de moi ! Vous ne nous en voulez pas ? Ce n’est pas trés correct, n’est-ce pas ?

Edgard. — Mais deux amoureux !

Marcassol, à part. — J’ai eu tort d’accepter à déjeuner.

Jenny, servant. — Tourne-dos à la moëlle !

Clarisse, à

Marcassol.
— Ah ! ça, c’est pour vous ! je me suis rappelé votre faible

Marcassol.
— Je vous remercie, je n’ai pas faim.

Clarisse. — Oh ! Ce n’est pas gentil !

Edgard. — Voyons, Ça ne se garde pas !


Marcassol.
— Merci.

Edgard. — Oh ! bien ! Je ne suis pas comme vous ! J’en prendrai deux.

Marcassol, à part. — Quel goinfre…

Edgard. — Et toi, mon chou ?

Trémollet, donnant un coup de coude à

Marcassol.
— « Son chou », vous avez entendu ?

Marcassol.
— Vous m’embêtez !

Edgard. — Oh ! C’est délicieux ! quand nous serons mariés, vous m’en ferez souvent ?

Clarisse. — Tous les jours !

Edgard, tendrement. — Alors on le soignera son petit mari ?

(Jenny donne un coup de poing sur le dos de Marcassol)

Marcassol, furieux. — Qu’est-ce que c’est que ces manières ! Occupez-vous donc de votre service !

Edgard. — Et on le dorlotera… et on le caressera ?

Clarisse. — Oh ! vous verrez ça !

Trémollet, bas à

Marcassol.
— Sont-ils assez charmants !

Marcassol, lui versant à boire. — Tenez, buvez donc, vous, buvez donc !

Jenny, arrivant avec un autre plat. — Pigeons rôtis !

Trémollet, d’un air malin. — Ah ! ça, ce n’est pas pour vous !


Marcassol.
— Comment ? mais j’aime ça, moi !

Trémollet.
— Mais non, les pigeons ! C’est pour eux ! (se tordant de rire) des tourtereaux.

Jenny.
— Mais oui, c’est vrai, les tourtereaux !

Marcassol, à part. — Oh ! ce Trémollet, si je pouvais l’étrangler (haut et froissé) C’est bien, je n’en prendrai pas.

Clarisse, intervenant. — Oh ! quelle idée ! mais c’est une plaisanterie ! Tenez je vais vous servir, moi. (Elle sert Marcassol) Et vous, Edgard, qu’est-ce que vous voulez ?

Edgard. — Servez-vous d’abord !

Clarisse. — Mon, mon ami ! tenez, l’aile que vous aimez !

Edgard. — Vous l’aimez aussi !

Clarisse. — Non.

Edgard. — Si.

Clarisse. — Eh ! bien ! partageons !

Edgard. — Quoi, vous voulez…

Clarisse. — Dame !… est-ce que deux époux ne doivent pas toujours partager ?

Edgard. — Oh ! oui, tout partager, mon trésor !

Trémollet, à

Marcassol.
— Hein ! ça y est-il assez ! êtes-vous content ?

Marcassol, lui versant à boire. — Tenez, buvez donc ! vous avez soif !

Jenny, apportant le café qu’elle pose sur la table. — Madame, le tapissier est là. Il demande à parler à Madame

Clarisse. — Ah ! Très bien !… Nous y allons.

Edgard, à

Marcassol.
— Vous permettez ! C’est pour la chambre nuptiale ! Vous vous servirez le café tout seul ! pensez-donc, la chambre nuptiale !

Trémollet, donnant un coup de coude à Marcassol — La chambre nuptiale !


Marcassol.
— Eh bien ! oui, oui, je sais bien !

Edgard. — Allons, viens, ma chérie !


Marcassol.
— Hum ! Hum !

Edgard — Allons nous occuper de notre petit nid ! Mon cher Marcassol !… (il offre le bras à Clarisse.)

(Jenny et Trémollet donnent en même temps un coup de poing à

Marcassol.
)

Marcassol.
— Oh ! mais, faites donc attention, à la fin ! Fichez-moi la paix ! (Clarisse et Edgard sortent, accompagnés de

Jenny.
)

Scène VIII

Trémollet,

Marcassol.

Trémollet.
— Il n’y a pas à dire, ils s’adorent ! Ah ! Je suis content de moi ! car enfin c’est mon œuvre, ce mariage-là… C’est moi qui l’ai fait !

Marcassol.
— Ah ! oui. Parlons-en ! C’est du propre, votre mariage !

Trémollet.
— Comment, vous ne me remerciez pas ?

Marcassol.
— Vous remercier ? Un monsieur qui s’implante dans une maison, qui jette le trouble dans un ménage, qui sépare deux époux qui s’adoraient.

Trémollet.
— Qui sépare ?…

Marcassol.
— Et tout ça, pourquoi… pour ne pas payer deux ou trois méchants termes ! Mais c’est une infamie ! Car enfin de quoi vous mêlez-vous ? — Qu’est-ce qui vous demandait quelque chose ? De quel droit êtes-vous venu ainsi me marier ma femme !…

Trémollet.
— Ah ! elle est forte, par exemple ! comment c’est moi qui…

Marcassol.
— Ah ! C’est peut-être moi ! Enfin quoi ! me voilà séparé maintenant ! Me voilà malheureux ! Et tout cela ! tout cela… C’est de votre faute. C’est vous qui avez tout fait !…

Scène IX

Les mêmes,

Lagaulardière.

Lagaulardière, teint en blond clair. — Ah ! monsieur Marcassol…


Marcassol.
— Lagaulardière ! Hein ! Quoi ? Qu’est-ce que vous voulez ?…

Lagaulardière.
— Eh ! vous savez bien ! Votre petite proposition de l’autre jour — (montrant ses cheveux) Dites donc ! Je crois que ça y est ?…

Marcassol.
— Mais quoi, ça y est ? Qu’est-ce qui y est ?… Expliquez-vous, enfin !

Lagaulardière.
— Voyons ! vous vous rappelez bien ! Quand je suis venu de chez le coiffeur, vous m’avez dit : « Vous ne faites pas l’affaire ! » Parbleu ! j’ai bien compris, je n’avais pas la nuance… Elle n’aime que les blonds.

Marcassol.
— Mais qui ça ?

Lagaulardière.
— Eh bien ! votre tante ! celle que j’épouse !

Marcassol.
— Ah ! ma… (éclatant) Ah ! ça dites donc, est-ce que vous vous fichez de moi ? Vous vous êtes donc tous donné le mot pour m’agacer, me torturer… Enfin, vous croyez que je vais vous donner comme ça ma femme à tous !…

Lagaulardière.
— Votre tante, votre femme ?

Marcassol.
— Eh ! bien ! oui, ma femme ! Et puis, en voilà assez… Entendez-vous, allez vous promener !

Lagaulardière.
— Mais, monsieur… vous m’avez promis… je me suis fait teindre.

Marcassol.
— Allez-vous promener, je vous dis ! Et Trémollet aussi !

Trémollet.
— Moi !

Marcassol, insistant. — Et Trémollet aussi !

(Il les chasse.)

Scène X

Marcassol, Clarisse, Et Edgard.


Marcassol.
— Oh ! j’étouffe !… C’est trop ! C’est trop ! J’ai envie d’étrangler quelqu’un !

Edgard. — Allons, tout est arrangé avec le tapissier…


Marcassol.
— Ah ! il arrive bien !

Edgard. — Il y a surtout un lit ! Un rêve !…

Marcassol, rageant. — Un lit, un lit !… Eh ! bien, non, il n’y a pas de lit il n’y a plus de lit !

Clarisse, à part. — Qu’est-ce qu’il dit ?…

Edgard. — Comment !


Marcassol.
— Il n’y a plus de chambre nuptiale !

Edgard. — Comment, mais pour Clarisse !


Marcassol.
— Il n’y a plus de Clarisse… J’en ai assez à la fin… Voilà une heure que je me contiens… que je vous écoute… Est-ce que vous croyez que vous allez longtemps vous moquer de moi comme cela ?

Edgard. — Ah ! mon Dieu, mais qu’est-ce qu’il a ?


Marcassol.
— Non, mais regardez-moi, ce beau mari, un grand efflanqué, qui ne tient plus sur ses jambes, un benêt ridicule et prétentieux !

Edgard, furieux. — Monsieur !…

(Clarisse se retient pour rire.)


Marcassol.
— Mais allez donc, Aztèque…

Edgard, furieux. — Aztèque !…


Marcassol.
— Myrmidon ! grotesque personnage !

Edgard. — Monsieur… Je finis par croire que vous m’insultez !…

Clarisse, feignant la colère. — Assez monsieur… Vous injuriez celui qui va être mon mari.


Marcassol.
— Ton mari… Ah ! bien oui… jamais de la vie… Mais voyons… mais regarde-le… mais il est laid, horrible, épouvantable… Mais voyons, tu n’en voudrais jamais.

Edgard. — Monsieur, vous n’avez pas le droit de me déprécier.

Clarisse. — D’abord, je ne vous demande pas votre avis, monsieur. Edgard me convient tel qu’il est, et je l’épouserai.


Marcassol.
— Ah ! bien, c’est ce que nous verrons.

Edgard. — Enfin madame n’est plus à vous ! Vous me l’avez donnée.


Marcassol.
— Eh ! bien, je la reprends.

Clarisse. — Ah ! oui, mais je m’y oppose.


Marcassol.
— Et moi je m’opposerai à ce mariage ! Et nous verrons qui aura raison… Car enfin,. tu es encore à moi… notre divorce n’est pas encore prononcé… et si tu ne m’aimes pas, toi… Eh ! bien, je t’aime toujours, moi… et je n’admettrai pas que tu sois la femme d’un pantin pareil.

Edgard. — Pantin ! Ah ! mais il est ennuyeux !…

Clarisse, à part. — Il m’aime toujours.


Marcassol.
— Oui, pantin ! Et tant que je serai vivant, ce mariage ne se fera pas… Quand je devrais aller chercher les gendarmes… j’ai la loi pour moi… et si les prières, si les supplications ne suffisent pas, j’emploierai la force… et je défendrai ton bonheur contre toi-même…

Clarisse, à part. — Ah ! cher Thomas !


Marcassol.
— J’aurai plutôt recours aux grands moyens !…

Edgard. — Hein ?…

Clarisse. — Qu’est-ce que vous ferez ?


Marcassol.
— Je tuerai monsieur.

Clarisse, avec élan. — Tu ferais ça ? Ah ! Toto, que c’est bien !

Edgard. — Comment que c’est bien !


Marcassol.
— Qu’est-ce qu’elle a dit ?

Clarisse. — Ah ! Tiens ! je t’adore…

Edgard. — Hein !

Marcassol, ouvrant les bras à sa femme. — Clarisse…

Clarisse, se jetant dans les bras de

Marcassol.
— Toto !…

Edgard, à Clarisse. — Mais vous vous trompez… c’est moi… Il y a maldonne.


Marcassol.
— Vous, allez vous promener… Nous n’avons pas besoin de vous…

Edgard. — Hein ! Ah ! mais permettez… Madame, je vous en prie… dites à monsieur, faites lui comprendre… j’espère que vous n’allez pas l’écouter…

Clarisse. — Ah ! la femme doit obéissance à son mari.


Marcassol.
— Ma chère Clarisse, que je suis heureux !

Clarisse. — Et moi donc !…


Marcassol.
— Ai-je été assez coupable et pourras-tu jamais me pardonner…

Clarisse. — Chut !… j’ai tout oublié.

Edgard. — Eh ! bien, et moi alors ?… et mon mariage ?…


Marcassol.
— Votre mariage !… Il s’agit bien de cela maintenant ! Allez voir Trémollet… il vous trouvera une femme.

Edgard. — Mais c’est indigne, monsieur, on ne se conduit pas comme cela ! Enfin, vous m’aviez donné votre parole.


Marcassol.
— Eh bien !… gardez-là…

Jenny, entrant. — Monsieur Marcassol, un télégramme.


Marcassol.
— Qu’est-ce que c’est ?

Jenny.
— Je n’y ai pas mis le nez. (à part.) C’est drôle, ces maîtres, ça ne veut pas qu’on y lise leurs lettres, et ça voudrait qu’on leur y dise ce qu’il y a dedans.

Marcassol, regardant la dépêche. — Ah ! c’est de Dieppe ! (à Clarisse.) Faut-il brûler ?

Clarisse. — Ah ! maintenant je n’ai plus peur !


Marcassol.
— Eh bien ! lisons ensemble ! (lisant.) Gros lapin ! te plante là, file avec Couldoux, Leconac, pour tournée Océanie Sonia.

(Marcassol et Clarisse éclatent de rire.)


Marcassol.
— Ah bien ! ça ne pouvait pas tomber mieux ! (à Edgard.) Tenez ! voilà votre affaire ! Vous aimez les voyages : allez les rejoindre… On pourra peut-être vous caser dans les chœurs.

Edgard. — Eh bien ! oui !… Je vais les rejoindre ! (avec dignité.) Vous pouvez disposer de votre entresol.

Jenny, annonçant. — M. Trémollet !

Clarisse. — Ah ! ce cher M. Trémollet !


Marcassol.
— Ah ! vous arrivez à propos, mon cher Trémollet, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer, je reprends ma femme…

Trémollet.
— Hein !… Comment ?… (à part.) Hein ! Mais est-il capricieux cet animal-là ! (haut.) Alors, nous revenons à l’ancienne paire ?…

Jenny.
— Oui !… On se contente d’un ressemelage !

Marcassol.
— Mais au fait, j’y pense ! et notre demande de divorce ?

Clarisse. — Eh ! grand enfant ! je ne l’ai jamais faite !


Marcassol.
— Ah ! Clarisse !

Trémollet, accablé. — Eh bien ! c’était bien la peine de me donner tant de mal !

RIDEAU