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À travers l’Europe/Volume 1/La Capitale

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P.-G. Delisle (1p. 43-49).

IV

LA CAPITALE.



DUBLIN, la seconde ville du Royaume-uni est bâtie sur les deux rives de la rivière Liffey, qui s’élargit en se jetant dans la mer d’Irlande et forme une jolie rade. Ses grandes rues telles que Sackville, Westmoreland, Grafton, Stephen’s Green ne sont pas inférieures aux belles rues de Paris.

Le promeneur qui s’arrête au milieu du pont Carlisle réunissant les rues Westmoreland et Sackville, a sous les yeux un spectacle comparable à celui que les Parisiens contemplent sur le pont de la Concorde. S’il est venu par Sackville street il a laissé derrière lui la Rotonde, les jardins de Ruthland Square le monument de Trafalgar, jolie colonne de l’ordre dorique élevant à plus de cent pieds de hauteur sa colossale statue du héros de Trafalgar, et les splendides boutiques qui bordent cette rue, la plus spacieuse du Dublin. À sa gauche s’étendent les quais à perte de vue, la rivière Liffey couverte de navires, dans le lointain la Douane avec son portique de colonnes doriques, surmonté de statues, et sa superbe coupole entourée d’une colonnade et portant sur sa tête la statue de l’Espérance. À gauche encore, mais plus près, les Quatre Cours (the Four Courts) ainsi nommées parce que ce bloc d’édifice renferme la Cour en Chancellerie, la Cour du Banc de la Reine, la Cour de l’Échiquier et la Cour des Plaids communs. C’est une vaste construction quadrangulaire, mesurant 450 pieds sur le front qui est orné de pilastres et de colonnes corinthiennes. Il m’a semblé seulement que le dôme avait trop de largeur et pas assez d’élévation. C’est là surtout que vit le souvenir d’O’Connell. Combien de fois ces murs ont frémi sous le souffle de son éloquence ! Que de fois la foule a envahi cette enceinte, ou encombré cette large rue pour féliciter son héros ou le porter en triomphe au sortir du Palais !

En face de lui, le touriste aperçoit à gauche de la rue Westmoreland un bloc de hautes murailles un peu sombres, c’est le Collège de la Trinité (Trinity College) fondé par la reine Elizabeth et bâti sur l’emplacement du monastère de tous les Saints. Ces deux statues qui se tiennent debout au pied de son portique sont ses deux plus illustres élèves, Burke et Goldsmith.

À droite s’élève l’ancien Parlement, maintenant la Banque d’Irlande. C’est un des plus beaux édifices de ce genre que l’on puisse voir en Europe. La colonnade ionique demi-circulaire qui en forme le front, et qui est flanquée de très beaux portiques, est d’un effet vraiment remarquable. Redire l’histoire de ce monument serait écrire celle de l’Irlande pendant une de ses plus glorieuses périodes, celle de ses grandes luttes parlementaires contre le despotisme anglais. Cette époque s’étend de 1728 à 1800, et ce serait trop long.

Il est cependant difficile pour le touriste de contempler ce superbe édifice sans voir repasser dans son esprit ce passé mouvementé, cette lutte persévérante des patriotes irlandais défendant leurs droits et leur liberté nationale contre les empiètements du Gouvernement anglais, ces formidables émeutes qui envahissaient les chambres quand la voix des orateurs patriotes n’était pas écoutée, cette puissante organisation des volontaires qui obtint de si beaux succès, et ces joutes oratoires si mémorables de Grattan, le digne précurseur d’O’Connell !

Je cède au plaisir du citer ici quelques paroles mémorables de ce grand orateur. C’était en 1780. L’Irlande avait enfin obtenu, après bien des combats, la liberté commerciale ; mais ce succès ne lui suffisait pas, il lui fallait la liberté législative. Grattan ouvrit l’attaque contre le statut 6 George I qui faisait du parlement Irlandais le vassal du Parlement Britannique, et il s’écria en terminant son éloquent discours :

I say with the voice of three millions of people, that notwithstanding the import of sugar, beetle-wood and panellas, and the export of woollens and kerseys, nothing is safe, satisfactory, or honorable, nothing except a Declaration of Right. What ! are you, with three millions of men at your back, with charters in one hand and arms in the other, afraid to say you are a free people ? Are you, the greatest House of Commons that ever sat in Ireland, that wants but this one act to equal that english House of Commons that passed the Petition of Right, are you afraid to tell the British Parliament you are a free people ? Are the cities and the instructing counties who have breathed a spirit that would have done honor to old Rome, when Rome did honor to mankind, are they to be free by connivance ? And the military associations, those bodies whose origin, progress, and deportment have transcended, equalled at least, anything in modem or ancient story, are they to be free by connivance ?… I do call upon you, by the laws of the land and their violation, by the instruction of eighteen counties, by the arms, inspiration, and providence of the present moment, tell us the rule by which we shall go, assert the law of Ireland, declare the liberty of the land. I will not be answered by the public lie in the shape of an amendement ; neither speaking for the subject’s freedom, am I to hear of faction. I will never be satisfied so long as the meanest cottager in Ireland has a link of the British chain clanking to his rags : he may be naked, he shall not be in irons ; and I do see the time is at hand, the spirit is gone forth, the declaration is planted ; and though the public speaker should die, yet the immortal fire shall outlast the organ which conveyed it, and the breath of liberty, like the word of the holy man, will not die with the prophet but survive him.

Grattan ne réussit pas cette fois, mais deux ans après il ramena la question devant la chambre, et le gouvernement comprenant que la résistance n’était plus possible céda avant même que Grattan prît la parole.

Mais une foule immense était là, dans la Chambre et en dehors, anxieuse, haletante, et elle voulait entendre Grattan.

Après la déclaration du Gouvernement, il se leva lentement, et fit un effort d’éloquence qui, d’après quelques auteurs, ne fut jamais surpassé.

Voici quelles furent ses premières paroles :

I am now to address a free people : ages have passed away, and this is the first moment in which you could be distinguished by that appellation. I found Ireland on her knees, I have watched over her with an eternal solicitude ; I have traced her progress from injuries to arms, and from arms to liberty. Spirit of Swift ! spirit of Molyneux ! Your genius has prevailed ! Ireland is now a nation. In that new character I hail her : bowing to her august presence, I say, Esto perpetua.”

Cette indépendance législative que l’Irlande avait conquise, elle ne sut pas malheureusement la conserver. Jalouse de cette liberté et de l’accroissement que prenait le commerce irlandais, l’Angleterre regretta les concessions libérales et justes qu’elle avait faites et travailla à reconquérir la suprématie. Le moyen adopté fut l’union législative, et le combat recommença. Mais cette fois l’éloquence irlandaise eut à lutter contre l’or anglais, et fut vaincue.

Tous ces hommes éminents qui avaient pour noms Plunket, Flood, Curran et Grattan firent de vains efforts oratoires. La majorité composée de membres serviles, que la corruption la plus éhontée avait réunis au gouvernement, se moqua de l’éloquence, de la justice, du patriotisme, et l’Acte d’Union fut voté.

Le discours que Grattan prononça dans cette circonstance fut bien remarquable. On l’avait arraché à son lit, où il gisait bien malade, pour venir défendre une dernière fois la liberté de son pays. Pâle, faible, amaigri, le grand patriote fit son entrée en chambre soutenu, par deux amis. Quand le moment de prendre la parole fut venu, il se leva, mais retomba sur son siège, et d’une voix défaillante il demanda la permission de parler assis, ce qui lui fut accordé. Sa parole faible et lente d’abord s’anima peu à peu, sa nature bouillante s’enflamma, et pendant deux heures il parla avec une force et une énergie étonnantes.

Les dernières paroles qu’il prononça contre cette union qu’il voyait s’accomplir furent les suivantes :

« Yet I do not give up the country ; I see her in a swoon, but she is not dead, though in her tomb she lies helpless and motionless, still there is on her cheeks a glow of beauty. »

« Thou art not conquered : beauty’s ensign yet
Is crimson in thy lips and in thy cheeks.
And death’s pale flag is not advanced there. »

« While a plank of the vessel sticks together I will not leave her ; let the courtier present his flimsy sail and carry the light bark of his faith with every new breath of wind. I will remain anchored here, with fidelity to the fortunes of my country, faithful to her freedom, faithful to her fall. »

La liberté de l’Irlande était morte, et ce Parlement, que j’ai sous les yeux, et qui devait être son temple, était devenu son tombeau.

Mais non, elle n’était pas morte. Elle n’était qu’évanouie, she was in a swoon comme disait Grattan, et c’est vingt-neuf ans plus tard qu’elle devait revivre sous le souffle d’O’Connell.

Ces scènes du passé me revenaient à la mémoire pendant que je visitais l’ancien Parlement Irlandais métamorphosé en Banque. Ce qui était autrefois la Chambre des Communes forme aujourd’hui plusieurs bureaux et comptoirs où les pièces d’or et les billets de banque circulent, comme ils circulèrent jadis pour neutraliser l’effet des paroles d’or de Grattan sur les députés.

Les Irlandais considèrent toujours cet édifice comme le temple de leur nationalité, et ils ne cessent pas d’espérer qu’un jour viendra où ils chasseront les vendeurs et les acheteurs de ce temple !