À travers l’Europe/Volume 1/Les cercles catholiques d’ouvriers

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P.-G. Delisle (1p. 323-338).

XII

LES CERCLES CATHOLIQUES D’OUVRIERS.



TOUT le monde connaît le fameux romancier qui a nom Paul Féval, et l’on sait qu’il s’est radicalement converti, il y a quelques années.

Quand je dis converti, je n’entends pas faire comprendre qu’il fût un impie. Non, Paul Féval est Breton, et les libres-penseurs sont rares en Bretagne. Il avait la foi, mais la foi sans les œuvres.

Absorbé, emporté par cette vie sceptique de Paris qui énerve les sentiments, qui dissipe les croyances, et qui efféminé les intelligences les plus viriles, Paul Féval a pendant de longues années gaspillé son merveilleux talent à entasser romans sur romans, qui ne faisaient pas de mal peut-être, mais qui ne produisaient aucun bien.

Cependant Paul Féval avait un ami, qui n’avait pas sa réputation, qui est mort presque inconnu du monde, et qui pourtant le dominait. Or cet ami jetait constamment dans le cœur de Paul Féval une semence mystérieuse qui n’a germé que longtemps après, et qui d’un croyant tiède a fait un pratiquant fervent. Il semble qu’il y a peu de distance entre croire et pratiquer ; mais en réalité il y a un abîme, et Paul Féval a mis des années à le franchir. Croire est quelque chose, mais pratiquer c’est tout : voilà ce que Paul Féval ne voulait pas comprendre.

Et maintenant si l’on veut connaître Paul Féval converti, il faut lire la Première Partie des Étapes d’une conversion. C’est un des plus beaux livres de la littérature contemporaine, d’autant plus beau qu’il n’est pas entièrement le produit de l’imagination, et que son héros a vécu.

Paul Féval le nomme Jean, mais il s’appelait Raymond Brucker, et les cercles d’ouvriers dont je veux parler, rappellent naturellement son souvenir.

Il fut aussi cet ami dont l’influence a fini par triompher du vieil homme en Paul Féval, et par en faire un homme nouveau qui fait le plus grand honneur au nom catholique.

Je n’ai pas entendu Brucker, qui était mort lorsque j’ai visité Paris ; mais dans une brillante conférence au cercle du Luxembourg, M. Léon Gautier a fait revivre sous mes yeux cette gloire de l’éloquence populaire et j’en veux noter quelques traits, puisque je parle des conférenciers de Paris.

Les cercles catholiques d’ouvriers n’ont été organisés que deux ou trois ans, je crois, avant la mort de Raymond Brucker, et lorsqu’il avait à peu près cessé de donner des conférences.

Mais avant cette époque et pendant plusieurs années, on avait adopté la coutume de réunir les ouvriers dans les églises, le soir, et d’inviter quelque conférencier laïque à venir leur adresser la parole.

Or Raymond Brucker était le conférencier populaire par excellence de ces réunions, et il obtenait parfois des succès prodigieux. Il était lui-même un converti de la veille, et après avoir été le disciple de plusieurs utopistes de cette époque — qui fut très féconde en systèmes philosophiques — il était devenu purement et simplement l’avocat de Dieu.

Tous ceux qui l’ont connu et entendu ont vanté avec un véritable enthousiasme son prodigieux talent oratoire, que la foi la plus ardente enflammait. On a dit qu’il avait du Saint Thomas d’Aquin, du Shakespeare et de l’O’Connell ; mais il était lui, et quoique ce génie à part fût incomplet, il avait le don de faire vibrer les cordes du cœur humain et de l’émouvoir profondément.

Son éloquence avait des hardiesses inouies, des impétuosités sans frein, des éclairs imprévus, des ironies sanglantes, des dédains écrasants, des sarcasmes et des tendresses, des larmes et des sourires ; et tout cela formait un ensemble harmonieux qui fascinait l’auditoire.

Chose étrange ! Cet esprit si puissant par la parole n’était plus lui, une plume à la main. Il a écrit, beaucoup écrit, mais toutes ses œuvres écrites sont manquées. On n’y retrouve plus ce souffle et cette vie dévorante de la parole. La plume pour lui était un instrument trop froid et trop lent ; pendant qu’elle marchait, son feu s’éteignait.

Au reste, Raymond Brucker était un foudre d’éloquence, qui terrassait, qui pulvérisait, qui brûlait ; mais la foudre ne bâtit pas un édifice, comme l’a dit quelqu’un. Or, faire un livre — un livre et non pas un volume — c’est construire un édifice.

Il est temps de citer quelques-unes de ses paroles qu’on a beaucoup admirées.

C’était le soir, dans la vieille église de Saint-Laurent, l’une des plus anciennes de Paris, près de l’arrondissement de Belleville aujourd’hui représenté par M. Gambetta. Une foule nombreuse d’ouvriers avait envahi la nef, la plupart par curiosité et non par dévotion.

Un grand nombre s’y tenaient debout, le chapeau sur la tête, et n’avaient pas voulu s’agenouiller. Ils avaient entendu parler de Raymond Brucker comme d’un calotin qui avait bonne langue, et qui ne marchandait pas la vérité, et ils venaient s’en assurer eux-mêmes.

Plusieurs orateurs, entre autres M. Léon Gautier, s’y trouvaient aussi. Mais quand ils aperçurent toutes ces figures menaçantes auxquelles la lueur des candélabres donnait un aspect terrible, ils pensèrent qu’il n’y avait probablement rien à faire. Raymond Brucker ne se laissa pas décourager.

Après avoir promené sur cet étrange auditoire ce regard que Paul Feval à décrit comme lançant des gerbes d’éclairs, Raymond Brucker fait un geste de colère, et dit : « On ne rend pas justice à l’ouvrier ! »

Quelques applaudissements éclatent dans l’auditoire. Le curé, qui s’était assis à coté de Brucker, s’alarme de ce début, lui qui a tant prêché à ses ouvriers qu’ils n’ont pas le droit de se plaindre de la société et des gouvernants ; et il le tire doucement par le pan de son habit, comme pour l’avertir qu’il touche une mauvaise corde.

Mais Raymond Brucker reprend avec plus de force : « On ne rend pas hommage à l’ouvrier, on ne respecte pas l’ouvrier. »

Des applaudissements prolongés suivent ces paroles. Alors Raymond Brucker les arrête soudainement d’un geste, et s’écrie :

« N’applaudissez pas, malheureux !

« Sachez qu’il n’y a dans tout l’univers qu’un seul ouvrier ; Un ouvrier véritablement digne de ce nom ; un ouvrier qui a fait tous les autres ouvriers ; un ouvrier dont tous les autres ne font que copier servilement les œuvres ; et cet ouvrier, c’est Dieu.

C’est lui qui, incomparable architecte, a de sa main toute-puissante élevé la voûte des cieux ; c’est lui qui a groupé harmonieusement les nébuleuses dans l’espace immense ; c’est lui qui a disposé dans l’éther l’architecture de tous les mondes ; c’est lui, c’est cet ingénieur éternel qui a fait des chemins à tous les astres et qui leur ordonne de les suivre avec une régularité immortelle.

« C’est lui qui, sculpteur incomparable, a ciselé tous les astres ; c’est lui qui a taillé notre terre comme un merveilleux diamant ; c’est lui qui dans l’éternité de sa pensée et de son plan divin a créé le modèle et arrêté la forme de tous les êtres vivants ; c’est lui qui, dans le bloc de notre chair, a sculpté le corps humain, cette statue si bien proportionnée, si belle, et qui regarde le ciel.

C’est lui qui, peintre incomparable, a jeté sur la terre la variété des couleurs ; c’est lui qui, avec son inépuisable palette, a peint lui-même toutes les fleurs, tous les animaux, et le ciel, et la mer et l’œil humain.

« C’est lui qui a maçonné, charpenté, menuisé, tapissé, tissé, fondu, forgé tous les mondes, et surtout notre terre.

« Et je dis qu’on ne rend pas justice à cet ouvrier, à l’Ouvrier !

« Tout-à-l’heure, je vous ai vus entrer dans sa maison, le blasphème aux lèvres et le chapeau au front. Tout-à-l’heure, vous êtes passés devant son tabernacle adorable, et vous ne l’avez pas salué. Tout-à-l’heure vous lui avez jeté — je les ai entendues — des insultes avec des menaces.

« C’est une chose, en vérité, qui m’a révolté jusque dans le plus profond de mon être, et je n’ai pu en être le témoin sans être très profondément indigné.

« Non, non, on ne rend pas justice à l’Ouvrier ! »

Le farouche auditoire fut subjugué, et peu à peu il s’inclina sous le souffle de cette parole véhémente. Et Raymond Brucker continuant fit passer sous leurs yeux le spectacle de Jésus ouvrier, de Jésus travaillant dans la maison de Nazareth sous les ordres de Joseph, son patron, et fabriquant des charrues, des meubles de ménage, des croix peut-être !

Je vous laisse à deviner quel effet une semblable éloquence devait produire sur les ouvriers. Ses succès lui firent comprendre que sa mission était là, et il y consacra le reste de sa vie. Mais il va sans dire que ce labeur, tout de patience et de dévouement, ne lui apporta pas la fortune. Au contraire, il y dépensa le peu que ses productions littéraires lui avaient acquis, et il mourut dans la misère.

Louis Veuillot a raconté quelque part qu’il était allé plusieurs fois porter l’aumône de Donoso Cortès, ambassadeur d’Espagne qui manquait de chemises, à Raymond Brucker, avocat de Dieu qui manquait de pain.

Les cercles catholiques d’ouvriers étaient alors fondés et l’œuvre pouvait compter sur d’autres apôtres que Dieu avait appelés à son heure.

Deux officiers chrétiens, capitaines de cavalerie dans l’armée de Metz, plus tard prisonniers en Allemagne, étaient rentrés en France, le cœur brisé par les malheurs de la patrie, et résolus tous deux à consacrer à son salut le reste de leurs jours.

Mais un nouveau et immense sujet de deuil et d’humiliation les attendait sur le sol natal. L’horrible guerre civile était allumée, et les deux amis durent reprendre les armes, cette fois, hélas ! pour combattre des Français.

Quelque temps après, conduits par le hazard de la bataille sur cette colline de Belleville où un entassement de cadavres achevait la grande et terrible expiation, ils furent saisis d’une invincible horreur pour cette Révolution qui a fait tant de mal à la France et ils comprirent, ce qu’ils n’avaient, pas encore osé s’avouer, que le salut, de leur patrie était, dans le catholicisme, et qu’il n’était que là.

Telles étaient leurs dispositions, lorsque le Directeur d’un petit cercle d’ouvriers qui allait cesser d’exister, faute de ressources, vint leur demander secours.

Le pauvre directeur vit bientôt qu’il prêchait deux convertis ; car ils mirent à sa disposition leurs bourses, leurs cœurs, leurs talents, et ils jetèrent, les fondements d’une organisation nouvelle plus étendue.

Ces deux hommes, qui sont dignes du titre d’apôtres que je leur ai donné, sont les Comtes Albert de Mun et de La Tour du Pin, et l’œuvre qu’ils ont fondée constitue aujourd’hui un vaste réseau qui s’étend dans tous les centres et dans toutes les classes de la nation, et qui compte déjà plus de deux cents associations disséminées dans toutes les principales villes de France.

Je n’ai ni le temps ni l’espace nécessaires pour vous dire comment sont organisés et comment fonctionnent toutes ces associations. Je ne puis non plus, vous faire connaître tous les conférenciers que l’on entend deux fois la semaine dans ces cercles d’ouvriers. Il faut me borner à vous esquisser celui des deux fondateurs des cercles qui en est le plus illustre orateur.

M. de Mun n’est pas un inconnu pour vous. Sa réputation a franchi les mers, et vous avez lu ses magnifiques discours à la tribune française, discours qui ont fait croire aux catholiques de France qu’ils avaient encore un Montalemhert.

Ce n’est pourtant pas à la tribune que M. de Mun a donné la vraie mesure de sa force et de son talent. L’éloquence parlementaire est un genre à part qui demande, — outre les qualités oratoires que M. de Mun possède — une longue habitude et une connaissance parfaite de ce vrai champ de bataille. C’est ce qui manque à l’orateur catholique.

Mais dans ces cercles qu’il a fondés, et qui sont son œuvre de prédilection, il se sent chez lui, dans son élément, et c’est là qu’il faut l’entendre.

Pour vous faire apprécier ses belles conférences, il me suffira de vous en résumer une, qui est pour ainsi dire le type des autres.

En janvier 1876, M. de Mun se rendit au Hâvre, à la demande des catholiques de cette ville pour y fonder un cercle catholique d’ouvriers. Malheureusement il avait été mandé un peu tard, et quand il y arriva, M. Jules Simon venait d’en partir, après y avoir inauguré lui-même l’ouverture d’un cercle d’ouvriers, nommé le cercle Franklin.

Vous observerez comme moi, en passant, les efforts que la Révolution oppose aux catholiques pour empêcher les ouvriers de lui échapper.

Ce cercle Franklin était organisé sur une grande échelle, avec somptuosité même, et devait nécessairement être un grand obstacle au succès de l’œuvre catholique. Ajoutons que M. Jules Simon avait fait un grand et magnifique discours qui avait produit beaucoup d’impression. Car M. Jules Simon n’est pas le premier venu ; c’est un des hommes les plus éminents de l’école philosophique, et un grand orateur.

Les circonstances paraissaient donc bien défavorables, et pourtant M. de Mun ne se découragea pas.

Une nombreuse assemblée fut convoquée, et dans un discours qui fut à chaque instant couvert d’applaudissements et d’acclamations, il mit en présence les doctrines catholiques qu’il venait leur prêcher et les doctrines philosophiques que M. Jules Simon leur avait développées. Il imagina un colloque entre le philosophe et l’ouvrier ; dans ce dialogue l’ouvrier vient ouvrir son cœur au philosophe et lui raconter ses misères.

Jugez de l’embarras du philosophe, et du peu d’effet que ses tirades philosophiques produisent sur le cœur endolori de l’ouvrier. Très peu satisfait de ses définitions du bien, de l’honnête, du devoir, il lui parle de Dieu et de l’autre vie. Le philosophe répond : que l’enfer et le ciel sont très problématiques, que Dieu n’est guère connu, réside bien loin de nous, gouverne tout sans s’occuper des détails.

Hélas ! soupire l’ouvrier, que vais-je donc devenir, moi dont la vie est faite de détails et qui ne suis moi-même qu’un détail infime dans la création ? À titre de consolation, M. Jules Simon lui vante alors le progrès moderne, les chemins de fer, l’éclairage au gaz, et le télégraphe. L’ouvrier lui fait observer qu’il va toujours à pied, qu’il ne s’éclaire qu’avec une lampe fumeuse, qu’il n’envoie jamais de dépêches, et il lui pose enfin cette question : Qu’y a-t-il à faire quand on ne peut jouir des progrès ni des jouissances que vous nous vantez ? — Il faut se résigner, répond le philosophe.

Alors, M. de Mun met dans la bouche de l’ouvrier cette ardente et menaçante réplique : « Mais de quel droit voulez-vous que je me résigne ? Vous m’avez fait tout-à-l’heure un magnifique étalage de tous les progrès matériels ; vous m’avez montré toutes les splendeurs de ce siècle, et les machines qui emportent d’un bout du monde à l’autre, et les salles resplendissantes de gaz, et les rues étincelantes de lumières ; vous avez déroulé devant mes yeux toutes les merveilleuses conquêtes de l’esprit moderne, et maintenant vous voulez que je me résigne à n’en pas jouir ! Et pourquoi ? Et de quel droit ? Ne m’avez-vous pas dit que nous sommes tous égaux ? Ne m’avez-vous pas dit que je suis libre ? Et libre de quoi ? N’est-ce pas d’abord de vivre, et de vivre heureux ? Vous me répondez que mon devoir est de me résigner, et quand je vous demande ce que c’est que le devoir, vous me dites que c’est de faire ce qui est bien, ce qui est honnête et d’éviter ce qui est mal. Mais qu’est-ce que le bien ? qu’est-ce que le mal ? qu’est-ce que l’honnête ? Je vous presse de questions, et vous ne me répondez rien ! Vous me parlez de Dieu, d’un Dieu qui m’a créé ; mais pourquoi m’a-t-il créé ? Eh ! n’est-ce pas pour jouir de tout ce bien-être qui est là sous mes yeux, à portée de ma main ? Est-ce pour vivre misérablement pendant que les autres sont heureux, et mourir à la peine, sans espérance ! Ah ! si, au moins, vous me disiez qu’après m’être résigné toute ma vie à mon triste sort, j’aurai une belle récompense… Mais la science n’a rien précisé sur ce point… Si pour comprimer la révolte de mon cœur, vous me disiez qu’il y aura un châtiment terrible pour celui qui n’a pas su souffrir mais il n’y a rien, à cet égard, d’absolument certain. Eh bien ! alors, écoutez moi. Je suis las de souffrir, et je sais bien ce que je vais faire. Puisque vous ne voulez rien me montrer de certain au delà de cette vie, je veux au moins y être aussi heureux que possible : je veux jouir à mon tour ; je veux prendre ma part de tout ce progrès matériel si séduisant, et puisque vous ne m’apportez que cela, puisque, lorsque j’étais affamé d’honnêteté, vous n’avez pas pu me dire ce que c’est que d’être honnête, je ne m’occuperai plus de le savoir, et ce bonheur terrestre que vous me montrez et qui me fait envie, plutôt que d’en être toujours privé, je vais m’en emparer, car je suis le plus fort ! ».

Et M. de Mun continue :

« Ah ! Messieurs, voilà donc où elle aboutit, cette philosophie rationaliste qu’on nous vantait si fort tout à l’heure !

« M. Jules Simon vous disait, l’autre jour, qu’il est un homme de 89 !

« Vous n’aviez pas besoin de le dire, philosophe ! je vous avais bien reconnu ! Oui, voilà bien la doctrine de la Révolution française ! Oui, vous êtes bien le fils de ceux qui, dans un jour de révolte, ont expulsé de la société le Dieu des chrétiens, pour mettre à sa place un Dieu imaginaire, qui n’est plus qu’une conception métaphysique.

« Mais vous aviez compté sans la logique du peuple ! Un homme qui a marqué tristement sa place dans l’histoire de nos révolutions, Félix Pyat, a dit un jour que « le peuple est un grand logicien qui ne manque jamais de conclure » Or, quand les hommes de 89 eurent mis Dieu à l’écart ; et fait, à leur profit, une société purement humaine, ils voulurent arrêter là leur Révolution, et ils crurent, ils croient encore, qu’avec ces grands mots de morale et de devoir, ils pourraient se rendre maîtres de l’esprit du peuple, et l’empêcher de tirer les conclusions nécessaires des principes qu’eux-mêmes avaient posés.

« Ils se sont trompés. Le peuple a été jusqu’au bout et un jour il est venu leur dire : « Vous m’avez ôté l’espérance du ciel et la crainte de l’enfer ; il me reste la terre, je l’aurai ! »

Voilà la conclusion logique où la philosophie conduit l’ouvrier. Alors. M. de Mun met en parallèle la doctrine catholique, qui donne à l’ouvrier des réponses claires, positives, à toutes ses questions, qui dissipe ses ténèbres, qui lui indique ce qui est bien et ce qui est mal, et la récompense ou le châtiment qu’il trouvera dans l’autre vie, suivant qu’il aura fait le bien ou le mal, souffert patiemment ou non. Et il ajoute : « Comme le philosophe, nous lui dirons aussi, mais, cette fois, sans dureté, que la grande loi de ce monde c’est la résignation ; et s’il s’étonne, oh ! nous avons, pour nous faire comprendre, un suprême, un admirable argument que vous ignorez, philosophes, que vous ne trouverez jamais, même en pâlissant sur les livres ! Nous viendrons attacher un crucifix au mur de cette pauvre demeure ! Et quand l’ouvrier, fatigué de son labeur, rentrera le soir au logis, ses yeux rencontreront l’image sacrée. Il verra cet homme attaché sur la croix le regarder d’un air de compassion ; il apercevra sur sa tête une couronne d’épines ; et il verra couler sur son visage un sang, pareil à celui qui a pu s’échapper quelquefois de ses mains meurtries par le travail ; il verra autour de ses reins un lambeau plus misérable que les haillons qui le couvrent lui-même, et alors il se tournera vers nous et il nous demandera : Mais qui donc est cet homme ? — C’est ton Dieu, ton Dieu qui a souffert pour toi, qui est mort pour toi, ton Dieu qui t’a racheté de l’esclavage et qui t’attend là-haut, pour te donner un bonheur éternel, si tu veux, sur la terre, souffrir un peu pour l’amour de lui. »

Ce ne fut pas seulement des applaudissements, mais des acclamations répétées que cette éloquence si franchement catholique souleva.

Une autre séance populaire eut lieu le soir, et M. de Mun reprit la parole ; mais les révolutionnaires y organisèrent du tumulte pour couvrir sa voix. Malgré tout, l’apôtre des cercles d’ouvriers réussit à se faire entendre, et le grand orateur eut des accents comme ceux-ci :

« Quand vous m’aurez montré, parmi ceux qui disent qu’ils vous aiment, un homme qui soit monté au Calvaire pour vous racheter, pour vous faire un peuple libre, j’examinerai. Mais, tant que vous ne m’aurez pas montré un pareil exemple, laissez-moi croire à mon Dieu, au Dieu de la France, qui l’a faite chrétienne, et dont j’attends le salut de ma patrie.

« Jetez ces paroles aux quatre vents du ciel ! Oubliez mon nom, mais n’oubliez pas une œuvre qui se présente au nom d’un Dieu qui enseigne l’amour, la science de se donner à vous, et qui est mort pour vous, pour conquérir vos âmes, et vous sauver de la souffrance dans laquelle vous êtes. »

Le succès fut tel qu’il a fallu depuis ouvrir un nouveau cercle au Hâvre — le premier ne suffisant pas.

Je me suis laissé entraîner à écouter l’orateur, et je n’ai pas assez parlé de son œuvre. Fort heureusement elle est aujourd’hui bien connue dans notre pays. Humble d’abord, elle a pris depuis les plus vastes développements, et elle constitue une force avec laquelle la Révolution devra compter. Aussi a-t-elle déjà mérité un commencement de persécution.

Les Cercles Catholiques d’ouvriers sont une œuvre de réparation, en même temps que de rédemption. Elle est soutenue par une portion notable de la noblesse française qui reconnaît sa part de responsabilité dans les égarements du peuple.

Ce sont les lettrés et les riches, dont un grand nombre étaient nobles, qui ont jadis prêché aux classes inférieures, soit par leurs écrits, soit par leurs exemples, la recherche des jouissances matérielles et le mépris de la religion. Le devoir de la réparation s’impose aujourd’hui à leurs descendants, et ceux qui le comprennent, se donnent la mission d’éclairer et d’édifier les classes populaires.

L’œuvre des cercles est un moyen, et son but est de faire disparaître l’antagonisme entre le patron et l’ouvrier, d’unir dans la paix sociale le capital et le travail, de réconcilier les classes dirigeantes et les classes populaires par des concessions réciproques, et surtout par le rétablissement des mœurs et des traditions chrétiennes.

Pour arriver à ce but il faudra lutter pendant bien longtemps ; mais si toute la noblesse de France et tous ceux qui ont à cœur le salut de leur patrie ne faiblissent pas, le succès est certain. Faire des patrons chrétiens et des ouvriers chrétiens, c’est résoudre la question sociale.