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À travers l’Exposition/09

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À travers l’Exposition
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 96 (p. 173-195).
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A TRAVERS L'EXPOSITION

IX.[1]
DERNIÈRES REMARQUES.


I

Devant « l’Histoire du siècle, » nous avons suivi à travers toute cette histoire le travail logique des principes de 1789. Restés en face du dernier groupe contemporain, celui des maîtres qui ont aujourd’hui pouvoir sur notre intelligence, nous nous sommes promis d’interroger ces savans, ces historiens, pour savoir si leur symbole actuel est toujours d’accord avec les principes qui continuent de régir l’institution sociale.

Jusqu’à une époque récente, l’autorité du dogme révolutionnaire avait peu souffert des attaques doctrinales dirigées contre lui. Depuis Bonald et de Maistre, quelques voix isolées lui opposaient la conception théologique de l’homme ; guidée par des regrets politiques, inféodée à tout un passé enseveli pour jamais, l’école traditionnelle ne prêchait que des convertis ; la masse du pays restait sourde à ces voix qui criaient du fond d’une tombe des vérités éternelles, éternellement désagréables à notre orgueil. La protestation théologique n’a pas cessé de suivre les principes triomphans ; mais elle les suivait en diligence, tandis qu’ils disposaient des chemins de fer. D’ailleurs la conscience religieuse avait le choix entre cette protestation rigide et les transactions du catholicisme libéral, qui se réclamait de 1789. Quant au spiritualisme éclectique, philosophie officielle de la bourgeoisie française, il fut un serviteur respectueux du dogme national ; fils du XVIIIe siècle, lui aussi, il déplorait souvent les écarts de son frère, mais il n’en faisait pas moins bon ménage avec cet aîné. En dehors de la petite école traditionnelle, négligée par les grands courans contemporains, toutes les oppositions se bornaient à discuter quelques conséquences des principes, en s’inclinant devant eux ; on rejetait certains fruits trop difficiles à digérer, on se serrait de plus belle contre l’arbre qui les portait.

Cette quiétude prit fin avec l’entrée en scène d’une philosophie moins complaisante que l’éclectisme, plus radicale dans ses démolitions. Des esprits qui avaient fait leurs preuves dans la liberté de pensée se permirent de scruter la nouvelle religion laïque ; comme ceux-là n’étaient pas suspects de routine, comme ils ne parlaient point au nom d’une autre orthodoxie, on les écouta : un schisme naquit avec eux. L’un des premiers, il y a trente ans, M. Renan écrivait ce qui suit, dans la préface des Essais de morale et de critique : « J’avais encore sur la Révolution et sur la forme de société qui en est sortie les préjugés ordinaires en France, et que de rudes leçons devaient seules ébranler. Je croyais la Révolution synonyme de libéralisme, et, comme ce dernier mot représente assez bien pour moi la formule du plus haut développement de l’humanité, le fait qui, selon une trompeuse philosophie de l’histoire, en signale l’avènement m’apparaissait comme sacré. Je ne voyais pas encore le virus caché dans le système social créé par l’esprit français ; je n’avais point aperçu comment, avec sa violence, son code fondé sur une conception toute matérialiste de la propriété, son dédain des droits personnels, sa façon de ne tenir compte que de l’individu, et de ne voir dans l’individu qu’un être viager et sans liens moraux, la Révolution renfermait un germe de ruine qui devait fort promptement amener le règne de la médiocrité et de la faiblesse, l’extinction de toute grande initiative, un bien-être apparent, mais dont les conditions se détruisent elles-mêmes… Ce qui importe par-dessus tout, c’est que l’attachement fanatique aux souvenirs d’une époque ne soit point un embarras dans l’œuvre essentielle de notre temps, la fondation de la liberté par la régénération de la conscience individuelle. Si 89 est un obstacle pour cela, renonçons à 89. »

Ce cri trouva de l’écho, il courut sur les sommets de l’intelligence. Mais les opinions individuelles, de si haut qu’elles tombent, peuvent être mises sur le compte du dilettantisme, elles n’entament pas facilement un préjugé populaire ; il n’est jamais déraciné que par un autre préjugé. Or ce dernier se créait lentement. A ce moment de l’histoire des idées, les sciences expérimentales étaient en grand crédit ; elles avaient accaparé les meilleures forces intellectuelles, en France et dans les autres foyers du travail européen ; elles donnaient le branle à toutes les catégories de la pensée. Des théories scientifiques, renfermées jusqu’alors dans le cabinet de leurs inventeurs ou dans un petit cercle d’adeptes, se communiqueront au monde civilisé et se fixèrent vers cette époque dans quelques formules courantes. Il se créa un symbole philosophique, commun à tous ceux qui remuaient des idées ; on peut en résumer les principaux articles en quelques lignes. J’expose, je ne discute pas.

L’univers, cristallisation incessante d’une volonté obscure, est le théâtre et le résultat perpétuellement changeant d’un jeu de forces. La même définition s’applique à l’homme, cellule de ce vaste organisme. L’homme n’est pas libre ; soumis à l’empire du déterminisme universel, il poursuit inconsciemment le développement de sa nature intime ; cette nature le mène à ses fins par une suite de duperies ingénieuses. L’individu ne saurait être considéré isolément ; distrait de la série, il n’a pas plus de valeur et de signification que l’anneau séparé de la chaîne ; produit de la race, du milieu et du moment, il n’est explicable que par l’hérédité et la collectivité. Son effort personnel, ajouté à l’effort héréditaire, tend à créer sans cesse l’inégalité par la sélection. La sélection s’opère par la lutte implacable de tous contre tous, par le triomphe du plus fort, — ou, si l’on fait intervenir une notion morale, du meilleur, les deux mots ayant le même sens en morale naturelle, — sur le plus faible, sur le pire. La force est de la vertu accumulée, virtus, adaptation d’un être à sa fin particulière. Il n’y a donc pas lieu de dire que la force prime le droit, ce qui est un non-sens, mais que la force crée le droit. La loi de sélection est contrariée par une loi antagoniste, l’atavisme, ou tendance du type primitif à reparaître ; dans l’homme, le retour de l’animalité primitive est une menace constante pour la société. En histoire comme en biologie, les états antérieurs reviennent sous des formes nouvelles, la concurrence illimitée est la condition du progrès, l’apparition d’un organe justifie son emploi, le droit des espèces et des individus est proportionnel à leur puissance vitale.

Il serait superflu d’insister sur les conséquences sociales de ces doctrines ; elles pivotent autour de trois points fondamentaux, le déterminisme, la sélection par l’hérédité, le droit de la force. — Liberté, égalité, fraternité. Sommes-nous assez loin de la philosophie qui inspira la Déclaration des droits ? Comment cette philosophie a-t-elle abouti à une négation formelle de ses prémisses ? Par une marche très logique sous les contradictions apparentes. La raison pure, lâchée dans l’univers avec des pouvoirs illimités, ne devait plus s’arrêter dans son œuvre critique. Elle a ruiné l’un après l’autre tous les établissemens du passé ; elle a tout détruit, ne respectant que l’idole en qui elle s’adorait elle-même. Un jour est venu où cette création du rationalisme est restée seule intacte, dans le désert de croyances fait autour d’elle ; l’instrument critique, incoercible de sa nature une fois qu’on l’a mis en mouvement, ne trouvait plus devant lui d’autre sujet d’analyse. La raison a retourné son scalpel contre l’idole ; qu’on me passe l’image familière, elle lui a ouvert le ventre, et elle a vu qu’il n’y avait rien dedans. Les phénomènes démontrés par l’expérience sont aujourd’hui la seule source de certitude qui ait le don de persuader la raison ; c’est sa marotte actuelle. Ces phénomènes protestaient à l’unanimité contre la conception de l’homme et des choses humaines sur laquelle nous avions bâti notre maison géométrique. Ainsi est née la crise des principes de 1789 ; ils sont pris entre deux feux, entre la protestation théologique, qui les suivait de loin, et la protestation scientifique, qui s’est dressée subitement en face d’eux.

Les savans, très peu enclins de nos jours à généraliser leurs doctrines, ne prétendent pas en tirer une philosophie sociale ; beaucoup d’entre eux reculent devant les conséquences extrêmes énoncées plus haut : ceux mêmes qui les acceptent se refuseraient à les transporter de l’histoire naturelle dans l’histoire humaine. Il suffit à notre propos qu’ils ne puissent pas nier la légitimité de ces conséquences, ni le penchant de l’esprit public à en faire la règle universelle des jugemens. Il y a dans l’esprit public, à toutes les époques, une force plastique et généralisatrice ; elle tend invinciblement à modeler l’ensemble des idées et la conduite de la vie sur les principes qui ont pour eux l’apparence de la certitude et la séduction de la nouveauté. Comme le régime des eaux détermine, dans chaque région d’un pays, le caractère et les productions du sol, ainsi les idées épanchées de quelques cerveaux donnent à chaque moment de l’histoire sa physionomie particulière. Notre temps doit la sienne à l’infiltration des théories scientifiques, au besoin d’imiter en tout les procédés de la nature. Pour définir cette physionomie, on emploie tour à tour les mots de positivisme, de naturalisme, de réalisme ; ils sont d’une exactitude médiocre ; tenons-nous au dernier, faute d’un terme plus compréhensif. Ce serait un regard restreint, celui qui n’apercevrait la transformation réaliste que dans la littérature et dans les arts ; elle agit partout ; elle se déclare dans nos affaires publiques par la substitution croissante des ingénieurs aux avocats ; elle a éclaté dans les affaires de l’Europe par le triomphe d’un homme ; cet homme a réussi à changer et à maîtriser l’Europe, parce qu’il incarnait la forme d’intelligence actuellement toute-puissante. La lutte de M. de Bismarck et de Napoléon III pourrait s’appeler la lutte du réalisme et de l’idéalisme ; c’est un état d’esprit qui a succombé, pour un temps, avec le vaincu de Sedan. Depuis la chute de l’empire, nul n’a plus fortement agi sur notre pays que Gambetta ; il eut dans une certaine mesure le sens des temps nouveaux, il essaya d’approprier la formule révolutionnaire aux méthodes modernes ; mais le fond du tempérament restait classique, girondin. Je viens de relire des discours de Gambetta en les comparant à ceux du chancelier d’Allemagne ; la comparaison est d’autant plus frappante que tous deux parlèrent quelquefois à la même heure : le discours de Romans, par exemple, fut prononcé le surlendemain du jour où le chancelier avait exposé au Reichstag ses vues sur le socialisme. Entre la parole de l’homme d’état allemand et celle du tribun français, les différences sont de même nature, tout aussi caractérisées, qu’entre un livre ou un tableau de l’école réaliste et l’œuvre d’art d’il y a quarante ans, entre une boutade de Schopenhauer et un développement oratoire de M. Cousin.

J’entends les protestations indignées : Eh ! quoi ! voudriez-vous inoculer à l’esprit français, en place des généreuses ambitions de 1789, ce qu’il y a de plus dur et de plus déplaisant dans la pensée germanique ? — Nous retombons dans l’erreur accoutumée, la prétention de façonner les hommes sur un idéal séduisant, au lieu de les prendre comme ils sont. Je voudrais tout autre chose, mais je constate. Je constate que depuis 1870, — en ne donnant, bien entendu, à cette date qu’une valeur très approximative, car il est impossible de fixer une date à l’origine des transformations morales, — l’élite intellectuelle des jeunes générations se présente à l’observateur avec un nouvel ensemble de qualités et de défauts ; disons, pour ne rien préjuger, d’acquisitions et de pertes. Si ces acquisitions et ces pertes proviennent d’influences germaniques ou américaines, turques ou thibétaines, s’il faut s’en désoler ou s’en réjouir, la question n’est pas là pour le moment. Dans cette élite, tous les esprits se sont assimilé le symbole qu’on essayait de résumer plus haut. Pour la plupart, ils n’ont pas puisé aux sources, ils n’ont jamais lu les inventeurs des doctrines qui agissent sur eux ; ils n’en sont pas moins pénétrés, souvent à leur insu, par les idées répandues dans l’air ambiant. De même, à la fin du siècle dernier, beaucoup de gens qui n’avaient jamais ouvert l’Encyclopédie ni le Contrat social vivaient de la pensée générale créée par ces livres. Acquise aux théories scientifiques, la jeunesse règle ses jugemens sur toutes choses d’après ces théories, en vertu de la force plastique dont nous parlions. Vis-à-vis de ce qui nous occupe, les principes de 1789, l’indifférence d’une grande partie de cette jeunesse ne saurait faire doute. Je ne prétends point qu’elle soit hostile à l’état politique qu’on rattache aux principes, oh ! pour cela non, et sous y reviendrons tout à l’heure. Mais elle n’a plus foi dans le dogme fondamental ; les maîtres qu’elle écoute le plus volontiers lui en ont démontré l’insuffisance, par le seul procédé de raisonnement auquel elle soit sensible, la leçon des faits. A l’inauguration de la Sorbonne, parmi ces jeunes gens qui applaudissaient de si grand cœur la République et son premier magistrat, je gage que si l’on eût mis en cause la valeur philosophique de la Déclaration des droits, elle eût trouvé bien peu de défenseurs. Les logiciens la discutent ; les autres laissent dormir en paix des erreurs historiques, désormais dénuées d’intérêt pratique. Il semble que ce soit la disposition la plus habituelle dans nos grandes écoles ; quand on veut les stimuler sur ce chapitre, on a autant de succès que si l’on demandait à un pommier de porter des glands. A l’occasion du Centenaire, la Faculté de droit de Paris avait mis au concours ce programme : « Formuler les principes de 1789 en matière de droits publics, écrire leur histoire, examiner leur autorité en France, étudier leurs destinées à l’étranger. » Les juges n’ont reçu qu’un seul mémoire, insignifiant sans doute, puisqu’ils n’ont pu décerner ni prix ni mention. Un éminent professeur de l’École s’en plaignait en ces termes, dans son rapport : « Ce n’est pas la première fois que la Faculté constate la faiblesse relative des mémoires destinés au concours de droit constitutionnel… Tout ce que demandait la Faculté, c’était de voir où en était l’édifice à l’heure actuelle. Elle regrette encore une fois de n’avoir trouvé personne qui ait sérieusement tenté cette œuvre. Peut-être sera-t-elle plus heureuse au prochain centenaire. » — Attendons. Il y a des ormes tout proches, au jardin du Luxembourg.

La foi est-elle plus vivace parmi les champions qui combattent pour les principes de 1789, à la tribune et dans la presse ? Sans être bien avant dans le secret des coulisses, il n’y a pas un Parisien qui ne sache avec quel scepticisme facile on « lâche » les principes, dans l’abandon d’une franche causerie, après l’article rédigé ou le discours prononcé. La parole et la plume trouvent encore des argumens à leur service, on les loue comme un mort officiel ; mais dès que le cœur s’ouvre, regardez au fond : le mort est bien mort. En marquant ici cette contradiction habituelle entre la fermeté du langage et la faiblesse de la croyance, telle que chacun a pu l’observer, rien n’est plus loin de ma pensée qu’un reproche d’hypocrisie. La presse est aujourd’hui le premier pouvoir public ; elle sent sa responsabilité, elle est tenue à ces conventions de protocole, à ces professions solennelles dont aucun pouvoir se saurait se dispenser ; il est très naturel qu’elle parle comme les cours et les cabinets, où l’on se doit à soi-même, à l’heure des plus cruelles irrésolutions, d’affirmer L’unité et la continuité des vues. Un peuple a mis dans une arche le signe et la sauvegarde de sa nationalité ; pour ceux qui gouvernent ce peuple ou qui ont mission de lui parler, les bons usages et les convenances veulent qu’ils chantent des hymnes devant l’arche, qu’ils dansent au besoin, tout en étant renseignés sur le vide du meuble sacré. Mais le doute qui a gagné les lévites ne tarde pas à descendre dans le peuple ; il fait des progrès rapides, quand il est aidé par l’esprit réaliste, dont c’est la spécialité de briser les arches. Pourtant, si la foi aux principes de 1789 devait persister quelque part, c’était parmi les classes populaires ; là, ils ne peuvent être l’objet d’un examen rationnel, ils se réduisent à quelques mots cabalistiques, synonymes d’émancipation et de bonheur. Le peuple commence-t-il à se détromper ? Son humeur actuelle vient de se révéler par un engouement où l’on discerne un peu de tout, excepté le pieux souci de la Déclaration des droits.

Ainsi, en 1889, l’année commémorative du centenaire nous retrouve dans un état de perturbation morale très semblable à celui de 1789 ; aujourd’hui comme alors, il y a lutte entre les idées officielles et les idées réelles, entre les principes affiché » dans les actes publics et ceux qui opèrent un travail efficace dans le 1er intérieur. Nous voyons à distance comment l’ancien régime reçut un coup mortel, le jour où l’on représenta le Mariage de Figaro ; on écrira peut-être dans cent ans que l’institution révolutionnaire fut aussi grièvement touchée, le jour où pour la première fois on a professé en France la doctrine de Darwin. A la veille des états-généraux, un observateur superficiel pouvait se méprendre sur l’ébranlement profond de la société française ; l’ancien régime subsistait, intact en apparence ; la royauté commandait au nom du droit antique, elle était obéie par ses organes ; le peuple idolâtrait son souverain, les témoignages contemporains sont formels à cet égard. Cependant la majesté de l’étiquette ne cachait plus que le néant ; dans tous les esprits pensans, conducteurs de la société, la philosophie avait détruit les racines de l’arbre encore debout. On allait rendre à Versailles des hommages de bienséance, comme sous Louis XIV, mais on rentrait à Paris en s’entretenant des changemens inévitables ; chacun pressentait une révolution qui ferait passer dans la pratique sociale les théories maîtresses des intelligences. De même aujourd’hui. Les principes qui triomphèrent alors ont à leur tour la possession d’état ; ils sont gravés sur tous nos murs, ils président à la confection des lois ; on les célèbre dans les cérémonies, ils protègent des intérêts ; mais leur vertu est épuisée ; leur décadence fait l’entretien public des écrivains, l’entretien secret des politiques ; d’autres principes, produits d’une philosophie nouvelle, les ont remplacés dans les intelligences directrices. Chacun se demande ce qui sortira de l’évolution attendue ; les uns la croient imminente, d’autres la voient moins prochaine ; mais il n’est pas douteux que la force plastique fera son office une fois de plus, qu’elle façonnera des institutions en harmonie avec les idées régnantes.


II

Si rien ne devait amender ces idées, nous ne gagnerions pas au change. Qu’on relise les articles du symbole scientifique ; ils semblent inventés pour servir de préambule au code du despotisme et de la violence ; ils peuvent justifier toutes les férocités de l’égoïsme, tous les caprices de la force heureuse. Transportée du domaine de la science sur le terrain des faits sociaux, l’expérience concluante s’appelle le succès ; et cette équivalence tend en effet à s’établir dans les esprits. Notre philosophie de la nature, dernier effort d’une civilisation raffinée, le Grand Turc l’appliquait sans la connaître, quand il y avait encore un Grand Turc. Le rêve métaphysique du siècle passé proposait aux hommes un idéal irréalisable ; il leur a procuré quelque allégement, au prix de l’anarchie, de l’instabilité, d’un excès d’individualisme incompatible avec la garantie sociale et la grandeur nationale. Le réalisme physique de notre siècle ramène les hommes à la stricte imitation de la nature ; il rétablirait un ordre sommaire, au prix de la servitude, du fatalisme, d’un retour à la vie animale du troupeau. Pour conjurer ces conséquences, il faudrait que la nouvelle théorie des rapports humains fût complétée par le correctif qui a manqué à l’ancienne ; il faudrait qu’un principe moral, représentant la réaction de la conscience contre la dureté des lois naturelles, vint adoucir ce qu’il y aurait d’intolérable dans une législation inspirée par les seuls enseignemens de la physiologie. Ce principe moral, faute duquel la Déclaration des droits pend dans le vide avec tout ce qui est sorti d’elle, ce principe qui peut seul donner un fondement solide à la notion du devoir, on le chercherait en vain dans tout le monde des idées rationnelles : l’humanité ne l’a jamais ressaisi que dans le fort où il réside, dans le sentiment religieux.

Je ne viendrais pas à ce sujet s’il ne donnait lieu à une constatation de fait ; elle doit trouver place dans notre rapide enquête sur quelques tendances du temps présent. — A côté du grand courant qui emporte les esprits, depuis tantôt un quart de siècle, vers le réalisme théorique et pratique, les spectateurs attentifs ont vu naître, durant ces dernières années, un courant contraire en apparence. Comment le qualifier ? Réveil religieux ? L’expression est trop affirmative, si l’on entend par là une restauration de la discipline chrétienne. Mysticisme ? Le mot a mauvaise réputation, la littérature en fait un usage ! immodéré, souvent avec peu de discernement. Au lieu de chercher des qualifications d’une exactitude douteuse, consultons les maîtres que leurs fonctions mettent en rapports constans avec la jeunesse ; tous tombent d’accord sur les observations suivantes.

L’esprit de nos grandes écoles, de celles mêmes qui passaient de tout temps pour les citadelles de l’irréligion, subit des modifications sensibles. Chacune d’elles compte un groupe de jeunes gens très décidés dans leurs convictions religieuses ; pour les autres, pour la majorité incrédule, ces convictions sont l’objet d’une curiosité bienveillante. L’humeur, autrefois générale, qui s’appelait le voltairianisme, devient un phénomène très rare. Les générations nouvelles abordent les questions religieuses, comme les autres problèmes scientifiques, avec sérieux et sans prévention ; elles les soumettent à leurs méthodes habituelles d’investigation. Là comme partout, les argumens de passion ou d’ironie ont peu de prise sur elles ; les conclusions tirées des faits déterminent seules les opinions. La disposition la plus fréquente peut se résumer ainsi : Nos aînés écartaient d’une façon trop sommaire tout un ordre d’idées qu’ils jugeaient anti-scientifique ; il faut voir. — Les enseignemens orthodoxes ne persuadent guère cette jeunesse ; ils commencent par condamner en bloc tout le système de vérités provisoires sur lequel elle vit. Le résultat serait autre, peut-être, si ces enseignemens revendiquaient les parties les plus fermes des doctrines en faveur, s’ils montraient comment ces doctrines rentrent, avec une transposition de vocabulaire, dans l’explication théologique de l’univers : le déterminisme, dans les notions de grâce et de prédestination ; l’hérédité, avec toutes ses conséquences biologiques, dans le péché originel, dans la réversibilité des mérites et des fautes ; la sélection, dans le rachat par les œuvres ; les duperies de la nature, dans les tentations de la matière ; la volonté collective de l’univers, dans le concept de la Providence. Ce n’est pas le lieu d’appuyer sur ces indications ; c’est assez qu’elles suggèrent quelques titres de chapitres, pour un livre qui doit être déjà ébauché dans un cerveau de notre temps ; la phase intellectuelle ou nous sommes l’appelle ; ce livre ne fera que développer la page fameuse où Joseph de Maistre traçait d’avance les grandes lignes du système darwinien, avec le seul secours de la révélation théologique. — Chez un certain nombre de nos jeunes contemporains, ces curiosités de l’esprit se doublent du sentiment, quelque nom qu’on lui donne, qui fait fléchir la raison devant l’intervention possible du divin, sans qu’elle se résolve à se soumettre aux conséquences dogmatiques.

On admet communément qu’il faut chercher dans la littérature les préoccupations d’une société ; à la condition de distinguer à chaque époque, dans le fatras de la production courante, un petit nombre de livres documentaires par le jour qu’ils jettent sur la marche des idées. Les opinions les plus opposées ne varient guère sur le choix de ces livres. Pour l’année où nous sommes, tous les critiques nommeraient en première ligne une œuvre supérieure, le Disciple ; beaucoup voudraient y joindre une étude intime d’une rare sincérité d’accent, le Sens de la vie, de M. Rod. Or les deux ouvrages finissent de même, sur la première phrase de l’oraison dominicale ; les personnages analysés par les deux écrivains murmurent cette prière, comme le dernier mot de leurs angoisses dans la poursuite de la vérité. La rencontre est significative ; elle n’étonnera aucun de ceux qui ont suivi de près le mouvement littéraire depuis cinq ou six ans. — Certaines préférences en matière d’art sont tout aussi instructives. Au Salon de cette année, le cri public désignait pour la première récompense le tableau de M. Dagnan-Bouveret, les Bretonnes au pardon. Quelques semaines après, l’Angélus de Millet, reparaissant dans une vente, soulevait des transports d’enthousiasme ; les connaisseurs, qui placent plus haut d’autres peintures du même maître, ne comprenaient rien à cet engouement. La fortune de ces deux toiles s’expliquerait mal par l’habileté d’exécution, égale ou supérieure dans des œuvres rivales qui nous laissent plus froids ; et il ne semble pas qu’on se soit rendu compte du sentiment auquel obéissait le public, à son insu. Dans l’un et l’autre cas, il acclamait le « tableau de sainteté » tel qu’il nous le faut aujourd’hui, la représentation discrète d’une émotion religieuse dans des âmes simples. — Les manifestations de tout ordre prêteraient à des remarques pareilles pour les milieux de haute culture. Si nous descendons dans la masse de la nation, il n’y a qu’une voix sur la volonté qu’elle vient de signifier ; elle ne veut plus s’associer à la campagne anti-religieuse ; et dans le monde politique, où l’on voit toutes choses sous un angle particulier, il n’est bruit que de tolérance, de transactions.

J’avoue ne pas bien comprendre ces mots, ni les subtilités qu’ils couvrent ; il est douteux qu’un grand pays, très entêté de logique, les comprenne beaucoup mieux. La question se pose plus franchement. D’une part, on croit à la nécessité de fortifier le principe de la vie morale ; les uns par attachement traditionnel, les autres parce qu’à force de voir chanceler l’édifice social, les ont été conduits à chercher une pierre d’angle pour le consolider. D’autre part, l’un des anciens partis qui ont divisé la France considère ce principe comme un ennemi qu’il faut abattre à tout prix, pour lui substituer une idée philosophique. Quand les hommes de ce parti désavouent l’intention qu’on leur prête, quand ils prétendent s’en tenir à des règlemens de police, c’est leur faire injure que de les prendre au mot ; de même qu’on est injuste pour eux en ne voyant dans leurs actes qu’un vulgaire esprit de tracasserie. Leur entreprise avait sa grandeur. Changer l’âme d’un peuple, en remplaçant dans chaque hameau l’église par une maison d’école, ce n’est pas une conception étroite. Mais l’expérience l’a condamnée ; le pays se refuse à la substitution projetée. Comme le pays ne peut pas rester dans le vide, comme une législation purement compressive du principe moral est un non-sens et une chimère, si elle ne parvient pas à faire triompher un principe opposé, les compromis ne sont pas viables. Ils placent l’État dans une posture humiliante, tant elle est bizarre ; tous les discours qu’il tenait naguère encore au clergé peuvent se ramener à cette drôlerie : « Je vous institue et je vous paie pour enseigner certaines doctrines, reconnues d’utilité publique ; mais comme j’ai horreur de ces doctrines, comme j’entends travailler contre elles, je vous casse aux gages si vous soufflez mot dans les momens graves, ceux-là mêmes où, pour bien gagner mon argent, vous devriez rappeler à vos ouailles que la doctrine comporte certains devoirs de conduite. » — L’église enseignant un talent d’agrément, comme le piano, dont on ne doit jouer qu’aux heures de loisir ; la source même de l’éducation morale mesurée à l’enfant comme on dose un poison, quand on est forcé de l’administrer à un malade ; ce sont là des conditions trop artificielles pour être durables. Proscrire ou encourager, il n’y a pas de milieu pour la puissance publique, quand elle se trouve en face du principe sur lequel est fondée toute la théorie de la vie.

Est-ce à dire qu’il faille prévoir un retour offensif de je ne sais quelle théocratie, tyrannique pour les opinions dissidentes ? L’énoncé d’une pareille crainte fait sourire, quand on regarde la société contemporaine. Il est permis de croire que beaucoup de philosophes indépendans, mais soucieux d’accroître la force nationale, se mettraient facilement d’accord sur les conditions du problème, si on les définissait de la façon suivante.

En matière d’éducation, il y a deux axiomes consentis par tous : l’enfant doit être laissé en dehors des controverses de l’homme fait ; l’enfant doit recevoir un principe moral approprié à son intelligence, très simple et très fort, avec une sanction très claire. Ces axiomes dictent son devoir à l’État, qui est chez nous le principal éducateur. L’État, dira-t-on, n’est pas juge des doctrines religieuses. Il est encore moins bon juge des doctrines scientifiques ; elles seront peut-être ruinées par d’autres au siècle prochain ; cependant, aussi longtemps qu’elles fournissent une base à l’enseignement, l’État travaille à leur diffusion en multipliant les chaires, les écoles ; il s’efforce de propager des notions dont il ne garantit pas la qualité, dont il accepte la discussion en dehors de l’école, mais qu’il estime préférables à l’absence de notions, à l’ignorance. L’État ne risque rien à raisonner comme font presque tous les particuliers. L’homme le plus rebelle aux croyances reçues voit surgir devant lui une responsabilité redoutable, quand vient le moment d’élever son enfant ; presque toujours, il raisonne ainsi : je n’ai pas le droit de faire une expérience sur cet enfant ; son esprit réclame des affirmations et non l’exercice prématuré de l’instrument critique ; n’ayant pas de certitudes personnelles à lui offrir, je lui dois les certitudes qui ont satisfait jusqu’ici le commun de ses semblables ; je dois avant tout le rattacher à la tradition humaine et nationale. Plus tard, quand il sera homme à son tour, son intelligence livrera le grand combat ; elle choisira sa voie, suivant son degré de développement. Mais dans l’ignorance où je suis des vents et des soleils qui détermineront la direction de l’arbre futur, je dois au jeune plant le tuteur nécessaire à sa croissance normale ; le désordre de la forêt succédera assez tôt à la régularité de la pépinière. — Regardons autour de nous ; instinctifs ou raisonnés, ces principes dirigent la conduite de la plupart des pères, quels que soient leurs sentimens, lorsqu’ils n’abandonnent pas au hasard l’éducation de leurs enfans. L’État, qui est la somme des volontés particulières, ne peut que s’y conformer. Plus que personne, il a mission de maintenir la tradition humaine et nationale ; son office est de lier fortement à la base la gerbe qu’on lui confie, sauf à se désintéresser ensuite des divergences ultérieures. — Ces conclusions, je le reconnais, vont directement contre la formule en crédit, la neutralité de l’école ; formule spécieuse, car ce mot de neutralité ne signifie pas ici la tolérance mutuelle que se doivent les diverses, confessions : jamais une difficulté ne s’élève de ce chef ; il signifie l’éviction de l’élément religieux. Si des conclusions défavorables à la neutralité sont justifiées par le bon sens et par la pratique constante de presque tous les non-croyans, est-il sage de s’attacher à une formule sociale que chacun de nous transgresse dans l’habitude de la vie ? Est-il vraisemblable que cette formule subsiste longtemps ? Je laisse à la raison du lecteur le soin de répondre.

La première éducation terminée, chacun a la faculté de penser et de vivre à sa guise ; mais il reste une dette envers l’éducateur. C’est la loi fondamentale de notre société que chacun sacrifie quelques-unes de ses préférences au bien du plus grand nombre. L’expérience universelle prouve que l’institution religieuse, quelque opinion qu’on se fasse sur sa valeur absolue et sur ses abus possibles, est efficace pour procurer ce bien ; et le vœu du plus grand nombre en réclame le maintien. Il y a pour toutes les intelligences un devoir de charité, et en quelque sorte de courtoisie morale, à tenir compte de ce vœu dans leurs conceptions particulières. L’Angleterre nous donne à cet égard un grand exemple. C’est peut-être le pays où la pensée indépendante a produit les plus remarquables travaux, depuis un demi-siècle ; mais dans ces travaux, la liberté des conclusions s’allie tout naturellement avec une déférence respectueuse pour les besoins religieux du corps social. Le savant moderne ne se demande pas si un besoin est fondé en raison ; l’existence de ce besoin en crée la légitimité. Nul ne pourra s’offusquer si l’État réserve une place importante à la religion dans les services qu’il offre à tous. Et comme la pire maladresse est de traiter en ennemi celui à qui l’on ouvre sa maison, la dignité même de l’État veut qu’il entretienne avec son allié des rapports prévenans et cordiaux. Ce doivent être les rapports d’une famille avec son médecin ; on ne le consulte pas pour chaque vétille ; on ne le tient pas toujours pour infaillible ; quelques-uns font profession de ne pas croire à la médecine et se passent des conseils du docteur ; néanmoins il est l’oracle du foyer, le confident de la femme, le gardien de la santé des enfans ; dans les cas graves, la plupart des hommes n’hésitent pas à se remettre entre ses mains. Vis-à-vis de cet hôte indispensable, il n’y a pour le chef de famille qu’une attitude possible, la confiance amicale.

Entre toutes les raisons qui militent pour le bon accord, il en faut signaler deux, spéciales au moment présent. La première est d’ordre intérieur. Notre société est menacée par des revendications violentes, contre lesquelles elle n’a d’autre défense que la force pure, en un temps où cette force se déplace lentement et s’accumule dans les mains qui revendiquent. Nous venons d’examiner les principes de la vie civile : nous avons vu que non-seulement ils sont impuissans à protéger la société actuelle, mais qu’ils se tournent fatalement contre elle, pour lui faire subir le sort qu’elle a infligé à sa devancière, au nom de ces principes. La religion offre son secours. On ne me fera pas l’injure de se méprendre sur l’idée exprimée ici ; il ne s’agit pas d’utiliser l’église comme un engin pour museler le peuple. Il s’agit de lui laisser expérimenter l’arbitrage où elle croit réussir. Depuis quelque temps, elle se prépare à ce rôle, elle intervient chaque jour plus délibérément dans les questions sociales. On doute fort de la vertu de sa recette ; peut-être avec raison. Mais en avons-nous une autre ? Sauf les grandes phrases, chacun sait bien que nous n’en avons pas. N’y eût-il dans l’action religieuse qu’une chance sur cent, n’y eût-il qu’un retard et une atténuation des secousses à prévoir, on serait impardonnable de paralyser cet auxiliaire.

Le second motif est d’ordre extérieur. En revenant d’inaugurer l’Exposition, nous avons salué avec joie la force prodigieuse que la France révélait au monde. Mais nous faisions nos réserves ; nous disions qu’il y a plusieurs catégories de forces dans le monde. Comptons-en trois principales. D’abord la force industrielle, économique, celle qui provient du travail ; elle est puissante de nos jours, et c’est la nôtre. Ensuite, la force militaire, brutale, comme on dit souvent, et le mot n’est juste qu’à demi. J’espère bien que nous la possédons aujourd’hui ; mais dans l’opinion de l’Europe, et jusqu’à preuve du contraire, cette seconde force a son maximum autre part que chez nous ; du moins l’Europe agit comme s’il y avait chose jugée à cet égard. Reste la force spirituelle, dont l’Église est dépositaire ; on est parfois tenté de la négliger, tant ses élémens sont impalpables ; et pourtant, au cours des années récentes, elle a contre-balancé les autres ; elle a contraint ces dernières à traiter d’égal à égal avec un rien matériel qui domine tout. L’équilibre du monde actuel repose sur le jeu de ces trois forces ; une politique avisée doit fonder ses calculs sur leurs combinaisons. La force spirituelle, un moment sollicitée par la militaire, est redevenue libre après désillusion ; nous serions maintenant dans des conditions très favorables pour l’allier à la nôtre, si notre politique se faisait avec des réalités et non avec des passions. Reportons-nous à l’inauguration solennelle, au Champ de Mars ; supposons la cérémonie rehaussée aux yeux des étrangers par le concours des dignitaires de l’église, par la présence même du nonce romain. Ce résultat pouvait être préparé par quelques années d’entente amicale, décidé avec un Te Deum après la Marseillaise. L’hypothèse n’a rien de chimérique, les républicains de 1848 l’eussent réalisée, s’ils avaient fait une exposition. Je le demande à tous ceux qui ont l’usage du clavier diplomatique : ces ambassadeurs dont l’absence nous a chagrinés, quel n’eût pas été leur embarras en pareil cas ? L’abstention devenait impossible pour plusieurs d’entre eux ; si quelques-uns y avaient persisté,.. je ne voudrais pas risquer ici une parole aventurée, mais vraiment, les places laissées vides n’auraient guère attiré les yeux.

Les considérations qui précèdent s’adressent aux esprits désintéressés de la foi, mais exempts de haine. Je n’ai pas la naïveté de croire qu’elles persuadent des hommes encore chauds de la bataille, retranchés derrière leurs partis-pris. D’autres temps et d’autres hommes viendront, peut-être très vite. Une fois déjà, dans notre histoire, après les longs déchiremens de la conscience nationale, la génération de l’édit de Nantes a rendu possible ce qui eût paru invraisemblable aux générations de la Saint-Barthélémy et de la Ligue. Si la jeunesse est telle qu’on la dépeint, ils ne se feront pas beaucoup attendre, les cœurs calmes et libres qui accompliront l’œuvre de demain.


III

Tout en reconnaissant l’efficacité du principe religieux, un grand parti préconise un autre remède pour nos maux ; ce parti met sa confiance dans une formule de politique contingente : la monarchie restaurée, avec les principes de 1789. Je m’incline élevant l’espérance robuste qui concilie les deux termes de cette proposition. Nous avons entendu les historiens, les philosophes, les critiques : favorables ou contraires aux principes de 1789, ils sont tous d’accord sur le développement de ces principes dans notre histoire ; soit qu’ils applaudissent aux révolutions subséquentes, soit qu’ils les déplorent, ils concluent avec M. Goumy : « Tout cela sort de la date que nous célébrons comme le fruit sort de l’arbre. » Devant l’évidence du pouvoir destructif, il se trouve encore des architectes pour essayer de reconstruire avec des blocs de dynamite. Quand ils disent : Revenons à 1789, — on est toujours tenté de leur demander : à quel mois ? Et même à quelle année, car des esprits accommodans consentent à ne couper la chaîne logique qu’en 1790, en 1791… Le cauchemar provoque parfois une illusion très pénible : on essaie de se retenir sur une paroi à pic, on cherche une aspérité où s’accrocher, avec l’espoir de déjouer la loi fatale de la pesanteur. Certains rêves politiques, Hélas ! les plus honnêtes et les plus beaux, donnent une sensation analogue. Le plus grand obstacle à leur réalisation, c’est la conviction où nous sommes tous, après une expérience séculaire, qu’un nouvel essai peut réussir momentanément, mais qu’il aurait à bref délai le sort des précédons. Parmi ceux-là mêmes qui mettent la main à l’ouvrage, combien disent dans leur for intérieur : Essayons encore une fois de faire tenir le château de cartes. — La sagesse, la vertu, les talens, tout ce qui promet cette fois un événement plus heureux, tout cela ne prévaut pas dans nos esprits contre, la leçon du passé, contre une loi de chute qui semble tenir de la nécessité des lois physiques. Si quelqu’un venait nous dire : Restaurons la monarchie absolue, avec toutes ses conséquences, — nous serions surpris ; nous serions peut-être moins sceptiques. Tous les reviremens sont possibles, avec le grain de foi qui transporte les montagnes et les trônes. Mais où est le dernier grain de foi, de la vraie foi du charbonnier, depuis le 24 août 1883 ? Dans les lierres de Goritz. Ce qui reste de foi politique dans notre peuple est au service de la république ; et l’on ne peut constituer un peuple qu’en utilisant la somme de loi qui vit encore en lui. Pour se convaincre de l’attachement des Français à cette étiquette de gouvernement, il n’était pas besoin des dernières élections ; cet ordre de démonstrations est peu concluant, le lendemain apporte parfois une démonstration contraire. La conviction s’est créée, chez plusieurs d’entre nous, en observant ce peuple dans les occasions où son âme se montre en liberté. Elles nous ont été souvent offertes ; depuis les funérailles de Victor Hugo, où le sentiment général de la foule se dégageait avec tant de clarté, jusqu’à l’inauguration de la Sorbonne, où le vœu de la jeunesse instruite se déclarait aussi nettement. En d’autres circonstances, dans des manifestations populaires dirigées à leur insu contre l’existence de la république, l’attachement à la république ne se révélait que mieux. Après chacune de ces journées, qui n’est rentré chez soi avec une impression indéfinissable par des mots, incommunicable par des raisonnemens, mais absolument déterminante, et que nous traduisions ainsi : la formule est pour longtemps indestructible ; on y pourra tout mettre, même les choses les plus douloureuses aux vrais républicains ; mais on ne pourra pas la changer.

On est conduit ainsi à l’opinion exprimée par le leu duc de Broglie, dans ses Vues sur le gouvernement de la France : « S’il arrive, disait-il, que plusieurs prétendans se rencontrent, inégaux en titres aux yeux de la raison et de l’histoire, mais égaux ou à peu près en chances de succès ; dans ce cas, il sera sage de préférer la république à la guerre civile ; ce sera, dans ce cas encore, le gouvernement qui divise le moins, et qui permet le mieux à l’esprit public de se former, à l’ascendant légitime de grandir et de triompher en définitive. Il sera donc, au besoin, sage de s’y résigner. » L’illustre homme d’état ajoutait : « Il sera sage en même temps de ne considérer le régime républicain que comme un pis-aller, comme un état de transition. » — C’est à peu près ce que répètent aujourd’hui beaucoup de voix découragées ; et les échos ne nous parlent que de résignation, d’espérances qui se réservent.

Ce langage, autorisé par des opinions considérables, répond sans doute aux nécessités de l’heure présente, telles qu’on les voit dans les milieux politiques. Se fera-t-il entendre sans peine en dehors de ces milieux ? Les esprits sont si divers ! Ne parlons point des soldats qui veulent rester sous les armes, en selle pour la bataille. Rien de plus naturel et de plus explicable. Parlons de ceux qui veulent bien désarmer, et qui réfléchissent autant qu’on peut réfléchir dans une position fatigante, entre deux selles. — Il y a les esprits simples, inhabiles à concevoir des « espérances qui se réservent. » Ceux-là se disent que la république serait vraiment bonne fille, si elle écoutait ce doux propos : « J’aime ailleurs, mais je réserve mes espérances ; voulez-vous que nous fassions bon ménage, jusqu’à l’heure où je pourrai vous jeter dehors pour introduire ici celle que j’aime ? » Le peuple est comme la femme ; il a un flair merveilleux pour pénétrer ceux qui lui cachent quelque chose en lui parlant d’amour. — Il y a les cœurs fiers, qui pratiquent difficilement cette humble vertu, la résignation. Ceux-là comprennent mal qu’on entre dans une barque pour s’asseoir tristement à l’arrière et se laisser mener où l’on ne veut pas ; ils comprennent qu’on y entre d’un pied ferme, pour saisir le gouvernail, conduire la barque où l’on veut, dans le vent que l’on croit bon ; mais ceci n’est possible qu’avec l’assentiment de l’équipage ; et l’équipage ne donne son assentiment qu’à ceux qui le persuadent de leur loyauté, qui lui répondent du salut de l’embarcation ; et on ne persuade qu’avec ce que l’on a de plus vrai dans le cœur. — C’est toujours le même cercle ; on y tournerait longtemps. — Il y a les sceptiques, j’entends ceux qui ne seront pas tout à fait damnés, parce qu’ils ont encore deux idées fixes : le souci de la grandeur nationale, le souci des souffrances populaires ; ils se demandent si les autres opinions ne sont pas des boulets au pied, très mal commodes à qui veut travailler pour ces deux idées. — Il y a surtout les enfans. On en a quelquefois. Cela arrive encore. On les mène à l’église, où ils entendent chanter : Domine, salvam fac rempublicam. Pour eux, tout ce que le prêtre prononce est véridique et sacré. Quel trouble dans ces petites têtes, quand ils entendent maudire sur le seuil ce que le prêtre recommandait à la bénédiction de Dieu ! Il y a bien les explications complaisantes de la philologie : respublica, la chose publique, etc. Oui, mais l’enfant est comme le peuple : il ne saisit que les notions droites et simples ; l’image de la patrie ne peut s’incarner à ses yeux que sous une forme concrète, présente, invariable ; ce qu’il doit aimer, il l’aime tout entier, comme cela est. Faut-il le dissuader d’aimer, l’instruire au doute, lui apprendre à « réserver ses espérances, » déjà ? Avec celui-là, on ne biaise pas, il ne comprend pas la stratégie parlementaire, lui : sa nature veut qu’il se donne ou qu’il se refuse d’un seul coup… Oh ! pour ceux qui ont déjà traîné sur la route, ce n’est pas une affaire de finir comme on a commencé, dans un aimable dilettantisme, en causant avec un sourire des espérances de l’hiver prochain. Mais il est permis d’hésiter avant de dévouer encore une génération à l’isolement, à la séculaire et lamentable procession des émigrés à l’intérieur. — Je n’ai parlé que des difficultés soulevées’ par les résistances de l’esprit ou par les angoisses de la conscience. Si nous passions au chapitre des intérêts, ne pensez-vous pas qu’il nous retiendrait plus longtemps ? Et toujours pour arriver à la même conclusion : la république a de beaux jours en perspective, si elle n’est menacée que par ses adversaires.

Mais alors, diront quelques personnes, c’est la consécration des principes de 1789. — A moins que ce ne soit un moyen de nous en guérir. Ferai-je partager une idée qui peut sembler d’abord paradoxale ? Je l’ignore, et pourtant j’avais hâte d’arriver à ce point. Plus d’un lecteur a dû me croire bien aveugle, s’il a pensé qu’en dénonçant le défaut de l’instrument de réforme, je n’apercevais pas tout ce qu’il y a de grand, de bon, et en tout cas d’irrévocable dans le changement du monde. On pourrait discuter longtemps la question de savoir si les gains véritables du XIXe siècle sont dus à l’action des principes, ou s’ils ont été réalisés malgré cette action, par la force naturelle de notre race, par le progrès nécessaire de la civilisation, et j’ajouterai par le développement constant de l’esprit évangélique, la Déclaration des droits n’étant qu’un exemplaire déchiré et mal copié de cette déclaration antérieure. Épargnons-nous une vaine discussion, accordons aux principes tous les bons résultats que leurs défenseurs réclament pour eux. Serait-ce donc la première fois qu’un poison aurait produit des effets admirables, avant de détruire le corps sur lequel il agit ? Mais toute l’histoire des organismes animaux et toute l’histoire des sociétés ne montrent pas autre chose. Il n’y a pas deux opinions, que je sache, sur le principe du pouvoir absolu, tel que Louis XIV en avait exagéré les conséquences : ce système funeste portait en soi son germe de ruine rapide. Cependant il n’y a pas deux opinions sur la grandeur de la France, telle que Louis XIV l’avait faite. Il n’est pas un de nous qui n’admire, qui ne regrette la magnificence et la puissance de notre pays, durant cette période. Il n’est pas un de nous qui ne blâme le vice de l’organisation sociale, qui ne voie comment le terrain, trop dégarni et trop foulé, s’effondrait sous les pieds du monarque déifié. De même pour le siècle qui finit ; malgré le vice de notre organisation ou par l’effet de ce vice, comme on voudra, il fut grand autrement, mais il fut aussi grand, j’ose le dire, que le siècle de Louis XIV ; il marquera davantage dans l’histoire générale. Ce que nous appelons une grande époque, n’est-ce pas très semblable à un homme qui ne respirerait que de l’oxygène pur ? Il ferait des choses merveilleuses tant qu’il vivrait, seulement il ne vivrait pas longtemps. Sous Louis XIV, on respirait l’oxygène d’un absolutisme sans frein ; de notre temps, on a respiré l’oxygène d’une liberté sans frein. Mettons au compte de ce stimulant un prodigieux épanouissement scientifique, intellectuel, économique, une facilité de vie matérielle que l’homme n’avait jamais connue, et l’ivresse joyeuse de l’individu complètement émancipé. Mais il faut payer la note des terribles chimistes qui ont procuré cette ivresse ; la monnaie, ce sont des révolutions et des provinces perdues ; ce seraient peut-être l’indépendance nationale et la sécurité sociale, si nous ne savions pas nous dégriser à temps.

Heureusement, un principe malsain ne tue pas à coup sûr. Ici encore, la physiologie s’accorde avec l’histoire pour nous enseigner que les virus, mortels en certains cas, s’atténuent, s’éliminent ou se transforment en d’autres cas. Le nôtre s’épuise, le discrédit intellectuel des principes de 1789 en est la preuve. Son opération s’achève, avec tout ce qu’elle comportait de bon ou de mauvais. Il reste de cette opération une substance nouvelle, produit naturel que nul ne peut songer à modifier, et qu’il faut apprendre à traiter. C’est la démocratie, une grande démocratie qui cherche confusément à s’organiser. Comme elle est placée dans des conditions que l’histoire n’avait pas encore présentées, nous ne pouvons pas deviner ce que sera la future organisation. Nous pressentons seulement qu’il faudra, durant une période assez longue, compter avec trois élémens irréductibles : le suffrage universel, le service militaire également universel, la forme républicaine.

Le suffrage universel, nous ne pourrions pas vivre avec lui, si l’on en croit ce que disent tout bas ses serviteurs les plus empressés ; ils en parlent comme de ces despotes d’Asie qu’on maudit en les flattant, et contre qui l’on médite toujours un coup de poignard qu’on n’ose pas donner. J’ai moins mauvaise opinion de l’épouvantail ; à la condition qu’on n’y cherche pas un ressort délicat de gouvernement, mais une sorte de régulateur mystique des autres ressorts, au sens de l’adage : vox populi, vox Dei. A ceux que ces mots feraient sourire, je demande humblement l’explication d’un contraste singulier qu’ils auront certainement médité. Si l’on examine, à l’instant de la délibération, un acte isolé des pouvoirs raisonnables, ministères, chambres hautes ou basses, etc., cet acte est presque toujours justifié par des motifs plausibles, il marque du discernement, souvent de l’habileté. Mais si l’on prend, au bout d’un petit nombre d’années, une série de ces actes raisonnables, c’est à n’y plus rien comprendre : tout a tourné contre les intentions des gouvernans, tous leurs desseins ont échoué, le hasard pur n’aurait pas fait pire. Dans les manifestations du suffrage universel, l’ordre de ces phénomènes est renversé. Une élection isolée est presque toujours baroque, tous les gens sages conviennent qu’elle n’a pas le sens commun ; mois si l’on considère l’ensemble des élections durant une période un peu longue, cet ensemble témoigne d’un instinct de conservation et parfois même d’un bon sens qui rendent la raison stupide. Qu’on se rappelle les grandes étapes du suffrage universel depuis vingt ans : il n’a cessé de chercher un gouvernement, avec une bonne volonté digne d’un meilleur succès. Au lendemain des catastrophes, il nomme une assemblée monarchique, avec blanc-seing pour faire la monarchie ou tel autre gouvernement que les docteurs politiques jugeraient le meilleur. Il attend avec patience, sept ou huit ans. Rien ne vient. Je sais combien les circonstances étaient difficiles, je n’ai garde de récriminer ; mais enfin, on ne lui donne rien, et il est excusable, lui qui voit si gros, de n’avoir pas saisi le fin des querelles entre les centres. Un autre personnel lui promet un port dans la république : le suffrage universel essaie les services de ces nouveaux législateurs, avec sa docilité habituelle. Effrayé de leurs imprudences, tourmenté par leurs vexations, il se retourne en 1885 vers les « conservateurs. » Cette fois encore, les temps étaient si néfastes qu’on ne put rien faire pour le malade. Il n’avait pas essayé des vrais radicaux ; il frappe à cette porte : on le plume, on blesse son honnêteté. La grosse caisse bat ; il y court, en désespoir de cause. Condamnez-le, si vous pouvez jurer que vous n’irez jamais chez une somnambule ou chez un zouave, quand tous les médecins patentés se seront déclarés impuissans à vous guérir d’une douleur aiguë. Trompé une fois de plus, le suffrage universel vient de nous crier : « Je ne sais plus à qui m’adresser, je ne cherche même plus ; pour Dieu, qu’on me mette des cataplasmes et qu’on me laisse travailler en paix ! » Soyons justes : le plus raisonnable et le plus savant d’entre nous, eût-il fait d’autres démarches, durant ces vingt ans, eût-il cherché avec plus de méthode et d’impartialité ? — Et l’on dit que ce peuple est ingouvernable ! Comme les moutons, qui vont bêlant après un pasteur, laissant un peu de leur laine à chaque main ! Mais peut-être leur reproche-t-on de ne pas savoir inventer eux-mêmes la meilleure tondeuse.

Le service militaire universel jouera un rôle décisif dans notre reconstitution sociale. Le legs de la défaite, le lourd présent de l’ennemi, peut être l’instrument de notre rédemption. Seul, il peut nous donner ce que réclamait le sage Littré, dans les dernières pages qu’il ait écrites avant de mourir. « Je prêche toujours la même doctrine qui, comme je l’ai dit, m’a été inculquée par J. Stuart Mill : c’est qu’en démocratie, il importe de reconstituer non une aristocratie fermée, ce qui est impossible, mais une aristocratie ouverte, et de lui emprunter tous les correctifs qu’exige la domination démocratique. » Cette aristocratie indispensable à toute société qui veut vivre, l’argent est seul à la fonder aujourd’hui ; ce que l’argent crée à lui tout seul est mouvant, énervé d’avance. Il ne faut pas compter pour cet office social sur l’élite intellectuelle ; une loi curieuse lui refuse la condition première d’une aristocratie, la continuité héréditaire ; dans toute notre histoire, si féconde en grands noms intellectuels, on n’en compterait pas dix qui aient fait souche. Il ne faut compter que sur les défenseurs du sol, attachés à ce sol. — Il est probable que la nouvelle loi militaire retiendra de plus en plus sous le drapeau, dans nos provinces, les- enfans de la bourgeoisie peu enclins aux carrières libérales ; ayant la facilité de gagner promptement l’épaulette, ils prendront goût au métier. Si la loi est complétée par un recrutement régional effectif, il se formera entre ces officiers et les soldats de leur province des liens de patronage, d’autorité durable, une hiérarchie continuée dans la vie civile, bref un cadre social, une petite caste terrienne et militaire pareille à celle qui a fait la grandeur de la Prusse. — Si cette espérance ne devait pas se réaliser, il est un autre bienfait que nous devrons certainement au service universel : un chef dans les momens difficiles, un pouvoir fort et dirigeant, faute duquel nous sommes une victime désignée aux coups du dehors. C’est chose inconcevable que nos chambres, avec les sentimens qu’on leur connaît, aient pu voter une loi qui engendrait infailliblement ce dont elles ont le plus de crainte, un chef d’état militaire. C’est chose inconcevable qu’elles n’aient pas aperçu cette conséquence électorale : tous les nouveaux électeurs, désormais, sortiront de la classe ; ces jeunes gens dont l’opinion se formait jadis sous l’influence du juge de paix, de l’avocat, du médecin de canton, ils apporteront dorénavant l’opinion de la caserne, formée sous l’influence de l’officier. Qu’un de ces officiers sorte du pair, qu’il acquière, pour un motif ou pour un autre, les sympathies des classes qui auront servi sous ses ordres, ces classes reviendront dans leurs foyers en tournant les yeux vers lui : son nom sera forcément matière à scrutins. J’aurais mauvaise grâce à insister ; la preuve est trop récente : mais pour faire saisir la transformation rapide de notre état social par la loi militaire, il faut isoler le fait le plus significatif de notre temps : cette année, à Paris, dans les circonscriptions les plus radicales, avec les programmes les plus avancés, deux anciens ministres de la guerre ont brigué la députation. Qui eût prédit cela il y a dix ans aurait fait rire à ses dépens. C’est un danger, il est terrible ; mais avec tout ce qu’il y a de bon et de sain dans notre pays, dans notre armée, on a autant et plus de droit d’en attendre un Washington qu’un Soulouque. Deux fois déjà, en 1848 et de nos jours, la république a eu des chefs militaires ; elle n’eut jamais de magistrats plus loyaux, plus attachés au devoir. En d’autres circonstances, avec des dons appropriés au moment, un chef semblable peut être l’espoir de tous les bons citoyens.

Un mot, enfin, du dernier élément qui semble irréductible dans notre état social, la formule républicaine. Cela nous paraît étrange, à nous autres gens d’étude qui attachons si peu d’importance aux formules, sachant qu’elles recouvrent la mue perpétuelle des choses. Mais c’est ainsi. Le grief le plus sérieux contre cette étiquette, pour les esprits non prévenus, c’est la défiance qu’elle inspirerait à l’étranger, en ces années graves où nous devons compter avec tous. Je puis me tromper, et très fort ; mais voulant dire ici toute la vérité, je résume l’impression qui m’est restée d’un long séjour à l’étranger ; une république bien conduite trouvera autant d’alliés qu’il lui plaira ; les principes de 1789 n’en trouveront jamais, du moins parmi les puissans. Je n’oublie pas les instructions prophétiques données au comte d’Arnim ; mais elles souhaitaient une république désorganisée par les principes de 1789. Ma distinction revient à ce dilemne ; si nous voulons garder notre dogme de peuple messie, avec son prosélytisme et sa menace morale, il n’y a rien à faire ; si nous voulons être une république comme les autres, comme la grande sœur d’Amérique, nous aurons audience partout. Je ne méconnais point ce qu’avait de flatteur, pour notre orgueil, cette situation unique de prêtres du dogme ; tant que nous pouvions l’imposer, c’était parfait. Ces jours ne sont plus. Il faut traiter d’égal à égal. Si nous consentons à rentrer dans le dogme humain, universel, on traitera. — Reste la répulsion que la formule républicaine rencontre au dedans. Chez beaucoup, cette répulsion est profonde, enracinée. Que faire ? Il y a quinze ans, on disait : « La France appartiendra au plus sage. » Je crois bien que l’auteur du mot ajoutait tout bas : « le plus sage, ce sera moi. » Je crois même qu’il continuait, plus bas encore : « le plus sage, et le plus malin… » C’est souvent vrai. Néanmoins, je préfère cette tournure : La France se donnera à qui l’aimera le mieux. A qui l’aimera comme il faut aimer, en sacrifiant beaucoup de soi. Ce peuple tient à un mot : c’est peut-être naïf, mais il y a aussi quelque chose de touchant et de fort dans cet attachement à un idéal. Accordez-lui la formule, et il vous aidera sans peine à y mettre ce que chacun de vous rêve de meilleur. Je vois bien venir la grande objection : « mais la république ne s’ouvrira jamais. » Qu’entend-on par- là ? La défense acharnée d’un parti vainqueur ? Je ne suis pas grand clerc en politique parlementaire ; pourtant je gagerais tout : le premier que ce parti ne cédera jamais. Cela, c’est dans la nature-des choses, et des hommes, qui est de ne point partager ce que l’on détient. Mais l’erreur est de ne pas aller au réservoir des eaux profondes, et de considérer uniquement les bulles éphémères qui ont émergé à sa surface. Oubliez-les donc, pour un temps ! Allez droit au peuple, demandez-lui ce que vous voulez pour son bien, pour la patrie, pour vos croyances et vos justes intérêts ; il vous donnera beaucoup, si vous le persuadez que vous ne toucherez jamais à la formule qu’il chérit ; et vous ne le persuaderez sur ce point que si votre promesse sort du dernier repli de votre âme. — Je reviens toujours au cercle où tourne notre raisonnement ; j’y reviens à satiété, dans cette page qui va manquer sous ma plume. Mais je ne m’inquiète pas de littérature, chacun le sentira, dans cette page où tombe une conviction absolue. Avant de la traiter d’ingénue, qu’on me cite un essai complet, probant. — Nous avons vu le semblant d’essai ; encore une fois, je ne m’étendrai pas sur ce triste sujet. Res sacra miser. Mais il est bien permis de croire que l’essai fut tout en parade. Et cependant, au premier appel d’une voix que le peuple estimait désintéressée et véridique, sous le tumulte des passions factices ou mauvaises, vous vous la rappelez, la traînée de poudre, et tous les cœurs se jetant d’eux-mêmes à celui qui semblait répudier tous les partis pour ne connaître que le parti de la France. Si ces cœurs avaient trouvé, non point du génie, non pas même de l’habileté, mais un cœur ferme et sincère, digne de recevoir tous ceux qui s’offraient à lui,.. qui signerait aujourd’hui des mandats de caisse et les brevets de croix ? — Lecteur, je ne sais qui vous êtes et ce que vous pensez ; je ne sais ce que vous répondrez si vous me lisez tout haut, devant un autre ; mais si vous lisez tout bas, lecteur de France, votre réponse m’est connue.

Nous voici loin de la tour Eiffel et de la galerie des Machines. Avant la clôture du Centenaire, il fallait étudier autour de l’Exposition les transformations d’idées qu’elle a traduites aux yeux. Elle nous les a montrées dans les choses, dans les sciences, dans l’architecture, dans des efforts du travail. La belle féerie va s’évanouir. Il en restera l’admirable preuve de force que la France s’est donnée à elle-même, qu’elle a donnée au monde. L’Europe est unanime à saluer notre triomphe. Jouissons-en, sans oublier ce qui lui manque. Remercions tant d’ouvriers dévoués qui l’ont fait, depuis ceux qui en furent l’âme jusqu’aux plus humbles bras. J’ai bien senti ce que nous leur devions, en causant avec les étrangers nos hôtes : pour la première fois depuis vingt ans, il nous revenait, ce sentiment de vie et de fierté que dut éprouver Lazare en remontant du tombeau. Nous ne dirons pas adieu sans regret à l’Exposition qui nous l’a rendu.


EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGÜÉ.

  1. Voyez la Revue du 1er et du 15 juillet, du 1er et du 15 août, du 1er et du 15 septembre, du 1er et du 15 octobre.