À travers l’Inde en automobile/09

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NIZPAGATHA, 13 MAI.


En regardant s’avancer dans le lointain la barge offerte par M. S… pour transborder l’auto, nous éprouvons la satisfaction d’avoir vaincu une difficulté ; c’est une jouissance passionnante, car à la joie du succès, se mêle l’admiration pour l’intelligence humaine qui a dompté la force matérielle.


Charrette de Cultivateurs Bengali


La chance, il est vrai, entre pour une grande part dans notre triomphe ; si nous étions passés à Nizpagatha quelques mois plus tôt ou plus tard, nous n’y aurions trouvé ni ingénieur, ni pont de chemin de fer en construction et il nous eut fallu faire de prodigieux efforts d’imagination pour trouver le moyen de traverser une rivière avec une automobile. M. S… croit que cette dernière aventure pourrait n’être que partie remise ; des dépêches reçues à son poste de télégraphie sans fil lui annoncent la crue à la suite d’orages de tous les ruisseaux de la région. Cela ne nous empêche pas, après l’avoir remercié du secours qu’il nous a obligeamment prêté, de mettre à nouveau le cap sur Moorshidabad. L’herbe a pris possession de la route, elle croît jusque dans les ornières, peu fréquentées du reste, si l’on en juge par la ligne de gazon que foulent les roues de Philippe.

Ce malheureux pays du Bengale, que les Anglais exploitent comme une mine inépuisable, est l’unique partie de l’Inde dépourvue des facilités que le Gouvernement prodigue ailleurs. Avec une candeur exquise, il s’excuse, en faisant observer que de ce côté de la province, il y a très peu de fonctionnaires britanniques. L’on ne voit en effet pas un seul dak bungalow. La température est lourde, le soleil cuisant ; à certaines époques de l’année la contrée doit être submergée ; une espèce de plateforme, très élevée au-dessus du niveau du chemin, indique qu’à ces moments là piétons et cavaliers prennent le « bund » comme voie de communication.

Vers midi, nous apercevons une agglomération importante de maisons construites en bois et en torchis ; chacune d’elle est séparée de sa voisine par un jardinet, qui fournit aux habitants les légumes et les fruits indispensables à leur nourriture strictement végétarienne. Nous terrorisons la population ; les femmes se sont tapies derrière les murailles de chaume des huttes ; elles supplient leurs époux de s’éloigner de ce monstre rugissant et souillant, nous le présumons du moins, car il est impossible de distinguer en quelle langue elles poussent leurs cris assourdissants. Aucun de ces indigènes ne comprenant l’anglais, il sera difficile de s’expliquer. Une idée ingénieuse vient au chauffeur ; il tire son portefeuille en leur montrant une enveloppe et fait le geste de la laisser tomber dans un sac ou dans une boîte. Alors les figures s’épanouissent, ils ont tous saisi cette mimique : nous voulons aller à la poste.

Les enfants s’offrent à nous y conduire et le village au grand complet nous escorte. Pittoresque, la poste ! quatre bancs de bois, une table sous un hangar en palmes enlacées, par terre un coffre où s’entassent les correspondances pressées : celles que les facteurs prennent lorsqu’ils ont le temps. Elles n’arrivent pas toujours ; souvent le porteur, malgré le bâton garni de clochettes qu’il agite pour l’éloigner, rencontre « le maître de la jungle[1] » et le petit paquet suspendu à sa pique à la façon des coureurs antiques, se fane et s’effrite dans le sang du coolie dévoré.

L’existence du babou, maître de poste, ne comporte aucune de ces tragiques éventualités et à Dadpour (je vois le nom inscrit sur une pancarte) particulièrement, la situation se rapproche furieusement de la sinécure.

Un cercle s’est formé autour de nous, afin de ne pas perdre un seul détail de notre entrevue avec le post-master. Lorsqu’il déclare ne pas parler l’anglais, la déception des curieux n’a d’égale que notre exaspération. Nous voudrions déjeuner et surtout trouver la route de Berhampore-Moorshidabad. Enfin, la patience, arme suprême en ces pays sauvages, nous vient encore une fois en aide. Assis sous les arbres qui ombragent la place du village, nous nous faisons justiciers, nous amusant à embrocher des fourmis blanches, menaçantes pour les pneus, quand le secours attendu se présente. Jouant des coudes et des pieds, un écolier se faufile au premier rang des spectateurs contemplant avec horreur ce massacre d’insectes, défendu par leur religion. L’arrivée du bambin cause une bousculade qui trouble le grand silence de la foule et attire notre attention. Le jeune perturbateur de l’ordre s’est placé très en évidence, peu soucieux de sa nudité et fier d’un cartable qu’il porte sous le bras. Son regard intelligent, sa peau presque blanche le font immédiatement reconnaître : c’est un enfant Brahme ; les autres mioches de castes inférieures s’écartent avec respect de ce quasi-dieu que notre présence semble intimider ; d’un geste maladroit, un de ses petits compagnons heurte le cartable qui tombe à terre entr’ouvert. Au nombre des livres que l’enfant y remet méthodiquement, flamboie la couverture orange d’un volume anglais, édition populaire, intitulé « The secret island ». Nous sommes sauvés, car le lecteur de ce roman doit être à même de nous fournir en langue britannique toutes les indications désirées. Très fier du reste de nous montrer son savoir, il s’exécute amplement et nous propose de nous mener au dak bungalow. Une fois arrivé, il s’empresse d’aller à la recherche de son père qui habite en dehors du village. Pendant que nous nous reposons, un groupe d’enfants arrêtés à la porte de la véranda nous contemple curieusement. Presque tous, abîmés de la petite vérole, sont vêtus uniquement d’amulettes attachées autour des reins. Ils se consultent. étudient nos gestes, nos regards, rient, en montrant de jolies quenottes teintées de bétel. L’un de nous tousse, ils s’enfuient, et dans leur envolée piaillante, une fillette laisse choir sa cruche de grès qui se brise. La consternation de la bande est si grande, les petites figures sont si émues, que ma générosité va jusqu’à leur jeter quatre annas.

L’écolier revient bientôt accompagné de deux brahmes, son père et son oncle. Ces hommes auraient pu servir de type à l’écrivain anglais qui a dit : « Un beau Brahme est un des plus magnifiques spécimens de la race humaine ».

Ils ont l’impeccabilité de traits, la gravité du visage, l’idéal dans les yeux, la puissance et la taille des statues antiques. Leurs mouvements sont souples, leurs gestes dignes, leur attitude légèrement hautaine et condescendante. Le sang aryen et les traditions d’oisiveté manuelle de cette caste brahmaniale en ont fait vraiment une race de demi-dieux ! Nos visiteurs ont amené avec eux deux ou trois coolies qui se tiennent en dehors de la maison, les bras chargés de noix de cocos, de goyaves, de mangues. L’un d’eux porte des pains de bouse de vache séchée pour alimenter le feu que les Brahmes leur ont commandé d’allumer.

Eux-mêmes, lorsque les flammes rousses pétillent et s’allongent, s’approchent du foyer pour nous donner une preuve d’amitié et d’estime que Brahma serait heureux d’accepter. De leurs mains fines et souverainement pures, ils vont nous faire la cuisine ; ils lavent le riz, préparent des « curries » de poissons, de légumes, des pâtes d’amande, des crêpes épaisses ; « chapattis », qui remplacent le pain que les indigènes ne mangent pas.

Sur la table du bungalow, les domestiques ont déposé des montagnes de melons à chair rose et noire, des sortes de grenades mielleuses, jaunes comme des abricots, des mangues, des « lichi », petit fruit dont la pulpe est blanche, juteuse ; des sucreries, des boules de safran, des fritures de bambou, des graines de lotus confites, vertes comme des pois. C’est à croire que nos Brahmes ont rançonné les environs pour nous procurer toutes ces friandises indigènes.

Assis très loin de nous, ils semblent ravis de nous voir apprécier leurs attentions ; l’enfant apporte les mets sur de larges feuilles de bananiers, mais évite de nous effleurer ou même de subir le contact de la table. La souillure d’un reste, d’une miette de notre repas obligerait ces Brahmes à de longues, pénibles et minutieuses expiations.

Nous voulons les remercier après le repas et leur offrir quelques roupies, car ils sont pauvres. Ils refusent fièrement, en disant que les Aryens indous et les Européens sont frères et qu’entre mêmes races l’hospitalité est le premier des devoirs.

Au moment de quitter Dadpour, le ciel, menaçant depuis quelques heures, se charge de plus en plus. Des nuages noirs qu’un vent violent pousse l’un vers l’autre vont se joindre et éclater en un de ces orages de mousson effrayants et destructeurs.

Les Brahmes nous conseillent de rester dans leur village, ils croient que nous aurons grand peine à arriver à Berhampore le soir, si la pluie détrempe la route. Quelques kilomètres à travers un monotone paysage de rizières et de bois de manguiers nous ont vite convaincus qu’en effet nous ne coucherons pas à la capitale administrative de Moorshidabad. Le vent siffle sinistrement entre les gros troncs des banyans qui ombragent la route ; les huttes bâties entre leurs racines fibreuses sont closes et silencieuses, aux alentours ; une fillette rassemble des hardes séchant sur une haie et des chevriers, faisant claquer de petits fouets, s’efforcent de ramener à leurs étables de paillis des chèvres indisciplinées.

Des champs déserts, des plaines à l’herbe brûlée, des bois de bambous clairsemés se succèdent sans indiquer le moins du monde les environs d’un village. Une pluie fine et mouillante commence à tomber, transformant la poussière en une boue épaisse qui s’attache aux roues de la machine et la retient. Dans peu d’instants la campagne sera ruisselante d’eau. Un sourd grondement se rapproche de minute en minute, les éclairs sillonnent la nue, un lacet de feu nous aveugle suivi d’un fracas épouvantable : à quelques centaines de mètres de la machine un bel arbre flambe. La peur de l’orage est la seule crainte qui ne se raisonne pas, et lorsqu’un être affligé de cette terreur a comme moi la perspective de passer la nuit à la belle étoile, sa frayeur devient une torture, Je voudrais m’ensevelir dans un fossé, m’enterrer sous la route, mon frère épuise ses consolations et sa pitié à me rassurer ; j’étais descendue de voiture, je consens cependant, la première émotion passée, à y remonter et à continuer.

Nous devrons atteindre un village bientôt, d’après les cartes…, mais il ne faut pas perdre de vue qu’en dix ans bien des choses changent, même aux Indes. Le crépuscule presque nul dans ces pays-ci est encore écourté aujourd’hui par l’état de l’atmosphère, nous allons peut-être dépasser sans l’apercevoir une cabane, un bungalow, que sais-je ? Et cette colonne de feu qui craque et pétille sous nos yeux, semble avoir été allumée pour nous rappeler expressément les dangers qui nous menacent.

À la lueur des flammes, un chacal, des oiseaux de proie festoient des restes à demi-consumés d’une vache foudroyée. C’est horrible.

L’orage semble se calmer, puis il redouble de violence et finalement il s’abat en torrents de pluie. Les gouttes drues et serrées nous piquent au visage comme des épingles et tombent devant nous formant un rideau liquide presque impénétrable. C’est par une chance exceptionnelle que nous évitons un « gharri »[2] qui vient vers nous et marche dans les ornières que nous suivons.

Les conducteurs s’arrêtent à vingt mètres l’un de l’autre, éprouvant des sentiments bien dissemblables. Chez nous, c’est de la joie, il faut croire qu’enfin nous allons trouver un abri ; quant au cocher, la stupéfaction et la peur se succèdent sur son visage. Les chevaux, de leur côté, se rebiffent, ils tentent un tête à queue réprimé par le « Gharidalla » et qui réussit seulement à tirer d’un sommeil paisible l’unique voyageur : un gros babou bengali.

L’apparition d’un dieu resplendissant de force et de beauté ne m’eut certainement pas ravie davantage que la rencontre de ce bonhomme à la face pâteuse et endormie. Son accent traînard et ses périphrases embrouillées, chatouillent délicieusement l’ouïe ; avec une patience inaccoutumée, nous acceptons ses flatteries, ses questions, il a commencé à nous dire qu’il arrivait de Burwa, un gros bourg éloigné d’un mille, où nous pourrons coucher, il va…, mais la suite a perdu tout intérêt. Après de chaleureux remerciements, de cordiales poignées de mains, nous le laissons légèrement ahuri, continuer sa route.

Des plantations de bananiers, quelques cocotiers élancés, nous annoncent des habitations proches. Hélas ! ce ne sont que des masures ouvertes à toutes les intempéries et inhabitables pour des Européens. Où donc est le village promis par le babou ? L’indigène plus déluré que ses concitoyens nous fait signe de le suivre et part au galop dans un chemin creux que garde une idole casquée de peinture rouge. Nous franchissons après lui l’entrée d’un jardin, au milieu duquel s’élève une maison en pierre, bien bâtie, dont les « boys » accourent en nous prodiguant les marques d’un respect infini.

Une remise attenante au bungalow est vite débarrassée des sacs de chaux qu’elle contenait et Philippe, le premier, gagne un asile mérité. Nous remarquons alors seulement une particularité assez bizarre de la maison, elle n’a ni de portes, ni fenêtres, toutes les ouvertures ferment avec des volets de bois assujettis à l’intérieur par des barres coulissant dans les murs. Les quelques chambres qui composent l’habitation sont encombrées de meubles, de tapis, de chaises cannées, de tentures, de canapés, que les domestiques disposent sous la véranda pour que nous puissions nous étendre ; sans aucun doute, nous sommes installés dans une demeure privée.

J’interroge un des indigènes qui regarde tomber la pluie, nonchalamment couché sur un morceau de nattes ; il me répond par un flot de paroles inintelligibles en faisant le geste de manger, et répète souvent « babou, babou ». Comme dîner ce serait coriace le babou !… Il vaut mieux ne songer à rien et jouir béatement de ce refuge inattendu. Je crois que nous allions tous trois nous laisser endormir par ce sentiment de confiance et somnoler comme des gens arrivés au port, lorsqu’une grande agitation des serviteurs nous donne l’alerte. Le propriétaire du bungalow rentre, il saute à bas d’un superbe pur sang arabe, gravit lestement le perron et naturellement reste pétrifié en voyant son domicile envahi par des Européens. Sans me donner le temps de lui fournir une explication, il dégringole les marches, enfourche son cheval et s’éloigne au galop. C’est le babou en question : un Musulman barbu, à l’air féroce. L’hospitalité, une des lois du Coran, ne nous sera certainement pas refusée, mais pourquoi cette retraite précipitée ?

L’excellent homme est simplement aller chercher un interprète, car il revient suivi de deux de ses amis qui nous souhaitent mille prospérités en son nom.

Un important commerce de soieries le retient habituellement à Burwa, aussi il n’habite guère ce bungalow, sorte de maison de plaisance, que pendant les mois de la saison fraîche ; il nous fait prier d’user en toute liberté de ce que renferme la villa. Il ouvre les armoires, les commodes et met à notre disposition un curieux attirail de pinces, de cuillers, de tasses d’argent, de verres pour les sorbets. Des charrettes à bœufs apportent de chez lui des grands plats de pilau, des viandes hâchées et du café délicieux, que nos récents amis prennent en notre compagnie et assaisonnent de mille graines aromatiques.

La pluie a cessé, la lune essaie de percer les nuages qui obscurcissent sa face pâle ; un instant elle brille, dégagée de toutes vapeurs. À sa vue, nos hôtes s’agenouillent, les mains jointes sur leurs têtes, ils chantonnent à notre intention une prière pour les voyageurs. L’un d’eux en se relevant jette à mes pieds un serpent qu’il vient de tuer : « Allah l’a voulu, dit-il, que son ombre te protège comme son serviteur t’a sauvée ».

  1. Le tigre, expression Bengali.
  2. Voiture indigène.