À travers l’Inde en automobile/31

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20 OCTOBRE.


Depuis Kalka nous suivons une assez bonne route, qui serait déserte la plupart du temps, si ce n’étaient les campements de gitanes perdus dans les hautes herbes des talus. Ils nous saluent au passage par des cris perçants et abandonnent, pour nous voir de plus près, les travaux de vannerie et de sparterie qu’ils exécutent au seuil de leurs cabanes de feuillage.

Avant d’arriver à Umballa, nous avons dû traverser un lit de rivière desséchée dont nous n’ignorions pas la nature sableuse, mais le manque de ponts et l’absence de routes ne nous permettaient pas l’option. Par surcroît de malechance, dans les environs pas un coolie, pas un enfant que nous puissions dépêcher pour aller chercher du renfort. Ce fut un régiment de soldats anglais en manœuvres qui nous aida à sortir de cet empâtement dans le sable. De la rive opposée, un officier, voyant notre perplexité, vint avec une escouade d’hommes nous demander s’il pouvait nous être de quelque utilité, et comme le moindre geste sportif fait vibrer et électrise ce peuple, lorsqu’en quelques mots nous eûmes raconté notre voyage, avec une vigoureuse exclamation toutes les épaules « kaki » s’accotèrent à la voiture et parmi les rires, les lazzis, Philippe atteignit la terre ferme. Mais cette journée était destinée à demeurer dans notre souvenir comme celle des « trois rivières ».

Avant d’atteindre Philour, l’on trouve la Sutledje dont Alexandre et Ranjit Singh ont fait un fleuve historique. C’est une immense et plate ligne de sable jaune, parsemée de paillettes, coupée de creux d’eau que des femmes en rouge traversent retroussées jusqu’aux hanches, leurs fines jambes ornées de bracelets de nickel. Derrière elles, s’avance une interminable file de chameaux balançant d’un air grave leur longue mâchoire muselée de filets, ils portent des outres énormes, en grès, des ballots d’étoffe, des cordages : parfois leur chamelier et son bagage.

De riches moissons d’orge, de patates douces couvrent le sol, et dans les champs de ricins ardoisés, des buffles labourent guidés par un cultivateur Jat. Nous nous arrêtons sous un groupe de raiforts touffus qui projètent des ombres déchiquetées sur le chemin. Le chauffeur, après bien des explications, des gestes, décide quelques indigènes à nous prêter leur concours pour traverser le fleuve ; ils conviennent longuement du prix, nonchalamment, ils détèlent leurs bêtes, les amènent près de la machine, les flattent, les caressent, et les lient aux essieux. Les petites vaches blanches rechignent, inquiètes, lardées de coups de lime que le chauffeur a empoignée en guise d’aiguillon. L’effort des quatre paires de ruminants est vain ; les roues enfoncent dans le sable, les coolies poussent, s’arc-boutant contre la carrosserie et leurs forces très limitées les obligent à réclamer l’aide des passants. Docilement, ces derniers nous apportent le contingent de leur bonne volonté et de leur maladresse, La plupart sont embarrassés de bottes, de paquets de hardes ; l’un d’eux mène une chèvre en laisse, il l’attache à la poignée du tonneau, et la pauvre bête bêle à fendre l’âme, lorsque l’eau qui affleure aux ailes de la machine, la force à nager. Pour retrouver la route, nous nous épuisons encore pendant une heure sur deux milles de sable, protégés seulement contre l’ardeur immodérée du soleil, par une végétation géante d’herbes des pampas, fuselées de panaches blancs. À la tombée du jour, la campagne devient biblique. Sur l’horizon empourpré où éclatent comme des obus des lueurs plus roses, des gerbes de clarté, des femmes se détachent, adossées à un puits de pierres, soutenant de leurs bras levés les cruches qu’elles portent sur la tête. Un chamelier attardé arrête l’une d’elle en lui demandant à boire ; silencieusement, elle ramène son voile sur les yeux, incline le vase et l’eau coule comme une cascade rafraîchissante dans les mains de l’homme qui boit à longs traits et poursuit son chemin sans se retourner.

Nous sommes en Penjaub, le pays Sik, la terre vaillante, dont l’air, dit le proverbe indoustani : « imprègne de force et de courage le cœur des timides. » Nous avons laissé en dehors de notre itinéraire Paliala, Kapurtala pour arriver plus vite à Amritsar. À la nuit, une nouvelle rivière s’allonge en nappe profonde devant nous, ici, quelques bacs, faisant eau comme des écumoires, servent à transporter les charrettes et les troupeaux. Mon frère et le chauffeur les passent tous en revue avant d’embarquer Philippe sur un large plancher flottant dont la proue s’affine en spatule colossale. Quelques coups de perche nous lancent au fil du courant, puis les indigènes abandonnent leurs gaffes et s’accroupissent en chuchottant des prières à la lune qui se lève toute blanche, et dans la quiétude du soir, une tortue glisse le long de la barque, à demi assommée par un choc d’aviron.

Amritsar est la cité sainte des Siks, c’est-à-dire des Indous qui pratiquent la religion de Baba Nak, fondée entre 1600 et 1700 après J.-C., mélange de christianisme, de mahométisme et de brahisme. Ils forment une race guerrière issue de la caste agriculturale des Jats. Les distinctions de castes sont nulles parmi eux, la privations de boissons spiritueuses et l’abstention de nourriture animale, ne leur sont pas prescrites, le tabac seul leur est interdit. Leurs coutumes pleines de dignité les différencient des autres Indous, tout comme leur visage encadré de barbes d’ébène, leur haute stature, leur port élégant, l’ensemble fier et martial de leur physionomie, les distingue même des nobles guerriers Radjputs. Quand un enfant Sik naît, il épouse le fer : celui qui défend et qui tue ; le glaive, ou celui dont l’arête polie pénètre la terre nourricière et féconde : la charrue. Il est soldat ou laboureur ; jamais son âme ne s’avilit dans les cupides calculs du marchand de bazars, vénal et sans scrupules. Les Siks, vaincus, après avoir livré à la puissance britannique des combats de géants, devinrent ses alliés constants et loyaux ; leurs régiments se distinguèrent pendant la révolte des cipayes, en 1857, comme les plus fidèles au nouveau drapeau sous lequel ils avaient désormais juré de rester groupés.

Leur grande autorité religieuse est représentée par les « grunts », bibles conservées au temple d’or, appelé aussi « Durbar » (temple). Les Européens le visitent aisément, mais l’étiquette indigène exige qu’on se déchausse pour revêtir des pantoufles d’étoffe, destinées à éviter aux saints parvis le contact impur des semelles de cuir.

Nous allons, au matin, assister à la prière dans ce temple fameux.

Une grande pente d’escaliers en marbre blanc s’infléchit depuis le niveau de la rue et de la ville jusqu’à un immense carré emmuraillé dont le centre est occupé par un lac à l’eau morte et verdie. Au milieu s’élève, sur un îlot, un bâtiment de stuc, à coupoles et minarets dorés, rutilant dans la lumière implacable reflétée par les murs crayeux de l’enceinte. Un quai de marbre blanc strié de losanges en mosaïque rouge et noir, enserre la nappe tranquille ; une chaussée, polie par les pas dévots, joint le temple à la rive de marbre. Sous des auvents de toiles, des champignons de paille tressée, les marchands d’idoles indoues s’abétissent à relancer les passants par la répétition nasillarde des bienfaits de leurs dieux ; ils les prirent pour quelques « pices », promettant leurs bénédictions spéciales à l’acquéreur le plus généreux. D’autres, inertes, stupéfiés, fixent des yeux vitreux sur un feu de brindilles et y versent des parfums et du beurre fondu, en murmurant une incantation. Des Bhrames se baignent, l’œil ardent, les mains tendues vers le soleil, l’eau glisse entre leurs paumes jointes, ruisselle sur la face, les bras, le corps, et de leurs lèvres s’échappe la prière de « Gayatri mère des Védas. »

Des « Sadhous »[1], drapés dans des toges de coton saumon, un gigantesque bâton à la main, prêchent à leurs disciples, tout en marchant d’une allure noble, légèrement traînante ; leur physionomie intelligente, pleine de rêves fous, de spiritualité extravagante, force l’admiration…, puis, ils tendent la main, ils s’humilient, ils implorent, ils font valoir leurs pouvoirs sur les dieux, et le cabotin, le simoniaque en eux dégoûte et repousse.

Les Siks, avec une libéralité qui n’existe pas dans les autres cultes, autorisent les fidèles et les maîtres des confessions brahmaniales, à user des alentours du sanctuaire d’or pour y venir accomplir leurs dévotions. Les ascètes Siks, derniers vestiges des redoutables Akalis, rappellent aux curieux que si, par tolérance, ces sépulcres blanchis usurpent l’autorité au profit de leurs dieux, seul le dieu des Siks, un dieu guerrier comme Allah, bon comme Celui des chrétiens, a droit ici aux hommages, aux prières ordonnées par les « Grunts » inspirés, l’aspect des Akalis impose le respect de la force guerrière. Des carcans en fer, doubles, triples, serrent leurs cous, des bracelets d’acier, des chaînes soutiennent leurs couteaux, leurs haches ; leurs vêtements d’étoffe de laine bleue sombre n’est égayée que par l’éclat du métal fort : le fer, qui luit en cercles multiples sur leur turban pyramydal, à leurs bras nerveux en serpent de bronze. Ce sont les « Soldats de Dieu », les fils de ces fanatiques que Ranjit Singh faisait donner à la fin d’un combat désespéré. Ivres de foi et de vin, ils s’élançaient avec des cris furieux, armés de leurs flèches barbelées, ils enlevaient une position inexpugnable et assuraient la victoire au Maharadja. Dans les bazars de Lahore et d’Amritsar, ils avaient interdit l’appel des « muezzin » à la prière, n’admettant pas qu’au-dessus de leurs villes sacrées, le vent portât au loin les louanges d’un Dieu qui n’était pas le leur. Le temps a modifié les êtres et les choses, et les Akalis ne conservent plus de nos jours que leurs armes, inoffensives comme leurs âmes apaisées.

Ils se tiennent en groupes fiers et austères sous le porche doré de la chaussée du temple, fioriture de miroirs et de plaques d’étain, dons des Maharadja Siks. L’on vend dans cette cour des roses à profusion, des soucis, des jasmins, des coquillages et du riz sec, aux femmes qui vont en grand nombre faire leurs dévotions ; ne vivant pas en « purdha »[2], elles circulent librement, marchant vivement, les coudes au corps, les mains ouvertes, pleines de grâces et de piété. Sur le seuil du temple, elles s’arrêtent, baisent le sol et pénètrent ensuite dans la salle où, derrière les « grunts », recouverts d’étoffes de soie, le grand prêtre est accroupi sur des coussins, avec ses acolytes, coiffé de turbans soufre. Sur deux rangs, des musiciens raclent de courtes cithares en bois de cèdre, accompagnant la psalmodie des versets sacrés, d’une ritournelle grêle au son cuivré. Les fidèles, faisant trois fois le tour du sanctuaire, passent derrière le grand prêtre en lui remettant des fleurs, des aumônes : il les pose un instant sur les bibles et les leur rend sanctifiées par l’attouchement de la prose divine. Un prêtre nous fait monter aux coupoles du bâtiment ; des milliers de pigeons roucoulent doucement sur le toit, leurs jabots ardoisés gonflés de riz, qu’ils s’enhardissent à aller picorer jusqu’aux pieds des officiants.

En bas, c’est une vie, un mouvement incessant, coloré, plein de douceur et de senteur, c’est une expansion de foi naïve, sincère, qui émeut l’âme et la rafraîchit. Sur la chaussée chaude de soleil est venu s’asseoir un clerc, un babou, habillé richement, il tourne la tête et son pauvre visage apparaît lancéolé de plaques blanches, de pourriture dévorante : la lèpre rongeuse. Un petit enfant se presse dans ses bras, sans souci de la hideuse maladie, il joue, il rit : son fils sans doute. Et voici que passe un « ascète » nu, un « jogui » barbouillé de cendres ; aussitôt l’homme repousse l’enfant, il se traîne pour baiser de ses lèvres répugnantes les pieds du bienheureux. « Chaque jour, me dit le prêtre, attentif à mes côtés, ce maudit, sans se lasser, essaie, par la puissance de ces saints, d’obtenir la guérison de son inexorable mal. »

Autour du lac, longeant le quai, sont disposés les bâtiments où logent les prêtres, qu’on aperçoit, par groupes de cinq à six, lisant les « Grunts », à l’ombre des ficus, sur un ton plaintif et rauque.

Plus loin, c’est une école en plein air. Autour du maître, un vieux Sik à barbe blanche qui somnole, étendu sur une peau de tigre, entouré de verges en plumes de paon, des marmots de tout âge grouillent sur le sol de marbre. Les frimousses éveillées disparaissent dans l’ombre des gros turbans roses et mauves qu’une application passagère courbe sur des planchettes enduites de blanc d’Espagne. Ils écrivent un chapitre des livres saints que leur dicte un sous-maître à peine âgé de 10 ans. Celui-ci, armé d’une règle, se promène gravement entre ses élèves, assénant de droite et de gauche quelques coups secs sur les mains paresseuses. Sa tâche d’éducateur et de justicier imprime à sa menue personne un cachet de dignité grave qui s’allie bien à son bel atavisme guerrier et aux paroles de vérité auxquelles sa lecture initie ses petits compagnons.

  1. Ascètes.
  2. En recluses littéralement « voilées ».