À travers l’Inde en automobile/41

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JAÏPOUR.


Les Indous, comme tous les Orientaux, ont la folie du faste, et, chez les Radjpouts, cette préoccupation de l’éclat s’affirme non seulement dans leurs cérémonies et leurs vêtements, mais elle se retrouve encore dans leurs constructions et leurs villes. Jaïpour, capitale des Cuchwahas, ennemis héréditaires des princes de Jodhpur, semble avoir été élevée uniquement pour charmer le regard. Tout y est rose : palais roses, temples roses, murs roses ; les habitants sont légers, délicats comme leur rose. Dans les rues circulent des cavaliers vêtus de soie et de velours éclatants, couverts de bijoux, des femmes roulées dans des mousselines teintes, voyantes et crues ; des enfants chamarrés d’or faux et de rubans d’argent comme de petites idoles ; il semble, à les voir, que leurs remparts roses forment autour d’eux un cercle inviolé par les chagrins et les soucis humains.



C’est au caprice d’une favorite du Raja Jey Singh que l’État de Dhondar dut l’érection de cette cité de féerie dont un brahme fut l’architecte. Sur les trottoirs qui bordent de larges voies bien pavées, des marchands ambulants tentent les nombreux piétons par d’innombrables étalages de fruits, des pyramides d’étoffes soyeuses, des choix de bonnets multicolores. Les bateleurs attirent un grand concours de peuple par l’exhibition passionnante des combats de cailles ; les charmeurs, aux sons aigus d’une musette, font sortir de leurs paniers les serpents cobras, dont la tête se creuse et s’arrondit en forme de capeline ; les devins accueillent gravement les confiances qui se livrent à eux ; discrètement, leurs mains sèches palpent les roupies d’argent, puis ils étalent des morceaux de carton ou de bois parmi lesquels le consultant, à l’aide d’un clou d’or choisit la carte de son destin. Dans des cages d’osier de petites chouettes attendent les clients plus aisés ; lorsqu’il désire connaître l’avenir, le charlatan, après de longues et minutieuses incantations, donne la liberté à l’un de ses oiseaux ; aveuglée, terrorisée, la bestiole voltige au hasard, et finit par se poser sur un arbre, un buisson, parfois sur une épaule humaine ou par terre. L’initiateur en conclut à l’élévation, à la décadence, à la fortune ou à la misère du naïf qui accepte cet oracle comme la voix des événements cachés. La chaussée paraît trop étroite pour le nombre de voitures, de charrettes, de chameaux et de cavaliers qui s’y croisent. Ces derniers, bien campés sur des chevaux vifs, le sabre passé dans la ceinture, galopent à travers la foule avec cette allure noble et martiale qui est l’apanage exclusif des Radjput. Cette caste, à laquelle l’Angleterre pacificatrice a enlevé son unique occupation : la bataille, conserve malgré tout la virilité guerrière. Le Radjput « anachronisme en turban »[1] garde, au fond de son cœur, l’amour héréditaire et insatiable de la guerre, il ne peut plus tuer l’homme, alors il sert, dans les régiments anglais et essaie, par des exploits de polo et de chasse, de donner le change au sang valeureux qu’il sent frémir et bouillonner dans ses veines. Leur caractère imprévoyant, l’amour passionné du luxe, des plaisirs et du jeu, conduisent petit à petit les Maharadja Radjputs à la suppression de leur autonomie. Sous l’inculpation de gouvernement mal habile ou corrompu, l’Angleterre a vite fait de s’annexer leurs territoires, tandis que les souverains dépossédés traînent misérablement une vie inutile qu’ils abrègent par des excès de boissons et les rêves troublants de l’opium.

Le Maharadja actuel de Jaïpour a bien conservé la mentalité de ses ancêtres ; comme eux, amateur d’un grand déploiement de richesse lorsqu’il dût, en vassal, se rendre au couronnement d’Édouard vii, il fit frêter un navire spécialement réservé à sa famille sur lequel on embarqua plusieurs centaines d’hectolitres d’eau du Gange destinées à ses ablutions quotidiennes. On approche difficilement ce potentat. Vers la fin de l’après-midi, il traverse parfois sa capitale à cheval ou en voiture ; très entouré d’officiers, de Cipayes, il passe comme un météore dans un étincellement d’acier et de pierreries, il n’accueille que rarement les Européens, tout en les autorisant à visiter ses fameux palais et leurs jardins.

Il n’y a certainement pas de façon de voir plus différente entre les Orientaux et les races d’Occident, que leur conception réciproque de la nature, Nous l’aimons large, puissante, vivante et vivace avec des horizons infinis, eux, la veulent rétrécie, tutorée, placée dans un cadre d’architecture délicat et ciselé. Dans ces enclos emmuraillés qui accompagnent invariablement les demeures princières, la voix de la terre est étouffée. La poésie champêtre ne murmure pas dans l’écoulement factice des eaux, contenues par des berges de marbre, l’âme des saisons ne peut faire vibrer les arbustes trop taillés, éternellement verts, et les fleurs languissent entre les bordures d’ivoire sculpté. L’œuvre de Dieu est réduite aux proportions d’un chef-d’œuvre humain. Les jardins des Indous, tels leur somptuosité et leurs arts, provoquent rapidement la lassitude. Le désir de s’attarder qu’on éprouve parfois en passant devant une chaumière enfouie dans les blés verts et les pommiers en fleurs, ne nait jamais dans l’âme parmi cette profusion monotone de couleurs violentes et de parfums entêtants.

En sortant du palais, à l’extrémité d’une des rues principales, nous rencontrons une noce, véritable arc-en-ciel mouvant qui se déploie au soleil, à l’accompagnement de cuivres bosselés, frappés par les musiciens avec des contorsions grotesques.

Des femmes et des hommes ouvrent la procession, portant une minuscule table en papier vert ou rouge couverte de fruits, d’ustensiles de ménage, également en papier, entourées de petites bougies de suif. Deux animaux en carton rose, dont les formes hésitent entre le cochon et le cheval, précèdent une dizaine de « syces » qui ont peine à maintenir de superbes chevaux arabes aux brides d’or et d’argent, les jambes entravées de bracelets et d’écharpes de soie rouge. Les plaques de leurs colliers qui s’entrechoquent, la musique qui les suit affolent ces pauvres bêtes ; certains hennissent et se cabrent, mais personne ne s’émeut, pas même les bayadères qui marchent en bande impertinente. Dans leurs plus beaux atours les yeux très faits, l’air alangui, ruisselantes de bijoux, elle chantent d’une voix criarde et monotone suivies et dirigées par les barnums sur de courtes cithares.

Une débandade d’amis, de parents, de simples curieux, se bousculent derrière les danseuses : jeunes et vieux, figures claires ou bronzées ; le clerc lettré, vêtu d’une veste européenne, coudoie le radjput dédaigneux, ceint de son épée ; l’homme de peine, en turban rouge ou bleu, frôle le commerçant, qui traîne difficilement son embonpoint et ses « laks »[2] de roupies ; les femmes se disputent l’honneur de marcher près des bayadères ; comme un flot d’éternels enfants, ils s’avancent, s’amusant à cœur joie. Le dernier de tous arrive le marié, à dos d’éléphant. Sa petite forme enfantine, enfoncée dans les coussins soyeux d’une gondole d’argent, se distingue à peine. Il porte un chapeau de roi de charade en carton doré, et sa figure est cachée par des franges de fleurs qu’il écarte pour regarder autour de lui. Il nous aperçoit et se hausse en se retournant pour mieux satisfaire sa curiosité.

Il doit être âgé de dix ans à peine, car, suivant la coutume des Indes, on fiance les enfants dans le plus bas âge.

Les Indous attachent au mariage une importance capitale : celui qui ne laisse pas de fils pour continuer sa race et réciter les prières pour les ancêtres, n’entre pas dans la béatitude : son ombre inquiète, erre sur la terre, cherchant en vain quelqu’un qui pense à elle. La famille la moins élevée fait les premières avances ; on demande rarement les filles en mariage, c’est presque toujours aux parents du jeune homme que l’on s’adresse, surtout s’il est Brahme ou Radjput, d’un clan très illustre. Une proposition de mariage s’indique par une noix de coco pleine de roupies, de diamants, chez les Maharadjas, qu’un père de famille envoie à un des membres de sa caste par son barbier ou son directeur spirituel.

Si le voisin garde le fruit, le mariage est décidé en principe, il ne reste qu’à déterminer lequel de ses enfants est le plus éligible, les convenances d’âge, la dot, le jour et l’heure de la cérémonie.

Les astrologues sont consultés, ils examinent les conjonctions d’astres, la position du soleil, ils balancent l’influence de la lune, des planètes, puis, à l’heure propice, les Brahmes accomplissent les rites religieux.

Nous suivons le cortège jusqu’au temple et à la maison, devant laquelle, dans une enceinte faite de toiles à ciel ouvert, les femmes parentes de la mariée distribuent des crêpes et des vivres à tous les invités, assis par terre.

La fillette reste invisible, cachée derrière les fenêtres grillagées de ses appartements.

Dès que l’on nous aperçoit, des femmes se détachent des groupes et nous apportent de lourdes friandises, que nous croquons par politesse, puis tandis que les chants et les flûtes résondent avec un assourdissant tapage, nous filons à toute vitesse vers Ambre.

Pour attester la splendeur de cette cité vingt fois séculaire, il ne reste qu’un palais aux coupoles sans grâce, couronnant le pied d’une colline au pied de laquelle s’étend un lac.

C’est une nappe irrégulière, peu profonde ; les mousses et les algues vertes y tracent des lignes moirées et des milliers de mouches d’eau la rident de petits sillons éphémères. Des paons perchés sur les murs de marbre se mirent curieusement dans l’eau tranquille. Parfois, les éboulis de rochers, des tronçons de vieilles sculptures, détachés par nos pas, roulent jusqu’en bas, effarouchant, dans leur chute, les lézards et les écureuils qui prennent leurs ébats dans les manguiers touffus.

Notre guide, un chaprasi du Maharadja, monte silencieusement, sans explications banales et inutiles. Nous visitons les cours d’audience, les salles de Durbar.

Tous ces palais sont les mêmes, l’Indou n’a pas d’imagination et une trop grande paresse de l’idée pour créer, il copie. Les zenanas seuls sont charmants : bien disposés au midi, sous les coupoles. Les miroirs d’étain poli, enchâssés dans des guirlandes de plâtre fiorituré, lambrissent les murs et les plafonds, le sol est de marbre blanc, veiné de noir, une rigole traverse l’appartement pour l’écoulement des eaux. Les grandes grilles d’argent laissent apercevoir, par delà le lac, la montagne et la route, qui se perd au loin dans les cactus géants.

Ce fort abandonné vit par les appartements de femmes, dont les formes grêles ont dû tant de fois coller leurs fronts mats à ces barrières impitoyables, pour voir cette vie du dehors, leur fruit défendu. L’empreinte de leurs pieds nus demeure sur les mosaïques parfumées, la pensée les évoque couchées dans leurs soies légères, parées comme des châsses, indolentes, passives ou intrigantes, révoltées, préparant des poisons, dont elles font encore usage, pour se débarrasser d’une rivale plus belle ou plus nouvelle.

Par des escaliers étroits, des portes secrètes, l’on pénètre dans des corridors voûtés, éclairés de loin en loin par des marbres ajourés. Des portes closes à égale distance secouent d’un frisson d’étrange curiosité, mal définie : on ne résiste pas, malgré soi l’on veut voir, entrer. Des salles basses s’ouvrent sur une cour intérieure, zenanas aussi, mais plus mystérieux, plus clos, plus isolés, zenanas de vieilles, d’abandonnées, ou zenanas de favorites plus jalousement gardées ? La tradition ne le dit pas.

Nul indice ne laisse deviner au visiteur qu’entre ces murs des yeux tendres et rieurs s’initièrent à l’histoire peinte à fresque du dieu Shiva et de sa femme Parvati, et le plan des villes saintes tracées sur les murs avec des personnages et des maisons d’arche de Noé, gardent le secret de celles qui les ont contemplés, puisant dans la religion l’oubli de leurs douleurs et de leurs amours.

  1. Ruydiard Kipling, From sea to sea
  2. Un lak vaut 100.000 roupies.