À travers le Grönland/05

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Traduction par Charles Rabot.
Librairie Hachette et Cie (p. 41-70).


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le saut.


CHAPITRE III

le patinage sur les ski — historique de ce sport



Le projet de traverser l’inlandsis du Grönland m’a été suggéré par l’ingénieux emploi que les Scandinaves font des ski.

Pour ce motif, je placerai une description de ces patins en tête du récit de notre voyage. En dehors de quelques pays, les ski ne sont, du reste, guère connus, et sans des explications préliminaires plusieurs passages de ma relation resteraient obscurs.

Les personnes qui n’ont pas été témoins des exploits de nos patineurs comprendront difficilement comment, à l’aide de deux simples morceaux de bois plat, on peut parcourir rapidement de vastes espaces recouverts de neige. — L’auteur anonyme du Kongespeil[1] (Miroir du Roi) en avait fait déjà la remarque, il y a six cent quarante ans. À propos de l’existence de dragons ailés que les habitants de l’Inde auraient su domestiquer, il rapporte qu’en Norvège il existe également maintes choses merveilleuses non moins étonnantes pour les étrangers. « Voici, écrit-il, un fait qui semblerait tout aussi extraordinaire aux habitants des contrées éloignées de la Norvège s’ils l’entendaient raconter. Dans notre pays, il se trouve des hommes qui, lorsqu’ils marchent avec des chaussures ou nu-pieds, n’avancent pas plus vite que les autres, mais qui, à l’aide de simples morceaux de bois longs de sept à huit aunes, dépassent l’oiseau au vol ou le renne au galop. Cela paraîtra à coup sûr merveilleux, je dirai même incroyable, aux habitants des pays qui ne l’ont pas vu. Aucun être vivant ne peut dépasser un homme monté sur ces patins ; mais quand cet homme les quitte, il ne marche pas plus vite que les autres. Nous, nous savons tout cela, et dès que, l’hiver, la neige recouvre le sol, nous voyons des hommes très adroits se servir de ces patins. »

Les ski norvégiens sont en bois ; ils mesurent en général de 5 à 4 pouces de large et environ 8 pieds de long, quelquefois plus, quelquefois moins. Leur semelle est plate et lisse ; leur extrémité antérieure et quelquefois également leur extrémité postérieure, plus ou moins recourbée. Ils sont fixés au pied à l’aide d’une boucle en cuir placée à peu près au milieu du patin. Les bons patineurs entourent en outre le talon de leurs chaussures d’une courroie circulaire attachée à cette boucle.

Il est facile d’apprendre à se servir des ski, mais pour devenir habile dans cet exercice une longue pratique est nécessaire. Sur un terrain plat, le patineur avance par un mouvement lent des jambes et de la partie inférieure du corps. Les ski ne doivent jamais quitter la surface de la neige ; le patineur les fait glisser, les pousse devant lui en ayant soin de les maintenir toujours parallèles. On ne doit pas non plus jeter les pieds de côté, comme avec les patins ordinaires. Sur la piste laissée par un bon patineur, les traces des ski doivent être deux lignes parallèles. Généralement le patineur est armé d’un bâton, très long dans certains districts de Norvège. Sur un terrain plat, lorsque la neige est bonne, on peut atteindre une très grande vitesse quand on sait se servir de ce bâton. La marche devient naturellement lente en gravissant un monticule ; dans cet exercice, les bons patineurs ont un avantage marqué. Le mamelon est-il escarpé, vous en atteignez le sommet en décrivant des lacets. Est-il, au contraire, peu élevé et vos ski pas trop longs, vous escaladez l’obstacle en plaçant successivement les patins obliquement à la ligne de pente, et en ne bougeant chaque jambe que l’une après l’autre. La trace laissée dans la neige a alors la forme d’un dé à coudre. « Il n’existe pas de montagnes qu’on ne puisse gravir avec des ski », écrivait Olaüs Magnus en 1555.


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patineur traversant une plaine.
(dessin exécuté d’après une photographie de l. szacinski.)

La descente est toujours facile, mais on doit ne pas se laisser entraîner par la pente, et pouvoir toujours diriger ses patins pour éviter les pierres et les arbres. Plus la colline est escarpée, plus rapide est naturellement la marche ; on peut alors dire, comme dans le Kongespeil, que le patineur sur ses ski dépasse la vitesse de l’oiseau au vol et de tout animal qui court sur le sol.

En Norvège, le patinage sur les ski est un sport national. Aucun exercice ne développe plus la vigueur du corps, le sang-froid et le coup d’œil. Vous parcourez les bois par un beau froid, vous vous trouvez au milieu d’une nature grandiose dans son linceul de neige éblouissante, vous courez par monts et par vaux, et quelle sensation plus agréable que celle de descendre à toute vitesse les collines, la figure fouettée par la bise, tout votre être attentif, prêt à imprimer aux patins une nouvelle direction à la vue d’un obstacle. Au milieu de la forêt, loin du tumulte des villes, vous éprouvez la délicieuse sensation de la solitude, et cette sensation exerce une influence profonde sur l’esprit.

Aucun pays ne présente un terrain plus favorable au patinage sur les ski que la Norvège. Partout, en effet, vous rencontrerez un sol accidenté et en hiver une épaisse couche de neige. Dès l’enfance, le Norvégien est habitué à marcher sur ces patins. Dans nombre de hameaux perdus au milieu des montagnes, les filles comme les garçons apprennent à se servir des ski presque aussitôt qu’ils commencent à marcher. Sans ces patins, il serait, pour ainsi dire, impossible de sortir de la maison pendant une grande partie de l’année. Durant de longs mois, tout autour de l’habitation, le sol n’est-il pas couvert d’une épaisse couche de neige, dans laquelle on enfonce profondément ! De route, il n’y en a pas entre ces pauvres hameaux perdus, et pour aller d’une ferme à l’autre, tous, hommes et femmes, doivent se servir de ski. Ces patins les empêchent de disparaître dans la neige jusqu’à la ceinture. Souvent, dès l’âge de trois ou quatre ans, les marmots commencent à marcher avec ces patins, et, dans beaucoup de localités, dès qu’ils ont un ou deux ans de plus, ils pratiquent continuellement cet exercice. Pour apprendre à se servir des ski n’y a-t-il pas, tout autour des habitations, de hautes collines sur lesquelles ils peuvent s’exercer à glisser ! C’est sur les ski que les enfants vont à l’école et qu’ils prennent leurs récréations, encouragés souvent dans cet exercice par le maître lui-même. L’après-midi du dimanche, les garçons du village organisent des courses pour faire montre de leurs talents devant les jeunes filles, qui, elles aussi, sont d’habiles patineuses.

Telle est la vie de la jeunesse norvégienne en hiver. À dix ans, et même moins, un garçon sait déjà distinguer les qualités d’une paire de ski, celles du bois servant à les fabriquer, et façonner avec de l’osier la courroie nécessaire pour fixer aux pieds les patins. Tous apprennent à se tirer seuls d’affaire et à devenir des hommes. Tant que nos vallées seront habitées, le patinage sur les ski sera un sport national.

Les ski sont surtout utiles à la chasse, et cet exercice forme les meilleurs patineurs.

Autrefois en Scandinavie on poursuivait pendant l’hiver, sur les ski, l’élan et le renne. Lorsque la couche de neige est épaisse, un bon patineur peut facilement attraper à la course les animaux, qui, enfonçant profondément, ne peuvent s’enfuir rapidement. Pareille chasse exigeait une vigueur particulière et une grande habileté dans l’art du patinage. Aujourd’hui elle est défendue par la loi ; néanmoins, dans les parties plates de la Suède encore couvertes de forêts, des braconniers s’y livrent fréquemment. Aujourd’hui les paysans norvégiens ne vont guère à la chasse sur les ski que pour tuer des lagopèdes ou en prendre au lacet. Cette chasse n’est pas très pénible, cependant elle présente une certaine difficulté. Sur les montagnes, au milieu des broussailles chargées de neige, on peut faire une mauvaise chute, et quelle émotion en descendant à toute vitesse les pentes ! Sur les patins les paysans forcent souvent le lièvre ; quelquefois ils vont même attaquer l’ours dans sa caverne ; lorsque la neige est pulvérulente, ils poursuivent à la course le lynx et le glouton. Les Lapons ont l’habitude de chasser sur les ski le loup, l’ennemi acharné de leurs troupeaux de rennes ; ils le rejoignent facilement et d’un coup de bâton lui cassent les reins. La plupart des peuplades de Sibérie chassent avec ces patins. Comme l’hiver dure, dans cette région, la plus grande partie de l’année, les ski sont pour ces indigènes un objet de première nécessité.

En Norvège le patinage sur les ski est pratiqué depuis une très haute antiquité ; il était connu bien avant l’époque historique. Nor (le père de notre race) et ses compagnons, racontent les légendes, seraient arrivés dans le pays en patins. Auparavant ils se seraient arrêtés en Finlande pour apprendre l’art du patinage, puis auraient continué leur route vers l’ouest en contournant le golfe de Bothnie. Ces légendes sont de date relativement récente.

Grâce à l’obligeance du professeur Gustave Storm, je puis donner quelques renseignements sur l’historique du patinage sur les ski en Norvège. Les plus anciens documents, m’écrit ce savant, prouvent que les Scandinaves ont emprunté ces patins aux Lapons. Deux auteurs du milieu du vie siècle, le Grec Procope et le Goth Jordanes, donnent aux Lapons le nom très caractéristique de Skridfinner. Les Norvégiens avaient appliqué aux Lapons et aux Finnois le surnom de skrid, frappés par l’agilité avec laquelle ils glissent sur les pentes des montagnes ; dans notre ancienne langue, le verbe skrida signifie marcher sur les ski. Le nom de Skridfinner disparut du vocabulaire de nos ancêtres lorsqu’ils eurent appris eux-mêmes à se servir de ces patins ; mais il demeura chez les peuples habitant plus au sud. Ainsi on le retrouve, pour désigner les Lapons, dans l’histoire des Longobards de Paulus Diaconus (796), dans le récit du roi Alfred (890), dans Adam de Brême (1070) et dans Saxo le Grammairien (1200).

Pendant longtemps les Norvégiens et tous les habitants du Nord considérèrent les Lapons comme les plus habiles patineurs, et l’emploi des ski comme particulier à cette race. Snorre Sturlassön, par exemple, fait dire à la reine Gunhild, élevée en Finmark par deux Lapons, que ces indigènes sont les plus habiles patineurs du monde, qu’aucun homme, même aucun animal, ne peut les dépasser lorsqu’ils glissent sur les ski, et qu’avec ces patins ils attrapent à la course tout être qui fuit devant eux. Les Norvégiens avaient l’habitude d’acheter des patins aux Lapons, et jusqu’au milieu du xviie siècle ils regardèrent ces indigènes comme les maîtres dans l’art de fabriquer les ski. Dans une histoire de Norvège datant du xiiie siècle, les Lapons sont représentés comme des chasseurs très habiles, habitant des tentes en peau. Quand ils se déplacent, raconte ce document, ces indigènes chargent sur le dos leurs habitations, et, apres avoir mis sous leurs chaussures des morceaux de bois, filent à travers les montagnes couvertes de neige avec la rapidité de l’oiseau. Le roi Harald vante son habileté dans l’art de se servir des patins avec lesquels les Lapons parcourent les montagnes couvertes de neige (saga du roi Harald et de Toke racontée par Saxo). Un recueil de lois islandaises remontant à 1250 condamne le criminel à être banni «dans les régions lointaines où les Lapons ne peuvent arriver même en marchant sur les ski ». C’est certainement une formule judiciaire empruntée à d’anciennes lois norvégiennes.

On pourrait encore citer beaucoup de passages des anciennes sagas montrant l’usage que les Lapons savaient faire des ski. Ceux rapportés plus haut prouvent suffisamment que ces indigènes les ont introduits en Norvège.

Dès le xe siècle, d’après Storm, ces patins étaient connus en Norvège, tout au moins dans leNordland et les régions montagneuses du nord, peut-être jusqu’aux Opland. Des scaldes de cette époque comparent dans leurs poésies la marche du navire couvert de voiles à celle des patineurs. Guthorm Sindre, contemporain de Haakon le Bon, appelle un bateau les « ski de la mer ». Si ces patins n’avaient été connus des indigènes, ces figures poétiques n’auraient point été comprises. Les ski ont même été considérés comme un emblème des divinités païennes. Dans un poème dont la date peut être fixée à environ 900, Eyvind appelle la fille de Thasse, Skade, on dur-dis, c’est-à-dire la déesse des ski, et l’islandais Einav Skaaleglam, auteur d’un poème en l’honneur de Haakon Jarl (980), donne à Ullr le surnom d’Odin des ski. Skade appartient à la mythologie Scandinave ; les Normands ayant souvent pris les Lapons pour des démons, peut-être Eyrind croyait-il Skade d’origine laponne ? Quant à Ullr, il était considéré en Danemark comme la divinité du patinage sur la glace. « Ollerus, raconte Saxo, au lieu de naviguer sur un navire, traversait la mer sur un pied après avoir prononcé des formules magiques », c’est-à-dire qu’il chaussait des patins et passait ainsi sur la glace. Ullr fut regardé d’abord comme le dieu des patineurs sur les ski dans la Norvège septentrionale, puis comme celui des patineurs sur la glace en Danemark, où le climat rend inutiles les ski. On raconte que le roi danois Harald à la Dent bleue aurait descendu le Kullen, en Scanie, sur des ski ; cette légende ne prouve point que ces patins aient été employés dans cette région : le récit vient probablement de Norvège, où pareil exploit aurait été accompli par un roi Harald.

Les sagas historiques mentionnent fréquemment les ski. Ainsi, à propos d’Egil Skallogrimsön, un de ces documents rapporte que les envoyés du roi le quittèrent un peu à l’ouest de l’Eidskog et marchèrent sur leurs ski jusqu’au nord du Dovrefjeld. L’usage des patins pénétra dès cette époque jusque dans le Romerike. Harald le Sévère, qui habita le sud de la Norvège de 1030 à 1046, avait appris dans le Ringerike à marcher sur les ski lorsqu’il était jeune. À cette époque se rapportent les chants héroïques relatifs à Hcming, qui a accompli dans le Nordland une course merveilleuse sur ces patins ; comme patineur il a encore aujourd’hui une place dans la poésie populaire. Des sagas postérieures contiennent également de nombreux passages relatifs aux ski ; ce patinage a donc toujours été pratiqué en Norvège. En hiver, quand il n’y avait pas de piste pour les traîneaux et pour les chevaux, le service de la poste était fait par les patineurs, ainsi que le prouvent des documents de 1525 et de 1535. Une lettre de 1535 rapporte qu’au commencement de décembre le postier devait traverser sur les ski le Dovrefjeld et toutes les forêts jusqu’à Throndhjem.

Aujourd’hui les Norvégiens sont aussi habiles patineurs que leurs ancêtres. Jamais Arnljot Gelline (vers le ixe siècle) n’a pu patiner avec deux hommes placés derrière lui sur les ski, et marcher avec celle charge aussi rapidement que s’il n’avait traîné personne, comme le rapporte un chroniqueur. C’est une légende provenant d’Islande.

De nos jours, presque tous les Norvégiens savent marcher sur les ski ; dans la partie occidentale du pays, l’état souvent mauvais de la neige rend cependant leur usage moins fréquent qu’ailleurs. Beaucoup de Norvégiennes sont d’habiles patineuses aujourd’hui comme au temps d’Olaüs Magnus (1555), où les femmes chassaient quelquefois avec plus d’ardeur que les hommes. Heureusement pour l’avenir de la nation, le patinage est toujours en honneur chez nous.

On trouve les plus habiles patineurs dans le Telemark, à Kristiania et aux environs ; il y en a encore d’excellents dans l’Österdal, les Opland, le Numedal, le Hallingdal, le Valders, le Gudbrandsdal, le pays de Throndhjem, le Nordland et le Finmark.

En Suède les ski ont été introduits à la même époque qu’en Norvège, mais l’usage en est peu répandu, le pays étant relativement plat. Ces patins ne sont guère employés que dans les régions forestières et montagneuses du nord, jusqu’au Helsingeiand, dans la Dalécarlie et le Vermland septentrional. En ces dernières années, la population des villes de la Suède méridionale, notamment celle de Stockholm, s’occupe de ce sport. Les Norvégiens ont introduit jadis les ski en Islande, mais les indigènes ont bientôt, semble-t-il, perdu l’habitude de s’en servir. Les sagas islandaises ne mentionnent jamais que les habitants emploient ces patins pour traverser les montagnes ; au contraire, les Islandais consacrent de longs passages, dans les relations de leurs voyages en Norvège, à la description des ski, comme si ces patins étaient inconnus d’eux. Au xviiie siècle, ce patinage n’était plus pratiqué en Islande. Un décret de 1780 accorde une récompense au commis de marchand norvégien Buch, établi à Husavik, le seul habitant sachant marcher sur les ski, à charge par lui d’enseigner cet art à trois hommes. Dans le nord de l’île, m’a-t-on dit, on rencontre de bons patineurs, mais je doutequ’ils aient l’habileté des nôtres. Certaines habitations situées au centre de l’île, m’a raconté M. A. Hansen, voyageur en Islande, restent l’hiver sans aucune communication avec le reste du pays, les indigènes ne sachant pas marcher sur les ski.

Au Grönland les ski étaient inconnus avant l’arrivée d’Egede (1721). Maintenant ils sont employés par les quelques Danois habitant le pays et par les indigènes, mais aucun d’eux n’est très habile patineur. Le patinage est simplement ici un amusement de la population. Rarement les Grönlandais vont à la chasse sur les ski. Les Eskimos, qui vivent surtout des produits de la mer, ignorent les services que pourraient leur rfendre ces patins. Un très petit nombre d’entre eux seulement chassent le renne sur les ski.

En Amérique, ces patins étaient également inconnus. Il y a quelques années seulement, l’usage en a été introduit par les Scandinaves, notamment dans le nord. Aujourd’hui, dans une partie des montagnes Rocheuses où il tombe beaucoup de neige, la population, m’a raconté le célèbre voyageur norvégien le capitaine A. Jacobsen, emploie les ski, pour porter la poste aux différentes mines. La plupart des facteurs seraient des Scandinaves. Dans le Wisconsin, le Minnesota et les États voisins, les Norvégiens ont importé les ski, et chaque hiver, dans plusieurs villes, il y a des courses de patineurs. En Californie, on fait également usage de patins. Enfin, il y a quelque temps, pour les travaux du chemin de fer de la Cordillère entre le Chili et la République Argentine, on recherchait des patineurs norvégiens[2].

Les ski ont été souvent employés dans les guerres de la Scandinavie ; pendant une campagne d’hiver ils procurent en effet de grands avantages à ceux qui savent s’en servir. La célèbre carte des régions septentrionales d’Olaus Magnus (1539) est ornée d’une vignette représentant des habitants du Finmark, montés sur des ski, bataillant avec les gens du Helsingland.

Pour la première fois, sous le roi Sverre, des patineurs prirent part à une guerre. Ce monarque recruta un corps d’indigènes des Opland habitués aux ski, et, à la bataille d’Oslo, en mars 1200, ces patineurs escaladèrent les collines appelées Ryenberg pour reconnaître la force de l’ennemi. Plus tard, au cours de différentes guerres, les Scandinaves ont également employé les ski ; les relations de ces campagnes signalent à ce propos le rôle des Lapons. Au xve siècle, raconte-t-on, un Lapon du Finmark fut contraint de conduire à travers les montagnes une troupe d’envahisseurs russes. C’était par une nuit obscure : le guide marchait, une torche à la main, à la tête des soldats, qui suivaient dans des traîneaux tirés par des rennes. Allant à toute vitesse sur ses ski, le Lapon arrive devant un escarpement, saute dans le gouffre, et à sa suite toute là caravane culbute dans le précipice. Par ce noble sacrifice le guide aurait préservé son pays de l’invasion. D’après une autre légende, le Lapon aurait simplement jeté sa torche dans le gouffre, et la caravane, qui se guidait sur la lueur, aurait suivi. D’après une troisième tradition, les envahisseurs auraient été des Suédois qui marchaient sur des ski. Dans le Tysfjord (Nordland) on rapporte cette légende au temps de Frédéric III (1650), et dans les environs de Throndhjem aux guerres de Charles XII. Dans le pays de Solör on retrouve la même tradition. Dans ces divers récits le héros est toujours un Lapon marchant sur des ski. À cette époque ces indigènes avaient donc la réputation de bons patineurs. Au milieu du xviiie siècle furent organisées en Norvège des compagnies de patineurs qui s’exerçaient chaque hiver.

En dehors des pays Scandinaves, les ski sont également connus
patineur montant et descendant un monticule. (dessin d’eivind nielsin, d’après une photographie.)
depuis les temps anciens. En Finlande, le Kalevala mentionne les ski ou suksi, comme on les appelle en finnois. Lisez par exemple le XIIIe chant de ce poème, la description de la chasse de Lemminkaïnen à l’élan d’Hiisi. Le morceau débute ainsi : « Maintenant mon épieu est ferré, mes flèches sont en ordre, la corde est tendue sur mon arc, mais je n’ai point de suksi pour marcher[3]. » Ce document fait à plusieurs reprises mention de ski recouverts de peau. Il rapporte également que Lemminkaïnen va trouver un Lapon pour lui acheter une paire de bons patins. D’après ce passage, les Finnois auraient, comme les Scandinaves, appris des Lapons l’art de se servir des ski. Dans sa forme actuelle, le Kalevala est de date récente, mais il remonte peut-être au XIIe ou XIIIe siècle.

En Russie on trouve les ski chez les Grands-Russiens, les Lettons, une partie des Polonais et chez toutes les races finnoises jusqu’au Volga. Herberstein, dans son célèbre ouvrage (Rerum moscovilicarum commentaria, 1549), raconte que les Permiens font usage de ces patins.

En Asie, toutes les populations habitant au nord des steppes emploient les ski. Les Ghiliaks et les Aïnos, m’a rapporté le capitaine Jacobsen, se servent de ces patins d’une manière très curieuse. Ils s’asseyent à califourchon sur un petit traîneau attelé de chiens, en laissant traîner par terre leurs pieds garnis de ski. Les Toungouses, racontait un cocher à Jacobsen, se font tirer sur leurs ski par un renne. De la main gauche ils tiennent une courroie à laquelle est attaché l’animal, et de la main droite dirigent ce singulier équipage. D’après la gravure japonaise reproduite par Nordenskiöld dans le Voyage de la Vega[4], les Aïnos se font traîner sur leurs patins de la même manière. Quelquefois, m’a dit le professeur Friis, les Lapons usent également de ce mode de locomotion[5] ; mais il ne serait employé que par les patineurs expérimentés.

Les renseignements que les livres donnent sur les ski remontent au plus à quelques siècles. Sur ces patins la linguistique comparée fournit des indications beaucoup plus anciennes. Trouve-t-on chez des populations éloignées les unes des autres le même vocable pour désigner les ski, il est permis de penser que ce mot remonte à l’époque où ces rameaux ethniques, aujourd’hui séparés, étaient réunis en un même peuple.

Mon ami M. Andr.-M. Hansen, conservateur à la Bibliothèque de Kristiania, m’a rendu le service de rechercher le nom des ski dans les langues des peuples habitant le nord de l’ancien continent. La comparaison de ces différents vocables a conduit à des résultats peut-être encore’incertains, à coup sûr très curieux. Ce travail est trop spécial pour être reproduit ici. J’en donne simplement les parties les plus importantes.

Nos ancêtres ont appris des Lapons l’art de se servir des ski. Le nom de ces patins dans les langues Scandinaves n’est pourtant pas d’origine laponne. Les deux vocables par lesquels nous les désignons : ski et aandre en norvégien, skidor et andror en suédois, sont aryens. En russe nous trouvons le nom de lusia, en polonais celui de luzwa, et en letton celui de lushes, tous-mots d’origine aryenne.

Examinons maintenant le nom des ski dans les langues finno-ougriennes et sibériennes.


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un patineur arrêté à la descente par un escarpement en côtoie le sommet.
(dessin d’a. bloch.)

Les Lapons appellent les patins recouverts de peau savek, ceux en bois brut golas. Les Finnois ont plusieurs mots : hiiden et suksi désignent les ski en général, lyly ou kalhu, celui de gauche, sivakka et potasma celui de droite. Kalhu vient du lapon golas, lui-même dérivé du vocable russe golusia, signifiant des ski en bois brut (golo, nu, lusia, ski). Nous ne pouvons cependant admettre avec certitude que les Lapons aient appris des Russes à se servir de patins non recouverts de peau sous la semelle. Savek et sivakka sont le même mot et des formes modifiées de suksi, qui parait être le nom original des ski en finnois. Cette hypothèse est confirmée par l’étude des langues du groupe finnois établi entre le lac Ladoga et la Lithuanie. Chez les Votes, les Vepses, les Esthoniens et les Lives, nous trouvons les vocables suhsi, suksi, suks et soks. Ce mot remonte donc à l’époque où tous ces différents peuples formaient un même corps de population ; il est vrai que peut-être ultérieurement ce mot a pu passer par emprunt d’une langue à l’autre.

Examinons maintenant les idiomes des Finnois du Volga. Chez les Mordva ou Mordvines, à côté de la forme tokh nous trouvons de nouveau le mot soks. Les ski étaient donc employés lorsque les Finnois du Volga et ceux de la Baltique étaient réunis. Probablement tokh est le même mot que soks, l’s et le t étant souvent remplacés l’un par l’autre. Le radical kok du vocable kokláske, usité chez les Tchérémisses pour désigner les ski est probablement le même que le tokh mordva. Plus loin nous citerons d’autres présomptions en faveur de cette hypothèse.

Ces premières recherches linguistiques prouvent que les ski étaient déjà connus il y a plus de dix-sept siècles ; leur nom remonte à l’époque où toutes les races finnoises d’Europe se trouvaient réunies, et est par conséquent plus ancien que le vieux norvégien et le gothique. On doit repousser toute idée d’emprunt survenu à l’époque actuelle. Les Grands-Russiens, qui séparent ces diverses races, sont d’ailleurs, en grande partie, des Finnois slavisés dans les six derniers siècles, et le Volga a toujours été une grande route naturelle très fréquentée. Poursuivant notre étude linguistique, nous trouvons chez les Permiens ou Biarmes le vocable artakh pour désigner les ski (takh est vraisemblablement une forme parallèle du mordvine tokh), et chez les Syrianes, dans le mot kört-kok, le radical kok, le même que nous rencontrons dans le tchérémisse kokláske.

En des temps très éloignés les races finnoises connaissaient donc les ski. Nous allons maintenant prouver qu’à une époque encore plus lointaine ces races faisaient usage de ces patins.

Les Ostiaks, qui appartiennent au groupe ougrien, appellent les ski ‘okh. Ces patins étaient donc employés en Asie avant la séparation des peuples ouralo-altaïques en Finnois et en Ougriens.

L’étude des langues finno-ougriennes conduit encore plus loin. Continuant l’examen des différents idiomes de la Sibérie, nous trouvons d’abord chez les races établies à l’est des Ostiaks des noms sans aucune parenté avec ceux en usage chez les populations de


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patineur descendant une colline boisée. (dessin d’a. bloch.)

l’ouest pour désigner les ski. Plus loin, chez deux tribus samoyèdes de la Sibérie méridionale, les Karagasses et les Soïots, nous rencontrons les formes kok et hok. Dans la Sibérie orientale, les Goldes emploient les vocables suksylla ou soksolla, les Toungouses Manikov celui de suksildæ, et les Kondogiri-Toungouses la forme huksille. La première partie de différents mots : suk, sok ou huk, dérive évidemment, comme Castren l’a indiqué, de suks, vocable usité chez

les Finnois de Finlande. C’est également une preuve que suk peut bien être le même mot que kok, puisque suk dans suksildæ s’est transformé en huk dans huksille. Les Karagasses ont la forme hok et les Soïots kok : la transition est donc indiquée ; à mon avis, il y a identité entre ces diverses formes [6].

Comment expliquer que deux races aussi éloignées l’une de l’autre que les Finnois de la Baltique et les Toungouses de la Sibérie orientale désignent les ski par le même mot ?

Pour cela, examinons les routes suivies par les deux groupes ethniques dans leurs migrations. Tous deux sont, croit-on, venus de la région entre le Baïkal et l’Altaï. Un grand nombre de localités voisines des sources de l’Obi et du Iénisséi ont des noms d’origine finnoise : les Finnois ont donc occupé cette région. D’autre part, les Toungouses ont été chassés de leur pays d’origine vers le nord et l’est par les Iakoules et les Mongols.

Nous sommes ainsi conduits à ces temps préhistoriques où les groupes finno-ougriens et toungouses habitaient dans le voisinage l’un de l’autre la région du Baïkal et de l’Altaï. C’est dans ce pays que nous devons chercher l’origine des ski et que ces différents peuples ont appris à s’en servir. Là sont établis aujourd’hui les Karagasses et les Soïots, qui donnent à ces patins un nom dérivé de suks, le vocable primitif.

L’examen du nom des ski dans les langues des différentes races de Sibérie fournit une nouvelle preuve que ces patins viennent de la région de l’Altaï. Les Samoyèdes de l’Ob appellent les ski : tolds, told, tolde et toldö, mot que nous retrouvons dans la langue golde sous la forme sok-solta ou suk-sulta, dans le toungouse sous celle de suk-sildæ et huksille, et dans la langue des Ostiaks du Iénisséi sous celle de a-sil. Solta a pu devenir tolda, et tolda se changer en toldö ; d’autre part, sylta s’est transformé en sildæ, puis en sille et finalement en sil. La présence du même mot pour désigner les ski dans les langues de races aujourd’hui aussi éloignées les unes des autres que le sont aujourd’hui les Samoyèdes, les Ostiaks et les Toungouses, prouve qu’elles sont toutes originaires de la région de l’Altaï et du Baïkal.

Les Bouriates appellent ces patins sana ou hana, les Koïbals sana, et les Samoyèdes-tassor habitant dans le voisinage de l’Obi talia[7]. Ces différentes races sont donc toutes originaires du pays du Baïkal où vivent aujourd’hui les Bouriates et c’est dans cette région qu’a pris naissance le vocable commun. Outre les noms dont je viens de donner la liste, on en trouve d’autres chez les peuplades de Sibérie dont l’origine commune est inconnue. La plupart se rencontrent dans les langues de populations dont nous ne connaissons ni la parenté ni les migrations.

Les noms des ski chez les principales peuplades du nord de l’ancien continent dérivent de trois radicaux ; d’autre part, les peuples qui emploient aujourd’hui ces mots viennent tous de la région du Baïkal et de l’Altaï. Il est donc permis de penser que ces diverses populations ont appris à se servir des ski dans ce pays avant leur séparation suivant les directions les plus différentes.

Les peuples aryens — le groupe ethnique le plus important dont les langues n’ont pas pour les ski un dérivé des radicaux indiqués plus haut — doivent avoir appris, à une époque relativement récente, l’art de se servir de ces patins. Suivant toute vraisemblance, ils le tiennent des Finnois et des Lapons, dont les langues désignent les ski par un dérivé des radicaux primitifs. L’usage de ces patins a été répandu par les races qui, après avoir appris à s’en servir dans la région du Baïkal et de l’Altaï, se sont ensuite dispersées dans différentes directions. Venant du sud et marchant vers le nord, elles avaient vraisemblablement des moyens de traverser aisément les plaines de neige pour ne pas être arrêtées en hiver dans leurs migrations.

La linguistique ne peut fournir aucune indication sur la date probable de l’invention des ski. Ces patins remontent en tous cas à une haute antiquité.

Au début de notre ère, des tribus finnoises habitaient déjà les régions voisines de la Baltique (Tacite). Les migrations de ces peuples depuis le Baïkal ont duré longtemps ; c’est donc à une époque très ancienne que ces races étaient réunies dans la région de l’Altaï, et c’est en des temps véritablement fabuleux que les Finno-Ougriens, les Samoyèdes, les Mongols et les Toungouses habitaient la même région et ne formaient qu’une même population. À cette époque préhistorique les ski étaient déjà employés par ces peuples. Jusqu’ici les Norvégiens ont été portés à penser que ces patins étaient originaires de leur pays. Les recherches que nous venons d’exposer montrent, au contraire, que les Scandinaves n’ont appris l’usage des ski qu’à une époque relativement récente. Mais si nous n’avons connu que tardivement ces précieux engins, nous savons maintenant nous en servir mieux que les autres peuples.

Il est difficile d’indiquer la forme primitive des ski. Sur ce point nous avons seulement quelques indications, dont je vais essayer de tirer parti.

Les instruments des populations se perfectionnent suivant les mêmes lois qui président au développement de la faune et de la flore.

Les espèces les plus hautes se rencontrent dans de vastes régions, favorables, par leur étendue, à la lutte pour la vie, tandis que les espèces simples vivent isolées dans des zones écartées. La même loi doit se retrouver dans le développement des objets de l’industrie humaine, notamment dans celui des ski. La difficulté qu’éprouve l’homme à marcher sur la neige épaisse et pulvérulente l’a conduit à imaginer des instruments qui l’empêchaient d’enfoncer dans celle neige. Dans les régions où l’hiver est long, les indigènes ont dû chercher les moyens de se mouvoir facilement pendant cette saison. Par suite, c’est dans le Nord que nous trouvons les ski, les meilleurs engins pour marcher sur la neige. Le pays que la linguistique nous a conduit à regarder comme le lieu d’origine des ski, se trouve au centre de l’immense région limitée au sud par l’isotherme annuel de ± 6 degrés. C’est là que les peuples qui ont répandu ensuite l’usage de ces patins dans l’ancien continent ont été amenés, par les conditions climatiques, à chercher le moyen de marcher sur la neige.

Dans l’Amérique boréale, l’usage des ski est inconnu. Perfectionnant des types très anciens et très imparfaits provenant de l’ancien monde, les indigènes de cette région ont inventé les raquettes, qui, à tort, sont comparées et même déclarées supérieures aux ski.

Nous n’arriverions à aucun résultat en recherchant les formes les plus voisines des types originaux des ski et des raquettes dans les régions où ces engins sont actuellement en usage. Imitant le naturaliste, nous devons au contraire aller chercher les types primitifs dans les régions écartées, par exemple dans les pays de montagnes situés en dehors de la zone des ski, mais dont le climat nécessite l’emploi de ces engins. Nous y trouverons plusieurs espèces de raquettes, de tryger, comme nous les appelons en norvégien.

Dans l’ancien monde, ces raquettes sont employées au Thibet, en Arménie, au Caucase, dans plusieurs pays d’Europe, en Scandinavie, par exemple, où à côté des ski on retrouve leur type original, enfin par les Tchuktchis et les Aïnos. Plusieurs ouvrages de l’antiquité grecque font mention de ces engins. Ainsi, quatre siècles avant notre ère, rapporte Xénophon (Anabase, IV, 5), les habitants de la région montagneuse de l’Arménie attachaient des sacs aux sabots de leurs chevaux pour les empêcher d’enfoncer dans la neige jusqu’au ventre. Au témoignage de Strabon, les indigènes des pentes méridionales du Caucase fixaient également à leurs pieds des disques de peau de bœuf non tannée. Aujourd’hui encore de pareilles raquettes sont en usage dans ces pays. En Arménie, d’après le même auteur, on employait des disques de bois garnis en dessous de pointes. Suivant Suidas, Arrianos (environ 140 ans av. J.-C.) raconterait, dans un ouvrage aujourd’hui perdu, que pendant une marche à travers des montagnes[8], recouvertes d’une couche de neige épaisse de 17 pieds, les habitants de Brutio, qui étaient habitués à voyager l’hiver dans celle région, reçurent l’ordre de prendre la tête de la caravane. Ils portaient aux pieds des cercles en osier.

Ces descriptions d’anciennes raquettes peuvent nous mettre sur la voie pour résoudre la question de l’origine des ski.

Il s’agit de marcher sur la neige sans enfoncer, en donnant au pied le plus large point d’appui possible. D’après Xénophon, si du moins le passage est exact, aux animaux seulement les habitants de l’Arménie attachaient des sacs. Les Toungouses et plusieurs autres peuplades polaires emploient encore le même procédé pour préserver les pattes des chiens qui tirent leurs traîneaux. Après cela on a fixé aux pieds des lamelles de bois, et, pour faciliter la marche, ces lamelles ont été choisies longues.

Les perfectionnements ont pu être obtenus suivant deux méthodes différentes. On a passé des lamelles de bois aux appareils en osier, comme ceux décrits par Arrianos, et l’on a obtenu les raquettes dont l’usage s’est ensuite répandu dans les régions les plus diverses, à moins que dans ces différents pays les habitants n’aient su en imaginer de semblables, ou bien on a recouvert les lamelles de peaux pour les rendre plus résistantes. Ces lamelles pouvaient être garnies de pointes pour éviter de glisser sur les pentes escarpées. Dans les plaines, il est au contraire avantageux que les raquettes glissent facilement, et pour obtenir ce résultat on les a recouvertes de peau : Strabon signale des patins de ce genre chez les populations du Caucase. Aujourd’hui les Indiens d’Amérique placent un morceau de peau sous leurs raquettes lorsqu’ils doivent descendre un monticule. Le nom eskimo des ski signifie mot à mot : peau pour glisser (les indigènes du Grönland emploient presque toujours des patins garnis en dessous de peau).

Du jour où l’on a essayé de faire glisser les raquettes, elles ont été transformées en ski.

Pour appuyer cette hypothèse sur l’origine de nos patins, examinons maintenant s’il existe encore des ski qui, par leur largeur et leur défaut de longueur, rappellent la forme des raquettes.

En Sibérie, à mesure qu’on avance vers l’est, m’écrit le capitaine A. Jacobsen, les patins sont de plus en plus courts, et augmentent de largeur. À l’extrémité de l’ancien continent, ceux des Goldes et des Ghiliaks mesurent seulement de 1 m. 40 à 1 m. 60 de long et une largeur de 16 centimètres[9]. La proportion de la longueur à la largeur est dans le rapport de 9 à 1.

Entre les ski et les raquettes des Tchuktchis, la différence est très petite. La raquette est-elle entièrement en bois et recouverte de peau, on a un ski.

Sur la côte orientale du détroit de Bering, les Indiens de l’Alaska ont de longues et étroites raquettes, analogues à celles des Tchuktchis, et qui rappellent la forme des ski de la Sibérie orientale. Les peuples de l’Amérique ne connaissent pas l’usage des ski. Aux États-Unis ils ont été importés tout récemment par les émigrants Scandinaves.

Je ne puis expliquer pourquoi les raquettes de l’Amérique orientale sont longues et étroites comme les ski, ni dire si elles ont été copiées sur ces patins.


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ski norvégien. (dessin de 1644.)

Les ski de la Sibérie occidentale présentent une grande ressemblance avec ceux de nos pays. Au Musée ethnographique de Berlin figurent des patins samoyèdes longs de 2 m. 20 et larges de 15 centimètres[10].

Le plus ancien dessin exact[11] des ski norvégiens se trouve dans l’édition de Saxo publiée par Stephanus (1644). Comme le montre la gravure ci-dessus, ces patins offrent une grande similitude avec ceux des Toungouses et des populations de la Sibérie orientale. C’est une forme aujourd’hui disparue, très rapprochée du type original. Dans les hameaux écartés de Norvège, on peut encore trouver des patins d’un modèle bizarre, qui paraît très ancien.

A l’origine, les ski avaient, croyons-nous, la semelle garnie de peau. Aujourd’hui encore les patins de ce genre sont très communs en Sibérie. Les anciennes sagas désignent toujours ces engins par le mot aandrer[12], usité actuellement pour les ski courts et recouverts de peau dont se servent les Lapons et les habitants du Nordland.

L’origine russe du vocable golas, employé par les Lapons pour les ski, nous avait d’abord conduit à penser que ce peuple avait appris des Russes l’usage des patins non garnis de peau. Cette hypothèse ne nous parait maintenant guère plausible, m’écrit le capitaine A. Jacobsen, après avoir montré que les patins de ce genre sont en usage dans toute la Sibérie. Ces patins ont la même forme que ceux garnis de peau, et ne sont employés que lorsque les indigènes n’ont pas de fourrures à leur disposition.

Les ski ont atteint le plus haut degré de perfection en Europe, où les peaux sont rares, et les bons bois abondants. Une fois que l’on a cessé d’employer la peau, ce qui a diminué leur poids, on a pu les faire plus longs ; par suite ils ont eu un point d’appui plus grand, ont moins enfoncé dans la neige et glissé plus facilement. En Scandinavie, en Norvège surtout, les ski construits sur ce modèle sont excellents.

Le tableau suivant résume l’historique du développement des ski :


Ski non garnis de peau 
(27 : 1) [13]
Aandrer 
(18 : 1)
Ski des Toungouses 
(9 : 1) Raquettes des Indiens.
Lamelles de bois garnies de peau 
Raquettes en osier (tryger).
Disques en bois.


Les ski, qui permettent la lutte pour la vie dans les régions glacées du Nord, n’ont point la place qu’ils doivent avoir dans l’histoire de l’industrie humaine. Sans ces patins, des espaces immenses auraient été fermés à l’homme ; sans eux, aucune communication ne pourrait exister l’hiver dans les régions du Nord. Il m’a paru, par suite, intéressant de présenter ici un historique du développement de ces engins si importants.

En Norvège, il existe différents modèles de ski. Les uns sont longs et étroits, les autres courts et larges, certains présentent sur toute la longueur de la semelle une large convexité, d’autres deux ou trois rainures, d’autres enfin sont en dessous complètement plats. La convexité ménagée sur là surface de la semelle empêche le patin de dévier, lorsque la neige est durcie par la gelée. Dans quelques localités du Nordland seulement, on emploie les aandrer. Grâce à la peau lisse qui recouvre leurs semelles, ces patins glissent plus facilement que les ski sur la neige humide. Les poils empêchent la neigé de s’amonceler sous le patin, comme cela arrive avec les ski ordinaires. Les aandrer ont par contre l’inconvénient de ne pas glisser facilement en arrière.

La description des différents types de ski en usage en Norvège serait très longue. Je me bornerai ici à exprimer le regret qu’un ethnographe ne l’ail pas encore entreprise, et qu’on n’en ait point réuni une collection, d’autant plus que les patins de forme ancienne deviennent rares.

La longueur des ski varie de 2,20 m. à 5,1 m. En règle générale le patineur doit pouvoir en toucher l’extrémité supérieure, lorsqu’ils sont debout. On ne peut guère recommander une forme de préférence à une autre. Suivant l’état de la neige et la nature du pays, chaque type a ses avantages et ses inconvénients. Dans les régions de plateaux où l’on peut marcher longtemps en ligne droite, les patins longs et étroits sont préférables ; au contraire, dans les régions accidentées et couvertes de bois, des ski larges et courts, qui décrivent plus facilement que les autres des conversions, offrent un grand avantage. Sur la neige pulvérulente lés patins longs et larges en bois léger sont excellents. Les ski sont généralement en bois de pin ; on emploie également le sapin, le bouleau, le frêne, l’orme, le chêne, le sorbier, le peuplier et le saule. Aucune de ces essences ne peut être recommandée spécialement, toutes ont leurs avantages. Quelques-unes, l’orme notamment, fournissent des patins particulièrement lissés ; les ski faits de ce dernier bois sont même pour cette raison considérés comme dangereux. D’après une superstition populaire, le diable se tiendrait assis sur les patins en orme.

La neige ne présente pas toujours une surface favorable au patinage. Est-elle molle et humide, les ski dont la semelle n’est pas couverte de peau glissent difficilement ; sous le patin la neige s’agglutine en paquets épais de plusieurs pouces, parfois même d’un pied ; dans ces conditions la marche devient très fatigante. Pour remédier à cet inconvénient on enduit le bois d’huile de lin, de cire, de suif ou de stéarine. D’après mon expérience la stéarine est préférable ; les autres substances ont l’inconvénient de disparaître rapidement : par suite on est obligé de recommencer fréquemment le badigeonnage. Je recommanderai de chauffer les ski, puis de les enduire lorsque le bois est tiède, ou encore de les frotter avec un sac de sel humide. Après cela les patins peuvent glisser facilement pendant quelque temps ; puis il devient nécessaire de renouveler l’opération.

Sur la neige fraîche les ski glissent également avec difficulté ; lorsqu’elle tombe par un temps très froid, elle forme parfois des paquets sous les patins. La neige fouettée par le vent et celle qui n’a pas été exposée à un commencement de dégel présentent le même inconvénient. L’inlandsis du Grönland était presque partout recouverte de névé pulvérulent. Lorsque la neige est résistante, et que les patins n’enfoncent pas, la marche devient aisée. La neige tombée par le dégel, puis verglassée, offre les conditions les plus favorables pour le patinage. Si par-dessus la couche de verglas se trouve une mince épaisseur de névé pulvérulent, les patins glissent avec une merveilleuse facilité ; sur les pentes, on n’a qu’à se laisser entraîner. Si le verglas n’est pas recouvert de neige, les ski avancent de même aisément ; la couche de neige est-elle au contraire épaisse, il devient difficile de se diriger, surtout dans une région accidentée.

Ce patinage présente quelques dangers. Lorsque la neige est verglassée et que le terrain offre des déclivités, le patineur doit être sûr de lui ; dans ces passages un maladroit peut se casser bras ou jambes. De pareils accidents sont heureusement très rares. En cas de culbute, généralement les ski se brisent : le patineur évite ainsi un accident beaucoup plus grave.

Les ski cassent assez rarement, surtout sous les pieds d’un patineur expérimenté. Pareil accident arrive-t-il loin de toute habitation, lorsque la couche de neige est épaisse, la situation du voyageur n’est pas précisément agréable ; cependant elle n’est pas sans ressource. En pareil cas il adapte au pied le plus long fragment du ski et continue ainsi sa marche. Un patineur doit toujours avoir l’attention éveillée, et cette tension de l’esprit est un excellent exercice pour développer les facultés intellectuelles de l’homme.

Dans ces dernières années, le patinage sur les ski a pris en Norvège un grand développement, à la suite de l’organisation de courses dans différentes localités du pays, surtout à Kristiania. Les gens
patineuse norvégienne. (dessins d’a. bloch.)
du Telemark venus pour prendre part au concours de la capitale ont étonné par leur habileté tous les jeunes gens de la ville ; ceux-ci ont alors redoublé d’efforts et bientôt sont parvenus à surpasser leurs maîtres. Sur les collines voisines de Kristiania, il y a une douzaine d’années, on ne rencontrait pas un patineur ; aujourd’hui partout on en voit de nombreuses bandes, de vieux comme de jeunes, de femmes comme d’hommes. Autrefois les patineurs étaient toujours munis d’un bâton, dont ils se servaient à la descente des collines ou lorsqu’ils voulaient éviter quelque obstacle. L’homme avait par suite le corps rejeté en arrière, et ne pouvait exercer aucune action avec les jambes sur les ski. Les gens du Telemark ayant montré que, si on n’emploie pas le bâton à tout propos, il est possible de vaincre de plus grandes difficultés, cet usage s’est peu à peu perdu. En même temps qu’avait lieu cette innovation, se développait ce que l’on peut appeler la haute école du patinage. On apprenait à sauter en hauteur et en longueur. Ce tour de force ne sert guère dans la pratique. Jamais en voyage un patineur ne s’amuse à franchir d’un bond de grandes distances du haut de quelque escarpement : toujours il évite les accidents de terrain qui l’obligeraient à sauter. C’est simplement une gymnastique excellente à mon avis. On apprend ainsi à conserver son équilibre, à gouverner avec sûreté ses patins, et l’on acquiert une grande assurance.


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patineur descendant une colline en s’appuyant sur un bâton. (dessin d’eivind nielsen.)

Pour se livrer à cet exercice, on choisit un escarpement du haut duquel on puisse sauter en longueur. Si l’on réussit à s’enlever en l’air au sommet de l’obstacle, on peut parcourir une distance très grande, par exemple 20 à 25 mètres. Il y a même des gens qui exécutent des bonds encore plus longs. Un célèbre patineur du Telemark a, dit-on, sauté un jour 30 mètres. La hauteur du saut varie de 8 à 12 mètres ; cela correspond à peu près à la chute que l’on ferait du second étage d’une maison. Pendant la durée du bond certains patineurs restent droits, tandis que d’autres rassemblent les jambes sous eux. Au moment de toucher terre, on avance généralement la jambe droite en avant en pliant un instant le genou gauche : cela permet de repartir de suite à toute vitesse. C’est l’impulsion que l’on a en arrivant au sommet du monticule, qui permet d’exécuter de pareils bonds. Dans un tel exercice les chutes sont naturellement fréquentes. Vous voyez tour à tour les bras, les jambes et les ski s’agiter dans un nuage de neige, puis bientôt après l’homme se relever. Fort heureusement les accidents sont rares.

C’est un très curieux spectacle de voir sauter un habile patineur. Vous le voyez arriver à toute vitesse au sommet du monticule ; quelques secondes avant d’atteindre l’escarpement, le coureur se ramasse sur lui-même, puis, arrivé devant le gouffre, saute en l’air, parcourt 20 à 25 mètres comme s’il volait, et aussitôt qu’il a touché terre continue sa course vertigineuse. Dès le xvie siècle, il y avait en Norvège des courses de patineurs (Olaus Magnus). Depuis 1862, dans les provinces méridionales, on en organise chaque hiver, auxquelles les plus habiles patineurs prennent part. L’un après l’autre ils bondissent dans l’espace, et c’est à qui sautera le plus loin. Les spectateurs attendent impatiemment le moment où le patineur touche le sol. Culbute-t-il, il est accueilli par des lazzis ; arrive-t-il, au contraire, debout sur les ski, tout le monde l’acclame.

Un bon patineur non seulement saule, mais encore peut changer de direction à chaque moment, tourner à angle droit et s’arrêter quand il veut. Autrement il serait exposé à aller se jeter sur les arbres, et culbuter dans un précipice. Dans les courses, les concurrents sont soumis à ces différents exercices, et en cela les gens du Telemark sont passés maîtres. Il est aussi curieux de voir un patineur arriver à toute vitesse, puis tourner à angle droit et s’arrêter, que d’assister à ses bonds à travers l’espace. Les ski sont avant tout un moyen de locomotion. Un patineur doit donc chercher à atteindre une grande vitesse. Aussi, dans les courses annuelles, la distance parcourue a une importance capitale. Il ne suffit pas d’être vigoureux pour franchir rapidement une grande distance sur les ski ; on n’obtient de bons résultats que si dès l’enfance on a eu l’habitude du patinage. Une longue pratique de ce sport, principalement lorsqu’on est jeune, développe les muscles et les qualités d’esprit nécessaires. Regardez marcher l’un à côté de l’autre un patineur expérimenté et un novice, du premier coup d’œil vous jugerez l’avantage qu’assure un long exercice. Le premier glisse sans effort, tandis que le second agile tout le corps et dépense en pure perte une partie de ses forces. Par suite, très rarement, les personnes qui ont commencé à patiner lorsqu’elles avaient un certain âge, deviennent de bons patineurs.

Cet exercice, en faisant travailler tout à la fois les jambes, les bras et le buste, surtout lorsqu’on glisse en s’appuyant sur deux bâtons, développe harmonieusement le corps. L’habitude de marcher avec deux bâtons, empruntée aux Lapons, s’est répandue dans tout le pays, surtout pour les courses rapides. Pendant notre traversée du Grönland, chacun de nous avait deux bâtons.

La vitesse du patineur dépend de l’état de la neige et de la nature du terrain. Lorsque la neige est bonne et le pays accidenté, il peut parcourir une centaine de kilomètres par jour. Dans un concours organisé à Kristiania, en février 1888, la piste tracée à travers une région de collines et de forêts accidentées avait une longueur de 50 kilomètres. Différents obstacles avaient été préparés en route, pour éprouver l’habileté des concurrents. Le vainqueur parcourut les 50 kilomètres en quatre heures vingt-six minutes.

La plus longue course fournie sur les ski est celle organisée par les soins de MM. Oscar Dickson et Nordenskiôld, à Jokkmokk (Suède septentrionale). Le premier prix fut remporté par le Lapon Lars Tuorda, âgé de trente-sept ans, qui avait accompagné l’expédition de Nordenskiôld dans son exploration de l’inlandsis. D’après les arbitres, il aurait parcouru 220 kilomètres en vingt et une heures vingt-deux minutes. Il fut suivi à cinq secondes d’intervalle par un second Lapon, âgé de quarante ans. Le dernier des six concurrents arriva quarante-six minutes après le vainqueur. La piste traversait une région plane et de grands lacs couverts de glace. Le terrain devait être facile et l’état de la neige excellent, pour que pareille distance ait pu être parcourue aussi rapidement.

Les expéditions arctiques précédentes n’ont guère fait usage des ski. Sur l’inlandsis du Grönland quelques voyageurs seulement les ont employés.

Je dois, à ce sujet, attirer l’attention sur un projet d’exploration au Grönland, publié en Danemark en 1728 : « Si l’on veut pénétrer dans l’intérieur de ce pays, porte le document en question, il serait bon d’engager quelques jeunes et vigoureux Norvégiens habitués à parcourir l’hiver les montagnes sur les ski. Ils pourraient certainement explorer une bonne partie des glaciers. » Ce projet ne fut jamais mis à exécution par les Danois.

Dans les Nachrichten von Island, Grönland und Strasse Davis, Johann Anderson (Hamburg, 1746) rapporte qu’un capitaine de navire essaya de s’avancer sur l’inlandsis du Grönland « à l’aide de ces patins dont font usage l’hiver les Lapons et autres populations du Nord. A peu de distance de l’extrémité inférieure du glacier, il dut battre en retraite, un de ses compagnons étant tombé dans une crevasse d’où il fut impossible de le relever. Il avait, du reste, perdu l’espoir d’avancer plus loin, après cette courte excursion. »

L’expédition commandée par le capitaine Jensen (1878) porta des ski, mais ne bois de chauffage.


patineur sautant. (dessin d’eivind nielsen, d’après une photographie instantanée.)
Les deux Lapons qui accompagnaient Nordenskiöld (1885), puis Peary et Maigaard employèrent ces patins sur l’inlandsis.

Je termine ce chapitre par la description des ski dont nous nous sommes servis. Ils ne se rapportent à aucun type en usage en Norvège et ont été construits d’après un modèle que je pensai devoir être excellent sur l’espèce de neige particulière à l’intérieur du Grönland.

Nous en emportâmes neuf paires : deux en chêne et les autres en bouleau. Les premières mesuraient une longueur de 2,50 m. ; à la courbure d’avant, leur largeur était de 0,092 m. ; au milieu, de 0,08 m. La surface de ces patins présentait une arête de bois destinée à leur donner de la rigidité sans augmenter leur poids.

Leurs semelles étaient découpées par trois rainures parallèles. Nos ski, en bouleau, avaient à peu près la même forme et la même longueur. Par suite d’une malfaçon, ils avaient partout la même largeur. L’avant de pareils patins offre l’inconvénient de pénétrer s’en servit pas. dans la neige au lieu de glisser par-dessus ; la marche est par suite plus pénible.

Les semelles des ski, en bouleau, étaient recouvertes de minces plaques d’acier, et, sous l’emplacement du pied, d’un morceau de fourrure d’élan. J’avais fait placer ces plaques dans la pensée que nous trouverions du névé détrempé, sur lequel les ski ordinaires en bois ne glissent pas. La peau d’élan était destinée à empêcher les patins de glisser en arrière. Nous ne rencontrâmes pas de neige de cette espèce, par suite toutes ces précautions furent inutiles.


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« ski » de l’expédition.

Les deux paires de ski en chêne nous ayant rendu d’excellents services, je crois devoir recommander leur usage aux expéditions futures. Les patins étaient fixés au pied par une courroie épaisse et une lanière de cuir circulaire attachée à cette courroie. D’après mon expérience, il n’est pas pratique, dans les longues courses sur de grands plateaux, d’avoir le pied solidement attaché et serré au ski par une courroie en osier comme les patineurs en emploient en Norvège lorsqu’ils doivent sauter. Pour être maître de ses patins, cette disposition n’est pas du tout nécessaire : elle fatigue du reste beaucoup plus le pied qu’une courroie relativement souple.


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un « lauparsko »

  1. Le Kongespeil a été composé vers 1260 par un habitant du Namdal septentrional (Arkiv f. nord. Filologi, I, 205-209).
  2. Je lis dans un article de M. A.-G. Guillemard sur les grandes cascades du globe (Den norske Turistforenings Aarbog, 1889, p. 17) que la neige est inconnue en Australie, excepté en hiver sur la montagne Kosciusko et les sommets voisins des Alpes de l’Australie méridionnale. Dans le district montagneux de Kiandra les habitants se servent de raquettes qui présentent une grande ressemblance avec les ski norvégiens. L’auteur ne dit pas d’où proviennent ces ski ; il est permis de penser qu’ils ont été introduits par des Scandinaves.
  3. Passage emprunté à l’excellente traduction du Kalevala par L. Léouzon-Leduc (Paris, Marpon et Flammarion, 1879).
  4. A.-E. Nordenskiöld, Voyage de la « Vega » (trad. par Ch. Rabot et Ch. Lallemand, librairie Hachette), t. II, p. 103.
  5. Voir son livre Laila.
  6. Le mot mandchou suatakha contient la même racine takh que la forme mordvine et ostiake sokh, et que la forme permiake artakh.
  7. I. Il est douteux que les mots samoyèdes tudo et tuta soient le même vocable.
  8. Probablement en Arménie.
  9. Au Musée ethnographique de Berlin figurent des ski des Goldes. Ils ont une longueur de 1 m. 45 et une largeur de 16 centimètres, sont en bois de pin et garnis de peau de renne. Ils présentent une courbure légère en avant, et peu accusée à l’arrière.
  10. Ils sont recouverts de peau de phoque, portent un taquet d’écorce de bouleau à l’endroit où repose le pied, et présentent une large saillie dans toute la longueur. Leur courbure est très marquée en avant.
  11. Les dessins d’Olaus Magnus (1539 et 1555) ne sont pas exacts.
  12. L’origine de ce mot est assez difficile à débrouiller.
  13. Les chiffres entre parenthèses indiquent le rapport de la longueur à la largeur.