À un Religieux

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À UN RELIGIEUX.





Tu n’as point redouté le cloître solitaire,
Le silence, et la règle invariable, austère,
Les macérations de la chair et du cœur,
Et quatre fois par jour les stations au chœur.
Tu prononças les vœux ferme et tout d’une haleine,
Et lorsqu’on te vêtit de la robe de laine,
Qu’on rasa tes cheveux, sur ce front tonsuré,
Sans pâlir, tu baissas l’habillement sacré.
Aujourd’hui doux et calme au milieu de tes frères,
Ensemble vous passez les heures en prières,
Et vous errez, le soir, à l’ombre du jardin,
Comme ces saints reclus que peignait Pérugin,
Qui marchaient deux à deux couronnés d’auréoles,
Et la paix de leur cœur coulant dans leurs paroles. —

Si jeune, avec un corps plein de joie et de feu,
D’ordinaire à ce monde on ne dit point adieu ;
On lutte plus long-temps ; sous une robe noire
On a peur d’étouffer tout amour, toute gloire ;

On se confie au temps, à ses amis, au sort ;
Quelquefois en secret on espère en la mort ; —
Quand tout fait faute, heureux qui sur toi se replie,
Ô Résignation, grande et sainte folie !
Hélas ! je sais au monde, au milieu de nous tous,
Des êtres que le sort a brisés de ses coups ;
Cœurs résignés aussi, mais sans foi, sans extase,
Sans qu’un rayon d’en-haut les touche et les embrase ;
Ces fiers infortunés passent silencieux,
Mornes, froids, et cachant leur plaie à tous les yeux ;
Ils savent qu’aujourd’hui toute plainte importune,
Mais qu’on est bien vengé par la douleur commune ;
Ils savent, si leur mal les poigne, y mettre un frein,
Offrir à tout venant un visage serein,
Et trouver sans efforts l’expression choisie
Pour parler sur l’amour, l’art et la poésie !…
Ah ! cent fois plus heureux au fond de ton couvent,
Sous les frais oliviers où tu t’en vas rêvant,
Sous ton cloître de pierre, au fond de ta cellule,
Mille fois plus heureux, si tu peux sans scrupule
Te dire tout à Dieu ; si l’arbre de la foi
Où tu vins t’appuyer, n’a point fléchi sous toi ;
Si, comme au premier jour, humble, tendre et fidèle,
Tu suis avec candeur Jésus, ton doux modèle ;
Si tu ne glisses pas dans son étroit sentier ;
Si sa mystique chair te nourrit tout entier ! —

Quand tu partis (ce fut ta dernière faiblesse),
Sur le refuge ouvert à ta longue vieillesse
Tu voulus un air chaud, un ciel pur et joyeux,
Pour t’égayer un jour, pauvre Religieux !
Renonçant à l’amour de toute créature,

Du moins tu voulus vivre encor dans la nature.
Près du beau fleuve Arno, sous le ciel florentin,
Tu choisis ton abri : c’est là que le matin
S’emplit de bruits charmans ; là que la luciole,
Le soir, le long des eaux mollement glisse et vole ;
Là, des citroniers d’or couronnant la cité ;
Là, des palais, des tours, et le fleuve argenté,
Le noble fleuve Arno, qui, dans sa transparence,
Reflète avec orgueil les vieux ponts de Florence !
 

L’AUTEUR DE MARIE.
Florence, 1832.