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À une dame traductrice

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Le Figaro du 13 février 1931 (p. 3-13).


À UNE DAME TRADUCTRICE



Madame, ou mademoiselle, vous me faites l’honneur de me consulter encore sur les romans anglais dont la traduction mériterait d’occuper vos heures vides ; j’hésite à le faire, tant le goût du public est versatile. L’été dernier, j’avais ici engagé vos semblables à traduire — comme exercice — la prose exquise, et si pure, de Jane Austen. Mais vous me mandez qu’à votre offre de traduire Pride and Prejudice (Orgueil et préjugés), qui est un livre classique comme la Princesse de Clèves, vous aviez reçu cette réponse d’un éditeur : « Veuillez nous faire envoyer par l’auteur — dont le nom nous est inconnu, l’un de ses succès, afin que nous soumettions votre idée à notre comité de lecture. Les romans de Mme Austen sont-ils grand public ? Sinon, mieux vaudrait s’abstenir… » Or Jane Austen ferma les yeux à la lumière du jour il y a environ cent dix ans de cela ; et vous me rappelez à ce propos, en votre aimable lettre, qu’après la guerre, la directrice d’une revue ayant organisé un banquet pour fêter la décoration d’un jeune poète, ancien combattant, fut outrée de la négligence marquée par François Coppée, qui ne s’excusait pas de n’y être pas venu.

Après tout, nul n’est tenu de garder en sa mémoire les dates des naissances et des morts ; ils sont trop nombreux, nos génies de second plan. Aussi voit-on toujours réapparaître la même douzaine d’illustrations trop connues, Henri Heine, Nerval, Gautier, Hugo, Lamartine, quand un courriériste littéraire est embarrassé pour remplir cent lignes de son papier hebdomadaire. Les contemporains qu’il exalte sont ses quelques camarades et encore… à condition qu’il estime leurs proses ou leurs vers « grand public ». Quelquefois aussi, à force de citer leurs noms, ils le deviennent, « grand public ». Ne lui remontrez pas qu’il en existe d’autres et peut-être plus distingués, mais dont il ne voudrait prendre la peine d’informer son petit public. D’où la monotonie des rubriques « Lettres » dans la plupart des « quotidiens ». Ce calcul trop légèrement accepté comme rigoureusement exact est bien de chez nous. Aux États-Unis, nous dit un ecclésiastique français dont l’Art de penser se vend encore à mille exemplaires par jour, depuis quatre ans qu’il a paru : « Tout imprimé devient « grand public » si l’éditeur le veut ; des agents spéciaux s’en chargent… »

Mais pour revenir à la charmante Jane Austen de Pride and prejudice, de Persuasion et autres tableaux de la gentry campagnarde britannique, à relire ses chefs-d’œuvre, je me prends à douter si, aujourd’hui, les admirateurs français de Virginia Woolf, de Rosamond Lehmann, qui sont ceux de notre jeune Russe, Mme Irène Némirovsky, découvriraient la fine satire de Jane, sa pudeur, l’innocence des personnages (peu variés), qu’elle met en action ; toute l’intrigue, chez elle, tourne autour du mariage, seul but que poursuivait une mère de famille anglaise, dans l’ancienne société, pour sa légion de filles peu ou point dotées. Question de préséance, de naissance, de mésalliances, de terre ancestrale à pouvoir conserver — et cela qui s’exprime par d’intolérables impertinences, une franchise d’une brutalité moliéresque, se couvre, se pare des plus nobles sentiments, s’accompagne d’une tenue, de manières exquises. Ce code du gentleman, toute la société européenne s’y est pliée durant plus d’un demi-siècle ; elle a calqué son maintien et sa mine sur ce modèle. Jane Austen semble, la première, en avoir perçu le comique sans toutefois en souffrir. Avant de traduire ses romans il faudrait, madame, ou mademoiselle, que vous traduisiez les épisodes de sa courte vie. Persuasion — son dernier conte — annonçait une évolution libératrice de la « spinster », la célibataire qui ne daigna connaître ce qu’une Rosamond Lehmann ou une Irène Némirovsky ont expérimenté dès l’adolescence.

Ces deux femmes, auteurs l’une de Poussière et de Une note de musique, l’autre du terrible drame David Golder, à moins de trente ans, nous rendent, sans que leurs joues fraîches rosissent, sans apparence de dégoût, leur vision quotidienne des turpitudes qu’implique la condition humaine.

A note in music — et, par parenthèse, sachez que quelqu’un traduit en ce moment ce grand livre d’épouvante et de pessimisme féminin — m’avait bouleversé, plus, je crois, que rien d’autre depuis Anna Karénine (j’entends la donnée, le postulat, n’osant comparer le talent d’une quasi-débutante à l’art consommé du géant Tolstoï). J’entrai en correspondance avec Rosamond Lehmann ; après quelques échanges de lettres, je reçus une photographie instantanée — car je m’étais déclaré anxieux d’examiner sa physionomie actuelle. Entre Poussière et A note, j’imaginais que la vie y avait pu déposer quelque teinte de douleur. Mariée ? sans doute. Divorcée, remariée — sait-on aujourd’hui — et à qui ? Portait-elle encore comme on me l’avait dit, un nom célèbre dans la politique ? Nullement. Épouse d’un peintre, elle habite près d’Oxford une jolie maison, elle doit fréquenter ses voisins de campagne, comme les fréquentait Jane Austen. Mais la « photo » que j’ai sous les yeux représente, dans un jardin, une belle jeune Rarahu, ou plutôt une Nausicaa de Bénarès, à l’épaisse chevelure noire, accroupie sur le gazon et qui presse adorablement contre sa poitrine un bambino beau comme un petit Bacchus. C’est un matin béni d’Oxfordshire. Les herbacious borders de fleurs rient sous le soleil, comme la maman à son bébé. La paix règne alentour. Tout à l’heure la maîtresse du logis passera par le studio de son mari, elle filera peut-être à bicyclette vers la ville universitaire ; puis, tantôt, si elle ne l’a fait dès l’aurore, elle s’assiéra dans son den à côté de la nursery pour narrer à l’intention d’un vaste public d’outre mers et océans, la détresse d’âme, l’immuable mélancolie des créatures supérieures et de leurs compagnons d’existence — les étendues de marécages pestilentiels qui séparent les uns des autres ceux qui, croyant s’être trouvés, se cherchent encore et éternellement se fuient.

En dernière analyse, Jane Austen et Rosamond Lehmann, à cent ans de distance — et d’une plume différente — palpitent des mêmes émotions. Mais voilà — et de ceci, vous conviendrez, madame ou mademoiselle la traductrice, toute l’affaire réside en l’opportunité du choix, quand on propose à un éditeur, un roman. La psychologie cristalline d’il y a un siècle est devenue beaucoup plus brumeuse pour nos lectrices, que celle si complexe des disciples de Marcel Proust. Le pauvre Boylesve avait raison de dire que les prédécesseurs de Proust auraient à attendre jusqu’à ce qu’on les redécouvrît !

Jacques-Émile Blanche.