À vau-le-nordet/13

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Librairie Beauchemin, Limitée (p. 133-142).

L’État-mine !


On voit, dans l’histoire, que les découvreurs prenaient possession des terres où ils abordaient en y plantant des croix. C’était certes agir en bons chrétiens, et je le dis sans calembour. Mais c’est nous, par exemple, qui serions des poires si nous avions la naïveté de prendre ce geste pour autre chose qu’un geste et de nous imaginer que ces gens-là s’inspiraient surtout de la plus grande gloire de Dieu.

Sans doute, la formule lapidaire « gesta Dei per Francos » cadre bien avec le chauvinisme théâtral dont est féru tout Latin. L’a-t-on assez sorti le classique cliché dans les grandes, moyennes et petites circonstances. Aujourd’hui, c’est usé à la corde et la rhétorique n’a plus guère de prise sur nos esprits désabusés. Nous sommes d’un autre bateau, paraît-il.

Je sais parfaitement qu’il n’y a pas grand mérite à suspecter les motifs de ceux qui sont disparus depuis des siècles. J’entends dire que déblatérer contre les gens en place, dans l’histoire ou ailleurs, est une façon commode de rallier les suffrages de la médiocrité, c’est-à-dire du très grand nombre, à qui toujours le mérite, fût-il relatif, et surtout le succès portent ombrage.

D’autre part, il paraît que la lune est à l’abri des loups. Dès lors, quel mal y a-t-il à les laisser hurler ? Comme gargarisme, c’est salutaire. Au reste, ne faut-il pas, quand on a quelque souci de la vérité, se prémunir contre les proportions hyperboliques que prennent les hommes et les événements à mesure qu’ils s’éloignent dans le passé ? C’est là, je crois, la genèse de la légende : les hommes ne sont grands que si on les regarde à distance.

Si on apporte à l’étude de l’histoire l’esprit critique qu’il convient, en élaguant des faits et événements d’archives que rapporte l’historien l’empreinte qu’y a appliquée l’imagination ou la mentalité de celui-ci, on ne peut se défendre de l’impression que ce « noble geste » de nos découvreurs plantant la croix était du camouflage pour ne pas dire de l’hypocrisie. Car ce travers sévissait même avant Tartufe. Pourquoi se payer de mots à notre âge, quand nous savons parfaitement que les monarques européens, qui ne furent pas tous du bois de calvaire, se préoccupaient bien plus d’agrandir leurs domaines que d’évangéliser les peuplades sauvages.

Cartier, pour n’en pas nommer d’autres, plante des croix à tout bout de champ, à Gaspé, à Stadacona, à Métabéroutin (Trois-Rivières), à Hochelaga, mais, n’ayez crainte, il n’oublie pas d’y arborer l’inscription : « Franciscus Primus, Dei gratia Francorum Rex, regnat ».

Cartier ne vous fait-il pas penser à ces bacheliers qui ne perdent pas une occasion de citer les quelques mots de latin qu’ils ont retenus de leur cours classique. C’est ça qui devait en boucher un coin aux habitants du bas du fleuve qui ne comprenaient pas même le « Parisian French » de ce temps-là.

Je ne voudrais pas manquer de respect envers Franciscus Primus, monarque très absolu. D’autre part, le blaguer dénoterait certaine familiarité qu’on se permet entre intimes seulement et les vils roturiers, jugeant que je suis dans les huiles, ne manqueraient pas d’en éprouver de l’envie et de me chanter des pouilles, ce que je redoute par-dessus tout. Mais quand tous les discoureurs de Saint-Jean-Baptiste se concertent pour canoniser en bloc ces paillards couronnés, faut que quelqu’un se constitue l’avocat du diable, et c’est ce qui m’incite à dire son fait à M. Franciscus Primus et à lui laisser savoir qu’on ne nous la fait pas à la dévotion à nous de ce siècle éclairé qui avons su ses aventures avec la Belle Ferronnière et tant d’autres.

Non, à quoi bon faire son Agnès, il est compris que l’intérêt sordide était, il y a quatre siècles aussi bien qu’aujourd’hui, le mobile ou la mesure des actions, même chez les monarques de droit divin. On l’a toujours pensé et, depuis qu’il n’y a plus de Bastille, on aurait tort vraiment de se gêner de le dire.

C’est la cupidité qui animait ces bons apôtres, malgré qu’ils aient d’en convenir ouvertement. Auri sacra fames, si l’on tient à ce que nous le disions en latin ! Leurs Majestés Très Catholiques ou Très Chrétiennes étaient, comme les autres, animées de l’esprit du siècle et la propagation de la foi n’était, en somme, que prétexte ou façade pour faire abouler les serfs aussi jobards et gogos que les contribuables d’aujourd’hui.

Ce que François 1er et Jacques Cartier rêvaient, comme tous les chercheurs de terres nouvelles au XVIe siècle, dit Pigeonneau (Histoire du Commerce de la France), c’étaient les mines d’or et d’argent qui commençaient à faire la fortune de l’Espagne.

Oh ! il est entendu qu’on y mettait les formes, c’est-à-dire qu’on cherchait à donner le change. Ainsi, dans les proclamations et autres documents officiels, il n’est question que du salut des âmes, de l’évangélisation des tribus sauvages, etc. Mais lisez la correspondance privée, les instructions secrètes et vous serez édifiés. On presse fortement les intendants de « faire de la descouverte des minéraux ou riches ou de basse étoffe, un essentiel aux affaires du Roy et à l’établissement du Canada ».

Un historien de ce temps-là qui n’est pas très bien coté auprès des gens qu’offusquent le franc-parler et la vérité toute nue, écrit :

Les demandes que l’on nous fait sont : Y a-t-il des trésors ? Y a-t-il des mines d’or et d’argent ? Et personne ne demande : Ce peuple-là est-il disposé à entendre la doctrine chrétienne ?… Quant aux mines, il y en a vraiment, mais il les faut fouiller avec industrie, labeur et patience. La plus belle mine que je sache c’est du blé ou du vin avec la nourriture du bétail. Qui a ceci, il a de l’argent… ( Lescarbot.)

Cet esprit de lucre est très humain et il n’y a pas, j’en conviens, de quoi se formaliser. Mais ce contre quoi je m’insurge véhémentement, c’est qu’on prenne dans l’histoire des attitudes officielles de petits saints de bois sur une pelle, qu’on se grimpe sur un piédestal avec des poses de gens désintéressés et détachés des biens de ce monde alors qu’on ne valait pas mieux que nous. Laissez-moi fustiger un peu ces pharisiens et ces charlatans. Je n’ai rien à redire à leurs mines d’or, mais j’en veux à leurs mines de chats fourrés. Messieurs François Premier, Charles Quint, Guillaume d’Orange et tutti quanti, vous me faites suer royalement.

Qu’il s’agît d’or, de morue, de ginseng, de fourrures ou d’eau-de-vie, ils étaient un peu là, ces bons aïeux, et, pour répéter un brocart qui circula sous le manteau, ils étaient plus empressés à la conversion du castor qu’à celle des sauvages. Il faut lire les deux mémoires de Ruette d’Auteuil (1715 et 1719) si l’on veut s’édifier sur la grivèlerie en honneur sous l’ancien régime.

Mais je suis à me demander — je veux faire valoir toutes les circonstances atténuantes — si les gouverneurs et les intendants, d’ailleurs bien aniniés, n’utilisaient pas cet appeau de l’or ou des richesses pour éblouir le monarque, enquinauder la favorite, coucher le poil au ministre en vue de favoriser le développement de la colonie.

Certaines relations du temps ressemblent à s’y méprendre à des prospectus de nos promoteurs de compagnies minières. On dirait vraiment des rapports d’ingénieurs, de chimistes ou tels autres experts dans l’art de broder le canevas. Ça y ressemble étrangement et par la forme et par le fond et aussi par la nature purement imaginaire des mines ou des « prospects », comme on dit aujourd’hui. On y voit miroiter pépites et lingots que c’en est éblouissant même à cette distance.

J’avoue que j’avais toujours considéré Jean Talon comme un brave et honnête homme, mais depuis que j’ai su qu’il y était allé, lui aussi, de sa petite mine, il est tombé dans mon estime. Je veux parler de sa mine de charbon, à Kébec même. Voici comment il s’en ouvre au ministre :

Je viens présentement de faire l’essay d’une mine de charbon qui règne en plusieurs endroits du pied de la montagne sur laquelle Kébec est planté. J’ay trouvé qu’il chauffait la forge, quoy qu’il ne soit tiré que de la superficie pour que je puisse en envoyer à Monsieur de Terron si elle se vérifie bonne. J’en pourray tirer du fond pour lester et charger les vaisseaux qui retourneront d’icy en France fort souvent sans aucun frêt charge, en ce cas la Marine recevra de là un secours assez considérable ou pourra même se passer du charbon d’Angleterre. (13 novembre 1666.)

Talon nous en conte, c’est clair ! Pour une carotte de longueur, c’en était une ! Quand il prenait du galon. Talon… Il savait que ce qu’on demandait aux découvreurs de découvrir, c’étaient des mines. Sa trouvaille se proposait sans doute d’amorcer l’intérêt ou la cupidité du Roy qui ne manquerait pas, comme conséquence, de lui expédier du monde et des fonds pour développer pareille contrée minière. Effectivement, sa lettre conclut par une demande d’artisans et de livres parisis.

La fin justifie les moyens !

Jacques Cartier avait, lui aussi, tâté de ce stratagème en prétendant avoir découvert des diamants dans le roc de cette pointe qu’il appela, de fait, le Cap aux Diamants. Il est vrai que lorsqu’il fallut s’exécuter et soumettre à l’expertise ses prétendus diamants (probablement quelque oxyde métallique, chalcopyrite, galène ou autre), la supercherie perça.

Mais comment expliquer la mine kébécoise à Jean Talon ? Il ne saurait s’agir des lubies d’un homme qui a passé la nuit à martiner et dont l’imagination est dans les brouillards, puisque la prohibition existait alors à Kébec ? Il n’y a pas à dire, il y a du gnac là-dedans !

Talon possédait-il des terrains dans les alentours et voulait-il « organiser » une expropriation pour faire passer quelque chose du côté de l’épée ? Il n’était pas échevin, c’est vrai, mais cette seule circonstance ne l’innocente pas de toute suspicion.

Toujours est-il que voyant que la Cour de France tarde à casquer, l’intendant rapplique et… talonne le Ministre :

La mine de Kébec, écrit-il, dont j’ai fait faire la première ouverture, prenant son origine dans la cave d’un habitant et se conduisant soubs le château de St Louis ne peut, à mon sentiment, s’exploiter qu’avec le risque d’endommager ledit Chasteau qui est sur l’Escors de la Roche qui couvre cette mine. J’essayeray néant moins de la trouver en biaisant parce que nonobstant qu’il y en ayt une très bonne au Cap Breton, les vaisseaux qui arrivent à Kébec s’y chargeraient avec plus de facilité qu’ils ne feraient ailleurs. (27 octobre 1667.)

Et remarquez que c’est à Colbert, au « grand Ministre » que le « grand intendant » en donnait ainsi à garder. Pourtant, Jean Talon connaissait assez le respect qu’on doit au Ministre d’un roi absolument absolu pour ne pas lui faire courir le poisson d’avril. Les chroniqueurs du temps s’accordent à dire qu’il fallait se lever matin pour attraper monsieur Colbert. D’autre part, Jean Talon n’était pas un jean-jean ; il était assez ferré en minéralogie pour avoir reconnu des mines authentiques et avoir commencé leur exploitation en haut de Trois-Rivières, à la Baie Saint-Paul, au Cap Breton. Il devait savoir à quoi s’en tenir.

Quoi qu’il en soit, renardise ou bévue, les analystes de la Cour ne coupèrent pas là-dedans et on refusa en ces termes de voir la lune en plein midi :

Par l’essay qui a été fait des morceaux de la mine de charbon de terre que vous avez envoyiés icy, la qualité s’en est trouvée fort défectueuse ou pour mieux dire ces morceaux n’ont rien produit que de la poussière. (20 février 1668.)

Cela voulait dire en bon français : Flûte ! ça ne mord pas ! Gardez votre goujon ; notre pain est tendre et vos couteaux sont rouillés !

Il reste ceci que, aux temps modernes, en vue d’élucider ce point d’histoire, on a fait des fouilles, on a multiplié les excavations, sans parler des travaux de mine ou de forage requis par les constructions importantes assises aux flancs de la montagne, et on n’a jamais rien découvert qui ressemblât de près ou de loin à du charbon de terre. Pas la moindre tête de moineau ! Et pourtant, du charbon, ça ne s’évapore pas au nordet, ça ne se délaie pas à la fonte des neiges pour dégouliner le long de la falaise en eau de boudin ! Il s’agit toujours de mine de charbon, car il ne saurait être question de la mine d’or qu’y a découverte, de nos jours, la Compagnie du Pacifique Canadien et qu’elle exploite sous le nom de Château Frontenac.

L’énigme de cette mine de charbon reste donc sans solution, si l’on est trop charitable pour adopter l’une des hypothèses ci-dessus : ou que Talon avait la berlue ou qu’il cherchait à faire danser l’anse du panier.

Quoi qu’il en soit et en mettant les choses au pis, il conviendrait encore de suspendre la sentence, eu égard aux vices des institutions de l’époque, lesquelles ouvraient les portes aux pires abus. Il est même étonnant — il faut le noter à la décharge des fonctionnaires de ce temps-là — que la Nouvelle-France ne compte qu’une canaille d’envergure remarquable, l’Honorable M. Bigot. À moins que son cynisme ne l’ait distingué d’autres forbans tout aussi rapaces mais plus cauteleux !…

Toutefois, et sans réquisitionner à toute force contre MM. Cartier et Talon, berlue ou bluff, il est certain que notre bon renom a souffert de ces… embardées. À telle enseigne que des mémorialistes du temps rapportent que, après la fausse alerte de Cartier, le dicton courut en France : « Faux comme un diamant du Canada ». Et je ne suis pas éloigné de croire que c’est depuis la mine à Talon, venant à la suite du précédent Cartier, qu’on dit couramment : passer un kébec à quelqu’un dans le sens de lui monter un bateau !