À vau-le-nordet/19

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Librairie Beauchemin, Limitée (p. 171-178).


La Pointe-à-Carcy,
la Pointe-à-Bezeau
et autres pointes

Kébec, l’Athènes du Canada !

          

Sans contredit la première ville du pays… dans l’ordre chronologique.

          

Montréal est pleine d’israëls ; Kébec, Plaine d’Abraham.

          

Ah ! mes côtes, mes côtes, ricane le Kébécois en entendant ahaner les étrangers dans ses raidillons.

          

Les Kébécois n’ont élevé qu’un seul monument aux braves. Et l’on prétendra ensuite qu’ils se gobent.

          

Kébec a une grande foire annuelle, à l’automne. Celle de l’an dernier est la mieux réussie qu’on ait vue depuis l’année du grand choléra.

          

La ville jouit de la plupart des inventions modernes : tramways, éclairage électrique, téléphonie, radiophonie, automobiles, cinémas. Il est même question d’y ouvrir des restaurants.

          

Comment voulez-vous qu’on sache si Adam et Ève avaient un nombril alors qu’on ignore s’il faut dire : la Côte de la Montagne ou bien la Côte Lamontagne.

          

Kébec a l’aspect martial mais n’est pas belliqueuse pour deux sous. Il s’est même rencontré quelqu’un pour assurer qu’elle n’a pas de morgue. ?  ?  ? Le coroner.

          

Même les rues sont étroites, même les côtes biaisent.

          

Les gens de par-en-bas ont conservé toute leur candeur pristine et, crainte d’une fausse manœuvre, se font toujours piloter de la Pointeau-Père à l’Anse-des-Mères.

          

Si les petites prunes blanches de Saint-Roch des Aulnaies savaient combien on les vend au marché Jacques-Cartier, elles rougiraient.

          

D’où viennent tous ces bigots puisque le trop fameux intendant n’a pas fait souche au pays, du moins souche légitime ?

          

Quel est donc le mauvais plaisant qui ose prétendre que l’urbanisme est une science inconnue dans la ville de Kébec ? Le Sieur Franquet, ingénieur du Roy, Directeur général des fortifications, écrit dès la date du 23 juillet 1753 :

« L’on serait d’avis que, tous les ans, le Roy accordât un fonds de huit à dix mille livres pour le redressement des rues et pour la formation des places publiques. D’autant qu’il est désagréable qu’une ville habitée depuis plus de cent ans, riche aujourd’hui et dont on a une si haute idée en France, conserve encore un air misérable. »

Imaginez-vous quel chassé-croisé de ruelles asymétriques, de recoins obscurs, de culs-de-sac déconcertants, de passages étroits et mal pavés, de casse-cou vertigineux présenterait la cité si Franquet n’avait pas élevé la voix en 1753 !

          

On se demande quel plaisir trouvent les touristes, sous le torréfiant soleil de juillet, à moudre du poivre en tape-cul (on dit calèche par bienséance) dans les côtes-colimaçons comme la Côte-à-Coton, la Côte de la Négresse, etc. ?

Mais probablement pour mieux goûter, au retour, le confortable de leur limousine.

Le sauvage dit que ça fait du bien de s’écorcher les pieds aux cailloux et aux ronces du sentier. Ça fait du bien… quand le mal se passe.

          

Une raison proposée par Talon, dans un conseil de guerre, pour ne pas attaquer les Iroquois au mois de juin : « Les piqûres de maringouins causent de si fascheuses enflûres qu’elles rendent quelquefois un soldat inutile au combat. »

Comment, après cela, trouver douillets les sportsmen, frais émoulus de la vie sédentaire du bureau, de ne pas s’aventurer à la pêche quand vient la saison des moustiques.

Devant le Conseil Souverain, les procès ne coûtaient « ni frais ni épices », dit un mémorialiste. Mais n’allez pas croire qu’il n’y eût pas de causes épicées, d’affaires pimentées et surtout de notes salées.

          

On a pratiqué des éclaircies et tracé des sentes dans le hallier que fut, naguère encore, le Parc des Champs de Bataille. L’historique Plateau présente aujourd’hui un ravissant coup d’œil. Et le fourré reste assez touffu pour offrir, aux amoureux pourchassant le bonheur jusque dans le sous-bois, un asile propice d’où faire la nique aux jaloux cerbères de faction. — L’amour plateaunique !

          

Abraham Martin, modeste pilote, une fois acquis son spacieux domaine de la Grande Allée, devint d’une morgue extraordinaire, à preuve que les chroniques du temps parlent souvent des hauteurs d’Abraham.

          

Il n’y a rien comme ces gens de mer pour faire des embardées : que pensez-vous d’un homme qui fonde Kébec, épouse, à quarante ans, une fillette de onze ans et décède un jour de Noël ?

          

Les historiens ignorent où a été inhumé Champlain mais vous désignent tout de suite, rue Saint-Louis, la maison où demeurait la sémillante Angélique de Méloizes. Ah ! pauvres de nous, on est bien tous les mêmes !

          

Kébec fut, au temps jadis, ravagée par de grands fléaux : le scorbut, la petite vérole, le choléra, le feu. Aujourd’hui, c’est la fièvre politique, la démangeaison de l’arrivisme, l’hypertrophie de la dure-mère aussi appelée mégalomanie.

          

Il y a, à Montréal, des gens qui n’ont aucune notion des préséances sociales et feront autant de cas d’un homme qui a fait fortune dans l’huile brute que de celui qui se sera enrichi dans le sucre raffiné.

          

Dans la chapelle du monastère des Ursulines se trouve une peinture représentant sainte Thaïs. Il s’agit d’un portrait de Louise-Françoise de la Vallière qui fut l’une des innombrables maîtresses de Louis XIV. On sait que, supplantée par la Montespan, la célèbre courtisane se convertit et entra chez les Carmélites sous le nom de Sœur Louise de la Miséricorde.

Eh bien ! quoi ? N’est-ce pas la Fornarine, la maîtresse de Raphaël, qui posait, nue, pour les Vierges du maître !

          

L’oisiveté est la mère de tout Lévis.

          

Pour grimper amont les hauteurs où il se complaît comme poisson dans l’eau, le Kébécois n’a que l’embarras du choix des moyens : les côtes, les escaliers, l’échelle… sociale.

          

Est-ce parce qu’il s’accompagne ordinairement d’une canne qu’on dit du Kébécois : il fait son jars !

          

J’adjure la bonne presse de ne pas suspecter mon orthodoxie. « Le ciel n’est pas plus pur que le fond de mon cœur. » S’il m’arrive de dire que le Kébécois est de la chair à canons, il ne s’agit pas de canons ecclésiastiques.

          

Il n’y a de vraiment ouvert à Kébec que les portes Saint-Louis, du Palais, Kent, Hope, Saint-Jean, etc.

          

Avis aux toutous qui n’ont pas la queue blindée de n’en frétiller que de haut en bas dans les rues de la ville.

          

Voulez-vous vous édifier sur les mœurs judiciaires de Kébec ? Oyez, oyez, oyez le juge en chef Osgoode s’adressant à David McLane, convaincu d’indiscrétion ou, comme on disait alors, d’avoir tenu des propos séditieux :

« Vous êtes condamné à être pendu par le col, mais non pas jusqu’à ce que mort s’ensuive car vous devrez être ouvert en vie et vos entrailles arrachées et brûlées, après quoi votre tête sera séparée de votre corps qui devra être divisé en quatre parties. »

En quatre parties ! On ne saurait vraiment être mieux partagé !… Et le sympathique magistrat ajoute : « Que Dieu ait pitié de votre âme ! » C’est donc beau, la charité chrétienne !