À vau-le-nordet/2

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Librairie Beauchemin, Limitée (p. 17-22).

Le Nordet


Kébec possède trois institutions — puisque c’est rien moins — qui lui sont particulières, exclusives et qui fixent sa physionomie ; le Nordet, la Terrasse, le Parlement. Le reste n’est qu’accessoire.

Le Nordet est un vent d’origine bas-kébécoise qui, grâce à sa constance dans l’effort, a fini par arriver au but. Il était à Kébec avant Champlain et Cartier, il y était même avant Donnacona. Les trois autres vents ne songent pas même à lui disputer ce prestige de l’ancienneté dont il jouit sans conteste. D’ailleurs ses concitoyens auraient mauvaise grâce à lui reprocher de jeter de la poudre aux yeux !

Cette persévérance dans un effort toujours répété est le secret de sa force et ça n’est pas lui qui se laisse abattre par petite pluie. Il surpasse même le vent de l’adversité qui nous ménage de-ci de là quelques accalmies. Le nordet a déjà déclaré, paraît-il, qu’il perdrait son nom plutôt que de souffler dans une autre direction.

Je sais bien qu’il y a d’autres endroits où se fait sentir un vent quelconque qui souffle du nord-est, mais ça n’est pas le « nordet ». Je le répète, le véritable et authentique nordet a, depuis bien longtemps sinon depuis toujours, élu à Kébec domicile permanent. Il y exerce un monopole absolu et intensif : on l’y rencontre quatre cents jours par année, car il lui arrive de faire des journées doubles. N’empêche qu’il n’y a pas manque de Kébécois qui sont toujours à regarder de quel côté vient le vent !

Le nordet, par brimade sans doute, tente parfois de faire la chattemite et prend des façons câlines de petite brise ; mais ces mièvreries ne durent pas. Le naturel revient au galop, et il se trouve que le nordet est d’un naturel emporté et violent.

Il est des jours et des jours sans décolérer. Il grogne, rage, rugit, hurle, siffle. Il n’y a pas à dire, il fait sensation sur son passage : les drapeaux claquent, les chapeaux volent en l’air, les parapluies se retournent. Dans les cours où s’essore bourgeoisement le blanchissage, les jupes ballonnent comme engrossées, tandis que des caleçons callipyges esquissent des entrechats, voire le grand écart. Puis, mollisse le nordet et toute cette vétusté replète à l’instant afflachi, se décharne : les bedons tombent, les fesses s’affaissent. Image de l’inanité charnelle !

Au rond-de-chêne, c’est le mouvement giratoire perpétuel : tourbillons, sorcières, tornades, maelstroms, etc.

Indiscret, il s’introduit partout et jusque dans la bouche du canon de la Citadelle dont il étouffe la voix.

Que de méfaits lui reprochent les messieurs chauves et les dames cagneuses. Insinuant, fureteur, on a été jusqu’à dire qu’il est un vent « frivolant » !

Au bassin Louise, il hussarde les goélettes en émoi qui se trémoussent comme des folles. Sous sa touche, un troupeau de moutons envahit la rade, le bateau passeur tangue comme un individu pris de boisson, le fleuve se soulève en un raz-de-marée qui sème la panique chez les rats de quai.

C’est là le nordet quand il se déchaîne, mais ses excès ne sont pas funestes : tant tués que blessés il n’y a personne de mort.

Et puis, il n’est pas toujours en fureur ; ses brutalités apparentes ne sont souvent que frasques, agaceries. Car il ne cède sa place à personne pour lancer les bonnets par-dessus les moulins. Quand on est vêtu de bronze comme la reine Victoria ou Jeanne d’Arc, fort bien, mais il en va autrement chez celles qui s’habillent de tissus légers. Alors, il s’amuse à modeler des plastiques, à dessiner des jambes, à cambrer des hanches, à mouler des bustes, etc. Ce qu’il réussit les académies !

Il y en a qui tempêtent après le nordet, mais j’ai idée qu’ils seraient les premiers à se plaindre s’il était possible qu’il ne soufflât plus.

On lui reproche aussi sa manière uniforme. Il est vrai qu’il siffle toujours le même air, tel le jeune artiste au galoubet dont nous a parlé Daudet.

Le nordet est tout d’une pièce : il ne souffle pas le chaud et le froid. Mais n’allez pas croire que c’est un laborieux qui travaille du matin au soir ; non, il prend le temps de souffler…

Saviez-vous que des Américains — gens à l’esprit proverbialement utilitaire et mercantile — ont déjà songé à tirer parti du nordet comme agent dynamique ? Et pourquoi, après la houille noire, la houille verte et la houille blanche, n’aurait-on pas la houille bleue ?

On a ébauché, à ce sujet, deux projets qui ne se sont encore réalisés ni l’un ni l’autre. Le premier consistait à installer, sur la hauteur du cap Diamant, un puissant poste de radio muni d’un colossal appareil de forme conique dans lequel s’engouffrerait le nordet et qui intensifierait ou accélérerait les ondes hertziennes en même temps que se trouveraient amplifiées les sonorités émises par l’appareil. On devait s’en servir pour irradier vers Montréal, Ottawa et même Vancouver le « Parisian French » des débats des Chambres.

Malheureusement — et c’est pourquoi le projet a jusqu’ici échoué — il reste un facteur inconnu, un X dont la découverte est nécessaire pour supprimer tout aléa et restreindre au minimum les risques des promoteurs. Il faudrait, paraît-il, trouver un métal ou une substance qui résistât à l’action combinée et d’une puissance formidable de ces deux agents aériens : le nordet et le vent de l’éloquence parlementaire.

L’autre projet, plus récent, consisterait à construire, sur l’île d’Orléans (ci-devant Isle des Sorciers) une immense machine (j’ai trop peu de notions scientifiques pour préciser davantage) qui harnacherait le nordet pour le transformer en force motrice. C’est-à-dire qu’on ferait enfin travailler ce grand flâneur, ce polisson qui s’est contenté jusqu’ici de courir les rues, de trousser les unes, d’enchifrener les autres et d’embêter tout le monde.

Cette entreprise requérait un capital de dix millions. Les promoteurs avaient obtenu que le gouvernement souscrivit les trois quarts de la somme et le Pacifique Canadien, le quart, la ville devant parfaire la différence, c’est-à-dire sa quotepart habituelle. Mais Kébec qui se défend de sa citadelle et de ses remparts contre l’envahissement de ce qu’on appelle l’industrialisme, n’a pas encore jugé à propos de voter la somme requise.