À vau-le-nordet/5

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Librairie Beauchemin, Limitée (p. 37-45).

Les fonctionnaires


Il n’y a pas au monde de classe plus diversement appréciée que celle des fonctionnaires. Ils sont soit exaltés et portés aux nues, soit décriés et voués aux gémonies, on ne tarit pas d’éloges sur leur compte ou bien on les agonit d’injures.

D’où vient cette divergence ? Probablement d’une conception chauvine de la solidarité et de l’esprit de corps chez les uns, et de l’envie et du dépit chez les autres, car ces jugements outrés excluent l’idée de sincérité et trahissent un système arrêté, un parti pris évident. Ainsi, ceux qui font partie de l’administration ou qui briguent d’y entrer ont naturellement bonne opinion des fonctionnaires ; ceux qui en sont sortis ou désespèrent d’y parvenir en disent pis que pendre.

Où est la vérité ? Comme toujours, elle réside dans le juste milieu. Autrement dit, les fonctionnaires sont en tous points semblables aux autres mortels : ce ne sont ni des saints ni des réprouvés.

Il est certain que l’orientation qu’on donne à son existence, le choix qu’on fait d’une carrière, dénotent des aptitudes ou des dispositions particulières de nos facultés. Les personnes ambitieuses, actives, débordantes d’enthousiasme et d’initiative ne songent généralement pas à devenir fonctionnaires. Les esprits concentrés, les tempéraments calmes, méthodiques, ont plutôt la grâce de l’État. Et les qualités qu’il faut pour faire un fonctionnaire compétent ne le cèdent en rien à celles qui contribuent au succès dans les autres carrières, C’est là, en dernière analyse, la genèse de la vocation professionnelle.

Je me suis amusé à collectionner les compliments et les éloges, d’une part, et les injures et les vitupérations, de l’autre, qu’on entend communément à l’adresse des fonctionnaires. J’en donne une nomenclature qui, sans être complète, permettra au lecteur de se former une opinion au moins approximative. Il n’aura qu’à additionner le pour et le contre puis ensuite prendre la moyenne : A plus B divisés par C égalent D. C’est clair comme bonjour en plein midi.


POUR


Les gens bien disposés à leur égard disent que : Les fonctionnaires jouent un rôle de premier plan. Ils sont utiles, nécessaires, indispensables. Sans eux, pas de gouvernement, pas de société, pas d’existence, mais anarchie, barbarie, chaos.

Cela me rappelle l’envolée oratoire d’un candidat du défunt parti agraire : « Où serait l’agriculture, messieurs, sans les habitants ! »

La plupart des fonctionnaires sont des gagne-petit, ce qui équivaut à dire des gens désintéressés, des gens qui se contentent de peu, qui bourlinguent du matin au soir sans songer à proportionner les services qu’ils rendent aux émoluments qu’ils touchent.

Pas de grève chez eux, pas même de grève perlée, pas de syndicats, « pas de trade-unions ». Insensibles aux appels des meneurs ou des idéologues, ces prolétaires, sans avoir une horreur fanatique pour le vil métal, ont l’âme assez idéaliste pour reléguer à l’arrière-plan cet utilitarisme outrancier qui rend l’existence si prosaïque.

La discipline, l’ordre, la bonne tenue, l’économie, la sobriété sont caractéristiques chez eux. Les mamans recherchent pour gendres les jeunes fonctionnaires, gens rangés qui ont une situation, les mains blanches et la raie bien dessinée. Dans le baedeker kébécois le fonctionnaire est, toutes choses égales d’ailleurs, coté immédiatement après le « professionnel », ce qui n’est pas peu dire.

La régularité de leurs habitudes, la stabilité de leur budget domestique rayonnent, pour ainsi parler, dans le cycle où ils évoluent et font des fonctionnaires non seulement, comme on l’a reconnu, la providence du boulanger, du boucher, du laitier et du « petit épicier du coin » mais aussi l’un des plus solides soutiens de l’édifice économique kébécois.

Fréquemment un milieu distingué, ils ne manquent pas d’acquérir les bonnes manières et c’est ce qui fait qu’ils sont courtois, polis, galants, hospitaliers.

Sans poser au Beau Brummel, ils se mettent bien, évitant le génie tapageur et excentrique. Le débraillé est tabou chez eux : ce sont des ronds-de-cuir vernis !

L’administration recrute ses compétences parmi l’élite des professions libérales, chez les avocats d’humeur paisible et qu’horripilent les chicanes du prétoire et les chamailleries de la basoche, chez les médecins au cœur tendre et que font frémir la vue du sang qui gicle sous le scalpel ou les plaintes du malade que crispe la souffrance, chez les notaires de complexion placide à qui il répugne de tarifer tous les actes de la journée.

Notre aristocratie intellectuelle se compose surtout de fonctionnaires. Faites le compte vous-mêmes. Tout ce qui a un nom dans le domaine littéraire se rattache au fonctionnarisme, à partir de De Gaspé, le plus personnel de nos prosateurs, et de Fréchette, le plus prestigieux de nos poètes.

Bons fils, excellents pères, maris fidèles, pas cascadeurs, pas joueurs, rentrés tôt, levés tard, ils donnent beaucoup d’enfants à la patrie et autant d’élus au ciel. D’autres raffolent de parties carrées, de danses en rond, de partouzes, d’existence triangulaire ; eux se contentent des joies du ménage ou, les jours de congé, de pique-nique en famille et de pêche à la ligne.

Soumis à la discipline administrative, ils prennent tout naturellement le pli de la règle morale et civique. Aussi sont-ils des citoyens modèles, respectueux des lois et de l’autorité, ponctuels à acquitter impôts et capitations.

Patriotes dans l’âme, ils encouragent l’industrie nationale du Rose Quesnel et du Petit Hautbourg.

Ils mènent une vie réglée comme papier de musique et, à moins que le mal de Bright ou les calculs rénaux ne les ravissent prématurément à la patrie éplorée, ils meurent à un âge avancé de la gangrène des vieux ou de la prostatite, munis des derniers sacrements et, il n’en faut pas douter, obtiennent là-haut une promotion méritée.


CONTRE


Laissons maintenant dégoiser les contempteurs de ces scélérats qui ont l’impudence d’émarger à la caisse publique.

La bureaucratie, disent-ils, est un ramassis de fainéants, de flandrins, de flemmards, de flancs-mous, de décavés, d’afflachis, de ratés, de dératés, de ramollis, de propres à rien, enfin d’individus physiquement ou moralement tarés. Ce sont des « minus habens » qui végétaient ou crevaient de faim dans leurs professions et ont demandé au parasitisme la pitance quotidienne.

Dans ce refugium qu’est l’administration, ajoute-t-on, on trouve des avocats à effet mais sans causes ; des médecins dont la patience s’est lassée d’attendre les patients ; des notaires à qui il n’est pas resté de leurs abus de confiance de quoi se rendre à Vera Cruz ou Piedras Negras ; des dentistes qui continuent à… en arracher ; des pharmaciens qui, délaissant le codex pour le code, sont devenus greffiers et supplémentent un traitement infime d’un « bedit abboint » en passant à la chimie des timbres de loi mal oblitérés ; des politiciens dégommés repus de peau, de vin, de pots-de-vin ; des cousins de députés ; des associés encombrants ; des concurrents professionnels dont on convoite l’étude ; des huissiers de ministres qui continuent à exploiter ; des créanciers casés pour acquit ; des étudiants blackboulés ; des journalistes qui croyaient arriver à quelque chose en sortant du métier, sans parler des embusqués du « struggle for life » ; des fils à papa que ce dernier passe au fisc ; des bootleggers ennoblis par le succès ; des cocus qui ont amassé une sinécure dans le giron mulièbre ; des comptables qui se paient sur la bête ou font un trou dans la lune ; des rapins qui font meilleure figure à la tabagie qu’au vernissage et qui excellent à peindre la girafe et à faire le tour du panneau ; des commis mis comme des princes et qui sont venus nus à la Province ; etc.

Le Parlement, affirment ces jaloux, est un Hôtel des Invalides pour éclopés, goutteux, gâteux, vieilles badernes, béquillards, neurasthéniques, dopés, avariés, sourds, aveugles, perclus, boiteux, lépreux, paralytiques. J’en passe et des pires.

Ce sont, paraît-il, les êtres les plus suffisants et les plus outrecuidants qui soient, traitant les gens de Turc à More, obséquieux devant leurs supérieurs, suffoquant de morgue et de rogne pour leurs subalternes. Hargneux, grincheux et discourtois pour le public dont ces insolents pète-secs sont les serviteurs. Aussi les appelle-t-on par ironie des fonctionnaires civils.

Sous le rapport de l’honnêteté, on se gêne moins encore. Les fonctionnaires ne sont que des coquins, des filous, des escrocs, des concussionnaires, des faussaires, des griocheurs, des banqueroutiers, des caissiers déficitaires, des simonneurs, des simoniaques, des griveleurs, des tripatouilleurs, des cancres, des chancres rongeurs, des déprédateurs de fonds publics, des manieurs de beurre aux mains graissées, des maîtres chanteurs (M. C.) qui savent faire passer quelque chose du côté de l’épée, des carottiers qui se gardent… une poire pour la soif, etc., etc.

Ce qu’elle en tourne, insinuent ces braves gens, ce qu’elle en tourne une danse furibonde la classique anse du panier pour permettre à un modeste fesse-cahier aux appointements de 200 $ par mois de se payer une auto, d’avoir pignon sur rue, une maison de campagne, une garçonnière, un cellier bien garni, en plus de faire vivre deux ménages, de soigner des poules… et des grues et enfin de vivre sur un pied de 6 000 $ par année !

Conclusion : treize à la douzaine, ça ne vaut pas la corde à se pendre ni même les quatre fers d’un chien.

Et que ne dit-on pas de ces couteaux de tripière qui patricotent entre le chou et la chèvre et réussissent à se tailler de bons morceaux.

De tous on parle comme de Pilate dans le Credo.

Et vous croyez peut-être que les poètes échappent aux ragots. Comment donc, mais on dit peste et rage de ces gendelettes à qui l’État doit des rentes parce qu’ils se sont avisés de prendre pour génie un amour de rimer. À les croire, Courteline a été trop tendre pour cette « engeance d’automates qui, somnolents, passifs, abrutis par le désœuvrement, marinés dans la routine, journoient en tétant des infectados à deux sous, ne sortant de leur coma que lorsque vient la Sainte-Touche ».

Sous le rapport des mœurs, voici quelques-unes des aménités dont on les accagne : séducteurs, corrupteurs, vieux marcheurs, papelards, attrape-minette, ivrognes à bacchie, noceurs, badouillards, gynécomanes dont les singes rougiraient, lampe-à-mort se cuitant tous les soirs, piliers d’estaminet, de boîtes de nuit, de tripots et de lupanars, gens qui parce qu’ils ont une occupation sédentaire se croient permis de mener une vie de bâtons de chaise, etc.

Je n’en finirais pas si j’entreprenais d’épuiser la kyrielle, car la malveillance n’a jamais fait de vider son carquois. Sans relâche on se donne carrière, estimant sans doute que s’agissant de fonctionnaires on ne saurait errer condamnant un pervers et que, au surplus, ce n’est pas péché de calomnier le diable.

C’est entendu, le fonctionnaire a une tête de Turc. Quand il n’est pas par tempérament un philosophe, il devient par entraînement un stoïque ; il acquiert assez de souplesse ou de caractère pour faire contre mauvaise fortune bon cœur. Imperturbable, bon enfant, blagueur ou — si l’on y tient — flasque, veule, rosse, amoral et cynique, il arrondit son dos (sinon sa pelote), laisse passer l’averse, avale des couleuvres et, magnanime, n’en continue pas moins à servir loyalement, c’est-à-dire à éclairer les contribuables à travers l’inextricable maquis des affaires publiques, jetant des torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs.