Ébauche de Pierrot posthume

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Œuvres de Théophile Gautier — PoésiesLemerrePoésies vol. 2 (p. 200-203).


Ébauche de Pierrot posthume



Scène 1

Arlequin, Colombine.


Arlequin.
––––––Un mot, de grâce, Colombine !

Colombine.
––––––Que me veut le sieur Arlequin ?

Arlequin.
Vous offrir un cadeau qui n’a rien de mesquin.

Colombine.
Un cadeau ? Je m’arrête. — Est-ce une perle fine,
––––––Un diamant, ou bien encor
––––––La chaîne de Venise en or
––––––Dont j’eus tant envie à la foire ?
Votre galanterie, en l’achetant pour moi,
––––––A fait un acte méritoire
––––––Et dont je garderai mémoire ;
––––––Allons, vite, donnez…

Arlequin.
––––––Allons, vite, donnez… Eh quoi !
La chaîne de Venise ! Ah ! fi donc !

Colombine.
La chaîne de Venise ! Ah ! fi donc ! Alors, qu’est-ce ?

Arlequin.
––––––Oh ! mille fois mieux que cela !
Un présent de bon goût ; il est enfermé là.

Colombine.
––––––Là, dans cette petite caisse ?

Arlequin.
Oui ; regardez !

Colombine.
Oui ; regardez ! Grands dieux ! que vois-je ? une souris !

Arlequin.
À votre intention cette nuit je l’ai prise.
––––––Ce n’est point une souris grise,
––––––Une souris de peu de prix ;
––––––Elle est blanche comme l’hermine,
––––––Vive, spirituelle et fine,
Et je lui trouve, moi, beaucoup de votre mine.

Colombine.
Les régals qui par vous sont aux dames offerts
Ont du moins l’agrément de n’être pas très chers,
Et ce n’est pas ainsi qu’un galant se ruine.
––––––Vous volez vos cadeaux aux chats
–––Et pour écrins donnez des souricières ;
Je vous en avertis, ce sont là des manières
À ne réussir point près des cœurs délicats !

Arlequin.
––––––Cette souris dans cette boite,
––––––C’est mon âme, en prison étroite
––––––Mise par vos divins appas !
Comme elle, prenez-la, Colombine fantasque,
Car je pâlis d’amour sous le noir de mon masque,
––––––Et votre œil seul ne le voit pas.
Acceptez cet hommage, ô beauté sans seconde !
–––De l’Arlequin le plus épris du monde
C’en est fait, Cupidon m’a saisi dans ses lacs !
Les moulins que Montmartre offre aux yeux sur sa butte
–––Ne tournent plus qu’au vent de mes soupirs ;
Et sous votre balcon chaque jour j’exécute,
––––––Pour sérénade, une culbute,
Timide expression de mes brûlants désirs !

Colombine.
Ah ! monsieur Arlequin, prolonger ce langage
À ma pudicité serait faire un outrage !
Qui vous rend si hardi de me faire la cour ?
–––Je suis honnête et mariée.

Arlequin.
–––Je suis honnête et mariée. À peine ;
Auprès de vous Pierrot ne resta qu’un seul jour,
Il lui fallut quitter aussitôt ce séjour,
Car l’habitation des rives de la Seine
–––Décidément lui devenait malsaine ;
–––––– En proie aux curiosités
––––––De certains juges entêtés
––––––À s’occuper de ses affaires,
Il partit pour l’Espagne et fut pris des corsaires !

Colombine.
Hélas ! pris et pendu ! car le pauvre garçon
–––––-––N’avait pas dans l’escarcelle
–––––-––De quoi payer sa rançon ;
Alors ils ont occis des époux le modèle !
––––––-–Mais c’est assez, plus un mot !
–––––-––Car la femme de Pierrot
––––––Ne doit pas être soupçonnée !
––––––.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  
––––––.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .