Économie rurale de la Belgique/01

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Économie rurale de la Belgique
Revue des Deux Mondes2e période, tome 30 (p. 722-759).
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ÉCONOMIE RURALE
DE LA BELGIQUE


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I.

LES FLANDRES.


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L’économie rurale des Flandres présente un champ facile d’observations instructives à celui qui veut étudier les questions encore si controversées de la constitution de la propriété et de l’organisation de la culture ; elle peut aussi offrir quelques exemples utiles à suivre dans les pays dont les lois et les conditions sociales se rapprochent de celles de la Belgique. Nous voudrions essayer de la faire apprécier d’une façon complète d’après quelques documens récens, complétés par nos propres recherches ; mais d’abord il faut dire quelques mots du théâtre où s’exerce l’agriculture flamande et des événemens historiques qui ont contribué à lui donner ses caractères distinctifs.

Souvent, lorsqu’on veut citer un pays fertile, on parle des campagnes plantureuses, des grasses terres des Flandres. L’expression est acceptée, mais elle est loin d’être juste ; en effet, le sol de ces deux provinces est en grande partie composé de terres maigres, légères, sablonneuses, qui ressemblent beaucoup plus aux landes de la Gascogne qu’aux riches plaines de la Flandre française. Les bruyères, les marais et les dunes de la Campine belge donnent encore l’idée de ce qu’étaient primitivement les champs si bien cultivés qui entourent Gand et Bruges, avant d’avoir été façonnés et fécondés par le travail de cinquante générations. La partie méridionale, qui touche au département du Nord et au Hainaut, appartient à la formation que les géologues appellent éocène. Elle est, il est vrai, de meilleure qualité et en général favorable à la culture du froment ; mais sauf une étroite lisière du littoral recouverte par de récens atterrissemens limoneux, toute la partie septentrionale fait partie de cette grande plaine cimbrique qui a été soulevée au-dessus du niveau de la mer par l’une des dernières révolutions du globe, et qui étale encore à l’œil attristé du voyageur, au nord de l’Allemagne, le long de la Baltique et jusqu’en Russie, ses steppes uniformes de sables arides, entrecoupés de lacs et de marais.

César et quelques auteurs anciens qui font mention du pays occupé par les Morins et les Ménapiens en parlent comme d’une contrée sauvage, défendue au midi par des forêts et couverte au nord par de vastes marécages ou inondée par les flots de la mer, qui l’envahissaient à marée haute. L’Escaut, la Lys, la Lieve, l’Yser, la Dendre, toutes ces rivières qui, maintenant endiguées, font la richesse des campagnes qu’elles arrosent, les transformaient alors en fondrières infranchissables. Un climat âpre, des brouillards continuels, les vents furieux de l’ouest, qui, refoulant les eaux des fleuves et de l’Océan, portaient partout le péril et la dévastation, le ciel, la terre et la mer, tous les élémens également hostiles à l’homme, achevaient de donner un aspect repoussant à cette côte inhospitalière et « sans miséricorde, » comme l’appellent les anciennes traditions. Le pays était tellement inabordable, que, s’il fut parfois traversé par les légions du vainqueur des Gaules, il repoussa cependant la civilisation romaine, tandis que les parties mieux situées de la Belgique finirent par adopter les mœurs et la langue des maîtres du monde. Encore aujourd’hui, quoique le climat semble s’être adouci, il est beaucoup plus rude que celui de l’Angleterre, et repousse un grand nombre de pratiques agricoles en usage de l’autre côté du détroit. Les hivers sont plus rigoureux parce que le souffle glacé du vent d’est conserve en Belgique toute l’âpreté qu’il perd en traversant la Mer du Nord avant d’aborder les îles britanniques. La température moyenne est de 10 degrés centigrades au-dessus de zéro, celle du mois de janvier de 2 degrés, tandis qu’en Angleterre elle est de 4 degrés. Le climat est humide, bien que la quantité de pluie qui tombe ne soit pas très considérable, 800 millimètres par an ; mais il pleut très souvent, un jour sur deux en moyenne, circonstance qui serait très favorable aux prairies naturelles, si malheureusement le sol n’était pas plus disposé à produire des bruyères et des carex que des graminées.

Ainsi une terre à la fois sablonneuse et humide, dépourvue d’élémens calcaires, souvent avec un sous-sol de tuf ferrugineux ou de cailloux roulés, en beaucoup d’endroits exposée aux inondations des fleuves qui l’arrosent, telle était la contrée à laquelle les populations flamandes durent arracher leurs moyens d’existence. Grâce au goût des occupations rurales qu’ils semblent avoir eu de tout temps, même à un plus haut degré que les autres tribus germaniques, grâce aussi à leur infatigable persévérance, les Flamands parvinrent à faire la conquête de leur territoire, la bêche à la main. Chez eux, dès l’époque barbare, l’homme libre ne dédaignait point le travail des champs ; les documens les plus anciens nous le montrent labourant, menant le bétail au pâturage, semant, moissonnant et fauchant le foin. Les inscriptions tumulaires de l’époque romaine attestent même qu’alors déjà les habitans des rives de l’Escaut allaient chercher en Angleterre de la marne pour amender leurs terres, preuve certaine d’une culture avancée.

Pendant les siècles troublés du moyen âge, le servage s’établit en Flandre comme dans les autres pays de l’Europe ; mais il y pesa moins lourdement sur les paysans attachés à la glèbe, et il n’arrêta pas longtemps les progrès de l’agriculture, qui suivirent le développement de l’industrie de la laine. Cette marche parallèle du travail agricole et du travail industriel semble remonter très haut. Un capitulaire de Louis le Débonnaire défend aux vilains de faire des gildes ou associations pour repousser les voleurs, de paraître en armes dans le palais du comte. Un rescrit de Charles le Chauve, de 854, nous apprend que les habitans de la Flandre se réunissaient suivant leurs anciens usages afin de mettre en culture les terrains marécageux. Ces associations volontaires pour garantir la propriété et pour se préserver des inondations, ces armes portées par des paysans, villani, indiquent une condition sociale très supérieure à celle des serfs des autres parties de la Gaule et de la Belgique qui avaient été plus complètement assujetties par les Romains. Dès ces temps reculés, on retrouve déjà les caractères qui distinguent encore aujourd’hui l’économie rurale de la Flandre. À côté des champs de blé, les premières indications historiques en signalent d’autres où croissaient des pois, des fèves et du lin. Les terres communes de la tribu ayant été partagées entre les chefs de famille, la part de chaque cultivateur semble avoir compris une étendue à peu près équivalente à celle des petites fermes actuelles qui entretiennent un cheval. Dans la plupart de ces manses soumises au seigneur, les femmes filaient la laine et le lin, les hommes fabriquaient des étoiles de drap et de toile qui s’exportaient dans toutes les contrées du nord et principalement en Angleterre. Les relations commerciales, s’étendant jusqu’au fond des campagnes, y firent pénétrer quelques lumières et quelque richesse. Cette prospérité, dérivée de deux sources différentes, s’accrut rapidement. Les hameaux situés aux lieux où les navires pouvaient aborder avec facilité se peuplèrent et s’agrandirent. C’est ainsi que l’industrie enrichissait les campagnes, tandis que le commerce créait les villes, comme le prouve le nom de port donné aux grandes cités des Flandres, et celui de poorters, dont s’enorgueillissaient leurs habitans.

L’accroissement de la population développa nécessairement les forces productives du pays, et l’on est étonné de voir à quelle époque reculée remontent les procédés les plus perfectionnés de la culture. Un grand nombre des villages désignés dans les chartes les plus anciennes subsistent encore aujourd’hui ; même les noms de beaucoup d’entre eux se rapportent aux croyances religieuses de l’époque païenne. Peuplées par les marchands étrangers et indigènes, qui expédiaient au loin les étoffes fabriquées dans les fermes de l’intérieur, les villes avaient déjà au VIIe siècle une étendue considérable, comme on en peut juger par la distance qui sépare les églises fondées par les premiers missionnaires chrétiens. Quand, pour se soustraire aux exactions des seigneurs et pour répondre plus facilement aux demandes d’une exportation croissante, les tisserands vinrent se grouper autour des marchands et constituer les gildes de la laine à l’abri des murailles, alors même l’industrie ne déserta point les campagnes, où l’on continua d’associer aux soins d’une culture déjà très variée la fabrication du drap et de la toile. Aux yeux des chroniqueurs anglais du XIIe et du XIIIe siècle, qui voyaient leurs souverains appeler des colons de la Flandre pour faire valoir leurs domaines, tout cultivateur de ce pays est un homme qui sait faire du drap et manier les armes. Ces immigrations de fermiers flamands continuèrent même sous Cromwell, et s’étendirent jusqu’au pays de Galles. C’est d’eux que les Anglais apprirent à construire des digues pour arrêter les inondations de la mer et des fleuves, à élever des moulins à vent pour épuiser les eaux, à drainer les terres humides au moyen de perches d’aunes, à cultiver le houblon, les navets et presque tous les légumes. La Flandre était alors pour l’Angleterre ce que ce dernier pays semble être aujourd’hui pour le continent : une nation chez qui l’accumulation de la richesse produite par l’industrie et le commerce fait faire à l’agriculture des progrès incessans, objet de l’envie et de l’imitation des autres peuples. La supériorité des cultivateurs flamands, surtout pour mettre en rapport les terres sablonneuses ou marécageuses, était tellement reconnue au moyen âge, que les souverains les appelaient de toutes parts pour prendre conseil de leur expérience. C’est ainsi que, pendant le cours du XIIe siècle, des colonies flamandes se sont répandues dans la Saxe, la Thuringe, le Holstein et jusque dans les provinces de la Transylvanie et de l’Autriche méridionale, et les traces de leur établissement se sont conservées dans le nom de certaines localités et de certains usages.

Tant que la Flandre jouit de son indépendance et de ses libertés locales, la culture ne cessa de s’y étendre, de s’y perfectionner et en même temps de s’y diviser. Lorsque les communes de Gand et de Bruges, d’Ypres et de Courtray, enrichies par l’exportation des étoiles, arrivèrent à compter deux ou trois fois plus d’habitans qu’elles n’en ont aujourd’hui, il fallut arracher à un sol rebelle les subsistances nécessaires à une population à la fois si dense et si aisée. Des digues furent construites, des terres submergées soustraites au retour des marées, des terres vagues soumises à la charrue, des forêts déboisées, des routes tracées, les campagnes converties en une suite de jardins qui faisaient un contraste marqué avec celles des pays où dominait la féodalité. Les documens font défaut pour déterminer quelle fut alors l’étendue du territoire cultivé d’une façon régulière ; mais souvent de nos jours, au milieu de forêts que l’on croyait défricher pour la première fois, la bêche rencontre les débris d’anciennes fermes et de moulins détruits, preuve incontestable que la culture avait déjà conquis au moyen âge des terres qu’elle a dû abandonner à une époque moins prospère. La décadence commença quand les ducs de Bourgogne mirent la main sur les libertés communales, et tentèrent de briser par la force des armes les résistances qu’opposaient à leurs volontés despotiques la fierté et l’énergie des grandes cités industrielles. La domination intolérante et aveugle de l’Espagne, en préparant la ruine de l’industrie et du commerce, porta un coup plus funeste encore à l’agriculture, à qui elle enleva ses débouchés. Les guerres d’extermination provoquées par les persécutions religieuses dépeuplèrent les campagnes, et permirent aux forêts et aux bruyères de reprendre possession d’un terrain fécondé par le travail des siècles précédens. Dans le Houtland, lisière boisée qui borde les terres basses du côté de la Zélande, on rencontre à chaque pas les traces de la lutte des Espagnols avec les Hollandais affranchis, et certains forts y portent le nom des capitaines italiens qui ont ravagé ces districts, jadis fertiles, demeurés depuis lors sans habitans jusqu’à des temps très rapprochés de nous. L’économie rurale eut à subir dans les Flandres des vicissitudes semblables à celles qui l’atteignirent en Lombardie. Les guerres incessantes et l’incertitude politique l’empêchèrent pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle de réparer les désastres du XVIe ; ce n’est que vers le milieu du siècle dernier que l’agriculture commença à se relever, quand la Belgique prit part à ce vaste mouvement d’amélioration qui à cette époque augmenta si notablement la richesse de tous les pays de l’Europe. Après la fin des guerres de l’empire, ce mouvement reprit son cours dans les Flandres : il s’est accru en ces dernières années, et des chiffres officiels nous permettront d’en mesurer l’étendue.

Ces rapides indications sur l’histoire de la culture flamande n’étaient pas inutiles pour faire comprendre ce qu’elle est aujourd’hui, car les conditions de son développement résultent surtout des circonstances qui l’ont accompagné. Les progrès de cette culture sont dus à trois causes principales : l’aptitude et le goût très prononcé des habitans pour les travaux des champs, l’association intime de l’agriculture et de l’industrie, enfin la liberté et l’indépendance dont ont joui les populations. Quand on considère la nature ingrate du sol et qu’on voit à quel point sa prospérité a dépendu de cette troisième sorte d’influence, on se rappelle le mot si juste de Montesquieu : « Les pays ne sont pas cultivés en raison de leur fertilité, mais en raison de leur liberté. » Voyons donc l’aspect que présente cette terre conquise sur les eaux et sur les sables, fécondée par une race patiente et industrieuse, ravagée plus tard par les excès de la domination étrangère, mais qui, sous un gouvernement libre et issu de la nation, est presque remontée au degré de prospérité dont elle jouissait jadis[1].


I.

Quand on descend des collines doucement arrondies qui forment le bassin de la Lys et qu’on s’avance vers la Mer du Nord, on voit se dérouler devant soi de vastes plaines parfaitement unies, bornées à l’horizon par une ligne de monticules de sable d’une blancheur éblouissante. Cet ourlet, légèrement ondulé, qui se détache nettement entre l’azur du ciel et le vert foncé des prairies, ce sont les dunes qui protègent les terres basses contre les vagues de l’Océan. Les habitations sont rares. De loin en loin, on aperçoit les toits de tuiles rouges de quelques fermes abritées par un bouquet d’arbres que les tempêtes de l’ouest ont tous courbés dans le même sens, ou bien l’aiguille de quelque clocher de village à moitié perdue dans la brume bleuâtre qui s’élève toujours de ce sol marécageux. Les demeures rurales, comme celles des tribus maritimes qu’avait visitées Pline sur cette même côte, s’élèvent sur de petites éminences qui dominent de quelques pieds une plaine inondée pendant les hivers pluvieux : alors les habitans, enfermés avec leurs troupeaux comme en des îles, et non moins isolés que les Égyptiens pendant la crue du Nil, ne communiquent entre eux qu’au moyen d’embarcations. Transformé ainsi en lac durant deux ou trois mois de l’année, le pays offre pendant l’été ces horizons uniformes et verdoyans dont Paul Potter aimait à ouvrir dans le fond de ses toiles les perspectives profondes. Ici encore, comme dans les tableaux du maître hollandais. d’innombrables troupeaux de bœufs à l’engrais et de jeunes chevaux paissent nuit et jour dans de gras pâturages, et il ne faudrait pas aller bien loin pour retrouver près de quelque saule creux, au bord d’un fossé tout verdi de plantes aquatiques, l’original du fameux taureau du musée de La Haye.

Les prairies dont nous venons d’indiquer l’aspect appartiennent à une zone fertile qui contient à peu près 100,000 hectares, et qui s’étend le long de la Mer du Nord sur une largeur de 10 ou 15 kilomètres, depuis Anvers jusqu’au Blanez, près de Dunkerque. La limite intérieure se dirige d’abord de l’est à l’ouest, parallèlement à l’embouchure de l’Escaut, en passant par Zelzaete et Damme, puis elle descend vers le sud-ouest par Oudenbourg, Westkerk, Merkem, Knocke et Loo, en poussant deux pointes vers l’est : la première, près de Ghistelles, qui s’étend jusqu’à Eerneghem ; la seconde, près de Dixmude, qui s’avance au milieu des terres légères jusqu’à Zarren et Handsame. Le sol de cette zone est une argile compacte, calcarifère, tout à fait semblable à la vase que les eaux de la mer déposent encore dans les criques où elles pénètrent. L’épaisseur de la couche d’alluvion varie de 50 centimètres à 2 mètres ; elle repose sur une couche de tourbe qui s’étale à son tour sur le sable dont est formé le reste de la province. La surface du pays est au-dessous du niveau des hautes marées, et sans la protection des dunes et des écluses, il serait encore inondé, comme il l’était dans les temps primitifs. Ce n’est même qu’en profitant du reflux qu’on peut éloigner les eaux de pluie recueillies dans les fossés et dans les canaux creusés par la main de l’homme. La formation très particulière du terrain, qui a longtemps exercé la sagacité des géologues, offre de précieux avantages aux habitans, car, sous des pâturages d’une incomparable fertilité, ils trouvent dans l’exploitation facile des tourbières un combustible à bon marché, d’autant plus apprécié que la contrée est presque entièrement dépourvue d’arbres.

Si cette maremme de la Belgique a l’aspect, la constitution physique ainsi que la fécondité proverbiale de la maremme toscane, elle Souffre aussi, quoiqu’à un moindre degré, du fléau de la mal’aria, car elle est également sujette à la fièvre paludéenne. Les funestes effets de cette atmosphère remplie d’émanations végétales sont ordinairement mitigés par l’humidité du climat ; mais lorsqu’un été exceptionnellement chaud met à sec les fossés qui entourent les pâturages et les habitations, il s’exhale alors de la décomposition des plantes aquatiques des miasmes aussi délétères que ceux qui désolent les riches plaines d’Orbitello et de Grossetio : la mortalité prend de grandes proportions, et aucun étranger ne peut résider impunément dans le pays. En visitant cette région pendant les chaleurs et la sécheresse inusitées du mois de juillet 1859, je trouvai dans chaque ferme deux ou trois personnes épuisées par la fièvre, incapables de tout travail, et dans chaque village que je traversais, j’entendais le glas de la cloche des morts appeler à l’église les convois funèbres qui s’acheminaient lentement vers le cimetière. Dans les parties de la contrée soumises à une culture régulière, la fièvre entrave parfois les travaux des champs, surtout à l’époque de la moisson, car elle met hors de service plus d’un bras valide, et elle éloigne les ouvriers étrangers au canton, qui ne se décident à venir braver le danger que pour un salaire élevé. C’est là sans doute une des causes qui font donner tant d’étendue aux prairies naturelles et cultiver la terre avec moins de soins que dans l’intérieur du pays.

C’est aux environs de Dixmude et de Furnes, dans le Veurn-Ambacht, que se rencontrent les pâturages les plus favorables à l’engraissement du bétail et à l’élève des chevaux. Sur le gras limon croissent des herbes courtes, raides et rondes, qui, sans cesse arrosées par les vapeurs salines que le vent enlève à la mer, donnent une nourriture extrêmement forte. Un hectare suffit pour entretenir et pour engraisser deux bœufs pendant une seule saison. On met les troupeaux dans les prés dès le mois de mai, et on les y laisse jusqu’en novembre et même plus longtemps, lorsque la température le permet. Aussitôt qu’une bête est grasse, elle est vendue et remplacée. À la fin de la campagne, toutes les bêtes à cornes sont livrées à la consommation intérieure, surtout à celle de la France. Les jeunes chevaux de labour de pure race flamande sont envoyés aux foires vers l’âge de dix-huit mois. Très recherchés par les marchands anglais et français, ils atteignent le prix moyen de 750 ou 800 francs. Les fermiers ne conservent l’hiver qu’un petit nombre de vaches laitières. Ils les nourrissent avec de la paille de froment et de féveroles, avec le foin des prairies les plus humides, appelées brocken, qui sont fauchées et pâturées seulement au regain. Comme on ne récolte presque point de racines, les vaches à lait sont beaucoup moins bien entretenues que dans les terres sablonneuses, sauf aux environs de Dixmude, où elles produisent un beurre excellent, très renommé, et toujours enlevé à des prix bien supérieurs à la moyenne.

La zone du littoral est considérée en Flandre comme un pays de grande culture, parce que les fermes qui varient de 20 à 50 hectares y dominent. La nature compacte du terrain, qui exige de forts attelages, et les conditions particulières du climat restreignent la concurrence que peuvent se faire les cultivateurs, et empêchent par suite le morcellement des exploitations. Tandis que pour tout le royaume le chiffre moyen des exploitans est de 80 pour 100 hectares, il n’est que de 19 dans le canton de Furnes[2]. La grande extension donnée aux pâturages tend à limiter ici le chiffre de la population. Chose rare en Flandre, on rencontre des communes qui, sur 1,000 hectares, n’ont que 3 ou 400 habitans. Dans les terres soumises à la charrue, un peu moins de la moitié est consacré au froment, le reste à l’orge, aux féveroles, à l’avoine et au trèfle. Les récoltes ne reçoivent point de fortes fumures ; mais le sol est naturellement très fertile, et l’on obtient aisément 21 hectolitres de froment, 20 de féveroles, 40 d’avoine et 42 d’orge à l’hectare. Comme dans tous les pays médiocrement peuplés, les fermages ne sont pas trop élevés, eu égard à la qualité exceptionnelle de la terre. Les pâtures grasses se louent de 130 à 220 fr. L’hectare ; les fermes, de 90 à 110 fr. Quoique les fermages aient été augmentés de 25 à 35 fr. l’hectare depuis dix ans, les cultivateurs jouissent d’une aisance qui paraît grande lorsqu’on la compare au sort des paysans des terres maigres. Ils mangent toujours du pain de froment, du lard plusieurs fois la semaine, et de la viande de bœuf en certaines occasions. Ils sont d’ordinaire bien vêtus ; les femmes sont habillées avec recherche. Elles ont conservé leurs anciens costumes, qui ressemblent à ceux de la Zélande, et qui témoignent encore de la communauté d’origine de toutes ces populations du littoral de la Mer du Nord. Comme les paysannes hollandaises, elles portent de grandes boucles d’oreilles, des fermoirs en diamans et de grosses chaînes d’or, bijoux héréditaires dont la forme est due sans doute à quelque orfèvre du moyen âge. Un petit chapeau de paille, orné de rubans de soie aux couleurs éclatantes, protège à moitié un grand bonnet de dentelles qui rappelle celui des femmes des côtes normandes, comme si les filles de ces deux pays assez éloignés avaient hérité de leurs ancêtres communs quelque conformité mystérieuse dans leurs goûts de toilette. Quand, les jours de marché, le fermier et la fermière se rendent dans les villes voisines avec leur cabriolet à hautes roues, attelé d’un vigoureux trotteur, leur tournure d’un autre âge frappe l’attention. Cependant les anciens costumes et les anciens usages commencent à tomber en discrédit depuis que des routes nouvelles, et surtout le chemin de fer qui relie Furnes au réseau central, ont fait cesser l’isolement dans lequel la mer d’une part et les inondations de l’autre retenaient les districts du littoral.

Parmi les terres d’alluvion qui s’étendent le long de la côte, les plus fertiles ont été conquises directement sur la mer au moyen de digues ; on les nomme polders. Les endiguemens, dans cette partie de la contrée, remontent aux premières tribus qui voulurent échapper à la domination étrangère. De nouvelles digues furent construites au moyen âge, quand le développement de l’industrie exigea une plus grande production agricole. La digue du comte Jean, qui protège tout le nord des deux Flandres depuis Anvers jusqu’à Damme, date du commencement du XIVe siècle. C’est vers la même époque que furent endigués les polders qui entourent Ostende. Depuis ce temps, les relais successifs de la mer ont permis à la charrue de s’avancer bien au-delà de ces premières barrières, jusqu’en des lieux où les navires cinglaient alors à pleines voiles. Il faut dire quelques mots de la manière dont s’opèrent ces conquêtes, doublement merveilleuses et par les travaux qu’elles exigent et par la fertilité extraordinaire des terres qu’elles livrent à la culture.

Au nord de la Flandre, parallèlement au bras de mer le Hont, qui reçoit l’Escaut, s’étendent à perte de vue des plages boueuses que le flot recouvre à chaque marée. Comme pendant quelques heures l’eau n’a qu’un courant presque insensible, elle dépose sur le sol une légère couche d’un limon gras et enrichi de débris de toute sorte, fucus, algues, méduses, coquillages, crustacés, détritus animal et végétal, que le mouvement des vagues arrache à l’Océan. Ces dépôts successifs, renouvelés deux fois par jour, finissent par élever le terrain au-dessus du niveau des marées ordinaires. Alors commencent à croître les plantes marines, auxquelles succèdent des graminées qui se plaisent dans cette argile féconde. Quand une partie assez étendue de la plage est ainsi transformée en prairie, on dit que le schorre est mûr. Il s’agit dès lors de le préserver par une digue du retour des eaux, amené par les marées de syzygies et par les tempêtes du nord-ouest. Dans les points peu exposés au choc des vagues, on se contente de construire la digue, comme un terrassement ordinaire, avec de la forte terre glaise qu’on extrait du schorre qui reste en dehors de la digue, ou qu’on apporte en bateau, si l’on n’en trouve point là de convenable. Dans les endroits encore atteints par les marées de chaque jour ou menacés par la force des lames, il faut enfermer le terrassement entre deux massifs de fascines posées en retraite les unes au-dessus des autres. Tout ce qui n’est pas garanti par le fascinage est revêtu de gazon ou de paille tressée, afin d’amortir le choc de la vague et d’empêcher les affouillemens. La hauteur des digues varie suivant le niveau du terrain qu’elles protègent ; mais elles ont toujours au moins trois fois plus de largeur que de hauteur. Quand elles ont à résister deux fois par jour à l’effort de la marée, leur épaisseur moyenne est d’une trentaine de mètres, et d’une vingtaine seulement quand elles ne sont atteintes que par les marées exceptionnelles. En avant d’un polder endigué, la mer, par de nouveaux dépôts limoneux, forme de nouveaux schorren, qui sont à leur tour conquis à lu culture. Depuis le XIIIe siècle, plus de 50,000 hectares ont été ajoutés au domaine agricole sur la rive gauche de l’Escaut, et plus de 7,000 depuis 1815. C’est ainsi qu’a été comblé un grand bras de mer, le Zwyn, par où se faisait le commerce des grandes cités flamandes au moyen âge, et qui en 1213 donnait asile aux dix-sept cents navires de la flotte de Philippe-Auguste. Les eaux profondes de ce golfe, où se livraient jadis des batailles navales, sont remplacées aujourd’hui par des terres arables, de gras pâturages et de riches villages. L’entretien des digues et l’évacuation des eaux exigeant des travaux constans et faits en commun, chaque polder a son corps administratif élu par les propriétaires, et qui fait exécuter les travaux nécessaires au moyen d’une contribution répartie par hectare de superficie. Le pouvoir exécutif appartient au dykgrave (comte de la digue), assisté d’un ingénieur et d’un secrétaire, qui est d’ordinaire un homme de loi. Les terres endiguées offrent à l’observateur un double sujet d’étude : il peut y admirer comment l’homme est parvenu, par une entreprise hardie et patiente, à faire reculer l’Océan, à lui arracher une partie de son domaine ; il peut voir comment se constituent et par quels ressorts agissent les administrations indépendantes, gouvernemens en miniature, qui sont chargées de préserver les conquêtes déjà faites et de repousser l’élément terrible, toujours prêt à reprendre en ses momens de fureur tout ce qu’il s’est laissé enlever en ses jours d’insouciance.

La fécondité des polders est renommée, et ils méritent leur réputation. Les terres nouvellement endiguées produisent sans engrais des récoltes magnifiques pendant quarante ou cinquante années de suite. Pour commencer, on y sème ordinairement du colza, dont la récolte vaut de 500 à 600 francs l’hectare, puis de l’orge et du froment, dont le produit est considérable. Les polders anciens sont cultivés à peu près comme les autres parties de la zone argileuse du littoral. On fume la terre et même de temps en temps on lui accorde une année de repos. Naguère la jachère revenait tous les sept ans. Depuis les progrès qu’a faits la culture sous l’impulsion d’une demande croissante, la terre ne se repose que tous les dix ans[3].

Si la construction des digues frappe par la grandeur et la perfection des travaux qu’elles exigent, la mise en rapport des dunes n’étonne pas moins par la persévérance des soins qu’elle suppose. La bêche, qui a su conquérir des terres sur les vagues de l’Océan, ne s’arrête point devant ces sables mouvans auxquels les tempêtes impriment des ondulations semblables à celles de la mer. Les dunes de la côte flamande forment une suite de monticules d’une hauteur de 10 ou 12 mètres sur une largeur qui varie depuis une centaine de mètres vers Heyst et Blankenberghe jusqu’à plus de 2 kilomètres à partir de Nieuport. Le vent d’ouest, en accumulant peu à peu les sables du rivage, a élevé cette barrière, qui se relie aux digues construites par la main de l’homme. Tantôt il n’y a qu’une seule rangée de collines, tantôt il y en a plusieurs qui suivent une direction parallèle, et ouvrent entre leurs hauteurs de petites vallées couvertes par les plantes i-aides et sèches de la flore marine. Des graminées particulières qu’on appelle hogats, quelques crucifères aux feuilles charnues, des argousiers nains, des chenopodiées y résistent à la violence des vents, et retiennent les sables mobiles par leurs longues racines, qui s’enfoncent profondément dans le sol pour y chercher un peu d’humidité. Cette végétation rabougrie, mal venue, aux teintes glauques et tristes, semble trahir un tel état de souffrance et de lutte qu’on croirait toute tentative de culture impossible. Aussi, quand, près de La Panne, village de pêcheurs dont les barques s’échouent sur la plage, on s’enfonce dans l’une de ces vallées qui s’étendent entre les crêtes des dunes, on ne s’attend guère à y rencontrer des champs cultivés. Et pourtant là, au milieu d’un sable blanc que le vent soulève en tourbillons, on aperçoit de petites cabanes construites en bois et couvertes de roseaux, entourées de quelques arpens de seigle ou de pommes de terre. Les habitans de ces maisonnettes possèdent une ou deux vaches que leurs enfans mènent paître dans les dunes moyennant une redevance payée aux propriétaires. En ajoutant au fumier de leur bétail tous les débris animalisés que rejette la mer ou qu’abandonnent les pêcheurs, ils parviennent à obtenir des pommes de terre farineuses qui jouissent d’une réputation méritée. Devant le travail incessant imposé aux pauvres gens qui sont établis dans ces plaines de sable, on se demande quelle terre resterait improductive sous leurs mains, quel désert ils ne parviendraient point à fertiliser.

Telle est l’agriculture du littoral. Pénétrons maintenant dans l’intérieur du pays. Nous nous trouvons dans une région sablonneuse qui est bornée au nord par la bande de terrains d’alluvion que nous venons de quitter, au sud par une ligne qui commence vers Ypres, passe par Courtray, Audenarde, Alost, en se dirigeant vers Hasselt et Maestricht. Cette région ne comprend que des terres siliceuses maigres, rendues çà et là un peu meilleures par la présence d’une certaine quantité d’argile, d’autres fois aussi presque complètement stérilisées par l’oxyde de fer qui durcit le sous-sol et le transforme en une sorte de tuf imperméable. En voyant les belles récoltes et la vigoureuse végétation qui couvrent la contrée, on a peine à croire qu’elle ait été autrefois à peu près stérile. Pour se rappeler l’ancien état du pays, il suffît cependant d’examiner la nature du sol et du sous-sol dans les tranchées qu’a ouvertes le chemin de fer d’Anvers à Gand ou celui de Bruges à Courtray. Si la terre n’a pas été fortement défoncée, le sapin même y croît mal, et à côté d’un hectare de terre en culture qui vaudra 3,000 fr., on vendra la même surface de terrain vague pour 400 fr., preuve évidente que le sol tient presque toute sa valeur non de la nature, mais du travail de l’homme. C’est dans cette région peu favorisée que l’on trouve l’agriculture flamande avec tous les caractères qui la distinguent et qui méritent l’attention de l’économiste. Parmi ces caractères, les principaux sont la grande variété des cultures, l’étendue donnée aux cultures dérobées ou secondes récoltes, l’emploi abondant des engrais les plus actifs et l’extrême petitesse des exploitations. Chacun de ces points demande quelques développemens.

Sans énumérer toutes les plantes auxquelles le cultivateur donne ses soins, on peut citer, comme cultures industrielles, le colza, la cameline, le pavot, le houblon, le lin, le chanvre, la chicorée ; comme cultures alimentaires, le froment, le seigle, le sarrasin, les haricots, les pommes de terre ; comme cultures fourragères et de racines, le trèfle ordinaire et le trèfle incarnat, les féveroles et les vesces, les avoines, les pois, les choux, les betteraves, etc. La variété de ces récoltes donne aux campagnes en toute saison un aspect riant, un air de luxe et de parure. Jamais l’œil attristé ne s’égare sur de vastes guérets complètement dépouillés après la moisson, comme dans les pays riches où domine la culture du froment. Quand on parcourt les routes ombragées de peupliers du Canada qui relient les villages entre eux, il semble qu’on se promène dans un jardin parsemé de grands parterres de fleurs aux couleurs les plus variées. Au premier printemps, c’est la fleur d’un rouge vif du trèfle incarnat qui alterne avec le jaune éclatant des colzas ; puis s’ouvre la fleur de fin d’un bleu si doux, à laquelle succèdent les gracieuses petites étoiles blanches du sarrasin, les opulentes corolles des pavots à fleurs violettes et les grandes feuilles du tabac, dont le vert intense et la puissance de végétation rappellent les tropiques. Vue du haut de quelque clocher, la campagne entière ressemble à un immense tapis turc orné des tons les plus vifs et les mieux assortis. Aussi, quand le cultivateur flamand, habitué au spectacle de ses champs toujours verts, aperçoit les immenses plaines nues de la Picardie ou même de certaines parties de la Belgique, il se croit transporté dans un désert, ne comprenant pas que c’est la nature ingrate de sa propre terre qui l’oblige à recourir à des cultures si diverses. En effet, sans le produit des plantes industrielles, il ne pourrait payer ni la masse d’engrais dont il a besoin, ni les hauts fermages qu’il subit. Dans ce sol léger, le froment, même richement fumé, donne un faible rendement, et la récolte du seigle est d’une médiocre valeur. Ce n’est donc qu’en cultivant du lin ou du colza, du tabac ou de la chicorée, que le fermier parvient à satisfaire aux engagemens qu’il a contractés envers le propriétaire. La culture des plantes industrielles, exigeant beaucoup de main-d’œuvre, contribue à donner aux campagnes un aspect animé, dû surtout à la grande population qu’elle y entretient et qu’elle y appelle constamment. On se croirait dans les jardins maraîchers qui entourent les villes. Jamais les champs ne sont déserts, jamais le sol ne se repose. Il semble qu’à force de le façonner, l’homme espère lui communiquer une partie de son activité et de son ardeur. En toute saison, l’on voit des cultivateurs occupés à le labourer, le bêcher, le biner, le sarcler, le débarrasser des mauvaises herbes, à y transporter les matières indispensables pour le féconder, à récolter enfin les produits nombreux si péniblement obtenus. La déesse de la terre germanique, la farouche Hertha, ne ressemble guère à la Cybèle du midi aux fécondes mamelles, la bonne mère, bona dea : vaincue par des soins continuels et par des sacrifices sans cesse renouvelés, toute baignée de leurs sueurs, c’est seulement alors qu’elle accorde quelques dons à ses laborieux enfans.

On comprend sans peine qu’une culture aussi intensive, dans un terrain aussi rebelle, exige l’emploi énergique d’amendemens de toute espèce : c’est le second point sur lequel l’attention doit se porter. On nous pardonnera d’entrer à ce sujet dans quelques détails. Pour les faire accepter à la délicatesse moderne, on nous permettra d’invoquer encore un souvenir mythologique, et de les mettre sous la protection d’une divinité chère aux antiques tribus agricoles de l’Italie, Saturnus Sterculinus, qui leur apprit l’art précieux de fumer leurs champs. De nos jours, l’agriculteur flamand a voué aussi une sorte de culte à l’auxiliaire indispensable de ses travaux, à l’engrais qu’il appelle dans son énergique langage le dieu de l’agriculture, et non sans raison, car c’est lui qui réchauffe le sein de la terre, qui stimule par ses ardeurs la sève trop lente et trop froide, qui donne à des plantes du tropique, comme le tabac et le maïs, la force de croître, qui opère enfin sous le ciel du nord les miracles qu’on doit aux rayons du soleil dans les beaux pays qui avaient jadis élevé tant d’autels à l’astre bienfaisant.

L’engrais joue dans l’économie rurale de la Flandre un rôle prédominant. Il y a d’abord le fumier de ferme, dont la masse est plus grande ici que partout ailleurs. En effet, le chiffre des têtes de bétail est, ainsi que nous le montrerons, plus élevé qu’en Angleterre même. Le fumier est recueilli avec infiniment plus de soin, car les bêtes à cornes et les chevaux sont nourris à l’étable, et rien ne se perd, ni de leur litière, ni de leurs déjections liquides, conservées dans des citernes en maçonnerie, tandis qu’en Angleterre, dans le plus grand nombre des exploitations, suivant la remarque d’un observateur consciencieux, M. Caird, le bétail, mis l’été dans les pâturages, est placé l’hiver dans des cours ouvertes, yards, où la maigre litière des animaux est sans cesse lavée par la pluie, qui entraîne souvent dans le ruisseau voisin les principes les plus fécondans. Dans certaines parties de la Flandre, on prend un tel soin des fumiers qu’on les met à l’abri du soleil et de la pluie dans une enceinte couverte, où ils sont soumis au piétinement de deux ou trois jeunes bêtes, afin d’empêcher l’évaporation des sels ammoniacaux et de produire une bonne fermentation. En outre, le cultivateur ne se contente pas des matières fertilisantes qu’il accumule dans sa ferme. Il extrait des fossés et des ruisseaux les plantes aquatiques qu’il mélange avec du fumier, ou qu’il emploie directement pour hâter la croissance de la pomme de terre. Il fait venir de loin et souvent à grands frais les boues draguées dans les canaux, ou de la chaux qu’il distribue dans la proportion de 8 à 10 mètres cubes par hectare, et qui lui reviennent de 150 à 200 francs. Il se rend dans les villes voisines pour acheter les déchets des fabriques et des tanneries, du noir animal, des cendres, les boues des rues, des os broyés, des phosphates de chaux, des tourteaux de fin et de colza, les vidanges partout recueillies, et qui se vendent de 30 à 40 centimes l’hectolitre. Dès l’aube, les jeunes enfans, traînant une petite charrette, vont en quête du fumier le long des chemins ou sur les prairies encore soumises à la vaine pâture pendant l’automne. Ainsi sont suivis à la lettre les conseils de la chimie agricole, qui veut qu’on restitue â la terre tous les élémens qui en sont sortis. Depuis quelques années, on fait plus encore : on demande au Pérou des quantités énormes de l’engrais le plus puissant qu’on connaisse, le guano, qui semble communiquer aux plantes des climats froids quelque chose de l’ardente activité de la végétation équatoriale. L’emploi de ce stimulant énergique a fait faire de grands progrès à la culture ; il a fait baisser le prix des autres matières fertilisantes, et il a permis de mettre en rapport des terres incultes privées de communications faciles avec les centres de population. L’ouvrier qui cultive un arpent va chercher sur sa brouette quelques balles de guano, tandis qu’il lui aurait été impossible de transporter tout autre amendement plus encombrant. Le fermier, qui peut amener en un seul transport l’équivalent de 30 ou 35 voitures de fumier, emploie maintenant ses chevaux au travail des champs. Au printemps, il parcourt ses terres un sac de guano à la main, et quand il voit des portions de terrain en souffrance, il les saupoudre de ce sel, et obtient ainsi un produit partout égal. Se procurer des engrais, telle est la grande préoccupation du cultivateur. Il n’essaie pas de se dérober à cette coûteuse nécessité, car il n’ignore point qu’autrement il perdrait et le loyer qu’il doit payer et la valeur des labours qu’il a exécutés. La terre siliceuse dévore tous les engrais avec une telle promptitude, qu’il faut lui en donner au moins une fois et souvent deux et trois fois par année. Les récoltes d’hiver reçoivent d’ordinaire au moment des semailles de vingt à trente voitures de fumier d’étable par hectare, valant de 100 à 150 francs, et au printemps de 150 à 300 hectolitres de purin, estimés de 60 à 75 francs[4]. Si, comme le prétend Thaer, une tête de gros bétail ne fournit par année que la fumure complète de 20 ares, on comprend quels sacrifices le fermier doit faire pour mettre en plein rapport un sol si exigeant. Aussi peut-on porter à une moyenne de 80 à 100 francs par hectare la somme qu’il consacre à l’achat des engrais que livre le commerce et des tourteaux nécessaires à la consommation de ses étables. Dans aucun autre pays, même parmi ceux qui sont le plus justement renommés pour leur agriculture, ni en Lombardie, ni en Angleterre, on ne fait des avances aussi considérables. Ce n’est point, à coup sûr, la récolte des céréales qui permettrait d’y faire face. Un pareil système serait ruineux sans les riches produits des plantes industrielles, et surtout sans l’extension donnée aux cultures dérobées, c’est-à-dire aux produits accessoires qu’on obtient la même année après les récoltes principales. C’est un nouveau trait caractéristique de l’économie rurale flamande dont nous allons essayer de faire comprendre l’importance.

On peut distinguer quatre degrés dans le progrès agricole. D’abord la moitié de la terre arable est en céréales, l’autre moitié est en jachère ; c’est l’ancienne méthode des Romains encore en usage dans certaines provinces du midi de la France et dans une grande partie de l’Espagne. Ensuite la jachère ne revient que la troisième année après froment et avoine : c’est la rotation suivie dans certains comtés de l’Angleterre et dans le Condroz en Belgique. Au troisième degré, la jachère est supprimée ; on arrive à l’assolement quadriennal, qui, comme on le sait, a produit une véritable révolution dans la production rurale de l’autre côté de la Manche : la moitié de la terre est en céréales, l’autre moitié en racines, qui remplacent la primitive année de repos. Au quatrième degré vient la méthode flamande : non-seulement la terre ne se repose plus, mais elle est forcée de produire deux récoltes par an ; les racines sont prises en culture dérobée, le meule champ donnant d’abord des céréales, du lin, du colza pour les besoins de l’homme, et puis des racines semées après la moisson pour entretenir le bétail. Ce système, qui permet de garder constamment les bêtes à cornes dans l’étable, produit une accumulation considérable de fumier, et devient ainsi le pivot de la rotation des récoltes successives. Plus du tiers de la surface cultivée est consacré, dans la zone sablonneuse, aux cultures dérobées ; c’est donc comme si l’on augmentait d’un tiers l’étendue du sol exploité, résultat remarquable dont on devine sans peine les conséquences favorables. Ainsi dans la Flandre orientale, sur 100 hectares de terre arable, 72 sont consacrés aux céréales et aux plantes industrielles, 28 aux plantes fourragères et aux racines ; mais il faut ajouter, sur cette même étendue, 31 hectares de récoltes dérobées, et l’on arrive à constater que, bien que les deux tiers du sol arable donnent des produits immédiatement réalisables, 59 hectares sur 100 livrent pour le bétail une nourriture excellente, supérieure à celle de beaucoup de prairies ordinaires. Le chiffre total des assolemens est ainsi plus élevé que celui de la superficie réelle ; c’est que là où le cadastre ne mesure que 100 hectares, le laboureur a su en cultiver 131. Les récoltes dérobées sont, on le voit, une des plus magnifiques conquêtes de l’agriculture flamande ; elles expliquent comment des terres de très mauvaise qualité peuvent se louer facilement de 90 à 110 francs l’hectare, et comment la population la plus dense de l’Europe peut subsister sur un sol si peu favorisé par la nature. Cela provient de ce que le fermier qui paie un fermage de 100 fr. pour 100 ares récolte en réalité le produit de 130 ares : de leur côté, les habitans, par les procédés perfectionnés de l’art agricole, ont étendu la surface productive bien au-delà des limites que lui attribue la géodésie.

Les cultures dérobées comprennent le navet et la spergule, qu’on met après le colza, le lin, le seigle et les pommes de terre précoces, la carotte, qu’on sème au printemps dans les récoltes précédentes et qu’on sarcle avec soin après qu’elles ont été enlevées, — le trèfle incarnat et le seigle à couper, qui, après avoir occupé la terre pendant l’hiver, la laisse libre pour les semailles d’avril, — le chou cavalier, qui continue à se développer, même pendant la saison froide, et dont la tige énorme, haute de six pieds, donne en abondance des feuilles excellentes pour les vaches laitières. Ces récoltes fournissent aux cultivateurs le moyen d’avoir une bonne étable dont les produits obtiennent sur les marchés des prix plus fixes et plus rémunérateurs que les céréales. Quel que soit du reste le stimulant qu’on emploie, la terre, loin de s’épuiser par les deux récoltes qu’elle donne, ne cesse de s’améliorer par les labours, les hersages, les sarclages répétés sans relâche et par les engrais qu’on lui prodigue,

La culture ainsi poussée jusqu’au point où elle devient du jardinage exige, on le comprend sans peine, un capital d’exploitation relativement considérable. Ce capital, estimé en Angleterre à 250 francs par hectare, doit être en Flandre d’à peu près 500 fr., chiffre que les bons cultivateurs, jugeant d’après leurs propres terres, trouveront sans doute beaucoup trop bas, même pour la moyenne. Voici, par approximation, comment le chiffre total se décompose : on trouve dans les deux provinces flamandes une tête de bétail par hectare de terre labourable, et les statistiques officielles portent la valeur de cette tête de bétail à 240 fr.; il faut y ajouter 160 fr. pour les engrais et le tenant-right payés au fermier sortant, plus 100 fr. d’ustensiles, de meubles et de provisions, pour nourrir bêtes et gens jusqu’à la prochaine récolte. S’il fallait estimer tout l’avoir réalisable d’un fermier, il faudrait le porter au moins à 700 fr., et à 1,000 fr. pour une ferme très bien garnie [5].

Le quatrième caractère spécial de l’agriculture flamande, c’est l’extrême subdivision de la terre. Les exploitations n’ont en moyenne que 3,45 hectares dans la Flandre occidentale, où l’on compte 78,498 exploitans sur 270,802 hectares de surface productive, et 2,48 hectares dans la Flandre orientale, où 88,305 cultivateurs se partagent 218,098 hectares. Cette moyenne même, toute réduite qu’elle semble, donne à peine une idée de l’incroyable morcellement des cultures. La statistique officielle révèle que dans la Flandre occidentale 45,073 exploitations, soit 57 pour 100, n’atteignent pas 50 ares, et que dans la Flandre orientale il n’y a pas deux fermes sur cent qui dépassent 20 hectares, à peine une sur mille qui aille au-delà de 50. À part la zone du littoral, les fermes de 45 hectares sont très clair-semées : on en rencontre au plus une ou deux par commune ; il y a même un arrondissement, celui de Termonde, où il n’en existe pas une seule de cette grandeur. Celles qui comprennent 20 hectares sont déjà considérées comme grande culture. Les exploitations de quelque étendue, même quand elles restent aux mains d’un seul propriétaire, tendent à se subdiviser par une raison très simple : c’est que, morcelées, elles se louent beaucoup plus cher. Celles qui sont situées à proximité des villages résistent difficilement à la plus-value énorme que leur crée la concurrence des habitans agglomérés. Dans presque chaque commune, on trouve quelque corps de ferme qui, naguère loué en bloc de 70 à 80 francs par hectare, rapporte aujourd’hui de 120 à 150 francs en parcelles de 10 ou 20 ares. Ce morcellement, non de la propriété, mais de la culture, n’augmente pas moins le produit brut que le produit net. La terre est mieux cultivée, beaucoup plus engraissée, et le rendement s’élève à proportion. Dans ses momens perdus, l’ouvrier retourne à la bêche ce coin de terre qu’il s’estime heureux d’avoir obtenu, même aux conditions les plus dures : sa femme le sarcle, ses enfans y apportent toutes les matières fertilisantes qu’ils peuvent réunir, et la famille, en travaillant, il est vrai, davantage, trouve le moyen d’ajouter la récolte de quelques alimens à un salaire par malheur très insuffisant.

C’est une opinion assez accréditée que la grande culture seule peut donner à la terre l’assolement convenable et lui consacrer le capital nécessaire pour mettre en action toutes ses forces productives. Dans les Flandres, c’est le contraire qui est vrai. En général, la terre rapporte et produit d’autant plus que l’exploitation est moins étendue. Le capital est aussi relativement plus considérable sur les petites exploitations que sur les grandes. C’est qu’il y a très peu de personnes qui soient disposées à mettre dans une entreprise rurale de cent hectares une somme de 60 ou 70,000 francs, tandis que le petit cultivateur, qui n’a pas d’autre perspective et qui ne peut songer à vivre de ses rentes, accumule toutes ses économies sur sa terre, augmente sans cesse la quantité du bétail qu’il entretient et de l’engrais qu’il achète jusqu’à ce qu’il ait porté son capital à 1,000 francs par hectare. On trouve de grandes exploitations dans la zone argileuse, précisément parce que le sol, naturellement fertile, y exige moins d’efforts et moins d’avances de toute nature. À la vérité il paraît que, dans certaines provinces françaises, notamment en Alsace et en Lorraine, on se plaint de l’excès de la division du sol, qui empêche un assolement rationnel de s’établir, et qui arrête l’extension des cultures fourragères. Dans les Flandres, cultivateurs et propriétaires se félicitent du morcellement, les premiers parce qu’il met plus de terres à leur disposition, les seconds parce qu’il double leurs fermages. La parcelle n’eût-elle que quelques ares, celui qui la fait valoir apprécie trop l’importance des lois de l’assolement pour lui faire porter deux ans de suite des récoltes épuisantes. La subdivision des exploitations, loin de diminuer la culture des plantes destinées au bétail, semble l’augmenter, car l’arrondissement de Termonde, où les exploitations sont le plus réduites, est aussi celui qui nourrit le plus de bêtes bovines : 118 par 100 hectares de terre labourable.

Le morcellement qui n’est pas amené par les nécessités économiques et par l’intensité de la demande, mais qui est la conséquence d’un partage de succession, peut présenter des inconvéniens réels et nuire aux conditions productives du sol. Heureusement le fait ne se présente que rarement, et pour ainsi dire jamais, dans les cantons où la culture est conduite avec le plus d’intelligence, dans le pays de Waes par exemple. Quand une ferme ou une pièce de terre ne peut se partager sans que la valeur en soit diminuée ou l’exploitation rendue plus difficile, les héritiers sont presque toujours trop pénétrés de leur véritable intérêt pour réclamer le partage. Plutôt que de déprécier la propriété, ils la vendront, la céderont à l’un d’entre eux ou laisseront subsister l’indivision. Partout où l’agriculture est soignée, chaque champ a une certaine foi-me en rapport nécessaire avec la configuration du terrain et la disposition des lieux, forme qui lui communique une sorte de beauté et de perfection dont le paysan a l’intelligence et qu’il ne veut pas détruire. Si ceux qui cultivent la terre comprennent ce qu’elle exige pour donner des produits abondans, le morcellement, loin de diminuer sa fécondité, l’augmentera presque toujours notablement. S’ils ne le comprennent pas, les grandes fermes ne seront guère mieux exploitées que les petites, souvent même elles le seront moins bien. Ce n’est pas à dire que la subdivision des exploitations soit un idéal à pro()oser aux sociétés modernes, car elle exige de l’homme un redoublement de travail et d’efforts peu compatible avec le développement de ses facultés intellectuelles ; mais au sein de l’organisation actuelle, et en Flandre, on peut affirmer qu’elle n’a eu jusqu’à ce jour que des résultats avantageux pour la production et pour la rente.

Si maintenant l’on veut connaître le produit brut de la culture pratiquée dans de pareilles conditions, on verra qu’il est considérable. La statistique officielle porte la somme des produits agricoles de la Belgique entière à près d’un milliard, ce qui, pour les 2,945,593 hectares de superficie totale, donnerait une moyenne de 340 francs par hectare. Cette évaluation est trop élevée, parce qu’elle comprend des élémens qu’on ne peut faire entrer en ligne de compte ; mais si, au lieu d’appliquer la moyenne de 340 francs à tout le royaume, on la restreint aux deux Flandres, on sera bien près de la vérité, car la moyenne du département du Nord est portée à 300 fr. Ce qui prouve du reste que la production de l’agriculture flamande doit être plus grande que celle de tout autre pays, sauf peut-être la Lombardie, c’est qu’elle nourrit la population la plus dense de l’Europe : 1 habitant par 44 ares de superficie territoriale, et qu’en outre elle exporte encore en France et en Angleterre pour une valeur notable de produits agricoles[6]. Le nombre même des cultivateurs est une preuve nouvelle de la masse des produits que leur travail livre à la consommation générale. Pour exploiter 100 hectares de surface productive, on trouve dans la Flandre occidentale 65 personnes, et 103 dans la Flandre orientale, tandis que, d’après M. de Lavergne, pour cultiver la même étendue, il n’en faut que 30 en Angleterre, 40 en France et 60 en Irlande. Quoique l’étendue productive pour chaque travailleur agricole soit plus réduite en Flandre que dans tout autre pays, même l’Irlande, il n’en parvient pas moins à nourrir plus de deux personnes étrangères à l’exploitation du sol. La population rurale ne forme ici que le tiers de la population totale ; en France, elle en compose les quatre septièmes. C’est dans la Flandre orientale, pays de petite culture par excellence, que la statistique présente les chiffres qui attestent le plus clairement la perfection des procédés et la masse des produits que donne une terre si morcelée. Là chaque cultivateur, n’ayant pour exercer son industrie qu’un peu moins d’un hectare, parvient à nourrir presque autant de personnes que le cultivateur anglais, qui dispose de trois hectares de terrain productif. La valeur des terres et le taux des fermages viennent se joindre aux précédentes indications pour prouver combien le produit brut doit être considérable. Le prix moyen de l’hectare était porté par la statistique officielle de 1846 à 2,426 fr. pour la Flandre occidentale, à 3,218 fr. pour la Flandre orientale ; le prix des baux, en sus de toute charge, à 73 fr. Dans la première des deux provinces, à 93 francs dans la seconde. Pour avoir les chiffres de 1860, il faudrait augmenter ceux de 1846 d’au moins 14 pour 100. On arriverait ainsi à des prix de vente et de location qui égaleraient à peu près ceux de la Lombardie, et qui dépasseraient de beaucoup ceux de l’Angleterre et de la France. Il faut remarquer en outre que, même à rente égale, le produit brut doit être plus grand ici, puisqu’il doit couvrir, indépendamment de cette charge supposée la même, les frais beaucoup plus élevés de main-d’œuvre et d’engrais qu’exigent la qualité médiocre du sol et la méthode que suit le cultivateur flamand pour le mettre en rapport.


II.

Je viens d’exposer les traits généraux de l’économie rurale dans les Flandres. Qu’on veuille bien me suivre maintenant dans un de ces villages, dans une de ces fermes qui s’élèvent de toutes parts, et observer d’un peu plus près les occupations de leurs laborieux habitans. Nous voici dans le pays de Waes, au nord de l’Escaut, entre Anvers et Gand. On se croirait d’abord dans une vaste forêt ; tous les chemins sont plantés d’arbres, tous les champs en sont entourés, tous les fossés bordés. Ces arbres, plongeant leurs racines d’un côté dans la terre cultivée et de l’autre dans des eaux grasses et limoneuses, ont une vigueur et un air de plantureuse jeunesse qui réjouit. Du reste, nul mouvement de terrain, nulle échappée lointaine sur des horizons variés, aucun de ces accidens de la nature qui en révèlent la puissance et la grandeur. La vue est bornée de toutes parts ; tout est calme, uniforme, et réveille dans l’esprit l’image du bonheur paisible et des humbles joies que procure la vie rurale. Tout montre le travail intelligent de l’homme et mérite donc l’attention de l’économiste ; mais rien ne frappe l’imagination, rien n’arrête l’artiste. Cependant, comme chaque paysage, même le plus simple, a sa poésie propre, quand les rayons du soleil, tamisés à travers les feuilles des peupliers et des saules, projettent sur les champs voisins des reflets d’or et d’aigue-marine, on se plaît à suivre au milieu de campagnes si bien cultivées ces jeux d’ombre et de lumière qui font la beauté des clairières dans les grands bois, et dont Hobbema excellait à rendre les mobiles effets. De distance en distance, parallèlement aux chemins, les habitations des cultivateurs s’élèvent au milieu de vergers ombragés d’énormes pommiers. Tacite avait remarqué que les Germains, au lieu de grouper leurs demeures comme le faisaient les Latins, les dispersaient dans les campagnes. « Ils vivent séparés, dit-il, et ne souffrent point de demeures contiguës. Leurs villages ne sont pas comme les nôtres formés de maisons qui se joignent et se tiennent ; chacun entoure la sienne d’un espace libre. » Ce tableau est encore vrai de nos jours, tant les instincts mystérieux de la race ont persisté à travers les siècles chez une population rurale qui, mieux peut-être qu’aucune autre, a conservé la langue et les usages de ses ancêtres. Une haie de buis, de houx ou d’aubépine entoure le verger où matin et soir les vaches viennent paître l’herbe égale et fine. Cet enclos est l’espace ouvert dont parle Tacite, l’ancienne terre salique que la loi franque nous représente plantée d’arbres et défendue par une haie, le domaine que l’homme libre possédait en propre au milieu des terres communes. Les traces des coutumes primitives abondent dans cette partie du pays que les Romains n’ont jamais soumise, et il n’est pas jusqu’à des enseignes d’auberge annonçant qu’on vend du mee qui ne rappellent la boisson sacrée des temps héroïques, l’hydromel que les walkyries versaient aux guerriers reçus dans la Walhalla. La maison du fermier, qui a remplacé la hutte ménapienne, est basse, sans étage, bâtie en briques et, peinte avec soin en blanc ou en couleurs claires avec des contrevens vert foncé ; l’humble chaume couvre le toit, non par économie, mais parce qu’aucune autre couverture ne préserve aussi bien les grains contre l’humidité et toute la demeure contre les excès du froid et du chaud ; un petit sentier, souvent pavé en briques, conduit à une grille en bois construite avec une certaine coquetterie ; quelques plantes d’agrément, des hortensias, des giroflées, des dahlias, égaient le devant de l’habitation, et sur les rideaux blancs qui garnissent les fenêtres se détachent les teintes vives des fleurs que les belles expositions d’horticulture de Gand mettent tour à tour à la mode. La maison contient ordinairement quatre pièces dont la plus grande sert aux repas et aux réunions de la famille ; dans la seconde, on bat le beurre et on prépare la nourriture du bétail ; les deux autres sont des chambres à coucher. Partout règne une minutieuse propreté ; les meubles anciens, le bahut, l’horloge dans sa caisse de chêne, les assiettes à fleurs peintes rangées sur le manteau de la vaste cheminée ou sur un dressoir, la table en bois blanc, tout est parfaitement entretenu, aussi bien dans la pauvre demeure de l’ouvrier rural que dans la ferme du paysan aisé. Le fer de la baratte et les ustensiles de cuivre reluisent au soleil, et les murs sont blanchis à la chaux une fois l’an, à l’époque de la kermesse.

Dans la cour, rien ne traîne, chaque chose est à sa place ; rien ne souille le vert tapis de la pelouse : la marc et le fumier qui s’étalent trop souvent ailleurs au milieu des bâtimens de la ferme sont généralement bannis, le fumier étant mis à couvert sous le toit de l’étable. Dans celle-ci, cinq ou six vaches énormes, aux pis gonflés de lait, sont l’objet des soins assidus de la fermière, qui leur donne en abondance l’été des fourrages verts, et l’hiver de la paille, du foin et une espèce de soupe chaude où l’on mêle des navets, des carottes ou des betteraves, coupés avec des tourteaux, du son, du seigle moulu ou de la drèche. Grâce à l’excellente nourriture qu’ils reçoivent et au repos continuel dont ils jouissent, ces paisibles animaux donnent de 15 à 25 litres de lait par jour, et même davantage, ce qui suffît pour faire un demi-kilo de beurre à peu près.

Les instrumens aratoires sont simples, mais d’excellente construction. La charrue la plus employée est légère, sans avant-train, tirée par un seul cheval, et ressemble beaucoup à la charrue dite du Brabant, qui a souvent, en Angleterre même, été remarquée dans plus d’un concours pour la facilité, la rapidité et la régularité du labour qu’elle exécute. On se sert, selon les exigences, de herses triangulaires, rectangulaires ou en forme de parallélogramme, et, pour distribuer les engrais liquides, de tonneaux montés sur des roues, comme ceux qu’on emploie pour arroser les rues de nos villes ; mais l’instrument par excellence du cultivateur flamand, celui avec lequel il a fertilisé les sables, desséché les marais et forcé les flots de la mer à reculer, c’est la bêche. La richesse de la culture est attribuée en grande partie à l’usage de la bêche aux bords de l’Escaut tout comme aux bords du Pô, et l’aphorisme flamand : De spa is de goudmyn der boeren (la bêche est la mine d’or du paysan), reproduit à peu près les termes d’un proverbe italien dont le sens est identique. Un soin extrême est apporté à la confection de l’outil national, dont on varie la forme suivant la nature du terrain. La bêche du pays de Waes, destinée à retourner rapidement un sol très meuble, est en bois garni de fer à la partie inférieure ; celle qui est nécessaire aux terres mêlées de cailloux est faite d’une feuille d’acier forgée entre deux plaques de fer, instrument puissant dont le poids, la longueur et la trempe lui permettent de pénétrer sans s’émousser dans les couches les plus résistantes. Néanmoins, même dans les petites exploitations, la bêche ne remplace point la charrue, mais elle sert à donner les façons les plus délicates et, pour ainsi dire, le dernier fini à la préparation du sol, tantôt en le disposant en grosses mottes posées debout pour que l’air et la gelée y pénètrent pendant l’hiver, tantôt en divisant les champs en lits de 2 ou 3 mètres de largeur au moyen de rigoles qui ont l’avantage de livrer passage aux eaux pendant la saison pluvieuse et, pendant l’été, à la chaleur nécessaire aux racines des plantes.

Les champs offrent la forme régulière d’un carré ou d’un rectangle, et ont rarement plus d’un hectare d’étendue. Toute la partie cultivée est bombée suivant une courbe tellement symétrique, qu’à partir du centre, qui est le point le plus élevé, les eaux peuvent s’écouler dans toutes les directions avec une égale facilité. Tout autour du terrain labouré, mais à un pied plus bas, s’étend une lisière de gazon de 3 ou 4 mètres de largeur. Plus bas encore est plantée une ceinture d’aunelles dont le taillis est coupé tous les sept ans ; enfin le champ est fermé par un fossé bordé lui-même d’arbres de haute futaie. Le niveau moyen de la terre arable domine le fond de ce fossé d’au moins deux mètres, ce qui contribue à rendre le sol parfaitement sec. Ces fossés, profonds et multipliés, sont nécessaires pour recevoir les eaux dans un pays bas, humide et tout à fait plat, et en les creusant on s’est servi du déblai pour exhausser les champs cultivés. Chaque pièce de terre fournit donc à la fois des récoltes annuelles, un pâturage arrosé par les eaux grasses qui découlent des champs, du bois de chauffage tous les sept ans, et du bois de construction tous les trente ans. La terre est ordinairement labourée à la charrue ; mais tous les six ou sept ans on la retourne à la bêche, en ayant soin de couvrir la superficie du sol, qui a porté des fruits pendant la durée de la rotation accomplie, avec la terre de la couche inférieure, qui a joui pendant ce temps d’une sorte de jachère souterraine et s’est enrichie de toutes les infiltrations de l’engrais. Le sol arable acquiert par cette méthode une profondeur qu’il n’a point dans les potagers les mieux cultivés ; mais on devine quel capital d’amendemens, de fumures et de main-d’œuvre il a fallu enfouir dans cette terre siliceuse pour la fertiliser ainsi jusque dans le sous-sol. Le but principal de l’exploitation n’est point les céréales, mais le fin et le beurre. Les meilleurs fermiers ne vendent presque point de grains : ils les font consommer par leur bétail ; ils arrivent ainsi à accumuler beaucoup de fumier, et leurs produits, de plus en plus recherchés, ne craignent point la concurrence de l’Amérique ou de la Russie malgré l’absence de tout tarif protecteur.

Tel est l’aspect des fermes, tels sont les procédés de culture dans le pays de Waes. On les retrouve partout ailleurs dans la zone sablonneuse, avec moins de propreté pourtant dans l’entretien de l’habitation et de soins minutieux dans les façons données à la terre. Malheureusement la condition des hommes laborieux qui ont amené l’agriculture à un si haut degré de perfection n’est point en rapport avec la masse des produits qu’ils récoltent. L’ouvrier agricole des Flandres est peut-être celui de tous les ouvriers européens qui, travaillant le plus, est le plus mal nourri. Le petit fermier ne vit guère mieux, et si l’on y regardait de près, on se convaincrait que, loin de tirer du capital engagé dans son exploitation les 10 pour 100 jugés nécessaires en Angleterre, il n’en obtient pas 3 pour 100 en outre du salaire qu’il mérite par son travail personnel. Partout où la stérilité naturelle du sol rend la culture du froment trop onéreuse, la population rurale ne mange que du pain de seigle ou de méteil, avec des pommes de terre, des haricots, quelques légumes et du lait battu, presque jamais de viande, ni même de lard. Le café à la chicorée est la boisson habituelle ; la bière est réservée pour les jours de dimanche et de kermesse. Le salaire de l’ouvrier varie de 1 franc à 1 franc 20 centimes. Ce qui permet à l’ouvrier de subsister avec un salaire aussi insuffisant, c’est le travail sans relâche de tous les membres de la famille. La journée finie, et souvent la nuit au clair de lune, le père cultive le petit champ, d’une dizaine d’ares, qu’il loue autour de sa chaumière. Depuis que la vapeur a brisé l’antique symbole de l’industrie domestique, le rouet, la mère et les filles font de la dentelle, travail délicat et gracieux, mais trop peu rétribué, et surtout trop incertain, comme tous les travaux qui répondent à des besoins de luxe et aux fantaisies de la mode. Les fils que les occupations des champs ne réclament pas encore élèvent des lapins pour le marché de Londres. Leurs humbles mains, mettant à profit la moindre touffe d’herbe oubliée dans les taillis ou le long des chemins, diminuent la gêne de la maison paternelle et donnent lieu à un mouvement d’exportation qui n’est pas à dédaigner, tant il est vrai qu’en agriculture il n’est rien qui n’ait de l’importance. Il s’exporte, par Ostende seulement, 1,250,000 lapins par an, d’une valeur de plus de 1,500,000 francs. On les envoie, écorchés et nettoyés, aux marchés de Londres par les bateaux à vapeur. La peau est conservée dans le pays pour la fabrication des chapeaux.

Quoique leur vie soit bien rude, le séjour des villes ne semble pas attirer les populations rurales. Même quand la terre ne lui appartient pas, un lien très fort attache le cultivateur flamand au sillon qu’il arrose de ses sueurs. L’habitude, les traditions de la famille, l’impossibilité d’entreprendre une autre industrie, le charme si puissant de la campagne, qui agit profondément sur ces âmes rustiques, tout les rive à la charrue. Toutefois l’augmentation continue des fermages, qui, tous les neuf ans, au renouvellement du bail, subissent une hausse nouvelle, les remplit d’inquiétude et empoisonne leur existence. Ils se défient de tous ceux qui leur demandent des renseignemens sur l’état de l’agriculture ; ils ne répondent aux questions qu’avec répugnance. Ils dissimulent la fertilité qu’ils ont su communiquer à leurs terres et le produit qu’elles peuvent donner, afin qu’on ne sache point que la ferme, améliorée par leur travail, peut supporter une rente plus élevée. À en juger par la progression des baux, il faut avouer que leurs appréhensions ne sont pas sans fondement. En effet, d’après les statistiques officielles, le prix de location par hectare aurait été porté, de 1830 à 1846, dans la Flandre occidentale, de 60 à 73 fr., soit une hausse de 21 pour 100, et dans la Flandre orientale de 71 à 93 fr., soit une hausse de 30 pour 100. Depuis 1846 jusqu’en 1860, l’augmentation, loin de se ralentir, a plutôt augmenté, surtout dans la première de ces deux provinces ; on arrive à constater une augmentation moyenne de 40 pour 100 en trente ans, tandis que, pendant la même période, le prix des céréales ne s’est élevé que de 5 pour 100. Le cultivateur est donc parvenu, à force de sacrifices et de travaux bien conduits, à doubler à peu près le produit net du sol, et pourtant il n’a joui que transitoirement de cette plus-value qu’il avait créée, et qui est allée grossir la rente. L’accroissement des fermages pèse sur la classe rurale d’autant plus lourdement qu’en Flandre la plus grande partie du sol est exploitée par des locataires.

Aussi loin qu’aient pu remonter les recherches, on a trouvé en vigueur dans le pays flamand un usage consacré par les anciennes coutumes écrites, et qui semblerait devoir donner quelque sécurité aux cultivateurs. C’est le droit du fermier qu’on appelle en flamand pachtersregt, tenant-right en anglais, et qui consiste dans l’obligation imposée au fermier entrant de payer au fermier sortant la valeur des pailles et des fumiers qui se trouvent sur la ferme, plus celle des engrais, arrière-engrais et récoltes en terre. Le pachtersregt varie du reste dans chacune des anciennes divisions du pays, et ces différences semblent même tenir aux diverses coutumes des tribus germaniques qui se sont primitivement partagé la contrée. C’est ainsi que du côté d’Ypres et de Courtray on ne paie que le tiers de la valeur des engrais qui ont déjà servi à produire une récolte, tandis que du côté de Gand on en paie la moitié, que dans le pays de Waes on donne même une indemnité fixe de 21 francs par hectare pour la fumure enterrée depuis deux ans. La somme totale de ces indemnités varie donc selon le bon état de culture des terres et selon l’époque de l’entrée en jouissance. Dans les cantons méridionaux, où les baux commencent au mois d’octobre, le pachtersregt, ne s’appliquant qu’à des engrais à moitié épuisés, à ceux qui se trouvent dans les citernes et dans le fumier, ne s’élève en moyenne qu’à 70 ou 80 francs l’hectare, tandis que du côté de Gand, où les fermiers prennent possession à la Noël ou au 1er mars, l’indemnité à payer porte sur les récoltes en terre, sur les engrais et arrière-engrais, et monte quelquefois jusqu’à 400 et 500 fr. L’hectare emblavé. M. Caird, dans ses Lettres sur l’agriculture anglaise, ne se montre point favorable au tenant-right, qui, suivant lui, enlève au fermier entrant une partie de son capital disponible, donne lieu à des débats, à des fraudes incessantes, tout au moins à des évaluations coûteuses, et ne paraît point favoriser particulièrement le progrès agricole. En parcourant les comtés de Surrey et d’Essex, où l’inventory se fait sur les mêmes bases que la prisée flamande[7], et s’élève à peu près au même chiffre, de 1 à 2 livres sterling l’acre. M. Caird fut frappé du contraste qui existait entre l’aisance croissante des experts et la détresse des fermiers. En Flandre, on considère le pachtersregt comme la condition nécessaire d’une bonne culture. On a été jusqu’à demander que les coutumes locales qui régissent ce droit fussent rendues uniformes et converties en loi dans l’intérêt de l’économie rurale. La prisée donne lieu à quelques débats et même à quelques fraudes là où elle porte sur des récoltes en terre ; mais les plaintes sont rares dans le sud, où il ne s’agit que d’estimer le fumier qu’on peut cuber dans les cours ou dans les citernes, et la valeur relativement minime des engrais qui ont déjà donné une récolte. Là d’ailleurs l’expertise est faite par le notaire en qualité d’arbitre. Tout au moins cet usage permet-il au fermier de ne point négliger sa culture, même l’année qui précède son déménagement, puisqu’il sera remboursé de la valeur des engrais et des amendemens non épuisés. Quant à l’inconvénient signalé en Angleterre, que le paiement de l’inventory diminue le capital du fermier entrant, on y oppose en Flandre le proverbe : Hoc hooger, hoc beter (au plus, au mieux). En effet, il vaut infiniment mieux payer pour le fumier qui se trouve dans une terre bien cultivée que de ne rien débourser pour une ferme épuisée, empoisonnée de mauvaises herbes, et qu’il faut à grands frais remettre en bon état de culture. Les avances peuvent être grandes, mais tout fermier intelligent sera heureux de les faire.

Le village flamand est formé non de l’agglomération des fermes, mais de la réunion des industries que réclament les besoins de la nombreuse population dispersée dans les campagnes. Dans la plupart des communes rurales, on trouve aussi des épiciers, des boulangers, des pâtissiers, des lingères, des tailleurs et des tailleuses exhibant à leur fenêtre les dernières gravures de mode, même des horlogers et des voitures de louage. Quelques-unes de ces communes comptent de six à huit mille habitans. L’aspect du village répond aux conditions dans lesquelles s’y exerce le travail : tout y révèle une humble aisance, obtenue à force d’économie, d’ordre et de soins. Près de l’église, dont la flèche élancée domine les arbres du cimetière, s’ouvre une place bien pavée, bordée de maisons propres et bien entretenues. Les demeures des pauvres et des ouvriers agricoles sont ordinairement disséminées autour des fermes. Voici le presbytère avec son potager clos d’un mur ou d’une épaisse haie d’ifs. Non loin de là, bâtis avec un certain luxe, s’élèvent l’école communale et parfois l’atelier modèle où l’on apprend aux enfans à tisser des étoffes. Ce bâtiment surmonté d’un clocheton et d’une croix est l’école dentellière, dirigée par une communauté religieuse. Dans presque toutes les communes, on rencontre quelque maison de campagne dont les vertes pelouses, parsemées de bouquets d’arbres, rappellent en petit les résidences anglaises ; mais les anciens châteaux sont rares, l’aristocratie féodale n’ayant jamais pu jouer un rôle prépondérant dans un pays dominé par les artisans des grandes communes. L’agriculture flamande ne doit donc presque aucun de ses progrès au concours des classes élevées ; aujourd’hui même, elle ne peut espérer recevoir d’elles l’élan que les propriétaires anglais ont su donner à la culture de leurs terres.

Chaque village est un centre d’activité locale indépendant des chefs-lieux de canton ou de province. L’esprit d’association, propre à la race flamande, fait naître partout des sociétés de toute espèce, ayant pour but l’utilité ou l’agrément des membres qui en font partie. Ce sont des sociétés de musique instrumentale et vocale, des sociétés de rhétorique et de littérature où toutes les productions des muses villageoises reçoivent un accueil indulgent, des sociétés de course qui donnent des prix aux meilleurs trotteurs ou aux fermiers qui courent la bague à cheval suivant les us du moyen âge, des sociétés d’agriculture, de jeux de boule, de tir à l’arc ou à l’arbalète. Ces dernières sont d’anciennes gildes qui ont toutes leurs blasons, leurs insignes, leurs drapeaux, leurs chartes, dont quelques-unes, datant de XIIIe et du XIVe siècle, conféraient le droit de porter des armes à la condition de marcher à l’appel du suzerain. Il n’est point dans la région des terres sablonneuses de localité si petite et si isolée où il n’existe deux ou trois de ces associations. Dans les villages importans, on en rencontre plus de huit ou dix, et dans la ville principale, à Gand, plus de cent. Toutes ont leurs statuts, leur bureau, leurs jours de réunion, d’élection et de délibération, leurs cotisations et leur petit budget ; elles constituent des organisations au sein desquelles se perpétue un esprit de corps très prononcé. Quelque modeste que soit leur sphère d’action, on doit reconnaître qu’elles forment des institutions éminemment utiles, qui apprennent aux habitans des campagnes à unir leurs efforts pour une pensée commune, à délibérer et à s’entendre sur un intérêt collectif. Elles font pénétrer jusqu’au fond des chaumières quelque lueur de la vie nationale et même, au moyen de la musique, quelque écho de l’art moderne. Ce sont autant de foyers d’activité d’où émane un certain mouvement de civilisation qui tend à enlever aux populations rurales ce que l’isolement leur donnait de rude, d’égoïste ou d’insociable. Malheureusement, malgré les efforts de l’état, l’instruction des enfans est encore trop négligée, et le pouvoir civil, il faut le dire, ne rencontre pas dans le clergé, pour accomplir sa noble mission, tout l’appui qu’il serait en droit d’espérer d’un corps dont l’influence sur les campagnes est encore si grande.


III.

Pour compléter ce tableau de l’économie rurale des Flandres, il reste à dire quelques mots de leurs principaux produits. En les énumérant, nous verrons se succéder des cultures variées, depuis les plus grossières, qui croissent sur une terre à peine défrichée, jusqu’aux plus riches, auxquelles se prête un sol sans cesse amélioré.

La Flandre occidentale est traversée du nord-est au sud-ouest par une crête qui, se rattachant au Mont-Cassel en France et s’abaissant peu à peu entre Bruges et Gand, forme la ligne de partage des eaux entre la mer et la Lys. Au-delà de Gand, le même bourrelet se prolonge le long de la zone des polders et force l’Escaut à se rejeter vers l’orient avant d’atteindre sa large embouchure. Le terrain de cette ligne de partage est singulièrement difficile à mettre en rapport, parce que le sous-sol, mêlé de cailloux, composé tantôt de tuf ferrugineux, tantôt d’argile compacte, retient les eaux de pluie et arrête le développement des racines. Jusqu’à une époque assez récente, cette partie du pays, peu habitée, était couverte de maigres taillis, de bruyères marécageuses parsemées de bois rabougris de hêtres et de chênes. Çà et là, on rencontre encore quelques centaines d’hectares dont la flore particulière annonce les sables humides. Les roridulées, qui couvrent la terre d’une teinte rougeâtre, les lycopodiacées aux tiges rampantes, le lichen des rennes, qui semble envelopper les arbres d’une couche de cendres blanchâtres, l’abondance des fougères et des mousses, l’air malingre des autres plantes, donnent au paysage un aspect de stérilité maladive. C’est au moyen du pin sylvestre qu’on a fait peu à peu la conquête de ces districts ingrats. Quand le sous-sol est imperméable, on le défonce, on retourne la terre à la bêche et l’on y sème le précieux résineux, ou bien l’on y plante de jeunes pins d’un an à raison de 33 ou 35, 000 par hectare. Au bout de sept ou huit ans, on élague et on éclaircit la plantation, l’on creuse des fossés dont la terre sert à recouvrir les aiguilles tombées des sapins, et l’on vend les fagots qui, au prix de 8 ou 10 fr. Le cent, couvrent les frais de cette opération. On éclaircit et on élague de nouveau tous les deux ans, jusqu’à ce que les arbres aient atteint une vingtaine d’années. Alors on commence à y couper des perches qui servent de tuteurs au houblon ; à vingt-cinq ans, on y trouve des étais pour les galeries de mines, à trente du bois pour les petites constructions rustiques ; à quarante, quand la terre est naturellement profonde ou qu’elle a été bien défoncée, l’hectare peut encore porter de 1,000 à 1,200 sapins valant au moins à fr. pièce, ce qui porterait la valeur de la superficie à 4 ou 5,000 fr. Si l’on tient compte de tous les produits antérieurs, un hectare de plus sylvestres donnera donc en Flandre un revenu net annuel de 100 ou 150 fr. ; mais ce revenu doit être considéré comme exceptionnel, parce que généralement la mauvaise qualité du sol ne permet pas à la plantation de continuer à croître avec vigueur au-delà de vingt ou vingt-cinq ans. Toutefois on peut estimer le produit moyen à la moitié du précédent, car les bons administrateurs sont d’avis que toute terre qui ne peut se louer 50 fr. L’hectare doit être convertie en sapinière,

La main-d’œuvre nécessaire à l’entretien et à l’exploitation des bois assure un salaire à quelques familles d’ouvriers : ceux-ci viennent donc coloniser la région d’abord inhabitée. Ils obtiennent en bail, emphythéotique, pour un prix relativement peu élevé, un coin de terre qu’ils défrichent. Dès lors rien ne leur coûte i)lus pour arriver à se construire une demeure. Ils réduisent leur consommation au plus strict nécessaire, ils économisent ce qu’ils peuvent ; le mari s’en va au loin, en France souvent, pour faire la moisson et rapporter ainsi une cinquantaine de francs au bout de trois semaines de fatigues inouïes. Quand ils ont rassemblé les matériaux de leur chaumière, mari et femme se mettent eux-mêmes à l’œuvre, et parviennent enfin à dormir sous un toit qui leur appartient. Il s’agit alors d’avoir du bétail, cette base de toute culture. Ils nourrissent d’abord une chèvre et quelques lapins, puis ils élèvent un veau avec les herbes qui poussent dans les bois. Quand enfin ils possèdent une vache, la famille est sauvée. Elle a du lait pour sa consommation, elle vend du beurre, elle recueille du fumier pour féconder sa culture. Peu à peu un certain capital se forme ; au bout de quelques années l’ouvrier est devenu un petit fermier. À mesure que la population augmente, les bois se défrichent. De nouvelles chaumières s’élèvent, les anciennes s’agrandissent. Après un demi-siècle, le pays est définitivement conquis à la culture, grâce à une suite non interrompue de travaux que le capitaliste n’aurait pu payer au taux moyen du salaire sans se mettre en perte. Le petit cultivateur qui est assuré de jouir du fruit de ses efforts au moins pendant trente ans n’épargne ni son temps ni sa peine. Travaillant avec plus d’ardeur et d’intelligence qu’il ne le ferait pour autrui, il met en valeur une terre que la grande culture n’aurait eu aucun intérêt à exploiter.

Les deux produits qui se récoltent dans les terres les plus médiocres, et qui forment la base de l’alimentation des classes rurales dans la plus grande partie des Flandres, sont le seigle et les pommes de terre. On a remarqué chez la plupart des peuples de race germanique une prédilection si marquée pour le seigle, qu’ils le cultivent de préférence au froment, même dans les bonnes terres argileuses, comme on peut l’observer dans le pays de Juliers par exemple. Il est encore d’autres motifs qui ont fait adopter la culture du seigle en Flandre. La nature du terrain lui étant favorable, il donne 24 hectolitres à l’hectare, tandis que le froment n’en donne que 22 ; il laisse plus tôt la terre libre pour recevoir les récoltes dérobées, et sa paille est très recherchée pour couvrir les toits de chaume. Si l’on veut obtenir du froment, il faut des fumures très fortes, et le produit en grains n’est pas toujours suffisant pour couvrir les frais. Le blé ne domine comme culture que dans la zone du littoral et dans la région qui longe le département du Nord et le Hainaut. L’orge, cet élément de la boisson nationale, donne ici un rendement supérieur à celui des autres pays. En Angleterre, on n’évalue la production moyenne de cette céréale qu’à 26 hectolitres ; en France, dans le Finistère, où l’orge rend le plus, à 33 hectolitres ; dans les Flandres à 37 en moyenne, et dans les bonnes terres de 50 à 60 hectolitres. La pomme de terre est le mets favori des cultivateurs flamands. On consacre à ce tubercule 10 ou 12 pour 100 de la superficie arable, et le rendement, extrêmement inégal suivant les années, varie de 100 à 260 hectolitres par hectare. L’avoine, très demandée à cause du grand nombre de chevaux qu’on nourrit, est bien cultivée et donne de 37 à 40 hectolitres. Le sarrasin est une plante précieuse, parce qu’elle est la seule qui permette ici d’épargner l’engrais. Quoique le rendement n’en soit que de 21 à 22 hectolitres, elle occupe une certaine place dans l’assolement, et depuis que la maladie atteint les pommes de terre dès la fin de juillet, en les butant on sème du sarrasin, qui se développe au moment où les fanes meurent, et qui, tout en étouffant les mauvaises herbes, donne encore une assez bonne seconde récolte.

Dans la région sablonneuse, on l’a vu déjà, 35 ou 40 pour 100 de l’étendue des terres arables sont consacrés à produire de la nourriture pour le bétail, green crops, tant en première qu’en seconde récolte. En y ajoutant 15 ou 16 pour 100 de prairies permanentes pâturées ou fauchées, on arrive à constater ce résultat satisfaisant, que plus de la moitié de la surface productive est occupée par des plantes qui servent à faire de la viande et de l’engrais. L’humidité du climat est favorable aux prairies permanentes ; mais généralement le sol ne l’est point. Sans engrais, ces prairies produisent peu et se remettent bientôt en bruyères. On a essayé de faire des prairies artificielles de luzerne ; mais cette utile légumineuse ne réussit point, même dans les meilleures terres, et l’on y a renoncé. Le trèfle ordinaire, mêlé de ray-grass, et le trèfle incarnat la remplacent. On ne rencontre que peu d’herbages, sauf autour des maisons, dans les vergers et le long des ruisseaux et des rivières ; mais dans le bassin des cours d’eaux que les crues d’hiver font déborder, on trouve des prairies à faucher excellentes, qu’on peut opposer aux fameuses marcite du Milanais, quoiqu’elles ne donnent qu’une ou deux coupes au plus et un regain. Celles que fertilisent les débordemens annuels de l’Escaut et de la Lys produisent annuellement de 3 à 400 fr. par hectare, et valent de 8 à 10,000 fr. Dans les environs de Furnes et d’Ostende et dans toutes les terres d’alluvions, les pâturages occupent 50 ou 60 pour 100 de la surface, de sorte qu’avec les cultures fourragères les deux tiers du sol sont consacrés à l’entretien du bétail.

Après les cultures destinées directement ou indirectement à la nourriture de l’homme viennent les cultures industrielles. Parmi celles-ci, la plus importante est celle du lin. Le fin jouait jadis dans l’économie du pays, quoiqu’en des conditions plus humbles, le même rôle que la soie dans celle de l’Italie. Il était pour le cultivateur une source de produits à la fois agricoles et industriels, car tout le travail qu’exigeait la confection des célèbres toiles de Flandre se faisait aux champs. Aujourd’hui que la filature mécanique a remplacé le fuseau et la quenouille, une partie de l’ouvrage s’exécute dans les villes et à l’étranger. Cependant le rouissage, le teillage et le tissage distribuent encore parmi les populations rurales une somme de salaires très importante. L’exportation de la toile a considérablement diminué ; mais depuis que la France et l’Angleterre viennent acheter la fine qualité de filasse rouie dans la Lys, et que les filatures de Gand ont augmenté leurs ventes hors du pays, la culture du fin s’est relevée insensiblement, et elle occupe aujourd’hui une étendue à peu près aussi grande qu’autrefois. Le lin exige de grandes avances pour l’engrais, pour la main d’œuvre et pour la graine à semer, qu’on fait venir de Riga. On estime ces avances de 5 à 700 fr. par hectare ; encore obtient-on une récolte très chanceuse, que la grande humidité pourrit et que la grande sécheresse brûle. Dans les années favorables, elle se vend sur pied, aux environs de Courtray, de 120 à 150 fr. Les neuf ares, non compris la graine, soit de 13 à 1,700 fr. L’hectare. Dans la Flandre orientale, le produit le dépasse guère 1, 000 fr.

Le tabac rapporte encore davantage. Chaque fermier en plante pour sa consommation ; mais le tabac n’est cultivé en grand que dans certains cantons, notamment aux environs de Commines et de Wervicq, où il acquiert une saveur pénétrante appréciée jusque sur l’autre bord de l’Atlantique. Le produit en est beaucoup plus grand qu’en France, même dans les meilleurs départemens ; mais les frais de cette culture sont énormes. Là où on la soigne, on estime le produit d’un hectare à plus de 2,000 kilog. d’une valeur de 2,600 fr. et la dépense à 2,200 fr., dont 1,500 fr. d’engrais et 700 fr. de main d’œuvre et de charges diverses. On comprend qu’une production qui exige des soins aussi incessans n’est possible que dans des districts où une population très dense offre toujours des bras disponibles, où l’on est habitué à confier au sol un grand capital.

Une autre culture dont la Flandre peut s’enorgueillir à juste titre est celle du houblon. La vigne du nord, connue on l’a nommé, suspend aussi en guirlandes ses longs sarmens d’un vert sombre. comme les pampres qui grimpent aux arbres dans les campagnes italiennes, et, en s’enroulant autour des plus qui la soutiennent, elle forme des thyrses gigantesques à la taille des divinités énormes créées par les mythes Scandinaves ; mais, au lieu d’être comme « la mère du vin » un produit presque spontané du sol, elle ne livre ses cônes parfumés, qui communiquent à la bière leur amertume conservatrice, qu’au prix de très grandes avances et d’un labeur continuel. Il faut d’abord appliquer à la terre une fumure considérable, puis la garnir de perches de sapin à raison de 3,000 par hectare au prix de 35 à 50 fr. Le cent. Quand la plante grimpante commence à jeter autour des tuteurs ses tiges volubiles, il faut les y fixer au moyen de liens, et, aussitôt que ses feuilles jaunissent, l’arroser des engrais liquides les plus stimulans, enfin, lorsqu’arrive le moment de la récolte, appeler de toutes parts des ouvriers pour opérer la cueillette. La description que M. Esquiros a faite des vendanges du Kent et du Sussex s’applique de tout point à celles des cantons de Poperinghe et d’Alost[8]. Seulement, tandis qu’en Angleterre, suivant M. Caird, les autres cultures sont sacrifiées au houblon, qui absorbe tout le fumier dont les cultivateurs disposent, il n’en est pas de même en Flandre, où l’on ne voit nulle part de plus belles récoltes de froment et de betteraves qu’à côté des houblonnières. Cette différence provient de ce que le cultivateur flamand, habitué à faire plus de sacrifices que le cultivateur anglais, achète la plus grande partie de l’engrais supplémentaire dont il a besoin. On estime le produit du houblon sec à l’are de 12 à 15 kilos, et les frais pour la même étendue de 6 à 7 francs ; mais il n’est point de récolte dont le rendement et la valeur soient plus irréguliers.

De même que le houblon remplace ici la vigne, ainsi la chicorée tient lieu de café, et la betterave de canne à sucre. On sème la chicorée, parce qu’elle sert à préparer la boisson journalière des ouvriers, et qu’on en expédie une quantité assez notable en Angleterre après lui avoir fait subir les préparations nécessaires. C’est également une culture très dispendieuse, mais qui donne un riche produit, estimé de 800 à 1, 000 francs l’hectare. La betterave à sucre n’est guère cultivée que dans la lisière méridionale, et elle y donne le même rendement que dans le département du Nord, 35 ou 40, 000 kil. à l’hectare. Les plantes oléagineuses occupent plus de place, parce qu’elles prospèrent dans les terres légères. C’est encore une récolte excellente ; outre l’huile, elle donne le tourteau, si précieux pour nourrir le bétail et pour engraisser la terre. Le produit du colza est en moyenne de 22 hectolitres à l’hectare, d’une valeur de 4 ou 600 francs. Quoiqu’on ne consacre aux plantes industrielles que 8 ou 9 pour 100 de la surface productive, elles jouent un rôle considérable dans l’économie rurale de la Flandre. Ce sont elles qui, par les grands produits qu’elles donnent, permettent aux cultivateurs d’acheter des engrais commerciaux, d’améliorer leurs terres et de payer une rente très élevée, même pour des terres médiocres. Du succès de cette culture dépendent donc la prospérité et l’enchaînement des autres récoltes.

Les bols taillis et de haute futaie deviennent de plus en plus rares, car on en défriche tous les ans. Dans les districts médiocrement peuplés, on les remplace par des plantations de sapins ; dans les autres, on livre le sol à la culture. Les taillis sont en général de bonne qualité, et, coupés tous les sept ans, ils donnent un produit de 3 ou 500 fr. à l’hectare. Les arbres de haute futaie ne se rencontrent plus guère que le long des routes et aux bords des champs.

La Flandre possède une quantité considérable de gros bétail. Le nombre des moutons, au contraire très petit, ne dépasse pas 80,000 pour les deux provinces. Celui des chèvres est relativement plus grand : on en compte 50,000, qui donnent du lait aux ménages trop pauvres pour avoir une vache. Il y avait autrefois dans chaque commune flamande une ou deux fermes qui nourrissaient chacune une centaine de moutons, l’hiver avec du fourrage sec, l’été en les faisant paître le long des chemins et des fossés ; mais depuis que, par suite de l’exportation, le prix du beurre dépasse en moyenne 2 fr. 25 cent, le kilo, les cultivateurs trouvent plus avantageux de nourrir des vaches et d’élever des poulains. Le nombre des moutons diminue donc d’année en année, et l’on ne s’en plaint pas, car on y voit la preuve que l’agriculture est en progrès. En Angleterre également, dans les fermes où l’on adopte le high farming, on remplace une partie des bêtes à laine par des bêtes à cornes nourries à l’étable. — Les chevaux de labour flamands sont renommés, et non sans raison ; ils ressemblent à ces coursiers énormes que montaient au moyen âge les chevaliers bardés de fer, et dont Rubens aimait à dessiner les puissantes encolures ; ils ont moins d’ardeur et de nerf que les chevaux du Perche, mais ils sont excellons pour les travaux de la terre. Chaque année, les marchands anglais viennent acheter les meilleurs, surtout les plus gros, dans les prix de 1,000 ou 1,200 francs. En 1846, on comptait dans les deux provinces 59,257 chevaux, soit, sur 100 hectares de superficie, 9 dans la Flandre occidentale et 14 dans la Flandre orientale. — Les bêtes à cornes appartiennent presque toutes à la race flamande, qui donne beaucoup de lait, mais qui se prête moins à l’engraissement. L’état et quelques particuliers ont fait venir des taureaux et des génisses durham, et les jeunes bêtes issues du croisement avec la race du pays sont très recherchées ; mais comme c’est surtout pour la production du beurre qu’on entretient des étables bien garnies, l’élève des bêtes de boucherie prend peu de développement, sauf dans la région du littoral. Cette regrettable lacune dans une culture en général si bien entendue provient en partie de la rareté des bons pâturages, en partie aussi de la faible consommation de viande faite par la classe ouvrière. Le nombre de têtes de la race bovine était en 1846 de 340,574 pour les deux Flandres, ce qui constituait un accroissement de 18 pour 100 depuis 1840. Si les étables flamandes sont bien entretenues, les porcheries au contraire laissent beaucoup à désirer. Cependant, comme la plupart des petits cultivateurs nourrissent un ou deux porcs très grands et très bien engraissés, le nombre de ces animaux est assez élevé, et leur produit en viande considérable. Le chiffre représentant la race porcine était de 140,000. En résumé, si l’on compare la quantité de bétail qu’on entretient en Flandre à celle qu’on trouve ailleurs, on constatera qu’aucun autre pays n’a l’avantage sous ce rapport. En effet, d’après M. de Lavergne, en 1846 on comptait en Angleterre, non compris l’Écosse et l’Irlande, 33 bêtes à cornes, 6 chevaux et 200 moutons par 100 hectares de superficie ; à la même époque, la statistique officielle a trouvé en Flandre sur une même étendue 55 bêtes à cornes, 12 chevaux et 8 moutons, ce qui donnerait, en réduisant les têtes de mouton en têtes de gros bétail dans la proportion de 8 à 1, 64 têtes pour l’Angleterre et 68 têtes pour les Flandres. Ce résultat est d’autant plus remarquable que, pour l’entretien du bétail, l’Angleterre a l’avantage énorme d’avoir la moitié de son territoire en prairies naturelles, qui n’occupent en Flandre que la sixième partie du sol.

En beaucoup de points, on le voit, il est permis de recommander l’agriculture flamande à l’attention et même à l’imitation des pays où la loi et les mœurs ont divisé le sol ou la culture. En effet, peu de nations ont l’avantage de posséder dans leur sein une classe de fermiers riches et éclairés disposés à confier à la terre des sommes considérables. Le gentleman farmer qui met en action toutes les forces productives du sol par l’application intelligente des procédés perfectionnés qu’indique la science est une exception sur le continent. En Angleterre même, on ne rencontre pas aussi souvent qu’on pourrait l’espérer ce type du cultivateur modèle. Le goût des occupations agricoles est encore partout trop peu développé pour qu’on puisse s’attendre à voir beaucoup de personnes aisées consacrer leur fortune, leur temps et leur intelligence à une industrie qui exige une extrême diligence, une certaine fermeté de caractère, et surtout les traditions de la vie rurale. L’exemple de la Flandre, où de petits cultivateurs font produire à une terre médiocre des récoltes magnifiques, prouve qu’on peut tirer du sol même le capital nécessaire pour le féconder, sans aller l’emprunter à des sources étrangères. On a fondé de grandes espérances sur l’organisation du crédit agricole et foncier, et certes des institutions de ce genre ne sont pas à dédaigner ; toutefois, qu’on le remarque bien, ce qui fait défaut, c’est moins le capital que le talent de s’en servir, car tout cultivateur habile qui utilisera les ressources de la terre qu’il exploite saura bien y accumuler tout ce qu’il faut pour la mettre en pleine valeur. Pour y parvenir, il suffît de suivre un assolement rationnel, de faire consommer par du bétail qu’on élève peu à peu toute la nourriture dont on dispose, de tirer parti de toutes les plantes dont le sol se couvre spontanément, et surtout de recueillir avec soin tous les engrais. La grande source de richesse, on l’oublie trop peut-être, c’est la terre, ce sont les élémens de fécondité que la nature place à notre disposition, et qu’il faut savoir mettre en œuvre. Le capital d’exploitation, plus important en Flandre que partout ailleurs, n’a pas été fourni ici par de riches propriétaires ou par de grands fermiers ; il a été créé sur place par la démocratie rurale des petits cultivateurs, à qui le pays doit sa prospérité. Les progrès de l’agriculture ne dépendent en général ni de l’extension plus ou moins grande des propriétés ou des exploitations, ni des institutions de crédit, ni d’autres combinaisons artificielles : ils résultent avant tout de l’aptitude de l’homme qui fait valoir la terre. Que celui-ci soit un lord qui compte ses revenus par millions ou un pauvre ouvrier qui ne se nourrit que de pain noir, si l’un et l’autre savent ce qu’exige une bonne culture et arrivent à entretenir une tête de gros bétail par hectare, la terre sera bien cultivée, et son produit considérable. Parfois même le second parviendra à conquérir des terrains qu’eût négligés le premier, car là où le grand propriétaire, servi par des salariés, ne serait pas rentré dans ses avances, le petit cultivateur, poussé par la nécessité, par l’intérêt personnel et aidé par sa famille, finira par rendre des sables fertiles et par coloniser le désert. En définitive, il faut que le laboureur travaille avec énergie ; mais cela ne suffit pas, et ce n’est même pas le point principal, car il y a bien des contrées où l’homme se tue à retourner la terre pour n’obtenir que de maigres récoltes. Ce qu’il faut avant tout, c’est apprendre à connaître, soit par la science, soit par la pratique journalière, les lois de la nature et ce que le sol réclame pour récompenser par de riches produits les efforts de ceux qui le cultivent. Il en est de la terre comme de l’enfant : sans doute on doit l’aimer, mais non pour sol et d’une façon égoïste ; il faut l’aimer pour elle-même et chercher à développer en elle tous les dons, toutes les forces qui la distinguent ; il faut savoir même préférer une belle culture à la possession du sol qui la porte. Ce sont là les enseignemens qu’offre l’étude de l’économie rurale de la Flandre, et tous les pays où se retrouve la même constitution de la propriété pourraient en profiter.

L’agriculture flamande a plus d’un rapport avec celle de la Lombardie. Dans les plaines de l’Escaut et de la Lys comme dans celles du Pô et de l’Adda, l’industrie, intimement associée à la culture, a fait surgir dès les premiers siècles du moyen âge des communes fameuses dont on peut encore reconnaître la puissance dans d’admirables monumens, construits là en marbre avec toute la perfection de l’art de sculpter et de bâtir, ici avec des matériaux plus grossiers, mais plus imposans par leur masse et par leurs proportions. Les procédés agricoles se ressentent de la conformité des destinées des deux pays. Le sol n’y a été mis en valeur qu’après des travaux énormes, et il n’a donné des fruits qu’au prix du labeur incessant et des soins infinis de la multitude de cultivateurs qui se le partagent. Les pâturages qui longent le Pô ressemblent à ceux qui s’étendent le long de la Mer du Nord ; les terres de la Lombardie moyenne rappellent celles de la zone sablonneuse de la Flandre, et c’est à l’emploi de la bêche qu’elles doivent toutes les deux une partie de leur fertilité. Toutefois on ne peut poursuivre ce parallèle trop loin, car que d’avantages n’a pas la Lombardie ! Il manque à la Flandre et la soie, ce produit incomparable, et la vigne, qui donne presque sans frais une boisson très recherchée, et le maïs, dont le rendement sur une même étendue est deux fois plus fort que celui du seigle, et ces lacs, ces fleuves qui, suspendus comme en des réservoirs au-dessus des terres basses, permettent de communiquer à celles-ci une fécondité sans pareille, et ce sol actif, qui, stimulé par les rayons du soleil méridional, livre sans s’épuiser des récoltes successives de céréales. Néanmoins le cultivateur flamand est parvenu à compenser tant de désavantages par un moyen très simple qui est à la portée de tous ceux qui exploitent la terre sous tous les climats, et qui serait partout également efficace : un soin extrême à recueillir les engrais et à restituer à la terre tout ce qu’elle donne ou plutôt tout ce qu’elle prête pour les besoins de l’homme. C’est par l’emploi de ce secret trop dédaigné, malgré les avis répétés de la chimie agricole, que les Flandres sont parvenues à fournir des produits égaux à ceux des riches campagnes de Côme et de Milan.


Émile de Laveleye.
  1. Pour le sol et le climat des Flandres, on peut consulter la Géographie physique de la Belgique, par M. Houzeau, et l’excellent mémoire de M. A. Belpaire sur la Plaine maritime de la Mer du Nord : pour la partie historique, les ouvrages du savant professeur de l’université de Gand, M. Moke, la Belgique ancienne et les Mœurs des Belges.
  2. Les chiffres officiels cités dans cette étude sont empruntés à la Statistique agricole de Belgique publiée en 1850 par le ministère de l’intérieur, travail fait avec soin, et dont M. Villermé a constaté la valeur dans la Revue du 15 mars 1860. Les chiffres non officiels ont tous été soumis à un contrôle minutieux.
  3. La rotation la plus en usage est la suivante : première année, orge ou colza ; deuxième, féveroles ; troisième, froment ; quatrième, fèveroles ; cinquième, froment ; sixième, trèfle ; septième, froment ; huitième, pommes de terre et carottes ; neuvième, avoine ; dixième, jachère. En récolte dérobée, on sème quelques navets après l’orge, mais trop peu pour en donner largement au bétail, qui l’hiver est assez mal nourri.
  4. Comme dans la plus grande partie des Flandres le fermier entrant est tenu de payer à son prédécesseur la valeur des fumiers en terre et des ensemencemens, il est facile de se renseigner exactement sur les frais qu’exige chaque espèce de culture. Voici le compte détaillé du coût d’un hectare d’orge extrait d’un inventaire de reprise dressé dans les environs de Gand :
    Deux labours 36 fr.
    Arrière-engrais de la fumure précédente.. 63
    Bon fumier d’étable 126
    150 litres de semence 15
    Frais des semailles 12
    Arrosement de purin 70
    Total 322 fr.
  5. I^ sens à attacher au terme capital d’exploitation, — l’investment capital des auteurs anglais, — n’étant pas encore bien fixé, les comparaisons qu’on établit à ce sujet entre les différens pays ne peuvent être très précises. Pour donner une idée de ce que comporte ce capital dans les Flandres, je transcrirai ici le résumé de l’inventaire fait sur une ferme de 10 hectares 42 ares située au nord de Gand, dans un terrain très léger. Il est à remarquer que les fermes à un cheval, d’une étendue de 11 à 12 hectares, forment lu moyenne culture et sont les plus nombreuses. Voici les chiffres dont j’ai le détail : ¬¬¬
    Mobilier, instrumens aratoires, provisions 1,812 fr.
    7 vaches et génisses, 3 veaux, 4 cochons, 1 cheval 2,240
    Fumiers et provisions en grange 1,382
    5,434 fr.
    Récoltes sur pied, bois taillis, etc., (au mois de mars). 3,270
    Total 8,704 fr.

    Ces chiffres donnent par hectare 500 fr. de capital d’exploitation sans les récoltes, et 800 fr., si l’on prend l’inventaire complet. Toutes les fermes de 22, de 50 ou de 100 arpens, c’est-à-dire celles à un, deux ou quatre chevaux, donneraient un résultat à peu près identique, parce que les conditions de culture sont telles qu’avec un capital moindre en engrais ou en bétail le fermier ne pourrait obtenir des récoltes suffisantes pour faire face aux charges qui pèsent sur lui. Dès qu’il ne peut plus abondamment fumer la terre, sa ruine est assurée. Le sable des Flandres est exigeant : il cause la perte de qui le néglige.

  6. La Flandre occidentale seule a exporté en 1859 pour une valeur de près de 20 millions de produits agricoles.
  7. On nomme ainsi en Flandre un inventaire des amendement non épuisés.
  8. Voyez la Revue du 15 novembre 1858.