Écrit sur de l'eau/Chapitre III

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Éditions du feu (p. 65-74).

CHAPITRE III

DU HAUT D’UN TABOURET

Renan se tourne vers le passé, franchement. Dans la suite, la plupart des intelligences regardèrent l’avenir.

RÉMY DE GOURMONT

Quand M. de Meillan ne travaillait pas à l’élaboration d’un rapport destiné à révolutionner quelque chose dans le commerce ou l’industrie, ou à instruire le monde de la découverte d’un minerai jusqu’alors inconnu, mais plus étrange que l’aluminium et plus soluble que le sel, il passait ses nuits à se mettre en contact avec des capitalistes, des courtiers, des ingénieurs, des marchands ou des inventeurs dans tous les endroits de la ville où l’on pouvait boire. Il y avait gagné de faire la connaissance de tous les garçons de café, en même temps qu’il s’était acquis leur bienveillante sympathie. De la Brasserie du Chapître au Glacier, des bars de la Joliette aux extrêmes tavernes de la banlieue, il était sûr, dès son entrée, d’une place dans le meilleur coin, avec un petit banc pour ses pieds fatigués, du papier en abondance pour ses lettres et ses télégrammes, des journaux amusants pour distraire une minute son cerveau surmené d’homme d’action et, sur sa soucoupe, les deux morceaux de sucre supplémentaires qu’il avait l’habitude de rapporter au vautour.

Lorsqu’à minuit, on fermait les portes des cafés, s’il avait encore des affaires à traiter, il se réfugiait au bar américain, mais c’était assez rare, parce qu’il détestait cet endroit, visiblement fait pour boire vite et sans plaisir, et non pour y causer gentiment, en bon Français de la vieille roche, à raison de neuf phrases inutiles sur dix, dans une conversation. Il se juchait péniblement sur les hauts tabourets, absorbait avec des grimaces de dégoût des boissons britanniques, et, brandissant ses pailles comme des lances, les rompait sur le gilet de ses interlocuteurs, pour accentuer l’énergie de ses démonstrations.

Ce soir-là, en entrant au bar américain, Jacques fut surpris de trouver son père seul. Inaccessible et furibond, il griffonnait des choses sur un calepin, mais il paraissait plutôt résumer le bilan d’une journée qu’établir le plan d’une entreprise nouvelle. Il s’expliqua d’ailleurs aussitôt :

— J’ai trouvé Mazarakis à onze heures à la Taverne Alsacienne, avec les deux pauvres bougres dont je t’avais parlé et que j’ai invités à déjeûner : pour une fois ils mangeront à leur faim… je ne regrette pas de faire des heureux autour de moi… car, cette fois, ou ton père n’est que la dernière des vieilles badernes ou notre fortune est faite, notre fortune à tous.

Et son geste, en disant « à tous » groupait autour de lui sa nombreuse famille, ses amis, son fils, le vautour et les garçons de café nécessiteux.

— Nous aurons un château : ce qui nous changera de l’ignoble maison dans laquelle nous allons rentrer tout-à-l’heure. Il y a des soirs, vois-tu, où je préférerais coucher à l’auberge que rentrer dans un appartement aussi mal tenu… C’est ta faute, d’ailleurs : tu es un égoïste. Pourvu que tu aies un gilet blanc propre et des escarpins vernis, tout le reste t’est bien égal… Ah ! Seigneur ! comme c’est écœurant, l’ingratitude ! Quand je pense à tout ce que j’ai fait pour toi depuis que tu es à l’école, depuis même ta naissance, oh ! Là ! Là ! Là ! Là ! Et tout cela pour que tu ailles danser chez des rastaquouères… Qu’est-ce que tu fais là, planté comme une borne ? Prends donc un tabouret et viens t’asseoir à côté de ton père. Eugène, deux wisky-soda, s’il vous plaît.

Jacques grimpa devant le comptoir, et le garçon, qui ne s’était jamais appelé Eugène, obéit.

— Quelle horreur ! reprit M. de Meillan. Et dire qu’on est obligé de boire çà ! Tu dois aimer cette abomination, toi, Jacques, avec tes manies de décadent et d’anglophile. Au fond, il n’y a que le bourgogne, ou alors le café très bien soigné. Mais tu nous vois d’ici demander du bourgogne dans cette boîte !…

— Et Mazarakis ? demanda Jacques.

— Un homme épatant !… Et delà tenue !… Et des manchettes !… C’est tout à fait un type épatant. Froid, ne s’emballant pas, tout ce qu’il faut pour une affaire aussi sérieuse que celle que je lui ai proposée ce soir.

— Quelle affaire ?

— Tu ne connais pas. Une affaire… C’est difficile à expliquer. Des gisements d’alcool dénaturé que mon ami Rogeard a trouvés dans le Caucase… Je pense livrer le litre à huit sous, et d’une qualité supérieure. Du même coup les concurrences tombent à plat puisque le moins cher des alcools à brûler s’achète treize sous… Tu peux compter un débit de dix mille litres par jour, au bas mot, dès les premiers mois. J’évalue à deux sous seulement le bénéfice net par bouteille, ce qui fait mille francs par jour, soit (les chiffres sont là : on ne peut pas les discuter) trois cents soixante mille francs par an. Mais un enfant comprendrait qu’à partir de la seconde année l’affaire entre en pleine prospérité et que tout le monde achètera l’alcool Mazarakis-Meillan et Compagnie. Ce n’est donc pas dix mille, c’est trente mille litres par jour qu’il faut compter au minimum. Enfin, un total approximatif d’un million par an ; cinq cent mille francs pour Mazarakis, — tu vois la part du lion que je lui fais en rémunération de sa misérable avance : lancement de l’affaire, achat de la mine et du matériel d’exploitation, — et cinq cent mille francs pour ton père, qui cette fois, se reposera… Cinq cent mille francs par ah ! Et rien à faire que les voir tomber dans sa poche, à échéances fixes… Ah ! mon enfant, je t’assure qu’à ce moment-là, nous mènerons un autre train de vie. Nous mettrons Eugénie à la porte, à moins que nous ne relevions à la dignité d’intendante générale de la maison. Car, j’y ai pensé, il nous faudra une intendante pour simplifier les comptes et les dépenses. J’ai calculé, qu’avec le groom, la voiture, les deux chevaux toujours prêts à l’écurie, la femme de ménage, les réceptions et puis… ta petite pension, çà ferait soixante mille francs par an. Eh bien ! c’est quatre cent vingt mille francs que je mets de côté chaque premier janvier pour tes enfants. Car j’espère bien que tu vas te marier et me quitter cette vie d’oisif et d’inutile que jusqu’ici j’ai eu la faiblesse de te laisser mener. Ta fille aura une jolie dot, mon petit.

M. de Meillan, se frappant le front tout à coup, reprit ses calculs sur son calepin.

— Ah ! j’oubliais l’achat de l’hôtel. Tu penses bien que nous ne resterons pas où nous sommes. Non. Je guigne un petit taudis délicieux, dans un recoin de la rue Nicolas. Pas plus de deux étages, mais un bijou, avec une cour et un jardin. Elle est à vendre.

— Puisse-t-elle le demeurer longtemps !

— Si elle est prise à cette époque, tant pis… D’ailleurs je ne tiens pas à rester à Marseille. Mon rêve serait de faire bâtir au bord de la mer, entre Nice et Menton, une villa au milieu des pins… j’ai le plan tout fait dans ma tête. Un jour où j’aurai une minute, je m’amuserai à te le dessiner, avec les épures en double, l’élévation et tous les graphiques voulus… Tout cela grâce à Mazarakis. Ah ! je dois une fière chandelle à ces deux pauvres hurluberlus… pas fichu de me rappeler leurs noms ! Tu dois bien le savoir, toi : tu les a vus une fois à ce restaurant italien, ou nous avions été goûter de la polenta avec Cabillaud et Polaillon.

— ?…

— Enfin, peu importe. Mais tu ne songes pas qu’il est deux heures du matin ? On va nous mettre à la porte même de ce bar. Sale endroit ! C’est bien pour toi que j’y suis venu, car je n’avais plus rien à faire, et si je ne t’avais pas promis de te ramener à ta sortie de chez tes ras-tas, à cet heure, je dormirais, ainsi qu’un honnête homme doit le faire lorsqu’il a, le lendemain, un travail comme celui qui m’attend sur ma table. À propos, t’es-tu bien amusé ?

— Pas trop mal… J’ai rencontré Paillon.

— Comment ! Paillon… Il m’a encore refait de cent sous, il n’y a pas trois heures.

— Je le sais. Il était même indigné de ne pas avoir obtenu davantage.

— Pauvre Paillon ! Tu connais son héritage des Doges ? Une histoire à dormir debout. Il y croit. D’ailleurs, s’il n’y croyait pas, comment vivrait-il ? Ce n’est pas avec ses confitures de pieds de taureaux, qu’il vend clandestinement à des pharmaciens de la banlieue, pour guérir les arthritiques qu’il se ferait des revenus suffisants. Pauvre Paillon ! Au fond, c’est un chimérique. Il n’a aucun sens des réalités de la vie. Alors, de temps en temps, je lui avance quelque roue de carrosse pour lui en adoucir les déceptions. Eugène !

Le garçon, qui fermait les volets, vint ramasser la monnaie et M de Meillan, aidé de son fils, descendit de son haut tabouret. Puis, parmi la nuit très douce et très claire, leurs pas inégaux sonnant dans la solitude de la rue Noailles et de la rue Paradis, ils regagnèrent leur logis, échangeant au hasard des remarques tout à fait sans but et sans suite sur la température, le prix inabordable du beurre et du sucre et les déceptions que réserve à l’homme sentimental et généreux le commerce trop suivi de gens qui s’occupent de banque, de commission ou de négoce.

Justement fatigué par ses calculs, ses rendez-vous, ses épuisants projets, M. de Meillan se coucha aussitôt, mais Jacques était vraiment trop surexcité par une journée aussi merveilleuse pour ne point veiller jusqu’aux extrêmes limites de la résistance physique, alors que l’aube brouillée et livide épuise les yeux las. Il s’assit sur son divan, et ce fut seulement alors qu’il s’aperçut de cette terrible chose : qu’il n’était plus maître de sa pensée.

Puissante comme une armée rangée en bataille qui force une citadelle, l’image d’une femme y était entrée, occupant toutes les avenues, se mêlant à tous les détours, souveraine, voleuse, inexpugnable. Certes, elle n’en avait pas tout chassé, de peur sans doute de s’y faire haïr, mais au contraire, adroite et subtile, elle s’y était ménagé des amis et des serviteurs, et tout contribuait à l’évoquer et à l’exalter. Les plus doux des mots d’amour rencontrés dans les poèmes, les souvenirs aimables de l’enfance, les spectacles merveilleux des paysages marins, tout ce que la nature et l’art déposent de consolant dans le temple de notre mémoire, tout, soudain cristallisé contre l’image chérie, se composait autour d’elle avec des significations inattendues. Mais la liberté, la chère liberté de l’égoïsme, était disparue, et Jacques comprit ce soir que l’amour n’était pas fait pour notre plaisir, mais nous pour le sien, et qu’encore nous lui étions bien reconnaissants de ce servage. Il l’accepta d’un cœur léger et ne décida qu’une chose : dissimuler vis à vis de tous de peur d’être incompris ou peut-être volé. — J’attendrai jusqu’à mercredi, se dit-il, et d’ici-là je n’aurai l’air de rien, moins que jamais ; je verrai mes amis et ceux de mon père, je sortirai à mes heures, ma vie sera pareille ; mais, mercredi, je lui dirai en la voyant que je la veux et si elle refuse…

… Ah ! Sapristi ! si elle refuse, je suis bien certain que je n’aurai pas le courage de me tuer. Et cependant je ne pourrai pas non plus continuer à vivre… Alors, c’est cela, je me laisserai mourir à petit feu, élégamment, au milieu de mes amis pâles d’émoi, en présence de mon père qui n’y comprendra rien, mais non sans lui avoir écrit, à elle, une lettre révélatrice et terrible, une lettre à la submerger de remords pour toute sa vie… Elle me rejoindra dans la tombe… Piètre rendez-vous ! J’aimerais mieux une chambre en ville… Je plaisante : c’est verbal. Je n’ai pas le cœur à rire… Mais, j’y pense, pourquoi refuserait-elle ?

Non, elle ne refusera pas ; autrement se serait-elle conduite comme elle l’a fait ce soir ?… Elle ne refusera pas et il faut que je ne m’entretienne que d’images riantes, que tout autour de moi soit aimable et me prépare à mon bonheur…

Il prit un livre et en lut deux cents pages sans en comprendre un mot, fuma une cigarette dont il ne perçut aucunement l’arôme, rangea des bibelots, accomplit soixante-sept fois la traversée en longueur de sa chambre, aller et retour, avec arrêts devant le guéridon, la bibliothèque et le lit, ne pensa qu’à une chose unique, et enfin comme le jour, se levant, offensait la clarté de la lampe inutile, il se coucha, n’ayant plus une parcelle de son corps qui ne fût exténuée. Il fit des rêves confus, et sans aucune sorte de signification prophétique : il voyageait sur une barque pleine de musiciens, tenant Anne dans ses bras, mais la barque voguait sur un fleuve d’alcool à brûler et, sur la rive, M. de Meillan, debout pour se grandir sur un tabouret de bar, hurlait en agitant une bouteille : « Huit sous ! je te laisse toute la rivière à huit sous le litre, mais tu me présenteras à Madame Morille, et je te tiens quitte de tout ce que tu me dois, fils ingrat ».