Écrivains modernes de la France – Gustave Planche

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Écrivains modernes de la France – Gustave Planche
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 15 (p. 642-670).
ERIVAINS MODERNES
DE LA FRANCE

GUSTAVE PLANCHE



Il était dans la destinée du critique éminent que nous avons perdu, il y a quelques mois, de donner jusqu’à la fin des enseignemens à ses contemporains. Sa mort a été conforme à sa vie. Il aimait à enseigner en effet, il considérait la critique comme un devoir, comme une fonction plus difficile et plus sévère qu’attrayante, et jamais il n’a pris la plume dans l’intention de plaire et d’amuser. Il a donné toute sa vie de judicieuses leçons de goût à cet écolier inattentif et affairé qui s’appelle le public, et quoiqu’il ne lui épargnât ni les réprimandes, ni les reproches, le public l’écoutait avec déférence et respect. Cependant, tant qu’il a vécu, ce respect et cette déférence ne se sont jamais traduits en applaudissement bien bruyans, ni en flatteries bien empressées ; il était réservé à sa mort de faire éclater les sympathies qu’il inspirait. Tout le monde alors a compris et s’est unanimement accordé à reconnaître qu’on avait perdu en Gustave Planche non-seulement un vrai talent, mais une conscience intègre. De toutes parts sont venues de touchantes marques de regret et d’estime. Le monde littéraire, qui acceptait ses sévères jugemens avec dépit et avec colère, l’avait trop souvent payé de sa franchise par de misérables médisances, de sots quolibets ou de méprisables insultes, et cependant, dès les premières nouvelles de la maladie qui devait l’emporter, ces indécens bavardages cessèrent et firent place à des sentimens d’un ordre beaucoup plus honorable. Justice pleine et entière lui fut faite enfin à l’heure de la mort, et c’est ainsi qu’en nous quittant il nous donna encore deux leçons morales qui devraient régler la conduite de tout écrivain vis-à-vis du public et de ses propres confrères. La première, c’est qu’on ne s’adresse jamais en vain au public, et qu’il vous tient toujours compte de vos efforts pour l’éclairer et l’instruire : il est souvent inattentif sans doute, mais il n’est jamais indocile, et surtout il n’est jamais ingrat. La seconde leçon, c’est qu’après tout on ne risque pas grand’chose à dire la vérité, même à ceux qu’on doit le plus redouter. Il y a dans la vérité une invincible puissance qui se fait toujours reconnaître, et à laquelle les esprits les plus récalcitrans ne peuvent se soustraire. Il est trop vrai que les hommes aiment moins la vérité qu’ils ne la respectent ; mais bon gré, mal gré, ils la subissent. Il serait sans doute plus agréable d’être aimé que d’être respecté, mais il est certainement plus difficile d’être respecté que d’être aimé, et c’est cette difficile et très rare victoire que Gustave Planche avait remportée sur le monde si susceptible, si défiant, si sensible à la flatterie et à la louange, au milieu duquel il vécut.

Tous ceux qui connaissaient familièrement Gustave Planche l’aimaient et l’estimaient. Ses défauts étaient de ceux qui ne gênent personne, et ses qualités étaient de celles qui intéressent tout le monde. Certaines parties de son caractère étaient singulièrement élevées, et lui méritaient le respect qu’on doit à la franchise et à la candeur. Ses ennemis pouvaient se venger de ses dédains et de son mépris par de puériles plaisanteries sur les accidens extérieurs de sa toilette ; mais devant son caractère tout homme bien élevé aurait tiré son chapeau. La rudesse vigoureuse de sa critique et son absence de ménagemens pour les vanités du talent, le rang ou la position sociale des personnes sur lesquelles il avait à porter un jugement, fournissaient à ses ennemis une arme de défense dont ils ont souvent abusé peu généreusement. Ils transformaient en vices de cœur et d’esprit ce qui n’était qu’une tournure de caractère et un excès d’honnêteté. De combien de vices ténébreux ne l’a-t-on pas accusé ! Il était méchant, envieux, aigri par le sentiment de son impuissance [sic), jaloux des succès d’autrui, etc., etc. ! Ces accusations, auxquelles le public d’ailleurs n’a jamais accordé qu’une oreille distraite, étaient l’objet de l’étonnement de tous ceux qui connaissaient l’homme auquel elles s’adressaient. Loin d’être méchant, il était d’une bonhomie presque enfantine ; loin d’être envieux des succès d’autrui, il se dévouait souvent au contraire à ces succès avec le zèle de l’amitié et le désintéressement d’un simple critique. Bien des œuvres, célèbres à juste titre, et qu’il serait facile de citer, ont du à ses conseils une pureté et une correction qu’elles n’auraient jamais eues sans eux. Il était jaloux, j’en conviens, mais jaloux des intérêts de l’art et de la littérature. L’art et la littérature étaient sa seule passion, et, comme toutes les passions exclusives, elle engendrait chez lui des admirations et des haines tranchées et irrémédiables. Il blâmait et il louait sans faire de réserves ; les expressions de mépris ne lui coûtaient rien, lorsqu’il croyait devoir condamner, pas plus que les hyperboles élogieuses lorsqu’il croyait avoir raison de louer. L’amertume avec laquelle il s’exprimait souvent sur les œuvres qu’il condamnait le faisait accuser de dépit par ses ennemis : ce n’était pas du dépit qu’il éprouvait, c’était du désappointement. Lorsqu’il s’élevait contre un succès immérité avec cette calme violence et cette vigueur logique que nos lecteurs lui connaissaient, c’est qu’il voyait dans ce succès une corruption du goût public ou un pervertissement de l’opinion. Devant cet intérêt suprême de l’art, toutes les considérations de personnes et de relations devenaient pour lui des questions secondaires, et il ne tenait plus compte même des rapports de l’amitié et de la confraternité littéraire. Que deviendraient l’art et la littérature lorsque le goût public serait corrompu ? Après s’être follement engoué des sculptures libertines de M. Clésinger, le public serait-il encore capable d’admirer Phidias et Michel-Ange ? Après avoir applaudi les drames matérialistes d’Alexandre Dumas, le public pourrait-il encore écouter et applaudir la poésie de Racine et de Corneille ? Telle était au fond sa grande et constante préoccupation ; tel était le sentiment qui lui faisait rendre des arrêts si sévères, et qui donnait à son langage cette redoutable âpreté, terreur des artistes et des poètes. Ses haines, s’il en avait, étaient donc tout intellectuelles et purement abstraites. Jamais les considérations de personnes n’ont eu d’influence sur son jugement : plus d’une fois il lui est arrivé d’offrir son silence aux hommes qu’il admirait le plus, lorsque leurs œuvres nouvelles ne lui semblaient pas à la hauteur de celles qu’il avait louées précédemment. Ajoutons, pour compléter cette esquisse rapide de son caractère, qu’il ne savait pas transiger avec sa pensée, et que les intérêts de l’art lui semblaient distincts des intérêts d’école et de secte. Gustave Planche était donc un caractère tranché et tout d’une pièce ; contrairement aux hommes qu’on ne connaît bien qu’après une fréquentation de plusieurs années, on l’avait pénétré tout entier au bout d’une heure de conversation, et l’on restait convaincu qu’il n’y avait pas dans ce caractère le moindre coin obscur, le moindre repli où pût se loger quelqu’une de ces vilaines passions qui s’appellent la haine, l’envie ou la perfidie. Que ses ennemis et ses détracteurs, s’il en est par hasard que la mort n’ait pas apaisés, veuillent bien nous en croire : nous l’avons connu sept années, et au bout de la septième année nous n’avions découvert en lui rien de plus qu’au premier jour. Il se laissait voir et pénétrer en une fois, et dès la première heure, comme un homme qui n’a rien à cacher, et dont la conscience se sent à l’abri des interprétations malveillantes.

C’est Montesquieu, je crois, qui a dit cette parole tant de fois répétée, que les peuples heureux n’avaient pas d’histoire. J’en demande pardon à l’illustre publiciste, mais son aphorisme me paraît exprimer tout le contraire de la vérité. Il n’y a jamais eu, à proprement parler, de peuples heureux ; mais il y a eu des peuples grands et prospères, et ceux-là ont une histoire, précisément à cause de leur grandeur et de leur prospérité. Ce sont les peuples malheureux qui n’ont pas d’histoire. La vie de Gustave Planche ressemble un peu à l’histoire des peuples malheureux : elle fut courte, triste, pleine de circonstances déplaisantes, de mesquines entraves, de petites misères subies avec calme et portées avec dignité.

Prématurément éprouvé, il eut de bonne heure besoin de faire appel à cette indépendance de caractère qui n’a pas faibli une seule fois jusqu’à sa mort. Ses premiers chagrins, les plus sérieux sans doute qu’il ait éprouvés, lui vinrent de la famille, dont il refusa d’accepter les exigences. Son père, homme distingué dans sa profession, honnête bourgeois et chef de famille à l’ancienne mode française, caractère énergique et légèrement absolu, ne comprenait pas cette pratique du partage du pouvoir entre le père et les enfans qui a fleuri de nos jours, et qui a si complètement altéré la physionomie de la famille française. Il n’admettait pas de résistance aux volontés paternelles, et regardait comme une insubordination de l’enfant l’expression d’une préférence et la satisfaction donnée à des penchans naturels. Il avait résolu que les études de son fils auraient pour objet principal et sérieux les sciences physiques ; le goût et les penchans du jeune homme l’entraînaient au contraire vers l’étude des lettres et des arts. Le père était opiniâtre, mais il avait légué à son fils avec son sang cette même dangereuse qualité de l’obstination : les deux volontés se heurtèrent sans qu’aucune voulût céder. Lorsque deux caractères ont reconnu qu’ils ne peuvent se vaincre, il ne leur reste qu’à se séparer : c’est aussi ce qui arriva. Alors commença pour Gustave Planche une vie de déboires, de mécomptes, de luttes stériles qui respectèrent son intelligence, mais qui brisèrent ou pour mieux dire disloquèrent sa force morale au point qu’il ne la retrouva jamais plus, dans sa première intégrité. Ce n’est jamais en’ vain qu’on dépense ses forces à lutter contre des obstacles misérables et des soucis mesquins. Il fut obligé, pour soutenir le combat contre la pauvreté, d’employer toute la force de volonté qu’il avait pensé d’abord à employer exclusivement au profit de l’étude et du travail. Son caractère, naturellement si vigoureux, en fut affaibli, attristé, et contracta ces habitudes moroses que nous lui avons connues. De cette époque date la fatalité qui l’a poursuivi toute sa vie, et qu’on ne peut raisonnablement attribuer à d’autres causes qu’aux circonstances déplaisantes contre lesquelles il lui avait fallu se débattre. L’adversité, presque toujours excellente pour l’enfance comme moyen d’éducation, souvent excellente dans l’âge mûr parce qu’elle permet à l’homme de donner la mesure entière de ses forces, est l’épreuve la plus déplorable que puisse rencontrer le jeune homme. C’est une brusque gelée de printemps qui brûle les fleurs écloses à peine, ruine les bourgeons, dessèche les germes. Dieu sait alors que de soins et de peines il faut se donner pour faire mûrir quelques fruits tardifs sur cet arbre épuisé de la vie, et entretenir en lui un reste de sève ! Lorsque l’adversité s’empare du jeune homme, la direction de sa vie lui échappe, il perd son équilibre moral, et devient le jouet des circonstances et du hasard. Comme il n’a pas de passé, tout point d’appui lui fait défaut ; comme le présent est absorbé et confisqué par une fatalité indépendante de sa volonté, tout moyen de préparer l’avenir lui manque. Il se trouve à la fois dépourvu de moyens de résistance et de moyens d’action. Le danger de cette situation précaire s’aggrave encore, lorsque celui qui s’y trouve plongé possède un esprit fier et un caractère sans souplesse ; alors ses qualités, loin de le soutenir dans la lutte, lui créent de nouveaux obstacles et éternisent ses souffrances. Tout est danger, même la vertu, même l’honneur.

Gustave Planche fit cette redoutable expérience. Il vécut de longues années, les plus belles de la jeunesse, dans cette situation précaire, plus désespérante que la plus absolue misère. Il en souffrit d’autant plus qu’il était de ceux qui n’ont contre l’infortune aucun moyen de défense. Il avait en lui cependant une grande force de volonté, mais cette volonté malheureusement était lente à l’action ; à tous les échecs il opposait une résistance passive, inébranlable, mais immobile. Il n’avait en lui aucune force active et agressive. Pour se tirer de ces situations inextricables, il faut une certaine dose de violence et d’audace qui lui manqua toujours ; il supportait la destinée sans jamais songer à réagir contre elle. Sa fierté était calme, digne et muette ; il avait le stoïcisme morose d’un chef de tribu trahi par le sort. Pour lutter contre l’ennui et le chagrin, il n’avait recours ni aux conseils ni aux consolations de l’amitié ; sa nature, plus vigoureuse qu’expansive, évitait les conseils et se dérobait aux sympathies. Les conseils l’auraient irrité, les marques d’affection l’auraient blessé. Ajoutons qu’il était la raison même, et qu’il était la victime de son judicieux bon sens ; il n’eut jamais à aucun degré cette folie aventureuse qui permet aux audacieux d’échapper à un présent insupportable, en escomptant l’avenir à tort et à travers. Il marcha toujours dans la vie avec fierté, timidité et honnêteté, d’un pas égal et mesuré. Ce qu’il dut souffrir dans ces années laborieuses en plus d’un sens, nous avons pu l’entrevoir dans les lettres écrites à cette époque à son père, et dont nous avons dû la lecture à l’obligeance de sa famille. Son caractère fier et probe s’y révèle tout entier. Les détails de ménage dans lesquels il entre sont réellement navrans : il énumère avec une exactitude scrupuleuse les misérables déboires auxquels il est en proie ; il est inquiet pour de misérables questions qui n’ont jamais tourmenté personne ; les dettes les plus insignifiantes lui apparaissent comme des gouffres et des abîmes béans où il va s’engloutir. Avec une exactitude plus scrupuleuse encore, il rend compte jour par jour à son père de l’emploi des diverses sommes qu’il a touchées ; la balance entre son actif et son passif, entre ses ressources et ses dépenses, est minutieusement et mathématiquement établie. Ces lettres, qui donnent la plus haute idée de son caractère, sont néanmoins d’une lecture pénible, et la conclusion qui vient à l’esprit est naturellement celle-ci : voilà un homme trop modeste et trop sensé pour être jamais heureux. Il calcule toutes ses actions, et n’a pas foi dans le hasard. Pourquoi donc ce jeune homme, qui a lu déjà tant de livres et médité sur tant de choses, n’a-t-il pas un peu médité sur le caractère de sir Charles Surface, l’honnête étourdi de la comédie de Sheridan ?

Ces lettres de jeunesse apprennent bien des choses et en font deviner beaucoup plus encore. Qu’il nous suffise de dire qu’elles sont singulièrement honorables pour lui sous tous les rapports. Quand il essaie de fléchir la sévérité ou l’opiniâtreté de son père, il le fait avec un respect, une tendresse, une affection filiale vraiment touchante. Il évite avec un soin délicat, plein de bon goût en même temps que de dignité, toutes les expressions amères qui pourraient blesser. Lorsqu’il se sent trop malheureux, et qu’il craint de se laisser entraîner à une expression trop violente de ce qu’il éprouve, il pose prudemment la plume, laisse la fièvre se calmer, la tête se refroidir, et attend avec patience qu’il n’ait plus à redouter les emportemens de la colère. Il craint de manquer au respect filial par une simple exagération de ses sentimens. Ces lettres sont aussi fort remarquables par l’absence de ces ruses sentimentales qui caractérisent les jeunes gens dans les questions difficiles. Il n’abdique jamais une certaine fierté, il parle humblement, et en même temps sans humilité. Pour attendrir son père, il fait appel non à son affection, mais à sa justice ; il n’emploie jamais cette flatterie, ou, pour prendre un mot plus exact et plus vrai, cette câlinerie affectueuse par laquelle les enfans savent si adroitement triompher des sévérités de leurs parens. Quelquefois cependant les ennuis sont si violens, les tracasseries si insupportables, qu’il se laisse aller à une amertume irréfléchie et à quelques reproches timides ; mais l’instant d’après il se repent, s’accuse de sottise et de lâcheté, implore le pardon et l’oubli de cette faute involontaire. Son père fera ce qu’il voudra ; il ne fera droit, s’il le croit convenable, à aucune de ses demandes. Tout ce qu’il désire, c’est que tout soit oublié, et que la confiance de son père dans la sincérité de ses sentimens ne soit pas ébranlée. Pauvre honnête esprit ! Mais s’il reste jusqu’au bout dans son rôle de fils, le père, de son côté, se renferme inflexiblement dans son rôle de père. Il peut bien calculer, raisonner, discuter, il ne fléchit ni n’abdique jamais, témoin ces quelques mots qu’on nous pardonnera de citer, nous l’espérons, et qui donneront une idée de son inexorable dignité paternelle : « Je remercie mon fils Gustave de son livre, et j’agrée comme sincères les deux lignes qui en accompagnent l’envoi. »

Ce remerciement sévère et tranché date de 1836, époque à laquelle Gustave Planche était devenu célèbre ; mais avant cette époque, que de déboires et d’ennuis ! Une sorte de guignon le suit dans toutes ses entreprises ; s’il ne réussit pas, qu’on ne l’en rende pas entièrement responsable, et qu’on jette au moins sur le compte de la fatalité la part de responsabilité qui revient à cette terrible divinité dans les mécomptes qu’il subit. Tous ses projets avortent, tous ses espoirs sont déçus : il a dû accompagner le duc de Trévise en qualité de secrétaire ; le duc de Trévise n’est pas parti. Il vient de faire imprimer une revue du salon de 1831 ; il comptait sur la vente de ce livre pour réaliser quelques bénéfices qui devaient pourvoir à ses besoins les plus pressans. Grâce à la négligence de l’éditeur, qu’il n’a pas eu le soin de suffisamment intéresser dans la réussite de l’affaire, la vente a produit à peine de quoi couvrir les frais de revient, et par conséquent les bénéfices ont été nuls. Quelque temps après 1830, il a dû prendre dans un des départemens du centre la direction d’un journal dévoué aux intérêts du parti libéral ; mais, au moment de partir, il a refusé brusquement, parce qu’il avait appris qu’un des chefs du parti libéral, M. P. D. de H., comptait faire de lui l’instrument de sa réélection. Son indépendance le rend incapable de transaction et de discipline. Il a donné quelques articles au National, mais il a été bientôt forcé d’y renoncer. Il s’est bien vite aperçu qu’en écrivant dans ce journal, il faudrait en adopter l’esprit et abandonner une partie de sa liberté. « Je suis loin de blâmer cette indépendance d’esprit, lui a dit le despotique Carrel ; mais cependant, si vous voulez absolument dire toute votre pensée, il faut que vous ayez un journal à vous. » Ainsi rien ne lui réussit, et ses qualités elles-mêmes lui sont autant d’obstacles.

J’ai beaucoup insisté sur ces misères des premières années, parce qu’elles contenaient le germe de ces habitudes que ses ennemis lui ont reprochées si durement et parfois si lâchement. En faisant allusion à ces habitudes, je ne crois commettre aucune indiscrétion, car ses ennemis en ont entretenu le public avec une si maligne complaisance, que je n’apprendrai sans doute rien à personne. La malignité humaine a une singulière manière de se venger des caractères qu’elle ne peut entamer et des âmes qu’elle ne peut diffamer : lorsqu’elle ne trouve aucun point faible dans la nature morale de l’homme, elle s’attaque à quelque détail tout extérieur, à quelque vice inoffensif, à quelque infirmité naturelle ; elle fait un crime à l’homme qu’elle attaque de son obésité ou de sa maigreur excessive, d’un bégaiement, d’une allure boiteuse, d’un soulier troué, d’un costume négligé. Et la malignité a bien calculé : les injures les plus sensibles sont celles auxquelles nous ne pouvons répondre, et que nous devons subir sans murmurer. Vous pouvez répondre à une calomnie contre votre honneur par un démenti public, un duel ou un procès ; mais que répondre à l’homme qui vous fait un crime de l’antiquité de votre chapeau ou de l’état délabré de votre pantalon ? Contre de pareilles injures, aucune défense n’est possible. Ces insultes n’ont aucune gravité sans doute et ne peuvent rien contre votre honneur, mais elles ont un résultat plus terrible peut-être : elles vous rendent ridicule. Que penser cependant des gens qui ne reculent pas devant de tels moyens de vengeance ? Parce que leur costume est irréprochable, leurs écrits en sont-ils meilleurs ? Parce qu’ils cachent leur vie, leurs mœurs en sont-elles plus pures, et leur caractère en est-il plus honnête ? Ils ne se compromettent pas en public peut-être, et ne sortent pas de chez eux ; mais que font ils chez eux ? L’honnête et candide Gustave Planche au contraire n’a jamais songé à cacher aucune de ses habitudes ; il les exposait naïvement, sans croire qu’il offensait son prochain, et qu’il pouvait scandaliser ses vertueux confrères. Ses habitudes étaient d’ailleurs fort inoffensives, et il avait raison de penser qu’elles n’intéressaient que lui. Rien dans ces habitudes ne regardait le public, car il n’y entrait aucun défaut de caractère, aucune forfanterie, aucune arrogance, aucune recherche du scandale. Ce qu’il était, il l’était naïvement, innocemment. Sa vie, comme son esprit, était exempte de toute corruption, et jusque dans ces habitudes qu’on lui a reprochées, il était plein de candeur. Ses habitudes n’étaient pas après tout le résultat d’un vice de nature, elles étaient le résultat artificiel de la vie qu’il avait subie. Elles étaient nées visiblement des ennuis qui l’avaient assailli, des privations qu’il avait souffertes, des découragemens qu’il avait éprouvés. Les reproches de ses ennemis étaient donc aussi sots qu’ils étaient lâches, car ils s’adressaient non à des défauts naturels, mais aux mésaventures de l’homme, à sa mauvaise fortune, aux rigueurs de sa destinée. Ces mêmes ennemis croyaient peut-être qu’en lui reprochant les négligences de son costume, ils commettaient une plaisanterie méchante, mais après tout pardonnable : ils se trompaient, et ils étaient beaucoup plus coupables qu’ils ne le pensaient ; en réalité, ils lui faisaient un crime d’avoir été malheureux.

Eh ! triples pharisiens, ne savez-vous pas combien est glissante la pente qui conduit aux habitudes fatales ? Ignorez-vous que la plupart du temps elles sont le fruit, non de dispositions naturelles, mais d’accidens extérieurs sous lesquels succombe la volonté ? C’est sans doute un défaut que de ne pas savoir résister à l’habitude, et même j’accorderai que c’est souvent un grand péché ; cependant il arrive fréquemment que ce sont les caractères les plus énergiques qui succombent avec le plus de facilité. Les caractères légers et frivoles échappent aisément, ils n’engagent pas une lutte qu’ils n’auraient pas la force de soutenir ; ils n’ont ni assez de confiance individuelle, ni assez de fierté pour ne chercher qu’en eux leurs moyens de consolation et de résistance ; ils s’abandonnent gaiement aux distractions qui se présentent, et sont préservés contre les blessures par leur nature sèche et stérile. Mais de même que la maladie fait ses plus grands ravages chez les organisations robustes, le malheur s’attaque de préférence aux caractères énergiques et vigoureux. Comme ces caractères prennent tout au sérieux, ils ressentent plus vivement toutes les souffrances, et les blessures qui leur sont faites ne se ferment jamais. Comme ils sont fiers et résolus, ils regardent en face le malheur et ne cherchent de protection qu’en eux-mêmes ; seulement la lutte est trop inégale, et tôt ou tard la volonté doit succomber. D’ailleurs, quoi qu’on puisse penser de l’égoïsme humain et de l’instinct de conservation, il est très rare que l’homme résiste longtemps, lorsqu’il n’y a d’engagés dans la lutte que sa destinée personnelle, son bonheur et son avenir ; il fait au contraire assez vite bon marché de lui-même, et trouve dans l’obéissance à la fatalité une sorte de paix et de bonheur inerte. La volonté n’a toute sa force que lorsqu’elle lutte au profit d’intérêts chéris et poursuit un but de dévouement. Or le grand malheur de beaucoup d’artistes et de gens de lettres consiste précisément en ceci, que leur personne seule est intéressée dans les combats de la vie.

Il y a un autre chapitre de la vie de Gustave Planche à laquelle je ne puis faire également qu’une allusion lointaine et vague. Ici encore le lecteur devra se contenter de sous-entendus et de généralités. Je veux parler du chapitre de la passion. À peine avait-il échappé à ces misères de la première jeunesse, à peine commençait-il à avoir un nom et une autorité littéraire, qu’il éprouva les atteintes de la maladie la plus maligne qui puisse attaquer la santé morale : il eut un violent accès de fièvre amoureuse. Quels furent les symptômes, les souffrances, la marche progressive, les rechutes de cette maladie ? On n’en peut rien dire. Ce qui est certain, c’est que la convalescence fut longue, et qu’elle laissa après elle un souvenir morbide que le temps ne put détruire. Selon toute probabilité, cet événement contribua à développer encore en lui la propension à l’ennui et à la solitude qui lui était naturelle. Heureuse ou malheureuse, satisfaite ou contrariée, cette passion, dont l’histoire est très inconnue et quelque peu controversée, devait lui être également fatale. Tous ceux qui ont connu Gustave Planche me comprendront aisément quand je dirai qu’il avait précisément la nature la moins propre à supporter une telle épreuve. Il faut, pour échapper aux dangers de la passion, une folie, une étourderie de caractère ou une sécheresse de cœur peu communes : aussi ces sortes d’aventures ne réussissent-elles généralement qu’aux étourdis et aux hommes d’un tempérament ferme et froid. Il faut pour ces aventures être plus pénétrant que judicieux, plus capricieux que persévérant, plus instinctif que logique ; il faut se donner plutôt que se dévouer, fuir plutôt que se délier, oublier plutôt que pardonner ou regretter. L’excellent Gustave Planche avait au contraire toutes les qualités requises pour beaucoup souffrir. Il était très capable de dévouement, de sacrifice, d’abnégation ; il était très capable de prodiguer son temps, son travail, ses conseils, mais la raideur de son caractère lui interdisait l’abandon : il était de ceux qui, même dans la familiarité, ne peuvent connaître l’intimité. En outre, malheur irrémédiable, c’était un homme trop judicieux ; chez lui, le jugement dominait toutes les autres facultés. Raisonner était la pente naturelle de son esprit, et il essayait de comprendre, à l’aide de la logique même, les sentimens et les pensées qu’elle ne peut expliquer. Quels trésors de dialectique n’a-t-il pas dû dépenser afin de démêler la raison d’être des incidens qui le rendaient malheureux et la nature des sentimens qui le torturaient ! Nous savons par certaines révélations venues d’un autre côté quelles fatigues morales et quel sérieux ennui causaient souvent cette logique impitoyable et cet entraînement irrésistible à raisonner de toute chose avec méthode et précision. Il lui fallut sans doute subir beaucoup de tortures avant de découvrir que les syllogismes ne peuvent pas rendre raison de toute chose, et qu’il est des événemens où la sagesse et le bon sens sont un embarras et un obstacle. Il fit cependant cette découverte, et il en éprouva, je crois, un profond dépit, dont il nous semble retrouver l’écho dans les pages qu’il écrivit durant cette période, et qui presque toutes se distinguent par une amertume particulière. Généralement la critique de Gustave Planche est singulièrement abstraite et impersonnelle ; pour juger une œuvre, il ne tient compte ni de la nature de ses sentimens, ni de ses préférences morales, ni même du plaisir ressenti ; il s’efforce de juger d’après des lois purement logiques, et ne songe jamais à réclamer le secours de son tempérament et de sa personnalité. Néanmoins dans les pages écrites à cette époque, bon gré, mal gré, le cœur se met de la partie, et elles se distinguent de toutes les pages qu’il a écrites avant et depuis par leur éloquence attristée et leur mélancolie hautaine et quelque peu méprisante. La douleur n’essaie pas de s’y dissimuler ; on sent que l’auteur a découvert un secret cruel, et qu’il a subi une déception inattendue. Ce secret, c’est que la passion n’a rien de commun avec la raison ; cette déception, c’est que la sagesse est sans force contre la passion. Il me suffira de rappeler aux lecteurs les belles pages que Gustave Planche a consacrées au roman d’Adolphe ; mais plus significatifs peut-être sont les traits amers répandus çà et là dans les fragmens critiques qu’il consacrait aux œuvres nouvelles du plus éloquent romancier de notre époque, et qui éclatent tout à coup comme des sanglots. En voici un que je rencontre dans l’analyse du roman de Jacques : «…Faut-il imposer silence à la pensée et museler sa curiosité pour aimer librement, sans prévoyance et sans crainte ?… Ce n’est pas moi qui dénouerai ce nœud inextricable ; ce n’est pas moi qui mettrai d’accord le cœur et la pensée ; ce n’est pas moi qui réconcilierai la prévoyance et l’entraînement. Non : dans les douleurs auxquelles j’ai assisté, dans les récits éplorés que j’ai entendus, dans les larmes que j’ai vues couler, je n’ai pas appris le secret de la sagesse heureuse. »

À cette douleur vinrent bientôt se joindre de nouvelles tristesses. Un moment il douta, ou, pour mieux dire, il désespéra de lui-même. En débutant dans la littérature, il avait refusé de se mettre au service de l’école toute-puissante alors : il avait pour cette école la plus vive sympathie ; mais il prétendait juger ses œuvres avec impartialité et indépendance. Depuis quatre ans, il avait donc jugé avec sévérité les œuvres qui s’étaient succédé. Pour prix de sa franchise, il avait recueilli des haines acharnées et implacables. De tous les écrivains de notre temps, il est celui peut-être qui a compté le plus d’ennemis. On prit sa sincérité pour de l’envie et de l’animosité. Un des plus grands poètes de notre temps, qui n’a jamais su, malheureusement pour son repos et son bonheur, maîtriser son orgueil et mesurer ses colères, s’emportait contre lui en termes violens et en invectives forcenées. Les épithètes ne coûtaient rien à ce grand poète habitué à les prodiguer. En conséquence, Gustave Planche vit accoler à son nom un certain nombre d’adjectifs insultans : lâche, méchant, vénéneux, et se vit comparer tantôt à un reptile gonflé de venin, tantôt à un champignon empoisonné qui attend les morsures avec sécurité. Quand on a d’aussi belles dispositions à l’insulte, soit dit entre parenthèses, on doit s’attendre à se voir payé de retour. Le pauvre Gustave Planche ne pouvait pas condamner à l’ostracisme l’ennemi qui essayait de le mettre au ban du monde littéraire, et il ne s’en vengea pas autrement qu’en continuant à juger avec la même sévérité les œuvres du grand poète ; mais, ses lettres en font foi, cette haine, qu’il ne croyait pas avoir méritée, lui fut très sensible. « Faites savoir à ***, ou du moins à ses amis, que j’ai le plus profond mépris pour les injures de sa préface. Les espions de Venise, les eunuques de Constantinople et les pamphlétaires, de Paris n’ont rien de commun avec moi. Si la colère n’était pas une faiblesse, je lui écrirais pour lui dire combien il s’avilit en m’injuriant… Je hais l’orgueil qui se guinde jusqu’à la rage méchante. » Encouragés par la haine d’un homme illustre, tous les écrivains qui marchaient à sa suite prodiguaient l’outrage au critique, et dans le nombre je trouve le nom d’un homme qui devait lui adresser la dernière insulte quelques mois avant sa mort. Tant de haines, tant de calomnies l’accablèrent ; il s’affaissa sous le poids des inimitiés qu’il avait soulevées. Il s’expliquait trop les causes de ces inimitiés ; mais un doute cruel, que tous les hommes sincères ont connu à un moment de leur carrière, s’éleva dans son esprit. Peut-être avait-il mérité ces haines. Qu’avait-il besoin de dire toute sa pensée à tout venant et à tout propos, de sacrifier ses amitiés pour le plaisir de dire la vérité ? Quel prix avait-il recueilli de son indépendance ? La solitude, la haine, l’ennui, la pauvreté. Et puis que devait penser le public d’un homme si dégoûté et qui consentait à admirer si peu ? A quels motifs attribuerait-il sa conduite ? Il connut cet état moral si lamentable, où l’âme, faisant retour sur elle-même, reproche à la conscience d’avoir suivi ses conseils, et se repent presque de son honnêteté. Gustave Planche se repentait en vain ; la sincérité était chez lui un mal incurable, et dont rien ne devait le guérir, ni les rigueurs du sort, ni les calomnies, ni la pauvreté. C’est surtout dans les lettres écrites de Londres pendant un voyage qu’il fit en 1835, et où il tomba dans la plus complète détresse par suite d’une aventure qui fait le plus grand honneur à sa délicatesse, que cette disposition d’esprit se laisse apercevoir. En Angleterre comme en France, il voit peu à louer, beaucoup à blâmer ; mais il n’a pas le courage d’affronter de nouvelles colères. « Blâmer, toujours blâmer, j’ai l’air d’un fou. » En conséquence, il abandonne l’un après l’autre tous les sujets d’étude que lui présente l’Angleterre. « Je n’aurais jamais dû donner mon avis sur rien, ni sur personne. J’ai appris à écrire et peut-être à penser ; mais la franchise, plume en main, est un vice irrémédiable qui engendre des haines terribles. Pour parler comme j’ai fait, il faudrait ne connaître personne. J’ai retourné dans mon cerveau les chapitres que vous me demandez, et je crois agir sagement en y renonçant. De Byron et de Scott, j’ai beaucoup à dire, mais beaucoup à blâmer. Chez Byron, la beauté du style dans la monotonie des sentimens, absence d’invention épique et dramatique ; chez Scott, imagination profuse, mais pas une page écrite. Imprimer cela ! je serais lapidé des deux côtés de la Manche. »

C’est un peu avant cette époque qu’il écrivit un fragment intitulé l’lomme sans nom, qu’on a eu tort, selon nous, de retrancher dans les dernières éditions de ses portraits littéraires. Ce petit fragment, ou cette disposition désespérée de l’âme est exprimée avec une concision qui touche à la sécheresse, est d’une lecture navrante. L’auteur y retrace indirectement son propre portrait, et se condamne avec plus de sévérité qu’il n’a condamné ses contemporains. Ainsi ni en lui-même, ni hors de lui-même, il ne trouve de sources de consolation et d’espérance. Son intelligence désenchantée ne rencontre rien qui puisse la satisfaire ; son goût est devenu prématurément dédaigneux dans la contemplation trop hâtive des grandes œuvres de l’esprit humain. Il s’est habitué à tout juger selon des lois abstraites, et en conséquence il ne prend aucun plaisir au spectacle de la vie. La vie en effet, avec ses dissonances, ses caprices, ses floraisons spontanées, ne saurait lui offrir l’harmonie, la symétrie d’une belle œuvre d’art. Volontiers il eût dit que la vie manque de composition. L’auteur formulait en terminant une conclusion terrible : « La vie d’un tel homme ne peut avoir d’autre solution logique que le suicide. » Il évita heureusement cette solution désespérée, mais il n’évita pas le mal incurable dont il se plaignait, l’ennui, contre lequel pour son malheur il ne chercha jamais à réagir. S’il eût pu réagir contre cette maladie terrible, il serait encore vivant parmi nous, et cette raison si droite, qui ne l’a abandonné qu’aux derniers instans, continuerait à prononcer ses arrêts équitables et sévères à cette même place où nous essayons d’adresser à sa mémoire un dernier adieu.

La vie littéraire de Gustave Planche offre encore moins de péripéties que sa vie morale. C’est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, une ligne droite que n’ont jamais fait dévier les événemens. Il se prodiguait peu, et cherchait moins à se produire qu’à exprimer librement sa pensée. Pour cela, il lui fallait un lieu où il pût parler sans contrainte, où l’on sût comprendre les devoirs de la critique aussi bien que respecter ses droits. Sur ce point, il était intraitable, et une fois que ses jugemens étaient arrêtés dans son esprit, il n’admettait volontiers aucun conseil, aucune révision. Nous n’apprendrons sans doute rien au lecteur en lui disant que les écrivains sont obligés à des ménagemens comme les hommes de toutes les autres classes de la société, qu’il est des intérêts qu’on n’aime pas à blesser, des amitiés qu’on ne veut pas froisser, et que s’il n’est jamais permis de mentir, il est en revanche parfaitement permis de choisir, pour dire la vérité, son heure et son moment. De toutes les formes de publications périodiques, le journal est celle qui est le plus soumise à ces ménagemens légitimes, et que nous ne songerons jamais à blâmer. Le rôle d’un journal n’est pas de défendre la vérité, mais une certaine vérité. Organe d’un parti, le journal est nécessairement partial et exclusif ; les intérêts de la secte, de l’école, du système qu’il représente, lui importent plus que les intérêts généraux de la société et de l’esprit humain. C’est assez dire que Gustave Planche était absolument impropre au journalisme, et qu’il était incapable d’accepter la discipline et la demi-abnégation qu’il impose. Nous avons déjà cité l’opinion d’Armand Carrel sur son indépendance d’esprit, et l’opinion de Carrel était l’expression très franche, nullement exagérée, des nécessités qui sont naturellement imposées au journalisme. Le directeur de journal qui aurait accepté sans contrôle Gustave Planche aurait couru risque de miner lui-même la citadelle qu’il était chargé de défendre. Ses rares tentatives dans la carrière du journaliste ne furent donc pas heureuses. Il fut quelque temps attaché à la rédaction du Journal des Débats, pour la partie littéraire, bien entendu ; mais là encore son indépendance d’humeur devait lui créer de nombreux obstacles. Le Journal des Débats n’avait pas alors la tolérance qu’il a pu acquérir depuis, grâce aux événemens ; il suivait une ligne inflexible, et ne pouvait, pour des intérêts esthétiques, mécontenter le parti qu’il représentait. Un jour que j’interrogeais Gustave Planche sur cette période de sa vie, il me répondit naïvement qu’on ne lui laissait rendre compte que des livres inoffensifs. On lui livrait les écrivains qui pouvaient être impunément jugés avec sévérité, mais on avait soin d’écarter de sa main tous les ouvrages importans et signés de noms sérieux, qui représentaient une influence puissante. Je livre cette anecdote telle qu’elle me fut racontée, parce qu’elle explique très bien et les conditions inhérentes au journalisme et les difficultés que Gustave Planche devait rencontrer inévitablement dans cette carrière. Sa plus sérieuse tentative en ce genre fut la dernière. En 1835, de retour d’un voyage en Angleterre entrepris sous les plus malheureux auspices, et exécuté au milieu d’aventures malencontreuses qu’il dut à sa probité et à sa délicatesse, il crut avoir à se plaindre du directeur de cette Revue, dont il était depuis plus de quatre années le collaborateur, et il alla chercher un asile à la Chronique de Paris, journal qui venait d’être fondé par le célèbre M. de Balzac. Les lecteurs sensés s’étonneront peut-être qu’un homme aussi indépendant que Gustave Planche, qui n’avait pu se plier ni à la discipline militaire de Carrel, ni à la discipline modérée du Journal des Débats, soit allé chercher un asile dans un journal dirigé par un homme d’une personnalité aussi envahissante que M. de Balzac. Au fond, cette personnalité même assurait à Gustave Planche une indépendance relative : aussi cette dernière tentative fut-elle moins stérile que les précédentes, car Gustave Planche a reproduit les articles qu’il a donnés à la Chronique de Paris, et n’a pas jugé convenable de reproduire les articles insérés dans le National ou le Journal des Débats. Ce n’était pas en effet pour le plaisir de servir les intérêts d’un parti que M. de Balzac avait consenti à prendre la direction d’un journal ; sa personnalité bien connue ne pouvait se contenter d’un rôle aussi résigné : s’il avait un journal, c’était évidemment pour se dresser un piédestal d’où la France entière pût le contempler. Les ménagemens envers les personnes et les choses n’entraient point par conséquent dans le programme d’un tel journal, et l’on pouvait sans contrainte y dire ce qu’on pensait à l’endroit de tous et de chacun, à l’exception, bien entendu, de la divinité du lieu. Tout alla donc pour le mieux tant que Gustave Planche eut à parler de Meyerbeer et de Chateaubriand, des acteurs anglais ou d’Edgar Quinet ; mais tout changea lorsque le critique s’aperçut qu’en échange de cette liberté, on attendait de lui une complaisance empressée et une admiration sans bornes. Six mois lui suffirent pour achever cette expérience, qu’il ne recommença plus.

Pour se développer à son aise, son talent avait donc besoin d’indépendance et de liberté ; ici seulement, à cette même place où nous parlons de lui, il pouvait garder toute sa liberté d’humeur et de langage. Après quelques essais sur l’art et une remarquable étude du Salon de 1831, publiée dans l’Artiste, il entra dans la rédaction de la Revue presque à l’heure de sa fondation, dans les derniers mois de 1831. Il se révéla par un coup de maître, l’article sur la Haine littéraire, sous lequel succomba, pour ne plus se relever, le jaloux homme d’esprit à qui nous devons la publication des œuvres d’André Chénier. Dès le premier jour, il fut redoutable et annonçait qu’il ne ferait fléchir devant aucune considération les devoirs de la critique. On a dit et imprimé qu’il entra dans la rédaction de la Revue sous le patronage d’un poète illustre qu’il aurait plus tard payé d’ingratitude : rien n’est plus faux que cette assertion. Non-seulement il n’a pas payé d’ingratitude le poète qu’on lui donne pour patron et dont il a toujours parlé avec sympathie et admiration, mais il n’a même pas eu besoin d’être ingrat. Un talent comme le sien n’avait nul besoin de patronage, et ne pouvait manquer de faire reconnaître aussitôt toute sa valeur. Il entra donc directement en relations avec le directeur de la Revue, et depuis cette époque jusqu’à sa mort, sauf un intervalle de cinq années (1840-45), il fut un des principaux et des plus assidus collaborateurs de ce recueil. La Revue était son théâtre naturel, et il ne s’en éloignait pas volontiers. Nous n’avons pas besoin d’énumérer une à une toutes les raisons pour lesquelles il était plus libre parmi nous que partout ailleurs ; ce que nous avons dit relativement à la discipline nécessaire au journalisme pourrait suffire à la rigueur.

Par sa nature même, une Revue est non-seulement plus indépendante des hommes et des partis, mais elle est surtout plus indépendante des opinions de ses lecteurs. Le lecteur cherche dans un journal l’image de ses opinions, il cherche au contraire dans une Revue une opinion qui éclaire ou même qui domine la sienne. Un journal est un corps d’armée militant, une Revue est une réunion délibérante. Dans un journal, toute la responsabilité des opinions émises retombe sur un seul homme, et par conséquent la liberté de chacun des rédacteurs est nécessairement restreinte, car là où il n’y a pas responsabilité personnelle, la liberté n’existe pas. Dans une Revue au contraire, chacun garde la liberté de ses opinions sous sa responsabilité morale. Le journal est obligé de descendre sur le terrain des personnes, il lui faut par conséquent une prudence et une vigilance assidues ; une Revue ne sort jamais du terrain des questions générales. La politique dans un journal domine toutes les considérations ; dans une Revue, la politique est dominée à son tour par la littérature et la philosophie. Un journal peut être rarement impartial ; une Revue doit toujours être impartiale, sous peine de déchéance. Mais en dehors de toutes ces considérations, il est une dernière raison pour laquelle Gustave Planche pouvait ici seulement exprimer librement ses opinions. La Revue a toujours voulu respecter l’indépendance réciproque des diverses activités de l’intelligence humaine, elle a toujours considéré les droits de la critique comme distincts des droits de l’art, et de l’imagination, et n’a jamais entendu subordonner la critique aux intérêts d’une école ou d’une coterie littéraire. Le critique a été roi absolu dans sa sphère, comme le poète dans la sienne ; il a été interprète et non complaisant, juge et non courtisan. La Revue a voulu tracer entre ces deux pouvoirs une ligne de démarcation distincte et profonde, et cette ligne a été rarement franchie ; les poètes et les romanciers ont dû subir la loi et se soumettre à la controverse, la critique à son tour a dû se résigner à ne pas être envahissante et exclusive. La Revue n’a jamais permis à un romancier ou à un poète de choisir son critique ; mais elle n’aurait jamais permis à un critique d’imposer telle ou telle doctrine à l’imagination, et de condamner ou d’applaudir au nom d’une théorie préconçue ou d’une formule irrévocable. En agissant ainsi, elle a cru et elle croit encore réserver les droits du public, à qui il appartient après tout de se prononcer en dernier ressort, lorsque la controverse est épuisée et que toutes les causes sont entendues. Voilà pourquoi l’indépendance de Gustave Planche était ici à l’aise, et pouvait se déployer dans toute sa franchise. Il regardait la sincérité comme le devoir du critique ; on lui garantissait la liberté comme un droit. Il usait de ce droit largement sans doute, mais avec une équité qu’on n’avait nul besoin de lui recommander ; il traçait lui-même les limites de sa liberté, et il ne les dépassait jamais. Il ne sortait jamais du terrain qu’il avait choisi, et ne laissait pas son jugement s’égarer dans des allusions ou des finesses malicieuses. Avec lui, on n’avait pas à craindre les espiègleries, les méchancetés sournoises ; il ne s’attaquait qu’aux œuvres et non aux hommes, et c’est la faute de ses ennemis, et non la sienne, si parfois la discussion s’est engagée sur le terrain de la personnalité. Sa longue collaboration à la Revue compose donc la plus grande partie, la partie vraiment sérieuse de sa vie littéraire. Sa collaboration à d’autres recueils n’a jamais été et ne pouvait être que passagère.

En 1840, il se trouva possesseur d’une petite fortune qui aurait pu lui procurer le repos et la sécurité morale ; il en profita pour se procurer la liberté, après laquelle il avait si longtemps soupiré. Il partit pour l’Italie, et pendant cinq longues années on n’entendit plus parler de lui. Selon toute apparence, sa vie se passa dans le calme et dans une contemplation à demi solitaire. Les rares et longues lettres qu’il écrivait à sa famille ne révèlent rien de particulier sur cette période de son existence ; il y parle plus des autres que de lui-même, plus de Paris que de Rome et de Florence, s’inquiète avec sollicitude et tendresse des intérêts de ceux qui lui sont chers, et garde le plus profond silence sur ses souvenirs et ses sentimens. Ces lettres sont bien en un sens sa fidèle image ; jamais personnalité tranchée n’a été aussi réservée, aussi peu expansive, moins propre à l’abandon. Tout ce qu’on sait de ce voyage, c’est qu’il essaya de faire une étude sérieuse de la musique, celui des beaux-arts qui lui était le moins familier, quoiqu’il ait porté dans l’analyse des sentimens musicaux et dans l’appréciation des grandes œuvres de Beethoven et de Haydn un goût pénétrant et élevé, ainsi qu’en témoignent quelques articles consacrés aux concerts du Conservatoire de Paris. Il était bien tard alors pour commencer sérieusement une étude si difficile et si compliquée ; sa volonté tenace, un peu entamée déjà par les combats de la vie, s’effraya des difficultés sans cesse renaissantes de cette étude, et il l’abandonna, non sans dépit, il est permis de le croire, car en toutes choses il aimait à comprendre encore plus qu’à sentir. L’impression de plaisir, la sensation raffinée que procure la contemplation des beaux-arts ne lui suffisait pas ; il voulait savoir la raison d’être de ce plaisir, et pénétrer la cause de cette sensation. Ce mécompte léger est le seul probablement qu’il eut à subir pendant ces cinq années de repos studieux et d’oisiveté contemplative. Il était parvenu à s’isoler si complètement, il avait si bien rompu toute communication avec le monde parisien, que les bruits les plus absurdes purent courir sur son compte et trouver créance un instant. Cependant, en son absence, les poètes et les artistes respiraient plus librement ; ils pouvaient se livrer à toutes leurs fantaisies sans avoir à redouter les arrêts de ce juge inexorable, lorsqu’il vint les surprendre par son retour subit. Mais peut-être son tempérament se serait-il amolli en Italie, dans les délices méridionales ?… L’exécution sommaire de M. Marochetti (août 1845) vint bientôt les détromper : il n’avait rien perdu de son ancienne vigueur et de son implacable justice. Son voyage en Italie était loin de l’avoir disposé à plus d’indulgence. Lui qui naguère, avant ce voyage, n’avait pu se résigner à se prosterner devant les poètes étales artistes de la puissante génération romantique, que pourrait-il penser de la race nouvelle des artistes et des poètes qui s’était révélée en son absence ? Il n’avait pas admiré sans réserve le Vœu de Louis XIII et la Barque de Dante : se courberait-il devant la Femme piquée par un serpent et la Décadence romaine ? Il avait vivement contesté la valeur dramatique de Victor Hugo, accepterait-il docilement Agnès de Méranie ? Ces succès scandaleux aujourd’hui justement oubliés, ces œuvres laborieuses ou habiles, simulacres et singeries de l’art sérieux, trouvèrent d’abord en lui un censeur impitoyable. Cependant, à mesure que les années s’écoulèrent, et que les œuvres applaudies du public devinrent de plus en plus inférieures en même temps qu’elles devenaient plus rares, il se sentit disposé à plus d’indulgence. Tous ses efforts n’avaient pu empêcher le goût public de se corrompre ; les œuvres qui enlevaient maintenant les suffrages auraient à peine attiré l’attention quelques années auparavant. Le niveau de l’art et le niveau de l’opinion publique semblaient baisser de concert. Il se dit que ce serait folie que de vouloir être trop sage, et qu’il fallait remplacer le dédain par une compatissante pitié. Il assistait au triomphe des infiniment petits de Béranger ; quelle nécessité par conséquent de prendre une massue pour écraser le peuple de Lilliput ? Aussi, dans les dernières années, avait-il beaucoup radouci son esprit acerbe, et travaillait-il en conscience à se faire indulgent. La faiblesse des coupables qu’il avait à condamner avait fait fléchir sa sévérité de juge, et il n’appliquait plus, les lois pénales de la critique avec la même inexorable sévérité.

Le voyage d’Italie sépare donc en deux périodes bien tranchées sa carrière de critique. Dans la première, jeune, résolu, ardent à sa manière, il prend une part active aux combats littéraires de son temps ; il fait partie de l’église militante des lettres. Dans la seconde, désabusé par l’expérience, désenchanté par la comparaison des œuvres d’un passé récent avec les œuvres du présent, il se tient plus qu’autrefois à l’écart de la mêlée littéraire, et se contente de faire partie de l’église expectante et contemplative. Il retourne volontiers à l’étude du passé, feuillette de nouveau les livres lus dans la jeunesse, et résume son opinion sur les hommes illustres de son temps. Le mouvement des arts plastiques avait seul le privilège d’intéresser encore sa curiosité ; aussi le suivait-il avec ardeur et sollicitude. La première période de sa carrière est plus exclusivement dévouée à la littérature ; la seconde période est presque exclusivement consacrée à l’art. De loin en loin, il résumait en quelques pages substantielles et brèves le mouvement des lettres contemporaines, embrassait d’un regard rapide la poésie, le théâtre et le roman, et puis revenait avec joie et bonheur aux grands artistes passés et contemporains qui pouvaient fournir un aliment à sa méditation et solliciter sa pensée, à Raphaël et à Léonard, à Rubens et à Rembrandt, à M. Delacroix et à M. Ingres. Il aimait à réviser ses admirations d’autrefois, et, fatigué du présent, il faisait appel à sa mémoire et se réfugiait dans le souvenir. Ce n’était point paresse de sa part, mais dégoût profond. Sa curiosité n’était pas éteinte, seulement les productions contemporaines ne la sollicitaient plus. Sa logique vigoureuse ne savait à quoi s’attaquer dans ces productions nouvelles d’un tissu grêle et sans consistance qui se déchirait sous sa forte main. « Je n’aime pas à couper un cheveu en quatre, » répétait-il souvent, « je ne sais pas compter les grains de poussière qui se trouvent sur une aile de mouche, » indiquant ainsi un peu brutalement que les nouvelles œuvres qu’il avait à juger étaient d’une matière tellement subtile, impalpable et incolore, qu’elles échappaient à la critique, et que l’entomologie littéraire n’était pas de son goût.

Cette humeur dédaigneuse le rendait-elle injuste, et était-elle chez lui le résultat de l’amertume et de la malignité ? On l’a dit et imprimé souvent ; mais, en vérité, on n’a jamais dit et imprimé une accusation plus calomnieuse. Son amour de l’art et son respect du public étaient l’unique cause de ses rigueurs. Il considérait le critique comme une sorte de magistrat chargé de faire la police des mœurs et du bon goût dans la république des lettres, et quand on lui reprochait sa dureté, on l’étonnait autant qu’on étonnerait un magistrat civil, si on lui reprochait la vigilance de sa police et sa trop grande sollicitude à protéger la sûreté des honnêtes gens. Cette manière de considérer la mission de la critique a ses inconvéniens, je le sais, et le plus grave peut-être, c’est de transformer pour un moment tout poète et tout artiste en véritable délinquant. Il avait l’air de regarder à priori comme coupables tous ceux qu’on amenait à la barre de son tribunal, jusqu’à ce que leur dossier eût été examiné. C’était lui-même qui dépouillait ce dossier, lui-même qui prononçait les plaidoiries pour et contre, lui-même qui formulait les questions au jury, dont il respectait toujours les droits. Ce jury, c’était le public, dont il cherchait avant tout à éclairer la conscience. C’est sur cette tâche qu’il concentrait toute l’énergie de ses efforts. Souvent il arrivait que le public amnistiait le coupable qu’il avait condamné dans sa pensée ; cependant il ne se déconcertait pas, et à la première occasion il recommençait le procès avec une nouvelle ardeur. Plus avide d’instruire que d’accuser, il ne craignait pas de répéter les argumens qu’il avait employés une première fois ; sa constance égalait sa fermeté. Il comptait sur le bon sens public pour lui rendre justice, pour faire triompher un jour ses opinions, et l’expérience a prouvé que son calcul était juste.

De bonne foi, que reste-t-il aujourd’hui des accusations de malignité portées par ses ennemis contre ses jugemens ? En fin de compte, le monde littéraire et le monde non littéraire les ont si bien acceptés, que les plus sévères, ceux qui à l’origine durent paraître les plus outrecuidans, sont devenus à l’heure qu’il est de véritables truisms, des vérités trop vraies, de purs lieux-communs. À l’origine, ils n’en étaient pas moins d’une singulière nouveauté, et il fallait certes un grand courage pour oser les prononcer. On lui reprochait d’attaquer par envie et impuissance toutes les gloires de la France : cette accusation mérite d’être examinée. Voyons un peu quelles sont les victimes de Gustave Planche. Ce n’est pas Mme Sand ; elle lui a inspiré quelques-unes de ses pages les plus éloquentes. Ce n’est pas M. Mérimée, car son admiration pour cet observateur incisif et profond n’a pas fléchi un seul jour. Certes, s’il est une nature littéraire qui fût contraire à la sienne, c’était celle de M. Sainte-Beuve ; il a cependant toujours parlé de lui avec une grande sympathie. M. Cousin, M. Villemain, M. Augustin Thierry, ont toujours été présentés par lui comme des modèles presque classiques. Il avait pour Béranger une admiration exagérée. S’il a blâmé l’abus que M. de Lamartine a fait de ses dons heureux, il a proclamé son génie avec le plus vif enthousiasme, et il l’a toujours placé à la tête des poètes de notre temps. Combien d’autres noms célèbres nous pourrions citer : Auguste Barbier, Alfred de Vigny, Brizeux, Victor de Laprade, Jules Sandeau, M. Augier lui-même ! Si nous récapitulons les noms illustres de la peinture et de la sculpture, nous arriverons au même résultat. M. Delacroix, M. Ingres, M. Decamps, Pradier, Barye, David, seraient-ils par hasard au nombre de ses victimes ? Bien loin de chercher des réputations à démolir, il cherchait au contraire à venger les talens méconnus, et appelait l’attention du public sur les artistes qu’on semblait négliger ou mal comprendre. Il nous suffira de citer les articles qu’il a consacrés ici même à deux artistes remarquables, un peu solitaires tous les deux, et qui, par le fait de cette solitude, n’ont pas eu toute la renommée qu’ils méritaient : M. Charles Gleyre et M. Paul Chenavard. Puisque tous ces talens glorieux et incontestés ont été par lui admirés, loués, recommandés, quelles sont donc les victimes qu’il a traîtreusement immolées ? Avec un peu de soin, on reconnaîtra que ce sont précisément les artistes, et les poètes justement condamnés aujourd’hui par l’opinion des lettrés. C’est Casimir Delavigne par exemple. Il l’a exécuté sans pitié, cela est vrai ; lui en fait-on un crime ? Son jugement a pu paraître sévère à l’origine ; mais qui ne sait aujourd’hui que les tragédies de Casimir Delavigne sont plus illisibles que la Henriade ? Il a toujours repoussé M. Scribe, ou, pour employer son langage, il n’a jamais voulu reconnaître que M. Scribe, malgré son ingénieuse fécondité, eût rien à démêler avec l’art. Les jeunes poètes et les jeunes critiques qui, lorsqu’ils parlent de l’auteur de la Camaraderie, dépassent trop souvent aujourd’hui la mesure que nous imposent les plus simples convenances, oseront-ils accuser Gustave Planche d’injustice ? Il a toujours parlé d’Alexandre Dumas avec peu de sympathie ; mais qui donc s’abuse aujourd’hui sur la valeur de cet illustre tempérament, dont l’œuvre la plus remarquable, Angèle, est un monument d’immoralité sans grâce et sans poésie ? Dans les arts, ses victimes sont moins nombreuses encore ; j’ai beau chercher, je n’en trouve que deux : M. Clésinger et M. Couture. Eh bien ! je le demande de bonne foi, qui donc aujourd’hui n’est pas fixé sur le mérite véritable de ces deux habiles ouvriers ?

Reste donc Victor Hugo ; mais Victor Hugo a-t-il été réellement la victime du critique ? Non. Sa gloire se porte à merveille ; toutes les jeunes générations qui se succèdent lisent ses livres et sortent de cette lecture enivrées par la musique de ses vers, éblouies par l’éclat de ses images. Le grand magicien n’a rien perdu de sa puissance d’évocation, et aujourd’hui comme en 1830 ses créations se dressent devant l’œil du lecteur comme des apparitions nées du cauchemar, ou appelées par la force d’un sortilège irrésistible. Jamais Gustave Planche n’a songé à nier cette toute-puissance d’évocation ; il a toujours proclamé le poète, et sans se faire prier, roi absolu du royaume des sons, des couleurs et des rêves. Seulement il niait quelques-unes de ses prétentions, les prétentions dramatiques par exemple ; il consentait à accepter les créations de Victor Hugo comme des créations fantastiques et des apparitions, il niait qu’elles fussent des personnages vivans et humains. Il leur reconnaissait la puissance d’étonner et d’effrayer, il niait qu’elles eussent la puissance d’émouvoir. Qui ne pense de même aujourd’hui ? Rendons-nous compte, s’il vous plaît, des impressions que nous éprouvons lorsqu’il nous arrive de relire Angelo, Marie Tudor ou Lucrèce Borgia. N’est-il pas vrai que, tant que dure la lecture, nous sommes en proie à un cauchemar que nous essayons en vain de secouer, mais qui cesse avec la dernière page, comme un mauvais rêve cesse au réveil ? Certes, en faisant cette observation, il n’entre pas dans ma pensée de rabaisser la gloire de Victor Hugo, que j’admire plus que personne, et que je qualifierais volontiers si cela était permis à un contemporain, d’une épithète plus haute que celle d’illustre. Il a rendu un trop grand service à l’imagination française pour que nous ne lui en soyons pas reconnaissans. J’ajouterai même qu’il est du devoir des jeunes générations de le défendre contre les attaques sournoises des derniers partisans de l’ancien régime littéraire, aussi dangereux qu’ils sont malveillans, et de maintenir en toute occasion les conquêtes qu’il a faites pour nous, de peur de voir reparaître à la lumière les spectres odieux de la lamentable tragédie, de l’ennuyeux poème didactique, de l’insupportable épître en vers. Ces sortes d’apparitions ne sont pas rares dans ce beau pays de France, aussi intolérant que routinier, et où parlent et se promènent librement une foule de mauvais vampires qui sucent le sang précieux de la nation. La tragédie est un de ces vampires, comme le vieil esprit de la ligue, comme l’ancien régime, comme le jacobinisme, toutes choses très diverses en apparence, mais qui sont au fond une chose une et identique [1]. Nous ne serons donc pas suspect de malveillance envers le grand poète, si nous faisons certaines réserves, les mêmes précisément que Gustave Planche crut devoir faire. Non, jamais il n’entra dans sa pensée, comme on l’a dit sottement, d’être injuste envers Victor Hugo. S’il eût voulu en faire une victime, il n’eût été que ridicule, et n’eût pas blessé aussi profondément. Il a contesté certaines applications du génie de Hugo, et ses appréciations sont restées l’expression un peu dure, il est vrai, mais franche, de la vérité. Toutes ses prédictions ont été réalisées à la lettre. Depuis des années, il avertissait l’école romantique qu’elle faisait fausse route et qu’elle ne tarderait pas à sombrer ; l’accomplissement de la prophétie ne se fit pas attendre. Son dernier avertissement date de 1838 (représentation de Ruy Blas), et coïncide pour ainsi dire avec le dernier soupir de l’école romantique. Lorsqu’il revint d’Italie en 1845, la déroute était complète : l’école avait eu son Waterloo dans la représentation des Burgraves, elle avait perdu sa force militante, et ses soldats, dispersés et sans lien désormais, assistaient, tristes comme les débris de la vieille garde, à la restauration de la tragédie détestée. Gustave Planche avait donc été un prophète de malheur, si l’on veut, mais un prophète après tout. En face de l’accomplissement de ses prédictions, que signifiaient les colères qu’il avait soulevées ? L’événement prouvait qu’il avait eu trop raison, et si, comme on l’en accusait, il avait été animé par un esprit de haine, il fallait avouer que sa haine l’avait bien inspiré. Cette accusation de haine n’est cependant pas mieux fondée que les autres. Je n’ai aucune envie de rechercher les causes d’une querelle qui est connue de tout le monde littéraire, et dont il est inutile d’instruire le public. Tout ce que je dirai, c’est que si par hasard Gustave Planche nourrissait en secret des ressentimens contre le poète, ces ressentimens n’entrèrent jamais pour rien dans ses critiques et dans ses jugemens. Il fit même tout ce qu’il put pour faire entendre au poète, dans des articles que le public ne dut comprendre qu’à demi, que son animosité personnelle n’influençait pas son esprit, et qu’ami ou ennemi, son jugement n’eût pas changé. C’est là le sens secret de plusieurs articles publiés à des intervalles considérables, les Royautés littéraires, Moralité de la Poésie, les Amitiés littéraires, où il s’efforce de faire entendre à voix basse qu’il n’a ni haine, ni colère, et que ses critiques ne sont pas des représailles.

Il entra toujours autant d’étourderie que de méchanceté dans les reproches dont Gustave Planche fut accablé. Ainsi on l’a accusé d’avoir brûlé ce qu’il avait adoré, d’avoir trahi ceux qu’il avait d’abord flattés, — en termes plus clairs, d’avoir réagi contre l’école romantique après avoir combattu dans ses rangs. Rien n’est plus léger, plus étourdi que ce reproche. Planche n’a jamais, à proprement parler, appartenu à l’école romantique : il l’a servie et soutenue tant qu’il a cru que les intérêts généraux de l’art pouvaient être compromis dans sa chute ; mais il n’a pas pris part à ses luttes à outrance, il n’a poussé aucun bélier contre la citadelle des classiques, il n’a ouvert aucune tranchée, n’a participé à aucun assaut. Dans les luttes littéraires du romantisme, il a joué le rôle d’un spectateur actif qui juge à haute voix le combat sans participer à la mêlée, ou bien encore, — si l’on veut à toute force qu’il ait pris part au combat, — le rôle presque passif du chœur dans la tragédie grecque. Il s’était chargé de réprimander le vice, d’encourager la vertu, et de tirer la moralité de la pièce qu’on représentait sous les yeux du public. Planche ne croyait pas aux écoles poétiques, ou plutôt il considérait l’art comme supérieur à toutes les écoles, et comme devant être jugé par conséquent selon un critérium plus large que le critérium exclusif de telle qu telle école. Juger un poème ou une œuvre d’art d’après les formules d’une secte ou d’une coterie lui semblait justement le moyen de juger avec une partialité involontaire sans doute, mais non moins funeste que la mauvaise foi. En un mot, Gustave Planche était, en matière de critique, ce que les églises protestantes appellent un indépendant ; il n’admettait aucune autorité et ne croyait qu’au jugement privé. Il avait peu de goût pour les systèmes, regardait comme inutiles les poétiques et les préfaces dogmatiques, fort à la mode en 1830, et ne s’en cachait pas. Ce sentiment se révèle à diverses reprises dans les articles qu’il écrivit alors qu’on pouvait le compter parmi les défenseurs du romantisme, notamment dans les articles sur M. de Vigny et M. Mérimée. Citons un fragment entre dix autres : « Malgré la prodigieuse dépense d’esprit grâce à laquelle les athénées littéraires de la restauration ont su pendant dix ans occuper leur auditoire, j’ai quelque raison de croire que ces éternelles dissertations sur le goût et le génie, sur Boileau et Shakspeare, sur le moyen âge et l’antiquité, sur la génération logique et la génération historique des formes poétiques, ont porté à l’art plus de dommage que de profit. Si la régénération du théâtre est prochaine, je pense que le plus sûr moyen de la hâter n’est pas de savoir si Sophocle procède d’Homère, si Rabelais et Callot n’ont pas trouvé dans Aristophane le type éternel de la bouffonnerie, qu’on attribue, je ne sais pourquoi, au développement du christianisme… Ne valait-il pas mieux cent fois, comme fit Alfred de Vigny, vivre de poésie et de solitude, chercher la nouveauté du rhythme dans la nouveauté des sentimens et des pensées, sans s’inquiéter de la date d’une strophe et d’un tercet, sans savoir si tel mètre appartient à Baïf, tel autre à Coquillard ? Que des intelligences nourries de fortes études examinent à loisir et impartialement un point d’histoire littéraire, rien de mieux ; mais se faire du passé un bouclier pour le présent, emprunter au XVIe siècle l’apologie d’une rime ou d’un enjambement, transformer des questions toutes secondaires en questions vitales, c’est un grand malheur à coup sûr, une décadence déplorable, une voie fausse et périlleuse. » On voit par ce court extrait que si par hasard Gustave Planche a fait partie de l’église romantique, il n’a jamais accepté son credo, sa liturgie et sa discipline.

Puisqu’il repoussait également toutes les écoles, sur quels principes reposait sa critique ? Il est très vrai qu’il n’a pas laissé derrière lui une doctrine esthétique, pas plus qu’il n’a laissé de disciples et de courtisans. Il acceptait tous les systèmes, et se défiait également, de tous les systèmes ; il fut à un certain point de vue un véritable éclectique. Toutes ses théories sur l’art et la poésie pourraient se réduire à deux principales. Les diverses formes de l’art sont limitées, et ce n’est jamais impunément qu’on dépasse leurs limites. Le but de l’art n’est pas de reproduire la réalité, mais d’agrandir la réalité par l’imagination et le souvenir. La peinture et la sculpture ne sont pas autre chose que la réalité agrandie ; là poésie n’est pas autre chose que l’exagération à propos. C’est en ces deux principes que se résumait tout son enseignement, et certes ces principes méritaient d’être recommandés dans un temps où l’on a vu la sculpture vouloir rivaliser avec la peinture, la peinture essayer d’emprunter ses mélodies à la musique, et la poésie se contenter de reproduire les dissonances de la réalité. Pour lui, l’artiste le plus vrai n’était pas celui qui était le plus fidèle à la réalité, mais celui qui était le plus fidèle à la logique. Un artiste pouvait faire preuve d’un grand talent en transcrivant fidèlement la réalité sans y rien ajouter, tout simplement par un heureux choix des objets, un triage habile des modèles réels ; mais le titre de grand artiste appartenait avant tout à celui qui agrandit par la réflexion ses souvenirs et les idéalise par l’imagination. Cette théorie lui servait de formule synthétique pour concilier les écoles les plus extrêmes, et lui permettait d’être impartial en gardant ses préférences, c’est-à-dire de comprendre Rubens en admirant Raphaël, et de sentir Titien en préférant Léonard. Il avait des préférences secrètes qu’il n’avouait pas volontiers, peut-être dans la crainte de paraître exclusif et partial. Au fond, il était classique dans la bonne acception du mot ; la belle ordonnance d’une œuvre, l’enchaînement logique et systématique de ses parties, la symétrie, l’harmonie, le touchaient beaucoup plus que l’abondance de l’imagination, la profondeur de la rêverie, l’éclat des couleurs et le mouvement de l’action. Il aimait les choses parfaites, fussent-elles même froides, et les préférait aux choses tourmentées, même surabondantes de vie et de passion. Ce goût particulier répondait à une tournure particulière de son esprit : il était né critique en effet, comme d’autres naissent mathématiciens ou poètes. Le premier mouvement de son esprit lorsqu’il contemplait une œuvre d’art n’était pas d’admirer, mais de chercher s’il trouvait quelque chose à reprendre : quand il ne trouvait aucun défaut, il s’avouait vaincu et admirait en toute sécurité ; mais lorsqu’il apercevait dans une œuvre une tache, aussi petite qu’elle fût, son admiration en était diminuée, et même il l’accordait à regret… Il soumettait à cette épreuve sévère non-seulement les contemporains, mais les plus grands noms de la littérature et de l’art. Devant une toile de Raphaël ou une statue de Michel-Ange, il suspendait brusquement son admiration pour remarquer que la deuxième phalange de tel doigt était trop longue, ou que tel muscle était trop en saillie. Il était donc singulièrement exigeant, si nous pouvons nous exprimer ainsi, car la perfection seule pouvait le satisfaire ; il ne lui suffisait pas d’admirer, il voulait encore n’avoir pas à blâmer. Aussi les seuls artistes qui ont trouvé complètement grâce devant lui sont-ils ceux qui se sont approchés le plus près possible de la perfection, Phidias, Léonard, Corrège.

Il avait une qualité très rare et très nécessaire à un critique : il ne reculait pas devant le lieu commun. Cet éloge paraîtra peut-être singulier à quelques personnes ; mais, en réfléchissant un peu, on reconnaîtra aisément qu’il en vaut un autre. Il n’est pas toujours facile d’être simple, surtout dans une époque de décadence, où tout a été dit maintes fois, et où par conséquent on peut craindre, en exprimant une opinion, de répéter ce que d’autres ont dit avant vous. Un écrivain d’ailleurs se résigne difficilement au rôle modeste d’interprète et d’organe des vérités connues ; il lui semble que, s’il prend la plume, c’est pour exprimer des choses neuves et inattendues. Dans combien d’erreurs morales et de péchés intellectuels cette horreur du lieu commun nous entraîne-t-elle à notre insu ! L’écrivain s’épuise en combinaisons ingénieuses, cherche de nouveaux points de vue, raffine, aiguise la vérité, modifie les proportions de la réalité. Gustave Planche n’avait aucun de ces défauts ; il ne cherchait pas à dire des choses neuves, mais à dire des choses vraies. Son honnêteté intellectuelle était invincible. Comme un professeur que son devoir oblige à répéter chaque jour les mêmes règles de syntaxe aux écoliers qu’il est chargé d’instruire, Gustave Planche n’hésitait pas à répéter à satiété les lois les plus connues de la morale et du goût. Il avait raison : la morale et le goût veulent être traités comme la grammaire et l’orthographe, et le monde irait beaucoup mieux, si on consentait à les considérer sous ce point de vue sommaire. Ce que nous oublions le plus facilement, ce ne sont pas les connaissances superflues, mais les connaissances rudimentaires ; ce ne sont pas les résultats des choses, mais leurs principes. Il en est ainsi de la morale et du goût : nous ne courons jamais risque d’oublier leurs délicatesses, mais nous oublions facilement leurs élémens, et nous avons besoin qu’une voix sévère nous les rappelle de temps à autre. Cette voix sévère à notre époque fut celle de Gustave Planche. Lorsqu’une vérité était violée et méconnue, il n’hésitait pas à signaler cette violation, au risque de se faire accuser de naïveté. Comme il ne cherchait ni à plaire ni à étonner, il n’aimait pas à être étonné lui-même et surpris contre les règles, et en conséquence il n’avait aucune indulgence pour les ruses et les charlatanismes de l’art. Planche ne fut pas dans la critique moderne un inventeur, ce fut plutôt un vulgarisateur, et ce dernier titre, à certaines époques, vaut le premier. Nous vivons dans un temps en effet où il reste bien peu à faire à l’invention ; toutes les formes possibles de la pensée ont trouvé leurs interprètes, tous les principes esthétiques ont été mis en pleine lumière. Il s’en faut de beaucoup pourtant que le goût contemporain soit en rapport avec la science contemporaine, et le sentiment du beau était certes plus développé aux époques où la philosophie de l’art était moins avancée. La pratique est en retard sur la théorie. La tâche du critique est donc de répandre, de propager les idées connues auxquelles il reste maintenant bien peu à ajouter. C’est à cette tâche que Gustave Planche s’est dévouée toute sa vie ; personne n’a jeté dans le public une plus grande somme d’idées judicieuses et saines. Beaucoup d’entre nous, qui peut-être ne voudraient pas l’avouer, lui doivent de savoir faire la différence entre une bonne peinture et une peinture séduisante, entre une école originale et une école d’imitation ; ils lui doivent de ne pas mettre l’art français au-dessus de l’Italie, ou l’école espagnole au-dessus de l’école flamande.

Sa critique était dogmatique, tranchée, et se plaisait aux détails techniques. Il n’analysait pas, il exposait. Il ne racontait pas, il discutait. Il considérait la beauté comme une sorte d’abstraction, et expliquait une belle œuvre comme un problème de mathématiques. Pour juger, il ne faisait jamais appel à l’imagination. Il ne replaçait pas l’œuvre qu’il avait sous les yeux dans le milieu où elle s’était produite ; il faisait abstraction des temps, des lieux et de l’artiste lui-même. Il n’attribuait aucune valeur à la recherche minutieuse des intentions d’un artiste ou d’un poète, et ne recourait pas aux anecdotes pour expliquer le mérite de leurs créations. Plusieurs fois il a fait à ce sujet une profession de foi pleine et entière. L’histoire lui semblait distincte de la critique, et il ne croyait pas qu’elle lui prêtât aucun secours. Une œuvre était belle par elle-même, et ne devait qu’une mince parcelle de sa beauté aux circonstances de temps et de lieu. La tournure de son esprit était logique, syllogistique, nullement portée à l’histoire. Ces belles mélodies historiques que l’on entend résonner dans les œuvres d’art, et qui sont comme les hymnes chantées à l’éternelle beauté par les différentes générations d’artistes et de poètes, ne le touchaient pas, ou pour mieux dire il ne les entendait pas. Il ne savait donc retrouver dans une œuvre ni la personnalité de l’artiste, ni la couleur des temps, et ce défaut, car c’en est un, donnait parfois à sa critique des grandes œuvres du passé une véritable sécheresse. Volontiers il eût parlé de Dante sans tenir compte du catholicisme et de ces influences du moyen âge italien dont la Divine Comédie porte si profondément l’empreinte. Il avait parfaitement conscience de ce défaut, et ne songeait pas à le cacher. « Je ne sais, lisons-nous dans une de ses lettres, ni relever une anecdote comme L. V. (M. Vitet sans doute), ni poétiser un portrait comme S.-B. » Aussi, toutes les fois qu’il avait à parler d’un artiste, esquivait-il autant qu’il le pouvait la partie biographique et anecdotique pour arriver à la discussion des œuvres. La biographie le rebutait ; il n’y voyait guère qu’une série de chiffres servant à marquer avec précision les dates des œuvres de l’artiste et du poète, à expliquer le développement successif de son talent et la génération de ses pensées.

Gustave Planche a déjà trouvé, il trouvera davantage encore dans l’avenir la récompense de son courage et de ses travaux. Quand bien même les prochaines générations, de plus en plus affairées et distraites, n’auraient plus de temps pour lire ses écrits, son nom ne périrait pas. Il fait désormais partie de l’histoire littéraire contemporaine, et dans l’avenir on ne pourra écrire cette histoire sans mentionner son nom, sans tenir compte de son influence, sans raconter la vigoureuse réaction qu’il opposa aux excès de l’école romantique. Il a beaucoup lutté, beaucoup souffert pour affirmer son indépendance et faire reconnaître les droits de sa liberté, et ses efforts n’ont pas été vains. Nous recueillons aujourd’hui le fruit de ses travaux, car il a fait pour nous une précieuse conquête : il a affranchi complètement la critique, il l’a tirée de la servitude, il l’a soustraite au patronage des patriciats littéraires. Dire la vérité à l’époque où il s’avisa, pour son malheur, d’avoir cette audace, était un acte de grand courage moral qui, comme toutes les résistances légitimes, fut d’abord traité de rébellion et de révolte. Les poètes et les artistes étaient alors en train de transformer la république des lettres en une oligarchie exclusive et une monarchie despotique. Dans la nouvelle organisation qu’on préparait, les publicistes et les critiques devaient représenter l’ordre des chevaliers ou la classe des affranchis. On inventait pour le poète une nouvelle théorie du droit divin. Les abus qui caractérisent le règne des aristocraties sans contrôle s’étaient déjà manifestés : on qualifiait d’insolence le droit de remontrance et de pétition ; la franchise était considérée comme une révolte, et le critique assimilé au pamphlétaire et au libelliste. Gustave Planche se leva seul en face de cette tyrannie agressive et violente, et organisa une vigoureuse résistance démocratique. Plus d’une fois il sentit les forces lui manquer ; mais il ne se découragea pas, et compta sur le droit et sur le temps pour faire triompher sa cause. Dire la vérité n’est plus chose aussi dangereuse, et mal venu serait le poète ou l’artiste qui croirait pouvoir se soustraire à la loi commune. C’est en vain qu’il voudrait faire gronder sa foudre poétique et rassembler ses nuages ; le ridicule Jupiter tomberait bientôt sous les sifflets. Nous pouvons dire franchement ce que nous pensons, sans avoir à craindre des insolences trop hautaines ou des menées trop ténébreuses ; mais lorsque nous usons aujourd’hui de nos droits de critique dans le calme et dans la paix, exempts de craintes et rassurés contre les persécutions, n’oublions pas que c’est à Gustave Planche plus qu’à tout autre que nous devons le libre exercice de ce droit.


EMILE MONTÉGUT.


— Dans l’étude sur Gustave Planche, publiée dans notre dernier n°, il nous est échappé, page 669, lignes 24 et 25, une inexactitude involontaire que nous nous empressons de rectifier. L’auteur de cette étude a été trompé par les initiales L. V., qui désignaient, dans la pensée de Gustave Planche, non pas M. Ludovic Vitet, mais un homme aussi d’un rare et brillant esprit, mort prématurément et trop vite oublié, M. Loève-Veimars, un des collaborateurs les plus actifs de la Revue dans les premières années de son existence, et sur lequel nous nous proposons de revenir un jour.


V. DE MARS.

  1. Il y aurait à faire un bel essai et très piquant sur les dangers politiques que présente la tragédie. Soyez sûr que dès que vous voyez apparaître ce spectre, quelque autre apparition n’est pas loin. Je n’ose pas dire que nous en avons fait déjà l’expérience, on crierait au paradoxe ; mais j’ai toujours considéré le succès de Lucrèce comme le digne avant-coureur de la révolution de février. Évidemment un pareil succès ne pouvait s’expliquer que par un commencement de paralysie de l’esprit français, et la paralysie morale de la nation a été précisément la cause de la révolution de février. Je ne m’étonnai plus de cet étrange événement, lorsque j’appris plus tard que les hommes politiques les plus considérables de la France avaient applaudi à outrance cette malencontreuse tragédie, et donné le signal d’une réaction qui devait nous coûter si cher. Leurs préférences littéraires furent récompensées ; la révolution de février eut une unité complète de temps et de lieu. Nous espérons revenir sur ce chapitre : M. Ponsard achève, dit-on, une nouvelle tragédie ; nous saisirons cette occasion avec empressement.