Édifices de Rome moderne

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Édifices de Rome
Prosper Mérimée

Revue des Deux Mondes
4ème série, tome 27, 1841



ÉDIFICES DE ROME MODERNE,
PAR P. LETAROILLY.[1]

On se plaint trop que notre époque n’ait point une architecture qui lui soit propre. Sans doute il y a de la vérité dans le reproche, mais il est injuste de faire tomber tout le blâme sur les artistes. Une architecture originale ne s’invente pas ; elle est l’infaillible résultat de mœurs, d’usages, de besoins bien caractérisés, durables surtout. Or, dans le temps où nous vivons, que voyons-nous, sinon une lutte incessante entre de vieilles traditions et des idées nouvelles ? L’absence de convictions, l’imprévoyance, l’insouciance de l’avenir, ne sont-elles pas les maladies de notre société ? Jamais, il faut l’avouer, époque ne fut moins propre au développement des arts.

On bâtit beaucoup aujourd’hui cependant, et Paris est plein de maisons nouvelles ; mais quel est le problème à résoudre ? Faire tenir le plus grand nombre de locataires possible dans le plus petit espace possible, et construire assez solidement pour que la maison ne s’écroule pas avant qu’on ait trouvé un acheteur. Voilà pour les constructions particulières ou civiles, comme on dit. Quant aux constructions publiques, aux monumens exécutés par ordre du gouvernement, ils ne se ressentent pas moins de l’incertitude de nos institutions.

Qu’un ministre, ou une chambre des députés, ou bien un conseil municipal, décide la construction d’une église, l’architecte est nommé ; le voilà à l’ouvrage, il fait ses plans, on les agrée, les fondations sont posées, les gros murs sont déjà hors de terre. Tout à coup vient un autre ministre, une autre chambre, un autre conseil municipal, ou bien, si les hommes ne changent pas, ce sont leurs idées qui changent. Ce n’est plus une église qu’il faut, dira-t-on à l’architecte, c’est un palais que nous vous demandons. Continuez pourtant votre bâtisse, car il ne faut pas que nos fondations soient perdues. -L’économie est une vertu fort prônée maintenant, plus encore qu’elle n’est mise en pratique. – Tout s’arrangera moyennant quelques cloisons force plâtre et une tablette de marbre où l’on gravera l’étiquette nouvelle de l’édifice. Qui peut affirmer que ce sera la dernière ?

Ailleurs, il s’agit de construire un hôpital ou bien une prison. Tels sont, hélas ! les monumens de notre civilisation moderne. On nomme une commission de médecins et d’administrateurs (car tout se fait par commission aujourd’hui) La commission, duement instituée, rédige un programme, souvent peu clair ; car un programme, c’est l’idée de chaque membre de la commission modifiée par les idées de tous les autres membres. N’importe. Tant de malades, tant de prisonniers, tant de salles, tant de divisions dans le bâtiment L’architecte tâche de contenter tout le monde ; on travaille. Mais voilà que la science progresse, comme l’on dit maintenant, et elle progresse plus vite que les maçons ou les tailleurs de pierre. Bientôt on commence à critiquer les dispositions de l’architecte, le programme même qu’on lui a donné. Seconde commission nommée pour le revoir, qui blâme tout ce qu’a ordonné la précédente ; second programme qui bouleverse tout. Hâte-toi, pauvre artiste, ou bien une nouvelle théorie scientifique, un nouveau perfectionnement administratif, viendraient encore tout changer.

Voilà la faute de notre temps, et il est évident que les arts doivent en subir les funestes conséquences. Exiger qu’on invente une architecture appropriée à notre époque, c’est exiger que notre époque adopte telles habitudes, telles mœurs, tel gouvernement. En bonne foi, est-ce aux architectes qu’il appartient de régler la société, et vivant dans un siècle de transition, faut-il leur faire un crime de partager l’indécision générale ?

Le manque de croyances, ce malheur que nous déplorons tous sans y trouver un remède, a produit peut-être un seul bon résultat parmi des milliers de conséquences fâcheuses. N’ayant ni un but déterminé, ni un point de vue fixe et immuable, nos artistes, et les architectes surtout, ont mieux étudié les systèmes de leurs devanciers qui avaient un système, parce qu’ils avaient des croyances. Sans passion, sans préjugés, sceptiques indulgens comme toute notre génération, nos architectes en sont venus à tout admettre, à tout approuver, à tout expliquer. Aujourd’hui personne n’a plus d’admirations passionnées par conséquent on n’exclut rien. J’en citerai une preuve entre cent. Maintenant l’art byzantin, l’art gothique, ne sont plus l’objet du mépris ; on les étudie, on les prône, on est tout près de les imiter, et c’est là le mal ; car il faut demander aux anciens des inspirations, mais on ne doit pas les copier servilement. Grace à la libéralité des chambres, grace à ce scepticisme que je signalais tout à l’heure, nous voyons aujourd’hui ce qui ne s’est jamais vu, je pense, et ce dont nous devons certes nous applaudir, des monumens réparés, continués, agrandis, rebâtis même dans le système où ils avaient été conçus il y a six cents ans. Nos artistes sont devenus antiquaires, ou plutôt ils étudient pour le devenir. Sans doute il arrive, et souvent, que l’on confond les styles, qu’en réparant un vieux monument on le dénature ; mais la science est toute nouvelle, il y a beaucoup d’écoliers, peu de professeurs, et, parmi les professeurs… Mais, avec le temps, tout s’arrangera, nous l’espérons.

Cette tendance archéologique que suit l’architecture moderne, promet à nos neveux, non-seulement la conservation de quantité de nobles monumens, mais encore elle donne aux études une base excellente. Il est permis d’espérer que les travaux d’érudition de nos artistes ne seront pas perdus pour l’avenir. En effet, l’étude assidue et impartiale de tout les systèmes et de tous les styles conduit nécessairement à envisager l’art d’un point de vue élevé, à le considérer dans son ensemble, et à reconnaître que des règles immuables ont produit les chefs-d’œuvre de tous les temps et de tous les pays. Enfin, il faudrait se féliciter de l’introduction de l’archéologie dans l’étude de l’architecture, quand même elle n’aurait d’autre effet que de détruire ce qu’il y a d’absolu dans l’enseignement, et de tous débarrasser de ces monumens dépourvus de caractère, qui reproduisent toujours des types convenus et faux, dont nous avons sous les yeux tant de triste : exemples.

Parmi les nombreuses études sur l’antiquité que l’on doit à la jeune école française, il en est peu qui méritent plus d’intérêt que les Edifices de Rome moderne, dessinés, expliqués et publiés par M. Letarouilly. L’admirable exécution des dessins, l’exactitude scrupuleuse des mesures, les soins extraordinaires apportés à toutes les parties de ce vaste ouvrage, le feront rechercher également par les gens du monde et par les artistes. C’est un travail bon à consulter, meilleur à étudier. Une anecdote bien connue de quiconque a vécu à Rome dans le monde des artistes, donnera une idée de la recherche consciencieuse que M. Letarouilly à mise dans sa publication. Après cinq années passées à Rome, mesurant tous les jours, dessinant, relevant les moindres détails, il revint à Paris avec d’immenses portefeuilles. Déjà il se disposait à commencer l’impression, lorsqu’il s’aperçut que, par suite d’une de ces erreurs impossibles à éviter, un de ses plans présentait avec la coupe correspondante une fort légère différence. Dans des cas semblables, il est d’usage de rectifier l’erreur au juger ; M. Letarouilly prit un parti plus sûr : il retourna à Rome, et reconnut qu’il s’était trompé de deux millimètres.

Un pareil scrupule, bien rare à l’époque où nous vivons, en même temps qu’il donne urne idée honorable du caractère de l’auteur des Edifices de Rome moderne, pourra paraître, aux yeux de quelques personnes, une exagération de conscience approchant du ridicule : Ce n’est cependant que par cette précision rigoureuse dans les mesures que l’on parvient à connaître les caractères de l’architecture au point de pouvoir, en les comparant, tirer des conclusions positives et en recomposer un système. Cette exactitude est nouvelle dans l’art, et pendant bien long-temps on a raisonné sur l’architecture antique sans la connaître en aucune façon. C’est pour s’être contenté d’à peu près, qu’on professait encore il y a quelques années, et que peut-être on professe encore dans plusieurs ateliers une architecture imaginaire qu’on appelait classique, et à laquelle les monumens de l’antiquité donnaient un démenti éclatant. Certes, les maîtres qui enseignaient gravement que la colonne dorique doit avoir invariablement huit diamètres, n’avaient mesuré ni le Parthénon ni les temples de Poestum. Ils calomniaient l’art grec en lui attribuant un absolutisme qu’il a toujours repoussé. Au contraire, les artistes qui se sont avisés un beau jour de décrire exactement ces admirables édifices, ont mis en lumière cette vérité que les Grecs n’ont posé aucun principe contraire à la liberté, et qu’ils ont su toujours subordonner leurs proportions aux effets qu’ils voulaient produire et au caractère qu’ils avaient à exprimer.

On s’étonnera peut-être que M. Letarouilly, entouré de tant de nobles vestiges de l’antiquité, ait pris l’architecture moderne de l’Italie pour objet principal de ses études, et qu’il n’en ait pas même écarté l’époque où le mauvais goût avait déjà fait des progrès rapides. Nous laisserons M. Learouilly justifier lui-même son choix.

« Les monumens de la renaissance, dit-il dans son introduction, enfans d’un âge plus rapproché du notre, étaient destinés à satisfaire à des usages et à des besoins plus conformes à ceux de notre époque ; leur application devenait plus directe et plus facile. D’après ces motifs, notre choix a dû se fixer de préférence sur l’architecture des XVe, XVIe et XVIIe siècles. Une considération déterminante pour nous était non-seulement d’offrir des monumens d’un grand intérêt, mais de présenter des objets qui, déjà eux-mêmes, étaient l’application d’un système antérieur. On donnait ainsi la mesure de ce qu’il faut entendre par imitation, en montrant de quelle manière des hommes de génie ont su imiter sans être plagiaires, et comment ils sont parvenu à faire passer dans leurs œuvres et à s’approprier les beautés de l’antique, de telle sorte qu’on n’y trouve plus l’ouvrage, mais l’esprit des anciens. »

Les monumens de la renaissance offrent en effet d’excellens modèles à imiter (j’emploie ce mot dans le même sens que M. Letarouilly), parce que ce style se prête merveilleusement aux proportions restreintes de nos constructions civiles. La renaissance italienne surtout est féconde en utiles enseignemens qu’on aurait plus de peine à trouver dans notre pays à la même époque. Il est vrai que, pendant la première moitié du XVIe siècle, quantité de constructions charmantes se sont élevées dans toutes nos provinces, mais rarement on y voit la grandeur s’y allier à la grace. Nous avons une foule de caprices délicieux, de bijoux en pierre, si je puis m’exprimer ainsi : on dirait que chez nous les sculpteurs ont usurpé les fonctions d’architectes. En Italie, au contraire, on voit dans toutes les constructions plus de noblesse et de sévérité et dans le moindre casin on observe souvent des dispositions grandioses, de même que dans un tableau de chevalet de Raphaël on reconnaît le peintre de la Transfiguration.

Nous nous garderons donc bien de critiquer le choix de M. Letarouilly, surtout en présence de cette foule de beaux dessins qu’il met, sous nos yeux ; je lui demanderais seulement de comprendre dans son cadre une autre renaissance que celle du XVe siècle. L’époque bysantine, dont Rome à conservé tant d’admirables monumens, peut fournir aussi des exemples qui ne sont pas à dédaigner. A part une certaine barbarie dans quelques détails, qui n’est nullement dangereuse, car elle ne tient pas au fond du système, l’architecture des premiers siècles du christianisme se recommande par ses belles dispositions, par une certaine majesté qui s’unit avec la simplicité la plus sévère, comme avec la richesse la plus prodigue d’ornementation. Je la crois encore éminemment appropriée à nos usages religieux. Enfin, j’en pourrais faire un éloge qui, aux yeux de bien des gens, résumerait tous les autres. — on peut exécuter à bon marché. Si donc M. Letarouilly, qui va si facilement de Paris à Rome, voulait entreprendre un nouveau voyage, nous le supplierions de nous retracer Saint-Clément, Sainte-Praxède, Saint-Etienne-le-Rond, et tant d’autres beaux édifices dignes d’exercer son habile crayon. Dans un moment où le dédain déplorable qu’on a eu pendant si long-temps pour le moyen-âge fait place à un enthousiasme qui tient un peu de la mode, il est à désirer que le goût public se forme, et qu’on apprenne non pas à admirer tel ou tel système, mais à chercher le beau dans tous les systèmes et dans tous les styles. Nous nous applaudissions tout à l’heure de voir les architectes devenir antiquaires ; tout serait pour le mieux si les antiquaires devenaient artistes.

Nous ne pouvons que signaler à nos lecteurs les planches nombreuses qui accompagnent l’ouvrage de M. Letarouilly. L’examen de ces planches fera mieux connaître que nous ne pourrions y parvenir par les plus longues descriptions, la parfaite exécution, la fidélité des mesures, l’exactitude des moindres détails. Au milieu de tant de belles et consciencieuses études, nous recommanderons à l’attention des artistes, d’abord le grand plan de Rome, — un travail très étendu sur le palais de la Chancellerie du Bramante, — le cloître de Sainte-Marie della Pace, du même architecte, et son temple de Saint-Pierre-in-Monotorio, cette miniature grandiose, que Palladio a comprise au nombre des monumens antiques, — le magnifique palais Sacchetti de San-Gallo, — le palais Linotte, de Balthazar Peruzzi, enfin la Farnésine, ce ravissant édifice que Vasari a si heureusement caractérisé en disant qu’il semblait non pas bâti, mais venu spontanément : Non murato, ma veramente nato.

Ces planches sont accompagnées d’explications plus ou moins étendues qui appellent l’attention sur les parties des édifices qui méritent ou l’éloge ou la critique, et souvent à ces observations purement techniques, l’auteur a joint de courtes notices fort intéressantes sur les différens architectes dont il passe en revue les ouvrages. Il y a, dans toutes les remarques de M. Letarouilly sur les maîtres, une convenance parfaite et un ton de bonne compagnie trop rare aujourd’hui pour qu’on le passe sous silence. Tout en louant la timidité respectueuse avec laquelle il présente ses opinions sur les œuvres des maîtres, on pourra parfois lui reprocher un peu d’indécision dans sa critique, où l’absence d’un système se fait sentir de temps en temps. Les artistes de la nouvelle école surtout préfèreraient, je crois, à cet éclectisme qui préside à tous ses jugemens, un choix passionné et « des haines vigoureuses. » En suivant une autre méthode plus modeste et moins contestable, M. Letarouilly a peut-être rendu son ouvrage plus réellement utile pour l’enseignement. Son but n’a point été de régenter l’art. Il s’est borné à présenter des exemples avec impartialité, laissant ensuite aux bons esprits à se prononcer librement sur une question suffisamment éclairée. Dans la situation actuelle de l’art, cette méthode a de grands avantages, et jamais nous ne blâmerons ceux qui, au lieu de formuler un système à priori, rassemblent des faits nombreux et les soumettent à une critique impartiale.

En analysant le livre de M. Letarouilly, nous n’avons pas suivi l’ordre qu’il a adopté. Les explications dont nous venons de parler sont précédées par plusieurs mémoires réunis sous le titre de renseignemens divers. C’est comme une série de petits traités archéologiques ou historiques dont quelques-uns se rattachent d’assez loin à son sujet principal, mais qui renferment tous des notions utiles. Les voyageurs et les artistes trouveront là des renseignemens précieux et d’excellens résumés d’une foule d’ouvrages que peu de personnes ont le temps ou la patience de consulter. Nous signalerons particulièrement aux lecteurs de toutes les classes une description topographique de Rome, un excellent mémoire sur la constitution physique du sol et sur les matériaux employés à différentes époque dans la construction des édifices, enfin une notice sur les aqueducs anciens et modernes. Nous regrettons que les bornes de cet article ne nous permettent pas de donner ici quelques extraits de ce travail rempli d’intérêt.

M. Letarouilly nous paraît voir été moins heureux lorsqu’il a voulu faire une incursion dans le domaine de l’archéologie pure. Dans la notice sur la population de Rome, en reproduisant la méthode critique que M. Dureau de la Malle avait appliquée si ingénieusement à l’examen de la même question, il arrive à des conclusions un peu différentes ; mais il nous a semblé que les bases de son travail sont plus contestables que celles qu’avait posées le savant académicien ; et jusqu’à ce que des découvertes imprévues viennent jeter un jour nouveau sur cette question difficile, nous pensons que c’est ici le cas de se rappeler que le mieux est quelquefois l’ennemi du bien, et nous nous en tiendrons aux conclusions de M. Dureau de la Malle.

Je parlais, en commençant cet article, de la tendance archéologique que suit l’architecture moderne. Cette tendance a conduit naturellement les artistes à écrire, et c’est un grand bien. Pendant long-temps la critique des arts a été abandonnée aux gens de lettres, juges souvent incompétens et en général très légers et très superficiels. Appelés à s’expliquer devant le public, les artistes rectifieront l’opinion et parviendront peut-être à populariser chez nous les principes de la critique en matière d’art, principes fort différens de ceux d’après lesquels procèdent la plupart des gens de lettres. Au XVIe siècle, les grands maîtres italiens écrivaient peu, il est vrai, mais ils exerçaient une immense influence sur le goût public par leur enseignement oral et par leurs relations constantes avec toutes les classes de la société. La presse offre à nos artistes un moyen d’action puissant qu’il ne doivent pas négliger. M. Letarouilly donne la preuve dans son ouvrage que les questions même techniques peuvent offrir de l’intérêt à tous les lecteurs lorsqu’elles sont clairement présentées, comme il sait le faire, et qu’elles se rattachent à des considérations générales. C’est, ce nous semble, la véritable manière, la seule manière d’écrire sur les arts que de se rendre intelligible pour tous, et nous louerons pleinement M. Letarouilly d’avoir soigneusement évité ce jargon d’atelier qui n’est bon qu’à déguiser l’absence d’idées. La clarté seule est un immense mérite, il y joint une élégance remarquable. Tout son livre est écrit avec une pureté académique, et l’on pourrait croire que M. Letarouilly s’est occupé uniquement d’études littéraires si une foule d’observations pratiques et positives ne témoignaient d’une expérience approfondie dans son art.


PROSPER MERIMEE.


V. DE MARS


  1. Chez Firmin Didot, rue Jacob.