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Églogue napolitaine

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Eglogue napolitaine [1]




Du tombeau de Virgile adorant la colline,
Je m’étais promené jusqu’à la Mergilline [2],
Tout plein de ces doux noms que le rêve poursuit.
La Sibylle vers Cume aussi m’avait conduit.
A Naples, le Musée en son savant dédale
M’avait longtemps offert tout un vivant Ménale : ,
Dianes et bergers, bacchantes et chasseurs,
Silènes endormis, satyres ravisseurs,
Que Pompéï creusé fit sortir dans leur gloire ; ,
Qu’André de loin fêtait sur sa flûte d’ivoire ;
Puis, dans Pompéï même, à loisir égaré,
J’avais mêlé d’amour le profane au sacré,
A chaque seuil désert revu chaque dieu lare ;


Ainsi j’avais atteint le frais Castellamare,
Et là, sous des lauriers que baise un flot dormant,
L’antique me berçait d’un long ressentiment.
Virgile l’enchanteur, et Sannazar peut-être,
M’appelaient en idée à l’églogue champêtre,
Et dans des vers déjà couronnés de fraîcheur
J’entendais disputer le pâtre et le pêcheur :

LE PATRE

Qui viendra contre moi, quand je marche à la tête
De mes grands bœufs, plus grands que le taureau de Crète ;
Et dont la corne immense, en sa double moitié,
Semble l’arc pythien tout entier déployé ?

LE PÊCHEUR


Qui fuira mieux que moi, quand la rame fidèle
S’ajoute au sein enflé dont ma voile étincelle,
Voile légère au mât, blanche sous le rayon,
Et plus oblique au vent qu’une aile d’alcyon ?

LE PATRE


Ces bords où tout le jour la cigale obstinée
D’infatigables chants fête l’air enflammé,
La luciole y luit, et son feu tout semé
Y fête également la nuit illuminée.

LE PÊCHEUR


Si de jour nous fendons sur l’azur de ces mers
Papillons par milliers aux nageoires bleuies,
Toute la nuit aussi nos rames éblouies
Aux flots resplendissans découpent mille éclairs.

LE PATRE


A l’heure où chaque objet couvre en entier son ombre,
En plein midi brûlant, dans les champs dépeuplés,
Les troupeaux par instinct se resserrent en nombre,
Front contre front, vrais chefs en conseil assemblés.
L’autre jour je les vis, mais du haut d’un roc sombre.

LE PÊCHEUR


A l’heure où le soleil enfle mon bras rougi,
Au bord de mon bateau je relève ma rame ;
J’étends ma voile en dais contre le ciel de flamme ;

Et si, moi sommeillant, le zéphyr a surgi,
Au lieu de voile il bat l’aviron élargi.
Et dans ce goût encor le pêcheur et le pâtre
Allaient continuer l’ébat opiniâtre,
L’un passant à louer Sorrente et l’oranger,
Et l’autre ses grands rets que le thon vient charger.
Mais tandis qu’autour d’eux plus vaguement je rêve,
Sommeil ou vision, quelque chose m’enlève,
Et je me trouve avoir, au lieu de deux humains,
Deux anciens demi-dieux, deux faunes ou sylvains,
Qui de flûte en leurs chants, et de rire sonore,
Et de trépignemens s’accompagnaient encore.

LES DEUX FAUNES


Paganisme immortel, es-tu mort ? On le dit ;
Mais Pan tout bas s’en moque, et la Sirène en rit.

UN FAUNE


Le serpent d’Agnano qu’une oraison conjure
Et qu’innocent au bras on vous montre enlacé,
Est-il mieux enlacé, d’une oraison plus sûre,
On de même l’est-il qu’au règne de Circé ?

L’AUTRE FANE


Alors que dans Tolède [3] à tout coin la Madone,
Saints Pascal et Janvier président au citron,
N’est-ce point, au nom près, de ces dieux en personne,
Petits dieux citadins qu’on peut voir chez Varron ?
Et les moqueurs ainsi, du propos et du rire,
En éclats redoublés qu’on n’ose tous redire,
Rehaussaient la chanson jusqu’à remplir l’écho
Des grands bois et des monts qui couronnent Vico.

LE PREMIER FAUNE


Au Trésor-Saint-Janvier il est une chapelle,
Un maître-autel d’argent, sculpture solennelle ;
(On me l’avait conté, mais je l’ai voulu voir),
Un jour je m’y glissai tout habillé de noir
La calotte d’abbé cachait ma double oreille,

Et la corne du pied s’effaçait à merveille
Sous la boucle brillante et le bas violet ;
Le sacristain qui m’ouvre était, d’honneur, plus laid.
Or, au plein de l’autel et sur la devanture,
En relief tout d’abord un cavalier figure ;
De saint Janvier à Naple il apporte le sang ;
Naple, demi-couchée, a l’air reconnaissant ;
Mais Sirènes surtout et Naïades légères
Redoublent dans le fond leurs rondes bocagères.
O Nymphes, dénouez et renouez vos pas,
Car ce sang précieux ne vous gênera pas.

LE SECOND FAUNE


Dans l’église à Salerne, il est un sarcophage,
Dont la pierre égayée, en sa parlante image,
Dit assez l’origine et que c’est notre bien :
Cortége de Bacchus, des pampres pour lien,
Tous les bras enlacés, sur les fronts des corbeilles,
Tous les pieds chancelans comme au sortir des treilles,
Et le dieu jeune et beau, qui lui-même a trop bu,
Porté comme on eût fait un Silène barbu.
Or, sur le sarcophage, et pour bénir la chose,
Quelque saint, pris ailleurs, en couvercle se pose,
Et l’autre jour je vis devant ce gai tombeau,
Devant ce frais Bacchus, vainqueur toujours nouveau,
Une vieille à genoux, plus d’une heure en prière,
Et baisant par respect chaque image à la pierre.

Paganisme immortel, es-tu mort ? On le dit ;
Mais Pan tout bas s’en moque, et la Sirène en rit.

— Et les rires d’aller, quand la cloche bénite,
Au premier son d’Ave, les fit fuir au plus vite.

  1. Nous avons publié dans le dernier numéro un récit de voyage à Salerne et à Poestum, par M. Frédéric Mercey. L’exact et spirituel touriste a indiqué le mélange singulier d’architecture, de sculpture chrétienne et païenne, qu’offre la cathédrale de Salerne. C’est l’impression qu’on éprouve à chaque instant dans cette portion de l’Italie ; la Grèce y domine encore ; le paganisme y a souvent passé tout crûment dans le catholicisme qui ne l’a pas même modifié. Un de nos poètes qui a voyagé, il y a quelques années, en Italie, a tâché de rendre cette influence toute grecque et toute païenne qu’on respire en ces lieux, dans le climat, dans les mœurs, dans les souvenirs, dans les musées, jusque dans les églises même : il est inutile d’ajouter que si quelque ton satirique s’y mêle, il ne porte que sur des formes superstitieuses qui sautent aux yeux. Ce qu’on a voulu rendre et dire, c’est que ce pays est bien toujours celui de la sirène.
  2. La plage au bas du Pausilype, qu’habita et chanta Sannazar.
  3. Grande rue de Naples.