100 percent.svg

Élégie (Corneille)

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Élégie (Corneille)
Appendice des Poésies diverses, Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette10 (p. 362-367).


XI


(Voyez la Notice, p. 19 et 20 ; et la pièce XLVII,
p. 141 et suivantes.)
ÉLÉGIE.

Cette pièce, signée simplement Corneille dans les Poésies choisies de 1660 (p. 83), figure dans le recueil manuscrit de Conrart (tome IX, p. 915-917) à la suite de la pièce Sur le départ d’Iris ; elle y est intitulée : Déclaration d’amour à Iris, et on lit en marge : « C’est la mesme comedienne pour qui Corneille l’aisné a fait une autre elegie qui commence :

Allez, charmante Iris, etc. »


Celle-ci est signée : Corneille le cadet, et il n’est pas possible de douter de l’exactitude de cette attribution quand on remarque la différence de ton qui existe entre la pièce de vers Sur le départ de Madame la marquise de B. A. T. et celle qui nous occupe actuellement. Dans la première Corneille, le Corneille du Cid et de l’Excuse à Ariste, dit (vers 57 et 58) :

… Vous aimez la gloire, et vous savez qu’un roi
Ne vous en peut jamais assurer tant que moi ;

tandis que l’auteur de l’élégie qu’on va lire se regarde comme un captif indigne des chaînes d’Iris :

Iris, je vais parler, c’est trop de violence.
Il est temps que mon feu se dérobe au silence[1],
Et qu’il fasse échapper au respect qui me nuit
L’aveu du triste état où vous m’avez réduit.
Depuis le jour fatal que pour vous je soupire, 5
Mes yeux se sont cent fois chargés de vous le dire,
Et cent fois, si mon mal vous pouvoit émouvoir,
Leur mourante langueur vous l’auroit fait savoir.
Mais les vôtres, partout certains de leur victoire,
D’une obscure conquête estiment peu la gloire, 10
Et veulent, pour daigner en faire part au cœur,
Que l’éclat du triomphe en apporte au vainqueur.
C’est par là que jaloux de l’orgueil qui l’inspire,
Ce cœur n’a point sur moi reconnu son empire ;
Que mettant ma défaite au-dessous de ses soins, 15
Il en a récusé mes soupirs pour témoins,
Et craint de s’exposer, s’il avouoit mes peines,
À rougir d’un captif indigne de vos chaînes[2].
Je le confesse, Iris, il n’est point parmi nous
De mérite assez haut pour aller jusqu’à vous. 20
À voir ce que je suis, tout mon espoir chancelle ;
Mais le peu que je vaux ne vous rend pas moins belle :
J’ai des yeux comme un autre à me laisser charmer ;
J’ai comme un autre un cœur ardent à s’enflammer ;
Et dans les doux appas, dont vous êtes pourvue, 25

J’ai dû brûler pour vous, puisque je vous ai vue.
Oui, de votre beauté l’éclat impérieux
Touche aussitôt le cœur qu’il vient frapper les yeux ;
Ce n’est point un brillant dont la fausse lumière
Ne fasse qu’éblouir au moment qu’elle éclaire ; 30
Ce n’est point un effort de charmes impuissants
Qui prennent pour appui la surprise des sens :
Quoi qu’en nous[3] leur rapport vante d’un prix extrême,
La raison convaincue y souscrit elle-même,
Et sans appréhender de le voir démenti, 35
Par son propre suffrage affermit leur parti[4].
Alors que ne peut point sur les plus belles âmes[5]
Ce vif amas d’attraits, cette source de flammes,
Ces beaux yeux qui portant le jour de toutes parts
Font autant de captifs qu’ils lancent de regards ! 40
Alors que ne peut point ce pompeux assemblage
Des traits les plus perçants dont brille un beau visage,
Et qui dessus le vôtre étalent hautement
Ce qu’ailleurs cent beautés font voir de plus charmant !
Aussi que leur adresse aux dons de la nature 45
Ajoute encor de l’art la plus douce imposture,
Que de lis empruntés leur visage soit peint,
On les verra pâlir auprès de votre teint,
Ce teint dont la blancheur, sans être mendiée,
Passe en vivacité la plus étudiée, 50
Et pare avec orgueil le plus brillant séjour
Où les Grâces jamais aient attiré l’amour.
C’est là, c’est en vous seule, Iris, que l’on doit croire
Qu’aimant à triompher, il triomphe avec gloire,
Et qu’il trouve aussitôt de quoi s’assujettir 55
Quiconque de ses traits s’étoit pu garantir[6].
Pour moi, je l’avouerai, comme aucune surprise
N’avoit jusques ici fait trembler ma franchise,

Permettant à mes yeux l’heur de vous regarder[7],
Mon cœur trop imprudent ne crut rien hasarder. 60
Ainsi de vos beautés, qu’on vantoit sans pareilles,
Je voulus à loisir contempler les merveilles ;
Ainsi j’examinai tous ces riches trésors
Que prodigua le ciel à former votre corps,
Ce corps noblement fier, cette taille divine[8], 65
Qui par sa majesté marque son origine,
Seule égale à soi-même, et tellement à vous,
Que la formant unique, il s’en montra jaloux.
De tant d’appas divers mon âme possédée
Se plut d’en conserver la précieuse idée : 70
Je l’admirai sans cesse, et de mon souvenir,
Ne croyant qu’admirer, j’eus peur de la bannir.
Mais de ce sentiment la flatteuse imposture
N’empêcha pas le mal pour cacher la blessure ;
Et ce soin d’admirer qui dure plus d’un jour, 75
S’il n’est amour déjà, devient bientôt amour.
Un je ne sais quel trouble où je me vis réduire
De cette vérité sut assez tôt m’instruire :
Par d’inquiets transports me sentant émouvoir,
J’en connus le sujet quand j’osai vous revoir. 80
À prendre ce dessein mon âme toute émue
Eut peine à soutenir l’éclat de votre vue ;
Mon cœur en fut surpris d’un doux saisissement
Qui me fit découvrir que j’allois être amant :
Un désordre confus m’expliqua son martyre ; 85
Je voulus vous parler, et ne sus que vous dire ;
Je rougis, je pâlis, et d’un tacite aveu :
« Si je n’aime point, dis je, hélas ! qu’il s’en faut peu ! »
Soudain, le pourrez-vous apprendre sans colère ?
Je jugeai la révolte un parti nécessaire ; 90
Et je n’épargnai rien dans cette extrémité
Pour soulever mon cœur contre votre beauté.
L’ardeur de dégager ma franchise asservie
Me fit prendre les yeux de la plus noire envie[9] :

Je ne m’attachai plus qu’à chercher des défauts 95
Qui détruisant ma flamme adoucissent mes maux ;
Mais las ! cette recherche un peu trop téméraire[10]
Produisit à sa cause un effet bien contraire ;
Et vos attraits par elle à mes sens mieux offerts[11],
Au lieu de les briser redoublèrent mes fers. 100
Plus je vous contemplai, plus je connus de charmes[12],
Contre qui ma raison me refusa des armes ;
Et sans cesse l’amour, par de vives clartés,
Me découvrit en vous de nouvelles beautés.
Tout ce que vous faisiez étoit inséparable 105
De ce je ne sais quoi sans qui rien n’est aimable ;
Tout ce que vous disiez avoit cet air charmant
Qui des plus nobles cœurs triomphe en un moment.
J’en connus le pouvoir, j’en ressentis l’atteinte[13] ;
Contraint de vous aimer, j’aimai cette contrainte ; 110
Et je n’aspirai plus, par mille vœux offerts,
Qu’à vous faire avouer la gloire de mes fers[14].
Y consentirez-vous, belle Iris ? et pourrai-je
Promettre à mes désirs ce charmant privilége ?
Je ne demande point que sensible à mon feu 115
L’assurance du vôtre en couronne l’aveu ;
Je ne demande point qu’à mes vœux favorable
Vous vous montriez amante en vous montrant aimable,
Et que par un transport qui n’examine rien,
Le don de votre cœur suive l’offre du mien : 120
Quoi qu’on ait fait pour vous et de grand et d’insigne,
C’est un prix glorieux dont on n’est jamais digne,
Et que ma passion me faisant désirer,
L’excès de mes défauts me défend d’espérer.
Permettez seulement, pour flatter mon martyre, 125
Que vous osant aimer, j’ose aussi vous le dire ;
Qu’à vos pieds mon respect apporte chaque jour

Les serments redoublés d’un immuable amour ;
Que là, par son ardeur, je vous fasse connoître
Qu’étant pur et sincère il doit toujours s’accroître ; 130
Que ce n’est point l’effet d’un aveugle appétit
Que le désir fit naître et que l’espoir nourrit ;
Et qu’aimant par raison d’un amour véritable
Ce que jamais le ciel forma de plus aimable,
Le temps dessus mon cœur n’aura rien d’assez fort 135
Pour en bannir les traits que par ceux de la mort[15].



  1. Var. Il faut qu’enfin mon feu se dérobe au silence,
    Et qu’il fasse échapper au respect qui lui nuit.
    (Manuscrits de Conrart.)
  2. Var. À rougir du captif qui languit dans vos chaînes.
    (Manuscrits de Conrart.)
  3. Plusieurs éditions récentes portent vous, au lieu de nous. Cette modification, qui n’est pas indispensable, donne cependant un sens plus clair, et pourrait être acceptée.
  4. Var. Par son propre suffrage affermit son parti.
    (Manuscrits de Conrart.)
  5. Ce vers et les trois suivants manquent dans les manuscrits de Conrart.
  6. Var. Quiconque de ses traits se voudroit garantir.
    (Manuscrits de Conrart.)
  7. Var. En souffrant à mes yeux l’heur de vous regarder,
    Mon cœur trop imprudent n’y crut rien hasarder.
    (Manuscrits de Conrart.)
  8. Var. Ce port et noble et fier, cette taille divine.
    (Manuscrits de Conrart.)
  9. Noble envie, dans les Poésies choisies ; mais c’est une faute évidente.
  10. Var. Mais las ! cette recherche et vaine et téméraire.
    (Manuscrits de Conrart.)
  11. Var. Et vos attraits par elle à mes yeux mieux offerts.
    (Manuscrits de Conrart.)
  12. Var. Plus je vous observai, plus je connus de charmes.
    (Manuscrits de Conrart.)
  13. Var. J’en sentis les effets, j’en éprouvai l’atteinte.
    (Manuscrits de Conrart.)
  14. Var. Qu’a vous voir avouer la gloire de mes fers.
    (Manuscrits de Conrart.)
  15. Var. Pour en chasser les traits que par ceux de la mort.
    (Manuscrits de Conrart.)