Élégies (Verlaine)/Texte entier

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1893

Œuvres complètes, Vanier (1901–1905)




I


À mon âge, je sais, il faut rester tranquille,
Dételer, cultiver l’art, peut-être imbécile,
D’être un bourgeois, poète honnête et chaste époux,
À moins que de plonger, sevré de tout dégoût,
Dans la crapule des célibats innommables.

Je sais bien, et pourtant je trouve plus aimables
Les femmes et leurs yeux et tout d’elles, depuis
Les pieds fins jusqu’aux noirs cheveux, nuit de mes nuits,
Car les femmes c’est toi désormais pour la vie,
Pour moi, pour mon esprit et pour ma chair ravie,
Ma chair, elle se tend vers toi, pleine d’émoi
Sacré, d’un bel émoi, le feu, la fleur de moi ;
Mon âme, elle fond sur ton âme et s’y fond toute,
Et mon esprit veut ton esprit.

Et mon esprit veut ton esprit.Chérie, écoute
Moi bien : Or je suis vieux ou presque, et Dieu voulut
Te faire de dix ans plus jeune, dans le but

Evident d’être, toi, plausible compagne
De ma misère emmi mes châteaux en Espagne.

— Ne me regarde pas de tes petits yeux bruns,
Naguère, moi compris, les bourreaux de d’aucuns. —

Châtelaine de qui je ne suis, las ! le page,
Mais le vieil écuyer fidèle et pas trop sage
Grâces à ta bonté qui pleut dans le désert
Parfois, mais le chanteur familier et disert
Rentrant et ressortant par une porte basse,
Le berger de tes gras pâturages qui passe
Pour sorcier, qui sur toi dresse ses yeux matois
Et t’évoque et t’envoûte en son rauque patois,
Le moine confesseur, saint homme par sa robe
Austère, blanche et noire et qui, dit-on, dérobe
Des masses de malice et plus d’un joli tour,
L’archer, enfin, qui veille au créneau de la tour,
Châtelaine de mes domaines de Bohême,
Ecoute bien, chérie, écoute bien : je t’aime !

— Et dis à les cheveux de me luire moins noir,
Tes cheveux, pourpre en deuil sur le rouge du soir.

Les gens crieront ce qu’ils voudront : « C’est ridicule,
Idiot ! Un barbon ! Où la chair nous accule
Pourtant ! « Passe encore de bâtir » et cætera ! »
Va, toi ! le monde en vain de moi caquettera.

Je t’aime, moi, barbon, toi, plus une ingénue,
D’une amour, comme de printemps, tard survenue
Et d’un élan, aussi, médité, concerné,
Mariant mon déclin à ta maturité.

Ô ta maturité plus belle et plus jolie
Que telle adolescence à la taille qui plie
Et que tels vingt-cinq ans certes très savoureux
Mais trop fringants pour faire assez mes sens heureux !
Toi, simple et, par la loi des choses, reposée
Moyennant toutefois parfois une fusée
De franche passion et de goût aux ébats,
Tu sais porter le poids divin de tes appas
Comme un soldat instruit porte à l’aise ses armes,
Et manier avec autorité tes charmes.

Et puis, ô ton bon sens, et puis, ô la gaîté.
Ta raisonnable et fine et sans rien d’apprêté
Gaité ! Sages conseils souvent épicés d’ire
Plaisamment simulée et finissant en rire.

Le Bottin ne saurait nombrer les agréments.
Ta conversation éclate en mots charmants
Plus naïfs que roués, bien que roués quand même,
Et pour tout dire enfin, excitants à l’extrême
Grâce à ton visage enfantin et grâce à la
Lèvre supérieure en avant que voilà,

Qui boude drôlement sous quel nez qui se moque,
Nez en l’air, nez léger, petit nez qu’un rien choque
Et fronce amusamment, sottise ou male odeur.
Ou parfum excessif, ou propos em…nuyeur.

Quelque méchanceté, dame ! il faut qu’on l’avoue,
Te hérisse à son tour — et certes je t’en loue,
Mais j’en souffre — et sur moi, non pas étourdiment,
Mais de propos délibéré, va promenant
Sa herse, tel un laboureur brisant des mottes.

— Ô que tes longues mains, n’étant plus des menottes,
Bercent, ne griffent plus mon amour agité. —

Mais au fond, bien au fond, cette méchanceté
Même m’est salutaire et bonne, tant je t’aime !
Elle fouette mon sang qui coule plutôt blême
A cause de la maladie et des ennuis.
Elle avertit le casse-cou fou que je suis,
Et, par l’effet de la pure logique, amène
Mon regret, ou plutôt mon remords, à l’amène
Façon que j’ai, des jours de penser et d’agir
Et j’entends ma méchanceté propre rugir
Et rendre malheureux tel ou tel ou telle autre
En dépit de mes airs tout ronds de bon apôtre.
Aussi, malgré les pleurs dont tu rougis mes yeux,
Je proclame à jamais les torts délicieux.

Puis, ces défauts, car tu n’en manques point peut-être
Assez, — quelque charmants qu’ils daignent me paraître, —
Ne sont rien. Tu me plais. Que dis-je, tu m’es Dieu.
Non pas Déesse, tant me brûles d’un feu
Jovial, et tu m’es maître et non plus maîtresse,
Tant ta volonté tonne à travers toute ivresse.
Tes défauts ne sont rien que le miroir des miens.
Capricieuse avec des retours, ô si tiens !
Colère, point jalouse (est-ce taquinerie ?)
Très maussade entre temps, car il faut bien qu’on rie,
Gaie à l’excès, car il faut bien qu’on pleure aussi,
Et le reste… Mais quoi, tu m’es tout, — et merci !

II


Je me demande encor — cette tête que j’ai !
Où, comme débuta, — bien sûr quelque soir gai —
Cette liaison qui m’a fait ton esclave ivre.
Tu ne t’en souviens plus non plus. Rayons du livre
De Mémoire ce jour des jours, ou plutôt non,
Il ne sera pas dit, ou j’y perdrai mon nom,
Que je n’aurai pas fait au moins le nécessaire
Pour retrouver un peu de cet anniversaire.
Oui, c’était par un soir joyeux de cabaret.
Un de ces soirs plutôt trop chauds où l’on dirait
Que le gaz du plafond conspire à notre perte
Avec le vin du zinc, saveur naïve et verte.
On s’amusait beaucoup dans la boutique et on
Entendait des soupirs voisins d’accordéon
Que ponctuaient des pieds frappants presque en cadence.
Quand la porte s’ouvrit de la salle de danse
Vomissant tout un flot dont toi, vers où j’étais.
Et de ta voix qui fait que soudain je me tais,

S’il te plaît de me donner un ordre péremptoire.
Tu t’écrias « Dieu » qu’il fait chaud. Patron, à boire !


Je regardai de ton côté. Tu m’apparus
Toute rose, enflammée, et je comme accourus
À toi, tant ton visage et toute la personne,
Gaîté, santé, beauté du corps que l’on soupçonne
Sous le jersey bien plein et la jupe aux courts plis
Bien pleins, et les contours des manches mieux remplis
Encore, ô plaisir ! car vivent des bras de femme !
M’avaient pris d’un seul coup, tel un fauve réclame
Et mord sa proie, et comme j’avais discerné
Dans tes quelques mots dit d’un ton, croyais-je, inné,
Avec l’accent qu’on a dans le Nord de la France
Et que je connais bien ayant, par occurrence,
Vécu par là, je liai conversation,
T’offrant, selon ton vœu, la consommation
Que tu voudrais, « au nom du pays ». Et nous bûmes
Et nous causâmes, lors, à remplir cent volumes,
De ceci, de cela, le tout fort arrosé
De ce vin-là, naïf et vert et très rusé.
Ce qui s’ensuivit par exemple, je l’oublie
Tout en m’en doutant peu ou prou. Mais toi, pâlie
Le lendemain et lasse assez (moi las, très las),
Peux-tu te rappeler pourquoi, sans trop d’hélas !
Connaissances d’hier à peine, tendres âmes
Au chocolat matinal nous nous tutoyâmes ?


Pour des commencements banals certes, c’en sont
À ces amours, ô vrai ! mes dernières, qui font
Comme un signe de croix sur mon vieux cœur en peine
Entre le bien, le mal, la tendresse et la haine
Enfin au port, un port orageux, mais un port
Pour ce qui me reste de vie et pour la mort !
Avons-nous voyagé, dis, ma puissante reine,
Étoile de la mer, ô toi toujours sereine
À travers ce pullulement d’affreux dangers.
Écueils, naufrages, calmes plats tant partagés ?
Avons-nous traversé des rages, des misères,
Heurts de cœurs violents et chocs de caractères,
Disputes, pis encore, trahisons, pis encor,
Finalement la paix, n’est-ce pas ? paix en or,
Paix pour de bon, paix définitive et sans trêve ?
Ah ! ce serait le but et ce serait le rêve
Mieux encore que conjugal, presque chrétien


Ô l’humble bouchon d’où m’afflua tout ce bien…

III


D’après ce que j’ai vu, d’après ce que je sais,
D’après ce que je crois, nuls n’ont plus de succès,
Ou n’en eurent, ou n’en auront, si c’est ma veine.
Auprès de toi, sinon ceux simples et sans gêne :
Tel un moi qui serait plus jeune, au moins de corps,
Quoique je ne me mette pas au rang des morts
Encore ou bien déjà, n’en déplaise aux quarante
Et trop d’ans qui sont, las ! ma seule sûre rente.
Oui, j’ai cru remarquer, tu m’as insinué.
Je fus le témoin, mal, ô mal habitué,
Qu’en effet ton regard qui compte ce mérite
Entre tant, d’être franc au point que s’en irrite
L’espèce de jaloux que parfois je serais
Si je ne me faisais aveugle et sourd exprès,
Que ton regard, disais-je, allait de préférence
Aux hommes de carrée et de ronde apparence,
Plutôt qu’aux freluquets à l’air godiche ou sec,
N’ayant pour eux que gros cigares, chers, au bec,

Et qu’insipides fleurs, hors de prix, en façade
Au revers de leur bel habit terne et maussade ;
Gent laide et dont, si j’étais femme, l’aspect pur
Et simple dresserait entre elle et moi quel mur !
Ton choix s’ébat ou s’ébattrait si toi libre,
S’ébat ou s’ébattrait, sans beaucoup d’équilibre,
Du soldat bon enfant au joyeux ouvrier,
Sinon, et comme au lieu de grives, sans trier,
On prend des merles, d’un poète bien candide,
Amusamment vêtu sans faux-col qui le bride,
Et rieur, à l’artiste ébouriffé qui va,
Baguenaudant gaîment sous l’azur qu’il creva.

Certes tu m’en fis part et je le croirais presque.
Dans ta prime jeunesse il t’eût paru grotesque
De n’avoir pas d’amants très bien (et tu les eus !).
Ce qu’ils ont dû souffrir avec toi, doux Jésus !
Aussi ce n’était pas ta botte, ces fantoches,
Et d’abord, comme tu me le fais sans reproches,
À moi qui ne suis guère, après tout, qu’un pur gueux.
Tu trompais ces bons gentlemen à coups fougueux,
Faisant bien en ce cas, mais que non pas dans l’autre.
En ce pauvre petit ménage qu’est le nôtre !
Bref, pour y revenir, tes goûts sont pour le sain,
Fût-il mal habillé, pour l’homme au large sein
Où le cœur bat à l’aise, encor que sous la bure.

Eh bien ! j’ai tes dadas et croirais faire injure

À ton charme, si j’y rêvais des oripeaux ;
Tu sais d’ailleurs si j’aime à te voir des chapeaux,
Des robes, des « atours », comme à mes autres femmes
Dans le temps, parce que ça plaisait à ces dames
Et que cela te plaît, le nombre des chiffons.
Mais je t’aime bien mieux telle que nous l’avons,
Mes sens et moi, sans trop d’apprêt qui te déguise
Comme un Dieu disparait dans le trop d’une église,
En matinée, en jupe, en peignoir prêts à choir,
À l’heure ralentie où s’achève le soir,
Forte et saine, parisienne et paysanne.
Plus encor paysanne et mieux ainsi, Suzanne
Quasiment à l’instant d’être dispose au bain.


La femme, et juste assez, c’est le vin et le pain.

IV


Notre union plutôt véhémente et brutale
Recèle une douceur que nulle autre n’étale,
Nos caractères détestables à l’envi
Sont un champ de bataille où tout choc est suivi
D’une trêve d’autant meilleure que plus brève.
Le lourd songe oppressif s’y dissout en un rêve
Élastique et rafraîchissant à l’infini.
Je croirais pour ma part qu’un ange m’a béni
Que des Cieux indulgents chargeraient de ma joie,
En ces moments de calme où ses ailes de soie
Abritent la caresse enfin que je te dois.
Et toi, n’est-ce pas, tu sens de même ; ta voix
Me le dit, et ton œil me le montre, ou si j’erre
Plaisamment ? Et la vie alors m’est si légère
Que j’en oublie, avec les choses de tantôt.
Tout l’ancien passé, son naufrage et son flot
Battant la grève encore et la couvrant d’épaves.
Et toi, n’est-ce pas, tu sens de même ces graves

Moments de nonchaloirs voluptueux, où c’est
Qu’un mensonge plus vrai que du vrai me berçait ?
Comme un air de pardon flotte comme un arôme
Sur le cœur affranchi du poids de tel fantôme,
Et ô l’incube et le succube du présent,
C’est toi, c’est moi dans le bon spasme renaissant
Après les froids contacts de deux âmes froissées.
Vite, vite, accourez, nos plus tendres pensées,
Nos maux les plus naïfs, nos mieux luisants regards.
Plus de manières ni de tics, plus d’airs hagards.
Que d’armistice en armistice, une paix franche
Éternise ce nid d’oiseaux bleus sur la branche.

V


Incorrigible, toi. Mais c’est la destinée.
Voilà pourquoi mon cœur triste t’a pardonnée,
Mon cœur tendre, indolent et fol, et plus cruel…
Incorrigible, toi, selon l’ordre du Ciel,
Pour te punir toi-même et châtier mes fautes.
(Et tu t’acquittes bien de ces fonctions hautes.)
Incorrigible, toi, toi, c’est la faute au passé,
À ton passé brutal, misérable, insensé.
Comme le mien d’hier, car jadis je fus brave,
Je croyais fermement que tout m’était esclave
Et j’allais, insolent, turbulent, hasardeux.
Avec l’air, comme dit l’autre, d’en avoir deux.
J’en avais deux, je t’en réponds, tu peux toi-même
Témoigner que j’en ai deux encor : l’un suprême,
Trop généreux, visant au mieux plutôt qu’au bien ;
L’autre bas, quasiment d’un pître ou d’un vaurien.
Puis le malheur m’a fait pareil aux autres hommes,
Sinon moindre, et voici qu’ayant croqué les pommes,

Il ne me reste que les pépins et la peau.
Bah ! puisque je t’ai là, mon sort est le plus beau,
Ma part est la meilleure en ce monde d’une heure
Où l’amour seul nous éternise et seul demeure.
Mais toi, ma pauvre enfant, d’après les francs aveux
Ou ta noble confession, comme tu veux,
Tu jouissais encore plus que moi de la vie :
Les hommes à genoux comblaient ta moindre envie,
Tu nageais dans l’argent et tu roulais sur l’or.
Et, pour te faire heureuse et belle mieux encor,
Une passion vraie et forte t’avait prise.
Qui t’exalta longtemps comme un bon vin qui grise.
Tu fus sublime tous ces ans. Tout ton effort
Te bandait vers cet homme, et lorsqu’un désaccord
Inévitable vint sur vous, Sapho naïve.
Tu fis le saut de… Seine et, depuis morte-vive,
Tu gardes le vertige et le goût du néant.
Je le vois bien à ton regard souvent béant,
Qui néanmoins s’allume et se fixe, moins sombre
Sur pauvre moi transi, palpitant dans ton ombre
Et que cet éclaircie a soudain réjoui.
Et nous voici, moi donc, l’amour épanoui.
Tendre, orageux, soumis, et toi la sympathie.
N’est-ce pas ? laisse-moi le croire, ressentie
Pour tant d’affection offerte de ma part,
Mal peut-être, à travers des nerfs, d’un cœur hagard.
Mais tant ! Et nous voici, victimes reposées.
Tous deux seuls, mais tous deux, aux rancunes brisées,

Las d’aventures, fous d’aimer et d’en souffrir,
Mais indulgents à nos ingrats, prêts à mourir
Mains dans la main, ainsi que tels vaincus, bons frères,
Opposant cordialement aux sorts contraires
La résignation de l’ultime amitié.

Tu vois, pour te complaire, ô meilleure moitié
De mon être, je bride et romps l’élan farouche
Vers tes sens de mes sens, et j’impose à ma bouche
Le silence des mots brûlants et des baisers,
Et je voudrais, pour voir tes lourds deuils apaisés,
T’être un des frères dont je parlais tout à l’heure
Et que tu fusses une sœur pour qui je meure
Ou je vive plutôt, faisant tout pour la paix
De la tristesse inexpugnable où tu te plais.
Quoi qu’en dise et qu’en fasse en son pieux manège,
La gaîté que tu feins, sachant qu’elle m’allège
Le fardeau lourd aussi de ma tristesse aussi,
Ô femme ! ô sœur ! ô tout mon précieux souci !

Incorrigibles, nous ! d’être mélancoliques.
Seulement, toi, grand cœur fidèle sans obliques
Détours, mais aux soudains et foudroyants retours.
Tu saignes en ton dam d’antan saignant toujours.
Tu fais bien puisque ta vocation est telle.
Pourtant mon propre ennui, ma blessure immortelle.
Je les mets sous tes pieds… Fais-je bien, à mon tour ?
Mais, tout en le domptant, je garde mon amour

Pour, du moins, être l’escabeau riche et funèbre
De ton amour à toi flottant dans la ténèbre
Et le rêve d’un abandon définitif.
Crois-m’en. Tout autre plan d’agir serait fautif.

Donc sans plus oublier l’ingrat, que je n’oublie
L’ingrate, aime-moi, va, tout mon cœur t’en supplie ;
Aime mon sacrifice en moi, fais-moi ce don,
Et si tu ne le peux sans peine, ô toi, pardon !

VI


J’ai dit ailleurs l’orgueil de la possession
Et le joyeux émoi d’occuper la Sion
Pas céleste, mais presque, à force d’être bonne
A garder après siège fait, de ta personne
Physique, et le butin inépuisable. Mais,
Tout en continuant de piller dru, je vais
Exalter maintenant ta gloire intérieure,
Tes vertus, en un mot, qui ne sont point un leurre
(Ni tes vices non plus) tes efforts surhumains,
Tes préjugés vaincus ? que non pas !
Tes préjugés vaincus ? que non pas !— Tes mains

Longues et blanches et négligeant d’être belles,
Leurs poignets s’accommoderaient bien de dentelles
Point trop fins qu’ils sont. (Mais les bras ! que modelés.
Que…) Pourtant, avouons, les doigts vont, fuselés,
Agiles, et non sans une grâce perverse
Serait trop dire, ils vont, les doigts, qu’un rythme berce,

Sur le mol clavier de mes contemplations,
Tant et si bien que je craindrais que nous fissions
Des bêtises, puisqu’on nomme ça des bêtises
En ce jourd’hui que je veux tout en teintes grises,
Bondé de convenance et soûl de chasteté.
Or ces simples mains-là qui n’ont jamais ganté
Que fourrures l’hiver et que mitaines vagues
L’été, s’abstiennent de l’éclat bourgeois des bagues,
De même que ton cou dédaigne les colliers
Et que ton pied faisant fi des jolis souliers
Qu’une câlin maigre use en courses libertines,
Brave, se cambre au cuir martial des bottines.
Et que le jersey pur et souple rampe au corps
Que j’adore, et non plus tels falbalas discords.


Mais quoi ! j’ai dit : « négligeant d’être belles » d’elles.
J’ai menti, Je parlais, je crois, de citadelles
Conquises tout à l’heure et de combats livrés.
J’allusionnai lors, et cela de très près,
À la défense par ces mains de tel corsage.
De telle jupe ayant trop voulu rester sage
Et je leur en voulais et j’ai menti. Du moins
Je me suis à dessein mal exprimé : Témoins
Sont tes yeux que tes mains sont belles et très belles,
Et les miens donc ! Et je les baise comme telles
Cent et cent fois le jour et presque autant la nuit,
Mais trop belles, non pas, car en tout l’excès nuit.

Je voulais simplement dire qu’elles sont belles
Juste au point et que je les baise comme telles
Et non pas comme des châsses ou des bons dieux
En bois ou de métal plus ou moins précieux,
Mais bien comme les mains chères d’une maîtresse
Tant aimée et donnant la suprême caresse
Sur mon front essuyé, sur mes mains qu’elles font
Littéralement leurs, d’un fluide profond
Et calmant, d’une fièvre ainsi communiquée
Qu’elle va jusqu’à l’âme on dirait fatiguée,
Et l’endormant dans un rêve d’aise et d’ébat.

Quant aux poignets, que j’insultai d’un propos plat.
Toujours à cause des susdites résistances.
Il convient, mon amour, qu’âprement tu me lances
D’une erreur volontaire, et je confesse ici
Qu’ils sont parfaits, mignons et gras, roses ainsi
Qu’une rose-thé rose plus que de coutume,
À preuve que tantôt encor dans l’amertume
D’un remords pour des mots trop vifs que j’avais dits
Et les ayant baisés, pour voir le paradis.
Le pardon, refleurir sur ta bouche si bonne.
Parmi le bleu lacis des veines où, gai, sonne
Ton pouls tumultueux d’un courroux passager,
(Espérais-je !) j’en ai gardé, pour y songer
Longtemps, le souvenir de satin et de soie.

Ô tes mains, les dispensatrices de ma joie !

VII


Enfin c’est toi ! Laisse-moi rester dans tes bras ;
Puis tu m’objurgueras tant que tu le voudras ;
Mais laisse-moi pleurer dans ton giron, que sais-je ?
Sur les pieds, vers tes yeux ou mon remords s’allège ;
Mon remords véritable, ou ma honte plutôt,
Ma honte véridique à n’en point perdre un mot,
Et voici, non pas mon excuse… superflue !
Voici les faits, et juge :

Voici les faits, et juge :Or, un jour de berlue,
J’avais, toi là, lorgné quelque minois passant.
Tu m’en fis l’observation en te gaussant.
C’est vrai, mais non sans quelque amertume latente,
Du moins pensais-je ainsi, moi toujours dans l’attente
De tous les sentiments qu’ils soient bons ou mauvais,
Pour m’en désespérer ou m’en réjouir, mais
Passons. Et me piquant au jeu, je jouai double,
D’abord plein de scrupule, ô conscience trouble !
Puis délibérément, sans pudeur, à ton nez
(Adorable pourtant), et mes vœux étonnés

Qui, dès longtemps n’avaient que toi pour but au monde
S’égaillèrent bientôt de la brune à la blonde.
Enfin vint le départ, la fuite, l’abandon
De toi par moi, mes rencontres d’une Goton
Par nuit, vingt nuits avec des femmes différentes.
Et je m’habituais à ça comme des rentes
Sans même me douter si c’était odieux,
Tant mes sens m’étaient devenus comme des dieux.
De ta saine présence exilés volontaires
Et je les enivrai de ces vingt adultères
Ainsi qu’un vil païen prodiguant son encens
À des idoles, et son cœur avec ou sans.

Le cœur, quelle catin alors qu’il se dérange !

Dans ces femmes d’ailleurs je n’ai pas trouvé l’ange
Qu’il eût fallu pour remplacer ce diable, toi !
L’une, fille du Nord, native d’un Crotoy,
Était rousse, mal grasse et de prestance molle :
Elle ne m’adressa guère qu’une parole
Et c’était d’un petit cadeau qu’il s’agissait.
L’autre, pruneau d’Agen, sans cesse croassait.
En revanche, dans son accent d’ail et de poivre,
Une troisième, récemment chanteuse au Havre,
Affectait le dandinement des matelots
Et m’…engueulait comme un gabier tançant les flots,
Mais portait beau vraiment, sacrédié, quel dommage
La quatrième était sage comme une image,

Châtain clair, peu de gorge et priait Dieu parfois :
Le diantre soit de ses sacrés signes de croix !
Les seize autres, autant du moins que ma mémoire
Surnage eu ce vortex, contaient toutes l’histoire
Connue, un amant chic, puis des vieux, puis « l’îlot »
Tantôt bien, tantôt moins, le clair café falot
Les terrasses l’été, l’hiver les brasseries
Et par degrés l’humble trottoir en théories
En attendant les bons messieurs compatissants
Capables d’un louis et pas trop repoussants
Quorum ego parva pars erim, me disais-je.
Mais toutes, comme la première du cortège,
Dès avant la bougie éteinte et le rideau
Tiré, n’oubliaient pas le « mon petit cadeau ».

Et voilà mon bilan de folles andalouses.
Ça vexe-t-il par trop, dis, tes fureurs jalouses
Ou si je suis plutôt à plaindre qu’à blâmer ?
Mais voici que j’y pense — ô misère d’aimer !
Moi qui parle tout franc et qui plaide coupable.
Ne serais-tu pas, toi, de ton côté capable
Non pas de ne pas pardonner (c’est si joli.
Si gentil le pardon, — quand c’est fleuri d’oubli),
Mais, te voyant ainsi méchamment esseulée.
Hein, de t’être faite une veuve consolée ?
Bonne guerre, après tout, et m’en taire siérait.

Ô tout de même, si qu’on se pardonnerait ?

VIII


MOI

Vrai, là, mais quel bourreau d’argent tu fais, petite !

TOI

Tiens, tiens !

MOI

Tiens, tiens !Il n’est banquier solide, il n’est pépite
Sérieuse qui pût te résister…

TOI

Sérieuse qui pût te résister…Vraiment !

MOI

Je suis pauvre, tu sais, tu sais aussi comment,
De quelle ardeur je trime et fais, vaille que vaille,
Puisqu’on n’est pas rentier et qu’il sied qu’on travaille,
Des besognes pour tel journal Ali-Baba
Dont la Sésame par instants me fault.

TOI

Dont la Sésame par instants me fault.Ah bah ?


MOI

Enfin, modère-toi, chère, dans les dépenses.
La galette n’est pas ce que, vaine, tu penses :
Elle a des hauts et des bas et surtout des bas ;
Que de braves reculs, que de lâches combats
Vis-à-vis de maints éditeurs, gent redoutable,
Juste pour la couchette et juste pour la table.
Parbleu, j’aime le luxe aussi. Je n’en dors pas
D’aimer le luxe des habits et des repas
Et des lampas et des lambris et tout le diable !
Et même cette dèche implacable, effroyable
Où se débattent mes courages presque en vain,
Courage de la soif, courage de la faim
Et du froid et du chaud, la faute à qui ? Peut-être,
— Autant qu’on peut juger de son propre Bicêtre,
Un tantinet à moi, sans compter les amis
De l’un et de l’autre sexe, — et quelques ennemis.
Mais surtout, mais surtout à mon amour du faste.
J’aimais qu’un bon dîner remplit ma panse vaste,
Qu’un bon lit, trop étroit, me dit d’être galant,
Serrer la main aux pauvres hommes de talent.
Enfin acheter des dessins et des gravures
Et, l’avouerai-je ? me payer des gravelures
Japonaises ou dix-huitième siècle, et, ce
M’a nécessairement conduit…

TOI

M’a nécessairement conduit…Arrêtez-le ?


MOI

M’a nécessairement conduit à la ruine.
Je n’ai plus rien…

TOI

Je n’ai plus rien…Assez, bon sang ! quelle platine !

MOI

Tu railles ma garrulité peut-être à tort,
Chéri. J’admets que j’ai tendu fort le ressort,
Je sais que j’exagère et sans doute plaisante.
Certes ton luxe et ton amour de lui présente
De modestes aspects, j’admets un peu forcés.
(Dame, on ne peut avoir trop avec pas assez)
Mais enfin tu n’es pas très femme de ménage,
Je puis le dire sans ridicule à mon âge
Calmé, lent, réfléchi…

TOI

Calmé, lent, réfléchi…Réfléchi, c’est le mot.

MOI

J’abuse du vocable en effet, mais pas trop
De la chose, conviens. Je disais donc, chérie.
Que je t’adjure de tout mon cœur et te prie
D’à ton tour réfléchir sur les nécessités
Qui nous tiennent, hélas, de pas mal de côtés.
Voyons, modérons-nous dans la petite vie
Agréable, après tout, que plus d’un nous envie.

Soyons, s’il te plaît, toi, coquette, moi, bien mis,
Mangeons comme de droit, buvons comme permis,
Mais, sacrebleu ! surtout, n’allons pas perdre haleine
À tant courir…

TOI

A tant courir…N’en jetez plus, la cour est pleine.

MOI

À tant courir, disais-je, en somme, après la fin
De tout crédit, jusque chez… le marchand de vin !
Après, en un mot, comme en mille, la misère !
Voyons, de la raison un peu, c’est nécessaire,
Impérieux : pas drôle, ô non pas ! la raison,
Mais, dans l’espèce, indispensable à la maison !
Je veux…

TOI

Je veux…Tu veux !

MOI

Je veux… Tu veux ! Nous voulons.

TOI

Je veux… Tu veux ! Nous voulons.Qui donc est le maître
Ici ?

MOI

Ici ? Toi.

TOI

Ici ? Toi.Qui donc est raisonnable ici ?


MOI

Ici ? Toi. Qui donc est raisonnable ici ?Peut-être ?…

TOI

Pas de peut-être ! Moi. Qu’il en soit autrement,
Je m’en moque. Je suis le maître absolument
Et je n’ai plus besoin de mamours, ni d’astuces,
J’espère, pour être obéie, — et que tu dusses
En maugréer, fais-le, mais, encor, pas trop haut.
Or je veux de l’argent. Beaucoup ! Puis il m’en faut
Tout de suite ; donne à l’instant et puis turbine !
C’est ton petit devoir d’esclave et de machine :
Encore bien heureux de le faire pour moi.

MOI

D’accord. Combien veux-tu ?

TOI

D’accord. Combien veux-tu ?Tout ce que tu as sur toi.
Chez toi, chez moi plutôt.

MOI

Chez toi, chez moi plutôt.Prends.

TOI

Chez toi, chez moi plutôt. Prends.Donne,

MOI

Chez toi, chez moi plutôt. Prends. Donne,Voilà, chère.

TOI

Et maintenant faisez le beau, baisez mémère.

IX


 
Tu fais tant partie intégrante de moi-même,
Ou plutôt je le fais tant de ce toi que j’aime
Si ! que j’en suis venu jusqu’à le confier
Ou, mieux, que tu perçois sans, moi t’y convier.
Les secrets les plus noirs de mon intelligence
Et de ma conscience, et quelle diligence
Ne mets-tu pas dans l’enquête et dans l’examen !
Parfois, ma foi, tu m’interpelles haut la main
Avec raison souvent et toujours avec flamme.
Sur quelque point obscur qui me perplexe l’âme.
C’est ainsi qu’aujourd’hui comme nous nous levions
Après une nuit belle et que nous nous devions
Depuis trois fois que nous étions forcément sages,
Tu t’avisas, dans le plus prude des langages
Mitigé d’ailleurs par tout air naïf et franc,
De me blâmer de faire noir ayant dit blanc
Et dédier ma chair d’homme à la chair des femmes
En des rapprochements nombreux et polygames,

Cependant que mon âme, encore qu’en état
De péché très grief et d’extrême attentat,
Aspire au Ciel conquis par quels soins nécessaires !
Et s’exhale en accents qu’on veut croire sincères
Et qui valurent même à cet infime moi
Les suffrages sans pair des gens de bonne foi…
Un baiser prolongé (Qu’arriva-t-il ensuite ?
Dame !) mit ta logique et la morale en fuite,
Mais quoi ? l’objection restait, et maintenant
Que je suis de sang-froid, et frais et raisonnant,
Causons

CausonsC’est vrai qu’à la suite de douleurs grandes,
De malheurs mérités, d’ennuis, toutes offrandes
À ce monde mauvais où s’incarne Satan,
Ayant enfin courbé le front du vieil Adam
Devant la vérité patente de l’Église,
J’adorai Jésus qui l’incarne et réalise.
Et j’entendis ce culte au culte extérieur.
Nul ne pratiqua plus que moi, nul au rieur
Imbécile qu’hélas ! est le Français en masse,
Ne cracha le respect humain mieux sur la face.
Communiant à peu près tous les jours, d’esprit,
Sinon de fait toujours, — et chaste (bien m’en prit).
Sobre (il n’était que temps), plus perfide ni brute.
Je tournais saint, je crois. Le malheur c’est qu’en butte
Dès lors aux vrais dévots comme aux prêtres sans foi,
À quelque exception près — je m’enquis pourquoi

Cet écart entre la Doctrine et ceux du Temple,
Sans penser qu’un jour je devais suivre l’exemple
Mais non plus en prêcher, et j’appris qu’il était
Difficile, sinon impossible, de fait,
D’être un chrétien digne du nom, dans ces scandales,
À moins de qualités par trop pyramidales…

Et puis, et puis la chair est forte et l’esprit lent.
Pas plus que l’intellect le sang n’est somnolent.
Deux beaux yeux, des contours, ces sons, une démarche
Eurent trop bientôt fait chavirer ma pauvre arche,
Et le naufrage fut total et dure encor,
Et toi-même tu m’es un des flots du décor
Terrifiant (tout juste) où vint sombrer le drame
De ma vie et qui peut s’appeler : Par la Femme !
Mais non, tu m’es un flot de clarté, non de nuit.
Tu me sauves du désespoir, requin qui fuit.
Ta conversation est un clairon qui sonne
Ma diane, et me fait n’avoir peur de personne
Que de toi quand tu dois ne me sourire pas.
Ton conseil est le seul, tu gagnes mes combats,
Et la gaieté de ton corps blanc et brun et rose
M’absout de tout dans telle nôtre apothéose.

X


 
Dans le peu de défauts dont je suis incapable,
Compte celui d’une jalousie implacable
Envers toi, mon Mensonge aimé qui m’a dompté,
Jusqu’à m’être un tel parangon de vérité
Que quand tu sors, belle, habillée, et pour des heures,
Prétexte, fourberie, astuces, feintes, leurres,
Tu me dis : « Je fais une course », et je te crois.
La foi du charbonnier, même plus qu’en la Croix,
Étant la mienne en toi, certes tu peux sans crainte
Ah ! tu le sais ! jouer de moi qui le crois sainte,
Et quand tu fais semblant d’issir en négligé,
Me narguant d’un : « Je vais voir des amants que j’ai » ;
Lors je ne te crois pas, sûr, certain que tu railles.
J’aimerais moins suivre mes propres funérailles,
Dans un cas de malheur (c’est si je te perdais)
Que celles qui me traiterait de dadais.
De dupe et mettrait bien à nu tes félonies,
Et je le traînerais, cet être, aux gémonies !


Pourtant prends garde ! il n’est pire que l’eau qui dort.
J’ai des menaces, hein ? et des gestes de mort
Par des fois, qui ne sont pas plus rares en somme,
Que de droit pour tout homme assumant d’être un homme
La canne d’un cocu va douce à manier,
Le revolver n’a rien que puisse renier
Un monsieur mal luné qu’on n’attendait que guère,
Et le couteau semble à d’aucuns de bonne guerre,
S’il s’agit de quelque surprise prise mal.
Je suis nerveux, mon pouls ne bat pas très normal,
Toi-même tu pourrais passer pour peu commode
Et la prescription s’absente de ton code :
Dame ! un malentendu bien vite éclaterait
Non pour la trahison qui se dévoilerait,
Du moins le crois-je ainsi, vu mon humeur égale
Quant aux mœurs, mais bien pour l’espèce de fringale
Querelleuse précisément propre à tous deux.
Donc sans être jaloux, tort mesquin et hideux,
Je deviens ombrageux comme un cheval de race
Pour peu que l’on prête à mon vice ou qu’on l’agace.
Le coup serait alors, non pas de m’éviter,
Toi surtout, que non pas ! mais bien de me guetter
Pour me gâter à l’heure choisie opportune,
M’étourdir de baisers jusqu’à m’être importune,
Jusqu’à m’être opportune encor, sans sourciller
Jusqu’à m’en chatouiller, m’en faire bafouiller,
Rire hystériquement comme un enfant qui joue.
Me distraire en un mot de l’ennui qui me roue,

Me tirer hors de moi, du bonhomme nouveau
Que dès lors me voici peindre l’idée en beau,
En rose, et me lâcher, mué tel dans la vie.
Ainsi le plan. Je méconnais. Fais et j’y fie…
D’ailleurs tu me connais aussi, trop plus que bien
Même et tout secret mien devient vite le tien.
C’est terrible et logique et je n’y peux qui vaille,
Mais il dépend de toi, sans effort ni trouvaille,
Absolument, étant donné moi rien qu’à toi.
Moi te croyant et t’adorant en toute foi,
Moi ta chose et ton bien qu’on pille et qu’on gaspille ;
Il dépend de toi, dis-je, étourdiment gentille
Et si drôle comme tu l’es lorsque tu veux,
Ou sombre en harmonie avec tes noirs cheveux,
Et sérieuse avec l’aide de tes yeux d’ombre,
Tes yeux où des pensers sans fin passent sans nombre
Si lumineux et si mutins quand il te plaît ;
Or il dépend de toi, je le répète, il est
Dans ta main, ta main preste et leste et, s’il faut, lourde,
D’assoupir, de magnétiser, de rendre sourde.
Aveugle et plus crédule encore que jamais.
Grâce au vrai bon vouloir indolent que j’y mets.
Toute velléité mienne de jalousie…
Va donc, surpasse-toi, sers-nous la mieux choisie
De tes ruses dans l’art joli de me duper.

Le mieux serait pourtant de ne pas me tromper.

XI


 
Bah ! (Ce n’est pas à vous que l’on parle, madame),
Après tout, laissons-nous promener par la lame.
Elle est douce, elle est forte, elle sent bon la mer,
Son haleine est salée avec un goût amer,
Elle est ronde et nerveuse, elle chante, elle gronde,
Et c’est un véhicule aimable sur le monde,
Sa transparence aussi forme un miroir vivant,
Réfléchissant le ciel et son aspect mouvant.
La brise la caresse et la bise la fouette.
Espoir, regret ou vœu, l’aile de la mouette
Vole autour et, la nuit, grise, est rose le jour.
Comme la certitude ou le doute en amour…
Laissons-nous promener par elle (rien, ma chère,
Qui vous concerne) tant qu’elle est encor légère
Et claire et mesurée en un juste reflux.
N’attendons pas, grands dieux ! qu’il ne soit bientôt plus
Temps, que, sous l’ouragan subit, elle n’éclate
Furieuse et méchante et trouble sous Hécate

Fatidique et moqueuse en les nuages tors :
Telle une femme ayant franchement tous les torts,
Qui se révolte et devient pire que nature,
Orage de colère et tourbillon d’injure !
Ah ! malheur à celui pris dans cet affreux pot
Au noir
Au noir (Tiens, chère ! Que charmante ce tantôt !)

XII


 
Certes il fut traversé traverseras-tu,
Ce mien, dernier amour, mon arrière-vertu,
Mon ultime raison, mon excuse suprême
De vivre et d’être un homme et de rester moi-même,
Traversé traverseras-tu dans que de sens,
Combien de fois ! depuis les soirs presque innocents
À force de candeur dans l’entier badinage
Où se forma cette union, notre ménage
Bizarre, intermittent, plein de lutte et de jeux,
Jusqu’à cet aujourd’hui nuageux, orageux,
Courageux après tout, vécu comme en campagne
Avec tel quel air de malheur qui l’accompagne,
Pour le saler et le poivrer conformément
Aux besoins du moment en fait de condiment.
Malentendus dès les premières fois, querelles
Souvent, disputes très souvent, graves, car elles
Avaient pour sanction, las ! des brutalités
Pas toujours tiennes, nos pénates désertés

À tour de rôle ou d’une fuite mutuelle,
Pauvres pénates tôt rejoints ! Âpre, cruelle,
Abominable vie, adorée, entre nous !


Mais enfin il est temps pour nous comme pour tous
D’asseoir et d’assurer sur quelque base forte,
Pur dévouement ou simple habitude, n’importe !
— L’habitude souvent confine au dévouement
Et le dévouement n’est jamais qu’un dénouement. —
Cette nôtre existence, en somme indispensable
À nos tempéraments, comme aux genêts le sable,
Ce statu quo peut-être un peu trop militant
Mais qui nous plaît et qui nous sied, même, pourtant.
Sauvage, oui, notre vie ? Hé ! rendons-la moins rude,
Moi par le dévouement et toi par l’habitude.
Soyons de vieux amants étant de vieux amis.
Je me ferai de plus en plus souple et soumis
Et le sujet plutôt que l’amant de la reine.
Mais toi, tout en restant terrible, sois sereine !
Ironique un petit, et, sûre de ton Paul,
S’il faute, punis-le comme on fustige un fol
De cour qu’il est coutume après tout de peu battre.
Moi je vais me forcer, m’user, me mettre en quatre
Pour obtenir, de mon côté, ce résultat
D’au moins t’humaniser et te mettre en état
De me montrer, du tien, quelque peu d’indulgence
Compatible avec mon degré d’intelligence

Sauf en un cas de trahison mienne perçu
(Et ne prends la revanche un peu qu’à mon insu),
Car, somme toute, à tout péché miséricorde.
Bref des concessions réciproques : j’accorde
De vivre ton féal corvéable et chétif ;
Accorde de régner sans zèle intempestif.


Tiens, quand tu n’es pas là, pour telle ou telle cause,
Absence bien forcée et qui me fait morose
À pleurer, au début, ainsi qu’un orphelin
Voulant sa mère, et quel cœur gros, et quel œil plein !
Par degrés, cependant presque insensibles,
J’arrive à m’engourdir en chagrins plus paisibles,
Plus plausibles aussi puisqu’y faire ne puis,
Et peu à peu l’agitation de mes nuits,
D’abord toute à ton corps qu’un rêve réalise,
Se transfigure enfin, se comme subtilise.
De comme virilise en ardente amitié.
Mais en pure amitié, tendre encore à moitié
Tout au plus, et l’amant devient le camarade,
Nuance exquise quand la couleur se dégrade
Du rouge de fournaise au blanc rose du jour.
Eh bien ! sans abdiquer pour cela notre amour,
— Les dieux nous gardent d’une telle ingratitude !
Si nous nous imposions résolument l’étude
D’appliquer la leçon dont je te parlais là,
La leçon que l’alme nature me souffla

Au moyen si persuasif, encor qu’austère,
D’une façon de divorce sans adultère
Et que console un sûr désir d’un prompt retour ?
Si nous tâchions d’éviter bien ces chocs, et pour
Cela, si nous tentions d’être un peu moins en ligne
De bataille, et d’accord tacite sur l’insigne
Question, qu’on réserve en tout tact bien discret,
D’essayer de la franche amitié qu’on plierait,
Parfois, quand il faudrait, au caprice de l’heure,
Ou souvent… et, tapis dans l’heur et la demeure
Qu’un loisir diligent nous aura préparés,
Parfilons-y gaiement des jours considérés
Par les yeux aussi bien bêtes du voisinage,
Mais dont l’assentiment garantit et ménage
La tranquillité due en somme aux gens de bien.
Qu’en dis-tu ? N’est-ce pas ? nous, ce double vaurien,
Ce vagabond des deux sexes, cette bohème
Que nous sommes et cette espèce de poème
Que nous vivons, non sans peut-être du talent,
Nous, transformés en un couple chaste au vœu lent
(Chaste et lent relativement, le vœu, le couple),
Hein, ça t’agrée ? Et le sens-tu vaillante et souple
Assez pour conspirer avec moi ce bonheur,
Assez pour conquérir avec moi cet honneur !
Hum ! Tu ne réponds pas, sinon d’une grimace
Dédaigneuse plutôt, et que faut-il qu’on fasse ?
Baste ! qu’il en retourne ainsi qu’il te plaira.
Je t’obéis en tout, advienne que pourra.

La mort est là d’ailleurs, conseillère émérite
Qui nous dit de jouir, vite et beaucoup de suite,
Et qu’un traître jupon prime un loyal linceul…
Son avis est le tien, pas, chérie ? C’est le seul !