Éléments d’idéologie/Première partie/Chapitre XVI

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CHAPITRE XVI.
Des Signes de nos Idées, et de leur effet principal.


Jeunes gens, vous savez tous que les mots que nous prononçons sont les signes de nos idées, et n’ont de valeur que par le rapport qu’ils ont avec elles ; sans cela ils ne seraient qu’un vain bruit. L’assemblage des mots dont se sert une nation constitue ce qu’on appelle une langue : on ne connaît aucune société d’hommes, quelque peu avancée qu’elle soit en civilisation, qui n’ait un langage de cette espèce plus ou moins grossier.

C’est sans doute cette observation, jointe à l’impossibilité de se rendre raison de la manière dont les hommes avaient pu commencer à se faire un langage, et étaient parvenus à en avoir de si perfectionnés, qui avait porté Rousseau à croire que ce ne pouvait être là une invention humaine, et que la création des langues exigeait nécessairement l’intervention de la Divinité, c’est-à-dire d’un être supérieur à l’homme. Une telle idée dans un homme d’un mérite aussi éminent que le philosophe de Genève, montre que malgré ce qu’avaient déjà écrit Locke et Condillac, la théorie de nos langues et celle de nos opérations intellectuelles étaient encore des connaissances bien peu répandues ; et l’on est tout étonné qu’il y ait à peine quarante ans de cette époque. L’étonnement redouble quand on songe que la langue la plus belle au jugement des connaisseurs, la langue grecque, existait dans toute sa splendeur depuis deux mille ans ; qu’une foule de rhéteurs, métaphysiciens, grammairiens, avaient écrit des ouvrages pleins de sagacité ; que l’art de s’exprimer en prose et en vers avait été porté maintes fois, dans différens temps et dans différens pays, à un degré de perfection qu’il sera peut-être éternellement impossible de surpasser ; et que Rousseau lui-même est souvent le modèle d’une éloquence admirable. Assurément rien ne prouve mieux que la pratique d’un art peut être portée à un très-haut degré de perfection, quoique sa théorie soit encore complètement ignorée : aussi est-ce un phénomène que l’esprit humain nous montre constamment dans toutes les branches de ses connaissances ; et tout surprenant qu’il nous paraît, il est facile de s’en rendre compte.

En effet, l’homme commence toujours par observer des faits ; mu par ses besoins, il en tire d’abord des conséquences pratiques ; il les varie, il les modifie, il les combine, il en fait mille applications ingénieuses, c’est-là ce qui constitue l’art ; et il jouit long-temps de ses succès avant de songer à rapprocher les uns des autres ces faits principaux, à les comparer, à examiner leurs rapports, à y découvrir des lois constantes, et à remonter par elles à des faits antérieurs moins nombreux, dont tous les autres ne soient que des conséquences. Or, c’est-là en quoi consiste la théorie : il faut avoir du temps de reste pour s’en occuper ; car, si elle donne de grands avantages pour l’avenir, elle ne pourvoit pas aux besoins du moment. Souvent les fruits utiles qu’elle peut produire sont impossibles à prévoir ; et on ne s’en aperçoit que quand elle est découverte, quelquefois même long-tems après.

Ainsi, par exemple, l’homme observe que le bois flotte sur l’eau, il en profite pour faire successivement un radeau, un canot, nager, naviguer, pêcher : il aura déjà des vaisseaux assez bien construits, il aura déjà tiré de cette observation mille inventions utiles avant d’avoir rattaché ce premier fait à d’autres, avant d’avoir reconnu que c’est la même cause qui fait que la pluie tombe et que la fumée monte dans l’air, avant enfin d’en avoir déduit les lois générales de l’hydrostatique.

De même il a des fardeaux à remuer : il s’aperçoit promptement qu’à l’aide d’un bâton employé d’une certaine manière il déplace des masses que toutes ses forces appliquées directement ne pourraient ébranler. Il se sert donc du levier, il en varie l’usage de cent façons fort adroites, avant de découvrir l’analogie et la liaison de ce fait avec la force du choc des corps en mouvement, et de s’élever aux principes généraux de la mécanique. Il ne le peut même pas sans avoir perfectionné les moyens d’observation, ceux de calcul, et les méthodes de raisonnement, c’est-à-dire sans avoir fait beaucoup d’autres découvertes dans des genres très différens.

De même encore, dans le cas qui nous occupe, un homme fait d’abord un cri, peutêtre sans projet ; il s’aperçoit qu’il frappe l’oreille de son semblable, qu’il attire son attention, qu’il lui donne une notion de ce qui se passe en lui ; il répète ce cri avec l’intention de se faire entendre ; bientôt il en fait d’autres qui ont une autre expression ; il s’applique à varier ces expressions, à les rendre plus distinctes, plus circonstanciées, plus déterminantes ; il modifie ces cris par des articulations ; ils deviennent des mots auxquels il fait subir diverses altérations pour indiquer leurs rapports ; il en forme des phrases dont la tournure varie suivant les circonstances, les besoins, l’objet qu’on se propose, le sentiment dont on est animé : voilà une langue. D’observations en observations sur les effets de cette langue, on parvient au talent le plus exquis pour exprimer les idées les plus fines, exciter les sentimens les plus véhémens et procurer les plaisirs les plus délicats : on en prescrit même les règles. Cependant on n’a pas encore démêlé jusque dans leur principe les causes de l’analogie des formes différentes que cette langue sait prendre, les lois générales qui les régissent, les effets qu’elle produit dans l’esprit de celui même qui s’en sert, ni la théorie de la formation des idées de celui qui parle et de celui qui entend.

Il en est de même de l’art du raisonnement, presque identique avec celui de la parole. Combien de temps on a raisonné, et souvent parfaitement, sans être remonté jusqu’aux causes de la certitude et à la saine théorie de l’art d’y parvenir : elle ne fait que de naître de nos jours ; elle n’est même encore ni complète ni exempte d’erreurs.

Il est donc fort naturel que la pratique souvent très-perfectionnée précède toute bonne théorie ; cela ne peut pas même être autrement, car on ne saurait comparer des faits qu’après les avoir connus, et on ne peut découvrir les lois générales qui régissent ces faits, qu’après les avoir comparés entr’eux. Cela nous explique aussi pourquoi la science qui nous occupe, celle de la formation des idées, est si nouvelle et si peu avancée ; puisqu’elle est la théorie des théories, elle devait naître la dernière. Ceci, au reste, ne doit pas faire conclure que les théories en général, et notamment l’idéologie, soient inutiles ; elles servent à rectifier et épurer les diverses connaissances, à les rapprocher les unes des autres, à les rattacher à des principes plus généraux, et enfin à les réunir par tout ce qu’elles ont de commun. Mais revenons aux signes de nos idées, sans lesquels nous n’aurions jamais fait de pareils progrès.

Nous l’avons déjà dit, les mots dont nous nous servons sont les signes de nos idées ; leur réunion forme une langue, et toutes les nations connues ont un langage de ce genre, c’est-à-dire une langue parlée. Cela prouve que les hommes ont senti unanimement que de tous leurs moyens de communication avec leurs semblables, l’organe de la voix est celui qui leur fournit le plus de ressources pour exprimer ce qui se passe en eux, et que dans les autres, l’organe de l’ouïe est celui qui leur offre le plus d’avantages pour leur faire éprouver des impressions variées et distinctes. C’est notre organisation elle-même qui détermine cette juste préférence ; mais cela ne veut pas dire que nous ne puissions pas avoir des signes d’une autre espèce ; au contraire, il est manifeste que par nos gestes, par des figures tracées quelconques, par des mouvemens produits, quels qu’ils soient, nous pouvons affecter le sens de la vue de nos semblables ; par des attouchemens, nous pouvons nous adresser à leur tact. Il n’y a que les sens du goût et de l’odorat sur lesquels nous ne puissions guère produire des impressions utiles pour cet objet ; encore si nous étions convenus d’attacher certaines idées à telle odeur ou telle saveur bien distinctes, elles pourraient en devenir les signes jusqu’à un certain point. Tout ce qui représente nos idées est donc un signe, et tout système de signes est une langue ou un langage, et peut être nommé ainsi en prenant ces mots dans le sens générique et non dans le sens spécifique, et en faisant abstraction de la particularité qu’ils ont de dériver du nom des organes de la parole. C’est ainsi qu’il est reçu de dire la langue hiéroglyphique, le langage d’action ou celui des gestes, et même le langage des sourds et muets.

Nous devons donc regarder comme de vraies langues les assemblages de gestes par lesquels les pantomimes, les muets parviennent à exprimer, non-seulement des sentimens très-fins, mais même des idées très-abstraites. Les gestes du comédien et de l’orateur, et même ceux des hommes qui causent le plus simplement, sont aussi une langue, car ils contribuent à expliquer leurs pensées ; mais une langue qui est surajoutée à leur langue parlée, qui toujours la modifie, qui souvent exprime toute autre chose que ce qu’elle dit, qui quelquefois même la contredit formellement.

Les divers systèmes de mouvemens télégraphiques, ceux des signaux dont on fait usage sur les flottes ou dans les armées, et dans diverses autres occasions, sont encore autant de langues plus ou moins riches, plus ou moins étendues, puisque ce sont des assemblages de signes qui représentent les idées qu’on est convenu d’y attacher, et qui les transmettent comme feraient les mots eux-mêmes.

La peinture et tous les genres de dessin sont une autre classe de langues, sur-tout quand on s’en sert comme les Mexicains, dont les annales étaient une suite de tableaux représentant les événemens, ou comme nos architectes, nos naturalistes et nos géomètres. Car qu’est-ce qu’un plan, un dessin ou une figure de géométrie, si ce n’est une description abrégée d’un monument, d’une plante, d’un animal ou d’une certaine combinaison de lignes et de surfaces, description qui tient lieu d’une longue suite de mots et remplit absolument le même objet ?

Les hiéroglyphes, symboles, emblêmes, attributs, etc. etc., sont encore des langues ou parties de langues du même genre, car ce sont des peintures plus ou moins altérées, ou dont la signification a été transportée du sens naturel au sens figuré. Quand je dessine un épi pour exprimer l’abondance, ou un coq pour rappeler l’idée de vigilance, n’est-ce pas comme si je prononçais ces mots, abondance, vigilance ? Et l’usage détourné que je fais dans ce cas de la figure du coq et de celle de cet épi, pour rendre une autre idée que celles qu’elles réveillent naturellement, n’est-il pas exactement le même que celui que nous faisons souvent des mots, comme lorsque nous disons qu’un homme est le coq de son village, ou le lien qui unit sa société ?

Jeunes gens, remarquez en passant que cet attrait que nous avons pour employer les symboles et les emblêmes, est un vestige des temps grossiers où nous ne savions pas peindre les mots eux-mêmes, ou un effet du goût qui nous entraîne vers la métaphore et l’allégorie, goût dépravé qui nuit beaucoup à la justesse du raisonnement, comme je vous le démontrerai lorsque nous traiterons de la logique. Il vaut toujours mieux dire tout simplement sa pensée quand on le peut ; nécessairement elle est rendue avec plus d’exactitude[1]. Mais revenons.

Nous devons encore ranger parmi les langues de ce genre, les écritures soi-disant savantes des Chinois, des Japonais et de quelques autres peuples des extrémités de l’Asie, car ce sont de vrais hiéroglyphes dégénérés ; leurs caractères peignent directement les idées qu’on y a attachées comme toutes les peintures et tous les dessins : ce sont donc des signes dont l’ensemble forme une langue.

Observez qu’on n’en peut pas dire autant de l’alphabet et des caractères alphabétiques ; ils ne peignent point les idées, ou du moins ils ne les peignent pas directement. Ce sont les sons qu’ils peignent directement ; c’est aux sons et non pas aux lettres qui les représentent que les idées sont attachées. La preuve en est que la même réunion de lettres peut exprimer une idée dans une langue et une autre idée dans une autre langue ; par conséquent elles ne sont pas des signes proprement dits, et l’alphabet n’est point une langue, mais seulement l’écriture commune de toutes les langues parlées. Voilà pourquoi les caractères alphabétiques sont si peu nombreux ; il suffit qu’il y en ait assez pour rendre toutes les intonations et les articulations de la voix humaine, au lieu qu’il y a autant de caractères chinois que nous avons de mots, parce qu’il en faut autant que d’idées différentes. Au reste, ceci sera plus développé quand nous parlerons de l’écriture et de l’orthographe. Continuons l’énumération des diverses espèces de langues.

Les chiffres et les caractères algébriques forment encore une langue ou portion de langue de la même nature que celles dont nous venons de parler. En effet, les chiffres ne peignent pas les sons du nom qu’ils portent dans les langues parlées ; ils représentent directement l’idée de quantité qu’exprime ce nom ; ils l’expriment comme ce mot lui-même. De même, quoique l’algèbre emploie des caractères alphabétiques, ils ne sont pas là comme lettres, mais comme signes ; a ne représente pas le son a, mais l’idée d’une quantité connue dont on ne spécifie pas la valeur ; x ne représente pas le son x, mais l’idée d’une quantité inconnue ; et ax ne représente pas le son ax, mais l’idée de ces deux quantités multipliées l’une par l’autre, etc. Les chiffres et les caractères algébriques sont donc de vrais signes directs des idées, et l’arithmétique et l’algèbre forment une vraie langue ou portion de langue qui s’adresse à la vue. Quand on la prononce, il est vrai qu’elle s’adresse à l’ouïe ; mais cet effet ne s’opère que par une véritable traduction et non par une simple lecture ; aussi ne suffit-il pas de savoir épeler pour lire une équation algébrique, car les sons des mots dont on est obligé de se servir ne sont point indiqués par la plupart des caractères, et ce n’est que par hasard qu’ils le sont par quelques-uns. L’algèbre ne serait pas moins de l’algèbre si, au lieu des lettres alphabétiques, on employait des figures de convention auxquelles on serait obligé de donner un nom quelconque pour les traduire dans une langue parlée.

Enfin, on peut regarder comme des langues ou portions de langues s’adressant au sens du tact, la collection de certains attouchemens convenus, au moyen desquels on se communique au besoin différentes idées, comme on fait en franc-maçonnerie et dans d’autres associations mystérieuses, et comme les enfans font souvent dans leurs jeux.

Vous trouverez peut-être, jeunes gens, que j’ai un peu fait violence à l’usage, en étendant ces mots langue et langage à tant de systèmes de signes si différens ; j’en conviens, et je ne vous exhorte pas à m’imiter : il me suffit que vous sentiez que j’y suis autorisé par la similitude de leurs effets, et que par conséquent j’ai raison en théorie, c’est-là l’essentiel ; ensuite, dans la pratique, il faut suivre la routine reçue, jusqu’à ce que la rectification des idées la fasse changer. Quoi qu’il en soit, si vous ajoutez à cette longue liste les langues parlées, vous aurez, non pas une énumération complète de tous les systèmes de signes dont les hommes se servent ou peuvent se servir pour représenter leurs idées, car cela n’a point de bornes, mais des exemples de tous les différens genres auxquels on peut rapporter ces divers systèmes.

Maintenant, remarquez, je vous prie, que tous ces langages sont, au moins dans leurs détails, absolument de convention ; car la peinture même, quand vous la supposeriez assez parfaite, ce qui est impossible dans l’enfance de l’art, pour imiter la nature de manière à ne laisser rien à desirer, elle parviendrait seulement à donner une idée exacte et complète de la chose représentée ; mais il est hors de son pouvoir de peindre les impressions que fait sur vous cette chose, ou les motifs qui vous portent à en tracer l’image ; en un mot, elle ne saurait, pas plus que les autres langages, exprimer ce qui se passe en vous qu’à l’aide de quelques signes convenus. Mais deux personnes ne peuvent faire une convention quelconque qu’auparavant elles ne soient déjà parvenues à se comprendre : il faut donc qu’antérieurement à tout langage, il y ait en nous un moyen de nous entendre réciproquement, pour ainsi dire malgré nous ; et ce moyen ne peut être qu’un résultat de la nature même de notre être, qu’un effet nécessaire de notre organisation. C’est aussi ce qui est, comme nous allons le voir.

En effet, nous ne pouvons atteindre une chose que nous desirons qu’en y portant la main, si nous en sommes près, et en marchant ou courant vers elle, si nous en sommes éloignés. Quand nous éprouvons le besoin du repos, nous sommes forcés de nous asseoir ou de nous coucher ; la douleur nous arrache certains cris ; la joie ou la surprise nous en inspirent de très-différens ; nous frappons rudement ce qui nous irrite ; nous caressons avec douceur ce qui nous plaît, ou du moins nous saisissons avec précaution ce que nous voulons ménager : tout homme éprouve ces effets en lui ; et quand il les observe dans ses semblables, il ne peut manquer de deviner ce qui se passe en eux. Voilà donc un commencement de langage inévitable ; et nos actions sont les signes naturels et nécessaires de nos sentimens et de nos pensées ; si elles n’en restent pas les signes uniques, elles en seront toujours les plus irrécusables et les plus sûrs.

C’est donc avec beaucoup de raison que les idéologistes qui ont entrepris d’expliquer l’origine et les conséquences de ce premier langage, lui ont donné le nom de langage d’action ; il comprend les gestes, les cris, les attouchemens ; il parle à l’œil, à l’oreille et au tact ; par conséquent il renferme le germe de tous les langages possibles ; et, s’il est de toutes les langues la moins fine, la moins riche, et la moins développée, il demeure toujours la plus énergique et la plus véhémente, et la seule dont nous conservions l’usage dans l’excès de la passion, et lorsque la violence de nos sentimens nous prive de la réflexion nécessaire pour les exprimer par des moyens de pure convention.

Ce langage naturel et nécessaire, on l’a rendu artificiel et volontaire, c’est-à-dire qu’on a refait avec l’intention de peindre une pensée ou un sentiment, les mêmes actions que ce sentiment ou cette pensée font faire nécessairement ; ensuite, par l’usage, ce langage d’action est devenu chaque jour plus fin, plus varié, et plus circonstancié. Cependant, tous les signes qui le composent ne sont pas également susceptibles de se perfectionner et d’être modifiés par des conventions expresses ; les attouchemens restent toujours à peu près les mêmes, excepté dans certains cas particuliers dont nous avons fait mention ci-dessus. Mais les gestes sont déjà propres à recevoir de grands développemens et à former une vraie langue savante ; et les sons deviennent à tel point des signes artificiels, que, dans l’usage que nous en faisons, il n’y a plus guère que les interjections qui soient des restes du langage primitif, encore ne nous sont-elles pas toutes données par la nature, ou ne conservent-elles souvent leur signification originaire qu’extrêmement altérée et modifiée ; mais, pour les autres mots, tout ce que peut faire l’étymologiste le plus sagace, au risque même de se tromper souvent, est de retrouver dans leurs syllabes radicales quelques vestiges de l’impression première produite par l’objet ou le sentiment qu’ils représentent, et de légères traces de leur forme originelle. Néanmoins, on peut dire avec vérité que tous les langages artificiels dont nous nous servons ne sont jamais que le langage naturel prodigieusement étendu et perfectionné ; et même que l’on retrouve toujours dans ceux-ci, quelque polis qu’ils soient, toutes les espèces de signes qui composent le premier. Les attouchemens ne peuvent en être totalement bannis ; toujours et éternellement ce sera un moyen très-sûr de faire comprendre à un homme que l’on veut qu’il se porte quelque part, que de le pousser ou de le tirer de ce côté. Quoique les sons soient devenus sans comparaison notre manière de nous exprimer la plus riche et la plus féconde, cependant nous n’avons point renoncé aux gestes, et ils resteront à jamais plus ou moins unis aux mots et aux discours comme un auxiliaire indispensable et un accessoire nécessaire. Ainsi, malgré que cela puisse paraître bizarre à un observateur superficiel, il est constant que, même dans les sociétés les plus civilisées, tout homme emploie concurremment, et souvent simultanément, trois langues ou systèmes de signes, savoir, les attouchemens, les gestes, et les mots, lesquels ne sont que les trois branches plus ou moins perfectionnées du langage naturel et primitif, que les idéologistes ont appelé le langage d’action ; car il n’est pas douteux que quand d’une main j’entraîne un homme vers un but, que de l’autre je lui montre ce but, et qu’en même temps je lui dis d’y aller, je lui exprime de trois manières différentes la même idée ou la même volonté, et je m’adresse à trois de ses sens à la fois, je lui parle réellement trois langages divers.

On pourrait même dire que chacun de ces langages se partage encore en plusieurs dialectes qui se confondent sans que nous nous en apercevions ; car il est constant que le même mot ou le même geste a souvent une valeur bien différente, suivant les circonstances dans lesquelles nous l’employons et les impressions dont nous sommes affectés : il exprime donc réellement des idées qui ne sont pas les mêmes. Or, à parler rigoureusement, c’est bien changer de langage que de rendre des idées différentes par le même signe. Mais ces réflexions nous mèneraient trop loin ; elles seront mieux placées lorsque nous traiterons des finesses de l’art de la parole.

Quoi qu’il en soit, telle est l’origine et l’état actuel des différens systèmes de signes qui représentent les idées auxquelles on les a attachés. Nous avons appelé langues ou langages tous ces systèmes de signes en donnant à ces deux mots leur signification la plus étendue ; et c’est au moyen de ces langues que nous communiquons avec nos semblables. Telle a été, sans doute, l’intention qu’on a eue en les composant : un homme isolé n’aurait jamais conçu l’idée de se faire une langue ; il n’en aurait pas éprouvé le besoin ; il n’aurait pas deviné que cela pût lui être d’aucun avantage. Cependant la transmission des idées est bien loin d’être la seule utilité des langues ; elle n’en est pas même la principale. Elles ont une propriété bien plus précieuse, quoique bien moins remarquée, et dont nous avons retiré les plus grands avantages pendant bien des siècles, sans nous en apercevoir. C’est ainsi qu’il arrive souvent à l’homme en tendant vers un but d’en atteindre un autre beaucoup plus important sans s’en douter ; un homme de génie arrive, qui lui montre ce qu’il a déjà fait et ce qu’il peut faire encore.

Condillac est, je crois, le premier qui ait observé et prouvé que sans signes nous ne pourrions presque pas comparer nos idées simples, ni analyser nos idées composées ; qu’ainsi les langues sont aussi nécessaires pour penser que pour parler, pour avoir des idées que pour les exprimer, et que sans elles nous n’aurions que des notions très-peu nombreuses, très-confuses et très-incomplètes : c’est ce qui lui a fait dire que les langues étaient des méthodes analytiques qui guidaient notre intelligence dans ses calculs. C’est là vraiment un trait de génie qui ne pouvait naître que de l’étude très-approfondie de l’intelligence humaine, et qui jette le plus grand jour sur le mécanisme de nos opérations intellectuelles. Mais, suivant moi, Condillac aurait dû énoncer différemment sa découverte, et dire que tout signe est l’expression du résultat d’un calcul exécuté, ou, si l’on veut, d’une analyse faite, et qu’il fixe et constate ce résultat ; ensorte qu’une langue est réellement une collection de formules trouvées, qui ensuite facilitent et simplifient merveilleusement les calculs ou analyses qu’on veut faire ultérieurement. C’est bien là ce qu’est l’algèbre : aussi l’algèbre est-elle une langue, et les langues ne sont elles-mêmes que des espèces d’algèbres.

En effet, nous avons vu dans tout le cours de cet ouvrage, et nommément dans les chapitres II, IV et VI, que notre faculté de penser tout entière consiste à recevoir des impressions, à observer leurs qualités, c’est-à-dire leurs rapports à nous et leurs rapports entr’elles ; à les classer ou les réunir de mille manières différentes d’après ces rapports ; à en former divers groupes qui constituent les idées que nous avons, soit des êtres individuels et réels, soit des propriétés et des affections de ces individus, soit des êtres généralisés et abstraits ; et enfin à examiner sous tous leurs aspects ces idées déjà composées, et à en tirer de nouvelles vues et de nouveaux sentimens. On ne peut pas nier cette vérité qui est constante.

Mais nous avons observé de plus que nos idées composées, c’est-à-dire toutes nos idées, excepté la simple sensation, n’ont pas d’autre soutien, d’autre lien qui unisse leurs élémens, que le signe qui les exprime et qui les fixe dans notre mémoire, et que par conséquent, sans l’usage de ces signes, toutes ces réunions seraient aussitôt dissoutes que formées, aussitôt perdues que trouvées ; que nos premières conceptions seraient toujours à refaire, et que notre esprit resterait dans une éternelle enfance : c’est-là encore un fait certain ; néanmoins il faut le prouver par des exemples, et en indiquer les causes par quelques réflexions sur nous-mêmes.

La preuve générale que sans les signes nous ne pouvons presque pas nous rappeler nos idées ni les combiner, c’est que chacun de nous éprouve que, lorsqu’il réfléchit sur un sujet quelconque, ce n’est pas directement sur les idées qu’il médite, mais sur les mots ; nous répétons ces mots, nous les retournons, nous en faisons divers arrangemens, nous sentons les nuances de leur signification, nous les prononçons tout bas, comme pour nous frapper nous-mêmes par une impression qui ne soit pas purement intellectuelle. À la vérité, quand l’objet est présent il tient à un certain point lieu de son nom, il devient lui-même signe de l’idée qu’il fait naître ; mais nous fixons toujours notre attention sur les mots qui expriment la qualité qu’il s’agit d’examiner en lui, l’effet qu’elle a produit, la circonstance à laquelle il faut avoir égard, le but où tend notre recherche, etc.… on pourrait croire que cette manière d’opérer tient au long usage que nous avons des mots, et que notre esprit, accoutumé dès long-temps à se servir de ce moyen, s’en est fait une nécessité qui n’est pas réelle : mais un exemple frappant va nous montrer que ce n’est point là uniquement un effet de l’habitude, qu’il y a autre chose dans ce phénomène, et qu’il est fondé sur la nature même de l’opération intellectuelle qui s’exécute.

Nous avons tous l’idée de l’unité, peu importe pour le moment comment nous l’avons acquise : nous savons que l’adjectif un exprime la qualité d’un être isolé, considéré séparément de tout autre comme n’étant ni répété ni divisé. C’est déjà un signe précieux que ce mot un ; il fixe dans nos têtes une idée qui, sans son secours, demeurerait très-vague. Si à lui tout seul il ne nous donne point encore les idées des différens nombres, à coup sûr sans lui nous ne les aurions jamais ; car tous les nombres possibles ne sont que l’unité répétée plus ou moins. Le mot un est donc le germe de toutes les idées de nombre, et c’est un grand pas que de l’avoir créé. Cependant supposons que nous n’avons point d’autre nom de nombre, et essayons avec le seul mot un de faire le plus simple de tous les calculs, une addition très-bornée. Pour y réussir, je ne puis faire autre chose que de dire un plus un, plus un, plus un, plus un, plus un, plus un ; et ni moi qui parle, ni vous qui m’écoutez, n’avons aucune idée nette dans la tête. Pourquoi cela ? c’est que rien ne nous indique combien de fois nous avons répété ce mot un, ni quel rapport il y a entre ce nombre primitif et le nombre total. Maintenant, que quelqu’un me compte un plus un, plus un, plus un, plus un, plus un, et me propose de retrancher ce nombre du premier ou de l’y ajouter, que voulez-vous que je fasse ? quel rapport puis-je saisir entre ces deux nombres ? quelle proportion puis-je sentir entre l’un d’eux et le reste ou le total demandé ? Quand je n’ai aucun moyen de déterminer aucun des termes de la comparaison, évidemment je ne puis asseoir un jugement ; j’aurai beau dire un, un, un, un, un, un, un, moins un, un, un, un, un, un, ou plus un, un, un, un, un, un, je ne saurai où je dois arrêter cette fastidieuse répétition ; et quand, par impossible, je ne l’étendrais ni trop ni trop peu, le reste ni le total, je le répète, ne me présenteraient aucune idée déterminée. Mais, me dira-t-on, vous compterez par vos doigts ou avec des cailloux, comme l’indique l’étymologie du mot calcul ; d’accord : mais mes doigts ou mes cailloux sont des signes, chacun d’eux représente le mot un ; l’action de le joindre à la masse, ou de l’en ôter, constate l’opération que je fais, et sauve du moins une cause d’erreur. Néanmoins, quoiqu’alors cette masse soit ce qu’elle doit être, si je n’ai point de nom collectif pour la sommer, je ne pourrai pas encore venir à bout de m’en faire une idée nette, et de juger son rapport avec l’unité ou avec une autre masse quelconque.

Au contraire, que profitant de la commodité du signe un pour réfléchir sur l’idée un, et étant venu à l’imaginer ajoutée à elle-même, je m’avise d’appeler deux cette nouvelle idée, ce second signe fixe dans mon esprit le résultat de l’opération que j’ai faite, il me rend présente et sensible l’idée d’un plus un ; bientôt il fait naître celle de deux plus un, je l’appelle trois ; continuant de même, je conçois trois plus un, je l’appelle quatre ; quatre plus un, je l’appelle cinq ; cinq plus un, je l’appelle six ; six plus un, je l’appelle sept ; sept plus un, je l’appelle huit, et ainsi de suite ; et tout cela pour avoir eu le signe un et m’en être servi à créer le signe deux. Alors je vois clairement que tous ces nombres sont à la même distance les uns des autres, et que cette distance est égale à l’unité ; chacun de ces noms est un point de repos pour ma pensée ; il fixe le rapport observé entre l’idée qu’il représente et les idées antérieures et postérieures ; il constate des comparaisons faites que je ne suis plus obligé de recommencer, et desquelles je pars pour en faire d’autres : je n’ai plus besoin d’avoir actuellement le souvenir vif de l’impression que faisaient sur mon œil six corps rangés à côté les uns des autres, je vois distinctement que six est entre cinq et sept ; qu’il est cinq plus un, et sept moins un : qu’on me propose de le retrancher de sept, je reconnais nettement qu’il me restera un ; si je veux l’ajouter à sept, je puis le faire partiellement ; il m’est aisé de sentir qu’en disant huit j’ai ajouté un à sept, qu’en disant neuf j’y ai ajouté deux, qu’en disant dix j’y ai ajouté trois, qu’en disant dix-un ou onze j’y ai ajouté quatre, qu’en disant dix-deux ou douze j’y ai ajouté cinq, et enfin qu’en disant dix-trois ou treize j’y ai ajouté six. Voilà donc que je puis calculer, dès que chacun de ces nombres porte un nom qui le différencie, et que chacune de ses parties composantes se trouve exprimée avec précision par les noms des nombres inférieurs : car le grand avantage des signes est qu’ils distinguent les idées qu’ils représentent, et qu’ils les décomposent réciproquement de mille manières différentes ; trois et deux, quatre et un décomposent cinq, etc.

Il est bien vrai, et cela provient de la même cause, que si tous ces nombres se suivaient long-temps, comme font les seize premiers dans la langue française, toujours désignés par des noms qui n’eussent entr’eux ni analogie ni relation, je perdrais bientôt de vue les rapports mutuels des plus éloignés, c’est-à-dire la quantité d’unités qui les sépare. Pourquoi cela ? précisément parce que cette quantité ne me serait plus rappelée par les noms qui chacun expriment seulement qu’ils sont séparés de leurs deux voisins par la quantité un. C’est à ce rapport exprimé que je serais continuellement obligé d’avoir recours pour retrouver la valeur des distances plus grandes ; et à chaque opération je serais toujours forcé de compter un à un, comme je viens de le faire, pour ajouter six à sept, et découvrir que cela m’amène au nom de nombre treize. Il n’est pas douteux que je réussirais par cette voie ; car dès que l’on part d’un point connu, et que tous les intermédiaires sont connus aussi, on sait avec certitude où l’on arrive et en quoi consiste le nouveau composé. Mais ce moyen, fort utile déjà, et qui est uniquement dû à l’institution de ces premiers signes, serait cependant encore long et pénible, et par conséquent insuffisant pour des opérations compliquées et étendues ; c’est pourquoi l’esprit de l’homme, qui a besoin de points de repos, et qui est fatigué de conserver présente à la fois une chaîne d’idées trop longue, a imaginé de partager la série des nombres en différens groupes ; il a fait ces groupes égaux entr’eux, afin que ce qui est vrai de l’un soit vrai de l’autre ; il a donné aux nombres qui les terminent des noms vingt, trente, qui, comparés à ceux qui les précèdent et à ceux qui les suivent, avertissent que la période finit et va recommencer. D’un nombre de ces périodes égal à celui des unités de chacune, il forme une période plus grande, et au commencement de chacune il place un nom qui en avertit. Pour plus de commodité encore, les noms de ces dixaines et de ces centaines, vingt, trente, quarante, deux cents, trois cents, quatre cents, sont tels, qu’ils établissent entr’elles les mêmes rapports qui existent entre les unités simples. C’est ainsi qu’une idée conduit à une autre quand elle a été fixée par un signe. Sans tous ces mots, ces rapports seraient demeurés inaperçus ou bientôt perdus de vue ; mais une fois déterminés et constatés par des noms, je m’en sers comme de choses convenues, et je puis combiner tous ces nombres, sans les décomposer, jusque dans leurs élémens primitifs à chaque opération ; car ils ont été suffisamment analysés d’avance. J’opère sur trente et quarante, sur trois cents et quatre cents, comme sur trois et quatre : de là de nouvelles facilités et une possibilité bien plus étendue de calculer ; facilités, possibilité qui sont dues uniquement à ce nouvel état des noms de nombre qui constate des analyses postérieures. C’est sans doute un grand perfectionnement ; mais observez toutefois qu’indépendamment de cette amélioration, et par le seul fait de leur institution, je puis aisément retenir les différences caractéristiques de la valeur des seize premiers noms de nombre, tandis que je serais bien loin de pouvoir distinguer de même les idées qu’ils expriment, si elles n’étaient représentées que par la répétition continuelle du mot un ; et ce serait bien pis encore si je n’avais pas même le mot un ; car ce mot est déjà un signe et un signe très-utile, comme nous l’avons observé en commençant.

Au surplus, je n’ai exposé que les propriétés des noms de nombre, et n’ai point du tout parlé de celles des chiffres, qui sont d’une utilité incomparablement plus grande. La prodigieuse supériorité de ceux-ci sur les premiers tient premièrement à ce que ce sont des signes permanens, de sorte que l’impression qu’ils font peut se renouveler ou se prolonger à volonté ; secondement, à ce qu’ils indiquent une multitude de rapports entr’eux par leur seule position respective. Nous examinerons la valeur de la première de ces circonstances quand nous parlerons des écritures, et celle de la seconde quand nous traiterons de la syntaxe et des constructions ; mais ici il ne s’agissait que de bien faire sentir l’effet des signes en général sur l’action de la pensée ; et si, entre tous les signes, j’ai choisi les mots, et parmi les mots les noms de nombre, c’est que c’est le cas où l’effet en question est le plus frappant. La raison en est d’abord que de tous les signes qui ne sont pas permanens (circonstance particulière qu’il fallait écarter dans des considérations générales), les mots sont ceux qui analysent le mieux nos idées ; ensuite que de tous les rapports existans entre nos idées, les rapports de quantité sont les plus exactement appréciables, étant toujours composés de la même valeur, celle de l’unité répétée plus ou moins de fois ; ce qui fait que l’on voit nettement jusqu’où l’on peut aller avec tel signe ou avec tel autre.

Il n’est donc pas aussi aisé de faire voir l’effet des mots sur la combinaison des rapports de nos idées, qui ne sont pas des rapports de quantité, c’est-à-dire qu’il n’est pas possible de marquer avec autant de précision le point où l’esprit s’arrêterait faute d’un mot, et celui jusqu’où il va au moyen de tel mot ou de tel autre. Cependant, nous savons que toutes nos connaissances sont le produit de nos jugemens, et que tous nos jugemens sont l’effet de la comparaison de deux idées ; or, il est bien manifeste que deux idées un peu composées ne seraient jamais assez présentes à la fois à notre esprit avec leurs circonstances, pour être comparées ensemble, si le résultat des jugemens antérieurs qui ont servi à les former n’était fixé et rendu sensible par les signes qui les expriment. Sans ces signes, ces jugemens subséquens et toutes les connaissances qui en dérivent n’auraient donc jamais lieu. Reprenons pour exemple la proposition que nous avons déjà citée plusieurs fois : L’homme qui découvre une vérité est utile à l’humanité toute entière. Il n’y a là que deux idées comparées, savoir, l’homme qui découvre une vérité et être utile à l’humanité toute entière. Il serait très-commode, et nous l’avons déjà observé, que chacune de ces idées fût exprimée par un seul mot. Si cela était, et que l’une fût représentée par a, l’autre par b, et l’idée d’affirmation par c, la phrase se réduirait à a c b, ou, en conservant le génie de la langue, qui est de joindre le signe d’affirmation à l’attribut commun, elle serait a est b, et nous nous servirions de a comme de tous les autres substantifs, et de b comme de tous les autres adjectifs. Ces deux mots n’existent pas dans la langue : elle est pauvre à cet égard ; cependant elle fournit des ressources. Ne pouvant peindre chacune des deux idées dont il s’agit par un seul signe, on exprime l’une à l’aide de six mots et l’autre à l’aide de sept. Ces deux groupes forment chacun un ensemble, et nous avons dans la tête deux idées nettes et complètes que nous pouvons comparer ; mais nous ne les aurions pas sans ces signes subsidiaires, qui, dans le cas présent, sont des signes du second ordre par rapport aux deux qui nous manquent et qu’ils suppléent.

Maintenant examinons ces signes eux-mêmes qui représentent les idées composantes, nous découvrirons aisément qu’ils sont de différens genres, qu’ils n’ont pu être inventés que successivement. On voit bien qu’il a fallu désigner les choses avant de donner des noms aux qualités qu’on y remarquait ou aux actions qu’on voulait leur faire éprouver, et exprimer ces actions ou ces qualités relativement aux choses, avant de les considérer abstraitement. Ainsi, les noms des objets existans ont été inventés les premiers, les verbes et les adjectifs ensuite, et les substantifs abstraits postérieurement. À plus forte raison, on sent que les mots qui expriment des relations très-générales, comme le relatif qui et la préposition à, ou des circonstances très-fines, comme l’article le, sont des créations plus récentes encore et des productions d’esprits plus exercés. Il y a plus ; nous avons déjà observé, et ne l’oublions pas, que ces substantifs, ces adjectifs, ces verbes sont d’abord des noms particuliers et propres à la chose qu’ils expriment, et qu’ensuite ils ont été généralisés par des réflexions subséquentes. En outre, chacun de ces mots principaux, par les différentes désinences qui constituent sa déclinaison ou sa conjugaison, exprime diverses circonstances de nombre, de genre, de temps, de personne, qui font de chacune de ses formes une idée distincte. Tout cela c’est autant de résultats d’analyses successives, qui graduellement rendent possibles celles qui les suivent ; vous y observez la même progression et des degrés plus nombreux encore que dans la formation du mot un et dans celle des premiers noms de nombre, puis des noms de dixaines, de centaines, etc. ; et vous reconnaissez que, dans un cas comme dans l’autre, il n’a d’abord été possible de faire qu’un petit nombre d’opérations, et que la capacité de combiner et celle de calculer se sont également accrues en proportion de la perfection de leurs instrumens.

Pour rendre cette vérité plus frappante encore, faites un essai bien simple ; représentez-vous où vous en seriez si, pour exprimer la proposition que nous avons prise pour exemple, au lieu d’employer les treize mots qui la composent, vous substituiez à chacun d’eux la description complète de toutes les idées partielles qu’ils renferment, des points de vue sous lesquels on les a envisagées pour les réunir, et de leurs relations avec celles comprises sous les autres mots ; il est bien clair qu’il en résulterait un verbiage épouvantable, au milieu duquel il vous serait impossible de saisir le sens général de la proposition. Cependant toutes ces analyses préliminaires sont faites, il ne s’agit plus de les découvrir ; vous n’auriez qu’à les retracer, et vous ne le pourriez même qu’à l’aide de beaucoup de mots que vous leur devez déjà. Que font donc ces treize mots ? rien autre chose que présenter à votre pensée, d’une manière plus commode, les résultats d’opérations antérieures. C’est aussi ce que font les caractères algébriques, quand à la place d’une expression très-compliquée on met une simple lettre à l’aide de laquelle on fait des combinaisons nouvelles, qui, sans cette abréviation, seraient devenues inextricables, sauf ensuite à aller rechercher l’expression plus détaillée lorsqu’il en est besoin, comme nous faisons nous-mêmes en parlant quand l’état de la discussion fait sentir la nécessité d’une définition ou d’une description plus ou moins circonstanciée de notre idée.

Nous sommes donc fondés à conclure que ce que nous avons remarqué des noms de nombre et des idées de quantité, est vrai des autres mots et des autres idées, et que ce que nous avons dit des mots s’applique plus ou moins à toutes les espèces de signes ; et nous pouvons regarder comme prouvé que l’effet général des signes est, en constatant des analyses antérieures, de rendre plus faciles les analyses subséquentes ; que cet effet est exactement celui des caractères et des formules algébriques ; et que, par conséquent, les langues sont de vraies instrumens d’analyse, et l’algèbre n’est qu’une langue qui dirige l’esprit avec plus de sûreté que les autres, parce qu’elle n’exprime que des rapports plus précis et qu’un seul genre de rapports. Les règles grammaticales font juste le même effet que les règles du calcul ; dans les deux cas, ce ne sont que des signes que nous combinons ; et, sans nous en apercevoir, nous sommes conduits par les mots comme par les caractères algébriques[2]. Tout ceci était bon à éclaircir, et je crois qu’il n’y reste plus d’obscurité.

Tel est donc l’effet général et principal des signes comme instrumens de la pensée ; actuellement il faudrait tâcher de trouver les causes de cet effet. Malheureusement cela n’est pas très-facile ; il semble même au premier coup-d’œil que cet effet n’a point de cause, ou, en d’autres termes, qu’il ne devrait pas exister ; il semble que la difficulté de comparer nos idées consistant uniquement dans celle de les bien connaître, et celle de les bien connaître dans celle de se bien rappeler les idées qui les composent et leurs rapports avec celles qui les avoisinent, toutes ces opérations intellectuelles doivent être les mêmes, soit que ces idées soient revêtues d’un signe, soit qu’elles en soient dénuées. Il paraît que le son du mot pain et du mot bon ne saurait m’exempter d’avoir présentes à l’esprit toutes les idées composant l’idée de pain et l’idée de bon, pour pouvoir juger si le pain est bon, et qu’ainsi ces mots ne devraient m’être d’aucune utilité. Cependant l’expérience est constamment contraire ; elle montre que ces signes font en moi une impression qui n’est pas exactement celle de toutes les idées qu’ils représentent, mais qui en est comme la résultante, c’est-à-dire qu’il y a quelque chose de plus dans l’effet que nous fait un signe que dans celui que produit en nous l’idée composée que ce signe exprime ; la preuve en est que nous faisons, par le moyen de ce signe, beaucoup de combinaisons ultérieures que nous ne pouvions pas faire avec l’idée elle-même. Mais, je le répète, il n’est pas aisé d’assigner avec précision la cause de cette différence entre le signe et l’idée, et on ne l’a jamais déterminée nettement, au moins que je sache. Je crois pourtant que nous allons la trouver tout naturellement dans une observation que nous avons déjà faite sur les caractères et les propriétés de nos opérations intellectuelles et des mouvemens internes qui les produisent.

Nous avons remarqué qu’en général ceux de ces mouvemens dont résultent nos souvenirs et nos jugemens, ou perceptions de rapports, ébranlent moins fortement notre machine, sont moins nécessairement accompagnés de peine ou de plaisir, et par suite laissent des traces moins vives, moins distinctes, moins durables que les mouvemens purement sensitifs ; qu’en conséquence les souvenirs et les jugemens sont des perceptions plus légères, plus fugitives, et qui produisent des impressions moins profondes sur notre organisation que la sensation proprement dite. C’est ce qui fait que les idées abstraites et éloignées des sens sont celles que nous avons le plus de peine à fixer et à ne pas perdre de vue, et que les sujets où elles se trouvent en plus grand nombre sont ceux où il nous est le plus difficile d’éviter l’obscurité et la confusion ; c’est ce qui fait encore que le moindre bruit, la moindre douleur ou le moindre plaisir actuel, nous distraient souvent de la méditation la plus profonde, et nous font perdre de vue le souvenir qui nous occupe le plus. En général, tout prouve que la sensation a une tout autre énergie que le souvenir et le jugement, lesquels sont, par leur nature, des perceptions légères et transitoires. Maintenant si nous nous rappelons que toutes nos idées sont extrêmement composées ; que par conséquent toutes sont des assemblages d’une foule de souvenirs et de jugemens ; que même, si l’on en excepte les sensations simples, dont il n’est pas question en ce moment, elles ne sont toutes, à proprement parler, que des souvenirs d’impressions reçues et de combinaisons opérées, nous en conclurons qu’elles sont toutes essentiellement fugitives ; que, par leur nature même, elles doivent ne faire que paraître et disparaître, et que le véritable changement qu’y apporte le geste ou le mot, en un mot le signe quelconque qui nous les représente, en frappant nos sens, est de les associer à une sensation, de les rapprocher du caractère de ce genre de perceptions, et de leur en donner toute l’énergie. De là seul naît, je pense, la différence qui existe entre les propriétés du signe et celles de l’idée qu’il représente : j’en suis d’autant plus persuadé, que, si l’on y fait bien attention, on verra que cette seule circonstance suffit pour expliquer tous les effets des signes.

En effet, quand une idée est une fois intimement liée à une sensation, elle nous frappe aussi souvent, aussi facilement, aussi vivement que cette sensation elle-même ; elle est aussi distincte de toutes les autres idées qui sont liées à d’autres sensations, que ces sensations le sont entr’elles. Pour ne pas la confondre avec elles, nous n’avons plus besoin d’en examiner tous les élémens, d’en rechercher la génération ; ce n’est plus, pour ainsi dire, les rapports très-déliés de ces idées que nous avons à considérer, mais les rapports bien plus frappans de ces sensations. Voilà pourquoi les signes secourent la mémoire, rendent les habitudes plus fortes, servent de point de repère à l’esprit ; pourquoi ils constatent réellement les opérations intellectuelles qui ont eu lieu ; pourquoi les idées de classes, de genres, d’espèces, et toutes les idées généralisées que nous conservons par leur moyen, une fois qu’elles sont faites, nous sont si commodes ; voilà aussi pourquoi il est si utile et si agréable que les signes aient de l’analogie avec la chose qu’ils expriment, et qu’il existe entr’eux des relations correspondantes à celles des idées qu’ils représentent : d’un autre côté l’on voit que la sensation du signe étant une sorte d’étiquette de l’idée, à peu près comme les titres de certains chapitres et de certains paragraphes qui en expriment le sens en abrégé, et se mettant pour ainsi dire en nous à la place de cette idée, elle doit nous en faire perdre de vue les détails. De là vient sans doute que nous avons souvent la conscience du sens d’un mot sans pouvoir l’expliquer, et que nous sommes exposés à bien des erreurs en nous en servant ; de là vient apparemment encore qu’il nous arrive souvent d’être frappés de la vérité d’une proposition long-temps avant de pouvoir nous en rendre compte, ou révoltés de la fausseté d’un sophisme quoique nous ne puissions pas la démontrer. Il serait facile de multiplier et de développer ces faits, qui tous se présentant comme des conséquences de notre principe, le rendraient toujours plus plausible ; mais ceux-ci suffisent, je crois, pour conclure qu’il est très-probable que la réunion de la sensation à l’idée est la vraie cause de l’effet des signes : quoi qu’il en soit, ce qui est certain c’est que cet effet est le même dans tous les signes que dans les signes algébriques, et qu’il consiste à constater les opérations intellectuelles que nous avons faites, et à nous donner la facilité d’en faire des combinaisons qui seraient impossibles sans ce secours. C’est là ce qu’il était important de bien éclaircir.

Actuellement que nous avons vu quels sont nos différens langages ou systèmes de signes représentatifs de nos idées, et en quoi consiste la propriété fondamentale de ces signes considérés comme moyen de penser, nous pouvons examiner avec sûreté les diverses circonstances de l’influence de ces signes sur la pensée : c’est ce que nous allons faire dans le chapitre suivant.

  1. Ne croyez pas cependant que, par ce principe, je préfère condamner toute locution par laquelle, en exprimant bien une idée principale, on lui donne une nouvelle force en réveillant d’autres idées qui ont avec elle plus ou moins de rapport. C’est ce qui se verra mieux quand nous parlerons des figures grammaticales et oratoires.
  2. Il y a pourtant, entre la langue algébrique et les autres langues, une différence singulière dont il faut saisir la cause avec précision, parce qu’elle met bien à découvert l’artifice des raisonnemens ordinaires et de ceux appelés spécialement calculs, et qui n’en sont pas moins des raisonnemens comme les autres.

    La langue algébrique ne s’applique qu’à des idées de quantité, c’est-à-dire à des idées d’une seule espèce, qui ont entr’elles des rapports très-fixes et très-précis ; ils sont toujours composés de l’unité ou de ses multiples ; et elle ne sert à combiner ces idées si distinctes et si immuables, que sous un seul rapport, celui de leur augmentation ou de leur diminution, rapport qui est lui-même une idée de quantité et en a toutes les précieuses propriétés.

    Par ce moyen, il n’y a jamais ni incertitude, ni obscurité, ni variation dans la valeur des élémens du discours de cette langue, et il en résulte un effet tout particulier, c’est qu’on n’a jamais besoin de songer à la signification de ces signes pendant tout le temps qu’on les combine : on est toujours sûr de la retrouver quand on voudra ; elle n’aura souffert de changemens qu’en plus ou en moins, et ils auront tous été marqués par les changemens de formes ou de positions qu’auront éprouvés les signes. Pourvu qu’on ait observé scrupuleusement les règles de la syntaxe de cette langue, qui ne sont autre chose que les règles du calcul, on est certain d’arriver à une conclusion juste, c’est-à-dire exactement qu’on n’a eu nul besoin de savoir ce qu’on disait pendant tout le temps qu’on a raisonné : aussi ne le sait-on jamais. Un calcul algébrique ressemble parfaitement et rigoureusement au discours d’un homme qui commencerait par une proposition vraie et finirait par une autre proposition vraie, et aurait toujours parlé dans l’intervalle d’une manière inintelligible pour les autres et pour lui-même, et sans faire de faute de langue ; mais la conclusion d’un tel personnage, bien que vraie par hasard, ne serait pas prouvée, au lieu que celle de l’algébriste l’est ; et voici pourquoi.

    Les mots sont bien, comme nous l’avons dit, des formules qui peignent d’une manière abrégée les résultats de combinaisons antérieurement faites, et qui dispensent la mémoire de l’obligation d’avoir ces combinaisons incessamment présentes dans tous leurs détails. Ainsi, nous les combinons bien jusqu’à un certain point indépendamment des idées dont ils sont les signes, et même cet effet a lieu beaucoup plus que nous ne croyons, comme nous venons de le voir ; mais les résultats que ces mots expriment ne sont pas d’une nature aussi simple ni aussi précise que ceux que représentent les caractères algébriques ; et les modifications que nous leur faisons éprouver dans le discours, soit en joignant un adjectif à un substantif, soit en donnant un attribut à un sujet, sont bien plus variées et bien moins mesurables que celles que font éprouver aux caractères algébriques les signes multiplié par, ou divisé par, ou le signe égale, qui équivaut à l’attribut verbal, ou les coefficiens, ou les exposans, ou les signes radicaux. Ces modifications des caractères algébriques sont toutes appréciables en nombres ; celles des mots ne le sont pas, et c’est-là une différence immense.

    D’ailleurs, nous modifions nos substantifs, non-seulement dans leur compréhension, c’est-à-dire dans le nombre des idées qu’ils renferment, mais encore dans leur extension, c’est-à-dire dans le nombre des objets auxquels nous les appliquons ; et ce qui est vrai en leur donnant telle extension, ne le serait plus en leur donnant telle autre. Or, que serait-ce que de l’algèbre dont les caractères non-seulement ne seraient pas toujours complètement abstraits, mais même seraient concrets, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, c’est-à-dire s’appliqueraient tantôt à un certain nombre d’objets, tantôt à un autre ? Certainement on ne pourrait pas suivre le calcul sans songer à tout moment à ce qu’il représente : c’est aussi ce qui arrive dans toutes les autres langues.

    De tout cela il suit que nous nous fions bien aux mots comme à des formules trouvées ; que nous sommes bien obligés de nous en servir en cette qualité, puisque c’est-là leur seule utilité en tant que moyens d’analyse ; que nous nous en reposons beaucoup sur eux, souvent même avec trop de confiance ; mais que cependant cette sécurité ne peut jamais être telle, que nous perdions absolument de vue leur signification, et que nous ne soyons pas obligés de nous la rappeler au moins en masse chaque fois que nous les employons, à chaque modification que nous leur faisons subir, et à chaque conclusion que nous voulons en tirer. La preuve en est que quand le souvenir de cette signification devient trop confus on inexact, le seul moyen d’éclaircir et de rectifier nos raisonnemens, est de substituer la description détaillée de l’idée au signe qui la représente en abrégé ; et ce moyen, s’il est bien employé, suffit toujours pour trouver d’où vient l’équivoque ou l’erreur. Enfin, comme l’a dit très-énergiquement M. Maine-Biran, quand nous nous servons de toutes nos langues (excepté l’algèbre), nous sommes toujours obligés de porter à la fois le double fardeau du signe et de l’idée[3]. Nous y sommes également obligés, même pour combiner des idées de quantité, quand nous entreprenons de le faire par le moyen des signes de nos langues ordinaires, sans employer ceux de l’algèbre. Aussi, alors ne pouvons-nous pas pousser le calcul jusqu’au degré de complication auquel nous atteignons à l’aide des signes de l’algèbre. Il y a plus ; c’est que, même en nous servant de ceux-ci, nous ne sommes complètement dispensés de songer à l’idée que dans les momens où une formule trouvée et des règles de calcul démontrées nous guident mécaniquement ; mais dans tous ceux où il s’agit de se décider pour une opération plutôt que pour une autre, de reconnaître le sens et la valeur de l’expression d’un résultat, de découvrir les propriétés instructives ou commodes qu’elle peut avoir acquises ou perdues dans ses différentes transformations, il n’en est pas de même ; alors le signe ne suffit plus ; il faut bien remonter à l’idée, et il s’exécute là des opérations intellectuelles qui ne consistent ni à multiplier ni à diviser, qu’aussi les signes algébriques ne peuvent pas peindre, qu’on ne peut représenter que par ceux des langues vulgaires, et qui pourtant n’en font pas moins partie de la chaîne du raisonnement et en sont même la partie la plus essentielle. La langue algébrique n’est donc pas une langue complète ; elle ne peint jamais un raisonnement d’un bout à l’autre ; elle est toujours entremêlée de temps en temps de quelques phrases d’une langue ordinaire, à-peu-près comme dans les intermèdes la danse succède au chant, qui a appris ce que celle-ci n’aurait pas pu exprimer. Seulement, dans toutes les parties de la série des idées où l’algèbre s’applique, elle l’abrège singulièrement, et par la met l’esprit en état de la suivre beaucoup plus loin. C’est-là sa véritable utilité.

    Mais pourquoi peut-elle sans inconvénient abréger à cet excès la chaîne d’un raisonnement ? cela tient à la nature des idées de quantité. Pourquoi nous conduit-elle ainsi avec une sûreté complète et sans que nous ayons besoin de savoir ce que nous faisons ? c’est encore grâce à la nature des rapports de quantité auxquels seuls elle est applicable.

    C’est donc une grande erreur de croire que l’on peut transporter la langue algébrique dans d’autres matières. Pour s’en assurer, il suffit de voir que, même dans les raisonnemens sur les idées de quantité, il y a des momens où elle ne peut pas servir.

    Ce n’est pas moins s’abuser que d’imaginer qu’en perfectionnant les autres langues il est possible de leur donner toutes les propriétés de la langue algébrique. Sans doute il est possible d’améliorer les signes dont se composent ces langues et de régulariser leur syntaxe, et cela serait très-avantageux ; mais on ne peut pas faire que toutes les idées que ces langues élaborent aient le même degré de fixité et de précision, et que tous les rapports sous lesquels on considère ces idées soient également simples et déterminés. Or, ce n’est que dans ces deux cas que ces langues peuvent se transformer en langage algébrique, lequel en définitif n’est autre chose qu’une collection d’abréviations dans les termes et d’ellipses dans les phrases.

    Enfin, c’est une idée encore plus fausse de vouloir, par des formes syllogistiques, produire le même effet qu’avec des formules algébriques et arriver au même degré de certitude. C’est confondre toutes les notions. L’un ne répond point à l’autre. Il n’y a rien dans le calcul qui soit analogue aux prétendus principes logiques.

    La langue algébrique, répétons-le, est une langue comme une autre. Ses caractères sont les élémens du discours. Les règles du calcul sont les lois de sa syntaxe, qui enseignent quel usage on doit faire de ces élémens, et quelles modifications on doit leur faire subir pour marquer les liaisons qu’on a établies entr’eux et les opérations intellectuelles qu’on a exécutées par leur moyen. C’est-là tout ce qui existe dans toute langue, et l’acte du raisonnement est le même dans toutes. Les formes syllogistiques sont une espèce de superfétation dont on aurait pu embarrasser les calculs tout comme les autres raisonnemens, si, dans ce cas, leur inutilité n’avait pas été plus manifeste que dans les autres. C’est un surcroît de précaution que l’on a cru propre à guider nos jugemens et à en augmenter la sûreté, mais qui réellement ne fait que les gêner et cacher les causes de leur justesse ou de leur fausseté.

    Le vrai est que, dans tous nos raisonnemens quelconques, il ne s’agit jamais que d’idées revêtues de signes ; ainsi il ne peut pas y avoir d’autres principes de logique que la connaissance de ces idées et de leurs signes, c’est-à-dire l’idéologie et la grammaire, ou, si l’on veut, la connaissance de la valeur de ces signes isolés et celle du mode de leur liaison, c’est-à-dire le vocabulaire et la syntaxe du langage dont on se sert. La logique proprement dite est un pur néant, une idée radicalement fausse, une vraie chimère, comme j’espère le faire voir en son lieu.

    Je sens combien cette longue discussion est déplacée ici. Pour qu’elle fût complètement satisfaisante, il faudrait qu’elle ne vînt qu’après tout ce que nous avons à dire dans le chapitre suivant, dans la Grammaire et dans la plus grande partie de la Logique. Elle est presque la conclusion de l’ouvrage. C’est pour cela que je l’avais supprimée dans la première édition de ce volume ; mais, par réflexion, je l’ai crue utile pour provisoirement appuyer ce qui vient d’être dit, en indiquant ce qui suivra. C’est ainsi qu’en traitant ces matières, qui ont été si complètement embrouillées et dénaturées, on est toujours froissé entre la crainte, si l’on suit loin son idée, d’avancer des choses dont on ne peut pas encore développer toutes les preuves, et celle, si l’on s’arrête, de laisser subsister des préventions qui résistent aux assertions les mieux fondées et qui sont la base des autres. C’est ce qui m’est arrivé continuellement en écrivant ces deux chapitres des signes, qui cependant me paraissent ici à leur place naturelle et nécessaire.

    Quoi qu’il en soit, concluons qu’en raisonnant nous sommes conduits par les mots comme par les caractères algébriques ; que leur utilité est de nous dispenser en partie d’avoir présentes les idées qu’ils représentent ; que s’ils ne font pas cet effet aussi complètement que les caractères algébriques, et s’ils ne le font pas sans danger comme eux, cela tient uniquement à la nature des idées représentées ; et que si toutes nos idées étaient susceptibles d’abréviations et d’ellipses aussi fortes que les idées de quantité, sans que la confusion s’y introduisît, nous aurions pour toutes des langages analogues à l’algèbre, et nous suivrions nos déductions plus loin et plus sûrement ; comme aussi si toutes ces idées étaient encore plus fugitives et moins déterminées, nous serions obligés, dans nos langues ordinaires, de nous servir de termes moins généraux et de locutions plus développées et plus traînantes, et nous serions encore moins capables de déductions sûres et étendues. Je crois que l’on doit commencer à trouver cette manière de voir juste et vraie, et que l’on en sera toujours plus persuadé à mesure que nous avancerons.

  3. Voyez son excellent Mémoire intitulé : Influence de l’habitude sur la Faculté de penser.
    C’est, je crois, un des meilleurs ouvrages qui aient jamais été écrits sur ces matières.