Électre (Giraudoux)/Acte I

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Grasset (p. 11-112).

ACTE I



Scène I


Un étranger (Oreste) entre escorté de trois petites filles, au moment où, de l’autre côté, arrivent le jardinier, en costume de fête, et les invités villageois.


PREMIÈRE PETITE FILLE. – Ce qu’il est beau, le jardinier !

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Tu penses ! C’est le jour de son mariage.

TROISIÈME PETITE FILLE. – Le voilà, monsieur, votre palais d’Agamemnon !

L’ÉTRANGER. – Curieuse façade !… Elle est d’aplomb ?

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Non. Le côté droit n’existe pas. On croit le voir, mais c’est un mirage. C’est comme le jardinier qui vient là, qui veut vous parler. Il ne vient pas. Il ne va pas pouvoir dire un mot.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Ou il va braire. Ou miauler.

LE JARDINIER. – La façade est bien d’aplomb, étranger ; n’écoutez pas ces menteuses. Ce qui vous trompe, c’est que le corps de droite est construit en pierres gauloises qui suintent à certaines époques de l’année. Les habitants de la ville disent alors que le palais pleure. Et que le corps de gauche est en marbre d’Argos, lequel, sans qu’on ait jamais su pourquoi, s’ensoleille soudain, même la nuit. On dit alors que le palais rit. Ce qui se passe, c’est qu’en ce moment le palais rit et pleure à la fois.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Comme cela il est sûr de ne pas se tromper.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – C’est tout à fait un palais de veuve.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Ou de souvenirs d’enfance.

L’ÉTRANGER. – Je ne me rappelais pas une façade aussi sensible…

LE JARDINIER. – Vous avez déjà visité le palais ?

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Tout enfant.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Il y a vingt ans.

TROISIÈME PETITE FILLE. – Il ne marchait pas encore.

LE JARDINIER. – On s’en souvient, pourtant, quand on l’a vu.

L’ÉTRANGER. – Tout ce que je me rappelle, du palais d’Agamemnon, c’est une mosaïque. On me posait dans un losange de tigres quand j’étais méchant, et dans un hexagone de fleurs quand j’étais sage. Et je me rappelle le chemin qui me menait rampant de l’un à l’autre… On passait par des oiseaux.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Et par un capricorne.

L’ÉTRANGER. – Comment sais-tu cela, petite ?

LE JARDINIER. – Votre famille habitait Argos ?

L’ÉTRANGER. – Et je me rappelle aussi beaucoup, beaucoup de pieds nus. Aucun visage, les visages étaient haut dans le ciel, mais des pieds nus. J’essayais, entre les franges, de toucher leurs anneaux d’or. Certaines chevilles étaient unies par des chaînes ; c’était les chevilles d’esclaves. Je me rappelle surtout deux pieds tout blancs, les plus nus, les plus blancs. Leur pas était toujours égal, sage, mesuré par une chaîne invisible. J’imagine que c’était ceux d’Électre. J’ai dû les embrasser, n’est-ce pas ? Un nourrisson embrasse tout ce qu’il touche.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – En tout cas, c’est le seul baiser qu’ait reçu Électre.

LE JARDINIER. – Pour cela, sûrement.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Tu es jaloux, hein, jardinier ?

L’ÉTRANGER. – Elle habite toujours le palais, Électre ?

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Toujours. Pas pour longtemps.

L’ÉTRANGER. – C’est sa fenêtre, la fenêtre aux jasmins.

LE JARDINIER. – Non. C’est celle de la chambre où Atrée, le premier roi d’Argos, tua les fils de son frère.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Le repas où il servit leurs cœurs eut lieu dans la salle voisine. Je voudrais bien savoir quel goût ils avaient.

TROISIÈME PETITE FILLE. – Il les a coupés, ou fait cuire entiers ?

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Et Cassandre fut étranglée dans l’échauguette.

TROISIÈME PETITE FILLE. – Ils l’avaient prise dans un filet et la poignardaient. Elle criait comme une folle, dans sa voilette… J’aurais bien voulu voir.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Tout cela dans l’aile qui rit, comme tu le remarques.

L’ÉTRANGER. – Celle avec les roses ?

LE JARDINIER. – Étranger, ne cherchez aucune relation entre les fenêtres et les fleurs. Je suis le jardinier du palais. Je les fleuris bien au hasard. Ce sont toujours des fleurs.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Pas du tout. Il y a fleur et fleur. Le phlox va bien mal sur Thyeste.

TROISIÈME PETITE FILLE. – Et le réséda sur Cassandre.

LE JARDINIER. – Vont-elles se taire ! La fenêtre avec les roses, étranger, est celle de la piscine où notre roi Agamemnon, le père d’Électre, glissa, revenant de la guerre, et se tua, tombant sur son épée.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Il prit son bain après sa mort. À deux minutes près. Voilà la différence.

LE JARDINIER. – La voilà, la fenêtre d’Électre.

L’ÉTRANGER. – Pourquoi si haut, presque aux combles ?

LE JARDINIER. – Parce que, de cet étage, on voit le tombeau de son père.

L’ÉTRANGER. – Pourquoi dans ce retrait ?

LE JARDINIER. – Parce que c’est l’ancienne chambre du petit Oreste, son frère, que sa mère envoya hors du pays quand il avait deux ans, et dont on n’a plus de nouvelles.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Écoutez, écoutez, mes sœurs ! On parle du petit Oreste !

LE JARDINIER. – Voulez-vous partir ! Allez vous nous laisser ! On dirait des mouches.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Nous ne partirons pas. Nous sommes avec l’étranger.

LE JARDINIER. – Vous connaissez ces filles ?

L’ÉTRANGER. – Je les ai rencontrées aux portes. Elles m’ont suivi.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Nous l’avons suivi parce qu’il nous plaît.

TROISIÈME PETITE FILLE. – Parce qu’il est rudement plus beau que toi, jardinier.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Les chenilles ne lui sortent pas de la barbe.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Ni les hannetons du nez.

TROISIÈME PETITE FILLE. – Pour que les fleurs sentent bon, il faut sans doute que le jardinier sente mauvais.

L’ÉTRANGER. – Soyez polies, mes enfants, et dites-nous ce que vous faites dans la vie.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Nous y faisons que nous ne sommes pas polies.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Nous mentons. Nous médisons. Nous insultons.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Mais notre spécialité, c’est que nous récitons.

L’ÉTRANGER. – Vous récitez quoi ?

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Nous ne le savons pas d’avance. Nous inventons à mesure. Mais c’est très bien, très bien.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Le roi de Mycènes, dont nous avons injurié la belle-sœur, nous a dit que c’était très, très bien.

TROISIÈME PETITE FILLE. – Nous disons tout le mal que nous pouvons trouver.

LE JARDINIER. – Ne les écoutez pas, étranger. On ne sait qui elles sont. Elles circulent depuis deux jours dans la ville, sans amis connus, sans famille ! Si on leur demande qui elles sont, elles prétendent s’appeler les petites Euménides. Et l’épouvantable, est qu’elles grandissent, qu’elles grossissent à vue d’œil… Hier, elles avaient des années de moins qu’aujourd’hui… Viens ici, toi !

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Ce qu’il est brusque, pour un marié !

LE JARDINIER. – Regardez-la… Regardez ces cils qui poussent. Regardez sa gorge. Je m’y connais. Mes yeux savent voir pousser les champignons… Elle grandit sous les yeux…, à la vitesse d’une oronge…

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Les vénéneux battent tous les records.

TROISIÈME PETITE FILLE, à la première. – Elle grossit, ta gorge, à toi ?

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Récitons-nous, oui ou non ?

L’ÉTRANGER. – Laissez-les réciter, jardinier.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Récitons Clytemnestre, mère d’Électre. Vous y êtes, pour Clytemnestre ?

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Nous y sommes.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – La reine Clytemnestre a mauvais teint. Elle se met du rouge.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Elle a mauvais teint parce qu’elle a mauvais sommeil.

TROISIÈME PETITE FILLE. – Elle a mauvais sommeil parce qu’elle a peur.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – De quoi a peur la reine Clytemnestre ?

DEUXIÈME PETITE FILLE. – De tout.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Qu’est-ce, que tout ?

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Le silence. Les silences.

TROISIÈME PETITE FILLE. – Le bruit. Les bruits.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – L’idée qu’il va être minuit. Que l’araignée sur son fil est en train de passer de la partie du jour où elle porte bonheur à celle où elle porte malheur.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Tout ce qui est rouge, parce que c’est du sang.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – La reine Clytemnestre a mauvais teint. Elle se met du sang !

LE JARDINIER. – Quelles histoires stupides !

DEUXIÈME PETITE FILLE. – C’est bien, n’est-ce pas ?

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Comme nous rattrapons le commencement avec la fin, c’est on ne peut plus poétique ?

L’ÉTRANGER. – Très intéressant.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Puisque Électre vous intéresse, nous pouvons réciter Électre. Vous y êtes, sœurs ? Nous pouvons réciter ce qu’elle était, Électre, à notre âge.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Je le pense, que nous y sommes !

TROISIÈME PETITE FILLE. – Depuis que nous n’étions pas nées, depuis avant-hier, nous y sommes !

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Électre s’amuse à faire tomber Oreste des bras de sa mère.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Électre cire l’escalier du trône pour que son oncle, Égisthe, le régent, s’étale sur le marbre !

TROISIÈME PETITE FILLE. – Électre se prépare à cracher à la figure de son petit frère Oreste, si jamais il revient.

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Cela, ce n’est pas vrai. Mais ça fait bien.

DEUXIÈME PETITE FILLE.

«  Depuis dix-neuf ans elle amasse
« Dans sa bouche un crachat fielleux. »

TROISIÈME PETITE FILLE

« Elle pense à tes limaces,
« Jardinier, pour saliver mieux. »

LE JARDINIER. – Cette fois, taisez-vous, sales petites vipères !

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Ah là ! là ! Le marié se fâche.

L’ÉTRANGER. – Il a raison. Filez !

LE JARDINIER. – Et ne revenez pas !

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Nous reviendrons demain.

LE JARDINIER. – Essayez ! Le palais est interdit aux filles de votre âge !

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Demain nous serons grandes.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Demain sera le lendemain du mariage d’Électre avec son jardinier. Nous serons grandes.

L’ÉTRANGER. – Que disent-elles ?

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Tu ne nous as pas défendues, étranger, tu t’en repentiras !

LE JARDINIER. – Affreuses petites bêtes. On dirait trois petites Parques ! C’est effroyable le destin enfant.

DEUXIÈME PETITE FILLE. – Le destin te montre son derrière, jardinier. Regarde s’il grossit !

PREMIÈRE PETITE FILLE. – Venez, sœurs. Laissons-les tous deux devant leur façade gâteuse.

Sortent les petites Euménides, devant qui s’écartent avec terreur les invités.



Scène II


L’étranger, le jardinier. Le président du tribunal et sa jeune femme, Agathe Théocathoclès, les villageois.


L’ÉTRANGER. – Que disent ces filles ! Que tu épouses Électre, toi, le jardinier ?

LE JARDINIER. – Elle sera ma femme dans une heure.

AGATHE THÉOCATHOCLÈS. – Il ne l’épousera pas. Nous venons pour l’en empêcher.

LE PRÉSIDENT. – Jardinier, je suis ton cousin éloigné, et second président du tribunal. Puisque je peux, à double titre, te donner un conseil, fuis vers tes radis et tes courges, n’épouse pas Électre.

LE JARDINIER. – C’est l’ordre d’Égisthe.

L’ÉTRANGER. – Suis-je fou ? Si Agamemnon vivait, le mariage d’Électre serait la cérémonie de la Grèce, et Égisthe la donne à un jardinier, dont même la famille proteste ! Vous n’allez pas me dire qu’Électre est laide, ou bossue !

LE JARDINIER. – Électre est la plus belle fille d’Argos.

AGATHE THÉOCATHOCLÈS. – Enfin, elle n’est pas mal.

LE PRÉSIDENT. – Et pour droite elle est droite. Comme toutes les fleurs qui ne croient point au soleil.

L’ÉTRANGER. – Est-elle alors arriérée, sans esprit ?

LE PRÉSIDENT. – L’intelligence même.

AGATHE. – Beaucoup de mémoire surtout. Ce n’est pas toujours la même chose. Moi je n’ai pas de mémoire. Excepté pour ton anniversaire, chéri. Cela, je ne l’oublie jamais.

L’ÉTRANGER. – Que peut-elle faire alors, que peut-elle dire, pour qu’on la traite ainsi ?

LE PRÉSIDENT. – Elle ne fait rien. Elle ne dit rien. Mais elle est là.

AGATHE. – Elle est là.

L’ÉTRANGER. – C’est son droit. C’est le palais de son père. Ce n’est pas de sa faute s’il est mort.

LE JARDINIER. – Jamais je n’aurais eu l’audace de songer à épouser Électre, mais puisque Égisthe l’ordonne, je ne vois pas ce que j’ai à craindre.

LE PRÉSIDENT. – Tu as tout à craindre, c’est le type de la femme à histoires.

AGATHE. – Et s’il ne s’agissait que de toi ! Notre famille a tout à craindre !

LE JARDINIER. – Je ne te comprends pas.

LE PRÉSIDENT. – Tu vas la comprendre : la vie peut être très agréable n’est-ce pas ?

AGATHE. – Très agréable… Infiniment agréable !

LE PRÉSIDENT. – Ne m’interromps pas, chérie, surtout pour dire la même chose… Elle peut être très agréable. Tout a plutôt tendance à s’arranger dans la vie. La peine morale s’y cicatrise autrement vite que l’ulcère, et le deuil que l’orgelet. Mais prends au hasard deux groupes d’humains : chacun contient le même dosage de crime, de mensonge, de vice ou d’adultère…

AGATHE. – C’est un bien gros mot, adultère, chéri…

LE PRÉSIDENT. – Ne m’interromps pas, surtout pour me contredire. D’où vient que dans l’un l’existence s’écoule douce, correcte, les morts s’oublient, les vivants s’accommodent d’eux-mêmes, et que dans l’autre, c’est l’enfer ? C’est simplement que dans le second il y a une femme à histoires.

L’ÉTRANGER. – C’est que le second a une conscience.

AGATHE. – J’en reviens à ton mot adultère. C’est quand même un bien gros mot !

LE PRÉSIDENT. – Tais-toi, Agathe. Une conscience ! Croyez-vous ! Si les coupables n’oublient pas leurs fautes, si les vaincus n’oublient pas leurs défaites, les vainqueurs leurs victoires, s’il y a des malédictions, des brouilles, des haines, la faute n’en revient pas à la conscience de l’humanité, qui est toute propension vers le compromis et l’oubli, mais à dix ou quinze femmes à histoires !

L’ÉTRANGER. – Je suis bien de votre avis. Dix ou quinze femmes à histoires ont sauvé le monde de l’égoïsme.

LE PRÉSIDENT. – Elles l’ont sauvé du bonheur ! Je la connais Électre ! Admettons qu’elle soit ce que tu dis, la justice, la générosité, le devoir. Mais c’est avec la justice, la générosité, le devoir, et non avec l’égoïsme et la facilité, que l’on ruine l’état, l’individu et les meilleures familles.

AGATHE. – Absolument… Pourquoi, chéri ? Tu me l’as dit, j’ai oublié !…

LE PRÉSIDENT. – Parce que ces trois vertus comportent le seul élément vraiment fatal à l’humanité, l’acharnement. Le bonheur n’a jamais été le lot de ceux qui s’acharnent. Une famille heureuse, c’est une reddition locale. Une époque heureuse, c’est l’unanime capitulation.

L’ÉTRANGER. – Vous vous êtes rendu, vous, à la première semonce ?

LE PRÉSIDENT. – Hélas non ! Un autre a été plus rapide. Aussi ne suis-je que second président.

LE JARDINIER. – Contre quoi s’acharne Électre ? Elle va chaque nuit sur la tombe de son père, et c’est tout ?

LE PRÉSIDENT. – Je sais. Je l’ai suivie. Sur le même parcours où ma profession m’avait fait suivre une nuit notre plus dangereux assassin, le long du fleuve, j’ai suivi, pour voir, la plus grande innocence de Grèce. Affreuse promenade, à côté de la première. Ils s’arrêtaient aux mêmes places ; l’if, le coin de pont, la borne milliaire font les mêmes signes à l’innocence et au crime. Mais, du fait que l’assassin était là, la nuit en devenait candide, rassurante, sans équivoque. Il était le noyau qu’on a retiré du fruit, et qui ne risque plus, dans la tarte, de vous casser les dents. La présence d’Électre au contraire brouillait lumière et nuit, rendait équivoque jusqu’à la pleine lune. Tu as vu un pêcheur qui, la veille de sa pêche dispose ses appâts ? Le long de cette rivière noire, c’était elle. Et chaque soir, elle va ainsi appâter tout ce qui sans elle eût quitté cette terre d’agrément et d’accommodement, les remords, les aveux, les vieilles taches de sang, les rouilles, les os de meurtres, les détritus de délation… Quelque temps encore, et tout sera prêt, tout grouillera… Le pêcheur n’aura plus qu’à passer.

L’ÉTRANGER. – Il passe toujours, tôt ou tard.

LE PRÉSIDENT. – Erreur ! Erreur !

AGATHE, très occupée du jeune étranger. – Erreur !

LE PRÉSIDENT. – Cette enfant elle-même voit le défaut de votre argument. Sur nos fautes, nos manques, nos crimes, sur la vérité, s’amasse journellement une triple couche de terre, qui étouffe leur pire virulence : l’oubli, la mort, et la justice des hommes. Il est fou de ne pas s’en remettre à eux. C’est horrible, un pays où, par la faute du redresseur de torts solitaire, on sent les fantômes, les tués en demi sommeil, où il n’y a jamais remise pour les défaillances et les parjures, où imminent toujours le revenant et le vengeur. Quand le sommeil des coupables continue, après la prescription légale, à être plus agité que le sommeil des innocents, une société est bien compromise. À voir Électre je sens s’agiter en moi les fautes que j’ai commises au berceau.

AGATHE. – Moi, mes futures fautes. Je n’en commettrai jamais, chéri. Tu le sais bien. Surtout cet adultère, comme tu t’entêtes à le nommer… Mais elles me tourmentent déjà.

LE JARDINIER. – Moi, je suis un peu de l’avis d’Électre. Je n’aime pas beaucoup les méchants. J’aime la vérité.

LE PRÉSIDENT. – La sais-tu, la vérité de notre famille, pour lui réclamer ainsi le grand jour ! Famille tranquille, estimée, en pleine ascension ; – tu ne me contrediras pas si j’avance que tu en es le rameau le plus médiocre, – mais je sais par expérience qu’il convient de ne pas s’aventurer plus sur de pareilles façades que sur la glace. Je ne te donne pas dix jours, si Électre devient notre cousine, pour qu’il soit découvert, – j’invente au hasard, – que notre vieille tante a étranglé jeune fille son nouveau-né, pour qu’on le révèle à son mari, et, afin de calmer cet énergumène, qu’on ne doive plus rien lui celer des attentats à la pudeur de son grand-père. Cette petite Agathe, qui est pourtant la gaieté même, n’en dort plus. Tu es le seul à ne pas le voir, le truc d’Égisthe. Il veut repasser sur la famille des Théocathoclès tout ce qui risque de jeter quelque jour un lustre fâcheux sur la famille des Atrides.

L’ÉTRANGER. – Qu’a-t-elle à craindre, la famille des Atrides ?

LE PRÉSIDENT. – Rien. Rien que je sache. Mais elle est comme toute famille heureuse, comme tout couple puissant, comme tout individu satisfait. Elle a à craindre l’ennemi le plus redoutable du monde, qui ne laissera rien d’elle, qui la rongera jusqu’aux os, l’alliée d’Électre : la justice intégrale.

LE JARDINIER. – Électre adore mon jardin. Les fleurs, si elle est un peu nerveuse, lui feront du bien.

AGATHE. – Mais elle ne fera pas de bien aux fleurs.

LE PRÉSIDENT. – Sûrement ! Tu vas les connaître enfin, tes fuschias et tes géraniums. Tu vas les voir cesser d’être d’aimables symboles, et exercer à leur compte leur fourberie ou leur ingratitude. Électre au jardin, c’est la justice et la mémoire entre les fleurs, c’est la haine.

LE JARDINIER. – Électre est pieuse. Tous les morts sont pour elle.

LE PRÉSIDENT. – Les morts ! Ah ! je les entends les morts, le jour où leur sera annoncée l’arrivée d’Électre. Je les vois, les assassinés demi fondus déjà avec les assassins, les ombres des volés et des dupes doucement emmêlées aux ombres des voleurs, les familles rivales éparses et déchargées les unes dans les autres, s’agiter et se dire : Ah ! mon Dieu, voici Électre. Nous étions si tranquilles !

AGATHE. – Voici Électre !

LE JARDINIER. – Non. Pas encore. Mais c’est Égisthe. Laissez-nous, l’étranger. Égisthe n’aime pas beaucoup les visages d’hommes inconnus.

LE PRÉSIDENT. – Et toi aussi, Agathe. Il ne déteste pas assez les visages de femmes connus.

AGATHE, vivement intéressée par le beau visage de l’étranger. – Vous montré-je la route, bel étranger ?

Égisthe entre, sous les vivats des invités, cependant que des serviteurs installent son trône, et appliquent contre une colonne un escabeau.



Scène III


Égisthe, le président, le jardinier, serviteurs.


ÉGISTHE. – Pourquoi cet escabeau ? Que vient faire cet escabeau ?

SERVITEUR. – C’est pour le mendiant, seigneur.

ÉGISTHE. – Pour quel mendiant ?

SERVITEUR. – Pour le dieu, si vous voulez. Pour ce mendiant qui circule depuis quelques jours dans la ville. Jamais on n’a vu de mendiant aussi parfait comme mendiant, aussi le bruit court que ce doit être un dieu. On le laisse entrer où il veut. Il rôde en ce moment autour du palais.

ÉGISTHE. – Il change le grain en or, dans les maisons ? Il engrosse les bonnes ?

SERVITEUR. – Il n’y commet aucun dommage.

ÉGISTHE. – Singulière divinité… Les prêtres n’ont pas su voir encore si c’était un gueux ou Jupiter ?

SERVITEUR. – Les prêtres demandent qu’on ne leur pose pas la question.

ÉGISTHE. – Nous laissons l’escabeau, mes amis ?

LE PRÉSIDENT. – Je crois que finalement cela revient moins cher d’honorer un mendiant que d’humilier un dieu.

ÉGISTHE. – Laisse l’escabeau. Mais s’il vient, préviens nous. Nous aurions à être strictement entre humains pendant un petit quart d’heure. Et ne le brusque pas. Peut-être est-ce le délégué des dieux au mariage d’Électre. À ce mariage, que notre président considère comme un opprobre pour sa famille, s’invitent les dieux.

LE PRÉSIDENT. – Seigneur…

ÉGISTHE. – Ne proteste pas, j’ai tout entendu. L’acoustique de ce palais est remarquable… Son architecte voulait, paraît-il, écouter les réflexions du conseil sur ses honoraires et son pourcentage, et il l’a rempli de cachettes sonores…

LE PRÉSIDENT. – Seigneur…

ÉGISTHE. – Tais-toi. Je sais ce que tu vas me dire au nom de ta brave et honnête famille, au nom de ta digne belle-sœur l’infanticide, de ton oncle respecté le satyre, et de ton déférent neveu, le calomniateur.

LE PRÉSIDENT. – Seigneur…

ÉGISTHE. – L’officier, dans la bataille, auquel on passe le plumet du roi pour détourner les coups des ennemis, l’arbore avec plus d’enthousiasme… Tu perds ton temps, le jardinier épousera Électre…

SERVITEUR. – Voici le mendiant, seigneur.

ÉGISTHE. – Retiens-le un moment. Offre-lui à boire. Le vin est à deux fins, pour le mendiant et pour le dieu.

SERVITEUR. – Dieu ou mendiant, il est déjà ivre.

ÉGISTHE. – Alors qu’il entre ; il ne nous comprendra pas, bien que nous ayons justement à parler des dieux. Cela peut même être curieux d’en parler devant lui. Ta théorie d’Électre est assez juste, président, mais elle est bien spéciale, elle est bourgeoise. En tant que régent, permets-moi de t’élever aux idées générales… Tu crois aux dieux, président ?

Cependant le mendiant est entré, dirigé par le serviteur et, avec des saluts empruntés, s’installe peu à peu sur l’escabeau, distrait pendant toute la première partie de la scène, et regardant autour de lui.

LE PRÉSIDENT. – Et vous-même, seigneur ?

ÉGISTHE. – Cher président, je me suis demandé souvent si je croyais aux dieux. Je me le suis demandé parce que c’est vraiment le seul problème qu’un homme d’État se doive de tirer au clair vis-à-vis de soi-même. Je crois aux dieux. Ou plutôt je crois que je crois aux dieux. Mais je crois en eux non pas comme en de grandes attentions et de grandes surveillances, mais comme en de grandes distractions. Entre les espaces et les durées, toujours en flirt, entre les gravitations et les vides, toujours en lutte, il est de grandes indifférences, qui sont les dieux. Je les imagine, non point occupés sans relâche de cette moisissure suprême et mobile de la terre qu’est l’humanité, mais parvenus, à un tel grade de sérénité et d’ubiquité, qu’il ne peut plus être que la béatitude c’est-à-dire l’inconscience. Ils sont inconscients au sommet de l’échelle de toutes créatures comme l’atome est inconscient à leur degré le plus bas. La différence est que c’est une inconscience fulgurante, omnisciente, taillée à mille faces ; et à leur état normal de diamants, atones et sourds ils ne répondent qu’aux lumières, qu’aux signes, et sans les comprendre.

Le mendiant, enfin installé, se croit tenu d’applaudir.

LE MENDIANT. – Bien dit. Bravo.

ÉGISTHE. – Merci… D’autre part, président, il est incontestable qu’éclatent parfois dans la vie des humains des interventions dont l’opportunité ou l’amplitude peut laisser croire à un intérêt ou à une justice extrahumaine. Elles ont ceci d’extrahumain, de divin, qu’elles sont un travail en gros, nullement ajusté… La peste éclate bien lorsqu’une ville a péché par impiété ou par folie, mais elle ravage la ville voisine, particulièrement sainte. La guerre se déchaîne quand un peuple dégénère et s’ avilit, mais elle dévore les derniers justes, les derniers courageux, et sauve les plus lâches. Ou bien, quelle que soit la faute, où qu’elle soit commise, c’est le même pays ou la même famille qui paye, innocente ou coupable. Je connais une mère de sept enfants qui avait l’habitude de fesser toujours le même, c’était une mère divine. Cela correspond bien à ce que nous pensons des dieux, que ce sont des boxeurs aveugles, des fesseurs aveugles, tout satisfaits de retrouver les mêmes joues à gifle et les mêmes fesses. On peut même s’étonner, si l’on estime l’ahurissement que comporte un éveil soudain de la béatitude, que leurs coups ne soient pas plus divagants… Que ce soit la femme du juste qu’assomme un volet par grand vent, et non celle du parjure, que l’accident s’acharne sur les pèlerinages et non sur les bandes, en général, c’est toujours l’humanité qui prend… Je dis en général. On voit parfois les corneilles ou les daims succomber sous des épidémies inexplicables : c’est peut-être que le coup destiné aux hommes a porté trop haut ou trop bas. Quoi qu’il en soit, il est hors de doute que la règle première de tout chef d’un État est de veiller férocement à ce que les dieux ne soient point secoués de cette léthargie et de limiter leurs dégâts à leurs réactions de dormeurs, ronflement ou tonnerre.

LE MENDIANT. – Bravo, c’est très clair ! J’ai très bien compris !

ÉGISTHE. – J’en suis ravi.

LE MENDIANT. – C’est la vérité même. Un exemple. Voyez, pour ceux qui marchent sur les routes. Il y a des époques où tous les cent pas vous trouvez un hérisson mort. Ils traversent les routes la nuit, par dizaines, hérissons et hérissonnes qu’ils sont, et ils se font écraser… Vous pensez, les veilles de foire. Vous me direz qu’ils sont idiots, qu’ils pouvaient trouver leur mâle ou leur femelle de ce côtéci de l’accotement. Je n’y peux rien : amour pour les hérissons consiste d’abord à franchir une route… Qu’est-ce que diable je voulais dire ?… J’ai perdu mon fil… Continuez… Cela me reviendra…

ÉGISTHE. – En effet ! Qu’est-ce qu’il veut dire ?

LE PRÉSIDENT. – Si nous parlions d’Électre, seigneur ?

ÉGISTHE. – Mais de quoi crois-tu que nous parlions, de notre charmante petite Agathe ? Nous ne parlons que d’Électre, président, de la nécessité où je suis pour votre bonheur à tous, de distraire Électre de la famille royale… Pourquoi, depuis que je suis régent, alors que les autres villes se consument dans les dissensions, les autres citoyens dans les crises morales, sommes-nous seuls satisfaits des autres et de nous-mêmes ? Pourquoi chez nous cet afflux de richesse ? Pourquoi dans Argos seulement le prix des matières premières est-il au plus haut et les prix des objets de détail au plus bas ? Pourquoi exportons-nous plus de vaches et pourquoi cependant le beurre diminue-t-il ? Pourquoi les orages survolent-ils nos vignes, les hérésies nos temples, les fièvres aphteuses nos étables… Parce que, dans la cité, j’ai mené une guerre sans merci à ceux qui faisaient signe aux dieux…

LE PRÉSIDENT. – Qu’appelez vous faire signe aux dieux, Égisthe ?

LE MENDIANT. – Voilà ! J’ai retrouvé !

ÉGISTHE. – Vous avez retrouvé quoi ?

LE MENDIANT. – Mon histoire, le fil de mon histoire… Je parlais de la mort des hérissons…

ÉGISTHE. – Une minute, voulez-vous. Nous parlons des dieux.

LE MENDIANT. – Comment donc !… C’est une question de préséance : les dieux d’abord, les hérissons ensuite… Je me demande seulement si je me rappellerai.

ÉGISTHE. – Il n’est pas deux façons de faire signe, président : c’est se séparer de la troupe, monter sur une éminence, et agiter sa lanterne ou son drapeau. On trahit la terre comme on trahit une place assiégée, par des signaux. Le philosophe les fait, de sa terrasse, le poète ou le désespéré les fait, de son balcon ou de son plongeoir. Si les dieux depuis dix ans, n’arrivent point à se mêler de notre vie, c’est que j’ai veillé à ce que les promontoires soient vides et les champs de foire combles, c’est que j’ai ordonné le mariage des rêveurs, des peintres et des chimistes ; c’est que, pour éviter de créer entre nos citoyens ces différences de race morale qui ne peuvent manquer de colorer différemment les hommes aux yeux des dieux, j’ai toujours feint d’attribuer une importance énorme aux délits et dérisoire aux crimes. Rien n’entretient mieux la fixité divine que la même atmosphère égale autour des assassinats et des vols de pain. Je dois reconnaître que sur ce point la justice des tribunaux m’a abondamment secondé. Et toutes les fois où j’ai été obligé de sévir, de là-haut on ne l’a point vu. Aucune de mes sanctions n’a été assez voyante pour permettre aux dieux l’ajustement de leur vengeance. Pas d’exil. Je tue. L’exilé a la même tendance à grimper les chemins escarpés que la coccinelle. Et je ne monte pas mes supplices en évidence. Alors que nos pauvres villes voisines se trahissent elles-mêmes en érigeant leur gibet au faîte des collines, moi je crucifie au fond des vallées. Et maintenant, j’ai tout dit sur Électre…

LE JARDINIER. – Qu’avez-vous dit ?

ÉGISTHE. – Qu’il n’y a plus présentement dans Argos qu’un être pour faire signe aux dieux, et c’est Électre… (Au mendiant qui s’agite entre les invités)… Que se passe-t-il ?

LE MENDIANT. – Il ne se passe rien, mais il vaut mieux que je vous sorte mon histoire maintenant… Dans cinq minutes, comme vous parlez, elle n’aura plus de sens du tout. C’est pour confirmer ce que vous dites ! De ces hérissons écrasés, vous en voyez des dizaines qui ont bien l’air d’avoir eu une mort de hérissons. Leur museau aplati par le pied du cheval, leurs piquants éclatés sous la roue, ce sont des hérissons crevés et c’est tout. Ils sont crevés, en raison de la faute originelle des hérissons, qui est de traverser les chemins départementaux ou vicinaux sous prétexte que la limace ou l’œuf de perdrix a plus de goût de l’autre côté, en réalité pour y faire l’amour des hérissons. Cela les regarde. On ne s’en mêle pas. Et soudain vous en trouvez un, un petit jeune, qui n’est pas étendu tout à fait comme les autres, bien moins salement, la petite patte tendue, les babines bien fermées, bien plus digne, et celui-là on a l’impression qu’il n’est pas mort en tant que hérisson, mais qu’on l’a frappé à la place d’un autre, à votre place. Son petit œil froid, c’est votre œil. Ses piquants, c’est votre barbe. Son sang, c’est votre sang. Je les ramasse toujours ceux-là, d’autant plus que ce sont les plus jeunes, les plus tendres à manger. Passé un an, le hérisson ne se sacrifie plus pour l’homme… Vous voyez que j’ai bien compris. Les dieux se sont trompés, ils voulaient frapper un parjure, un voleur, et ils vous tuent un hérisson… Un jeune…

ÉGISTHE. – Très bien compris.

LE MENDIANT. – Et ce qui est vrai pour les hérissons, c’est vrai pour les autres espèces.

LE PRÉSIDENT. – Bien sûr ! Bien sûr !

LE MENDIANT. – Comment, bien sûr ? C’est complètement faux. Prenez la fouine. Tout président du tribunal que vous êtes, vous n’allez pas prétendre que vous avez vu des fouines mourir pour vous ?

ÉGISTHE. – Vous permettez que nous continuions à parler d’Électre ?

LE MENDIANT. – Parlez ! Parlez ! D’ailleurs, réciproquement, je dois dire que quand vous voyez des hommes morts, beaucoup ont l’air d’être morts pour des bœufs, des porcs, des tortues, et pas beaucoup pour les hommes. Un homme qui a l’air d’être mort pour les hommes, je peux le dire, cela se cherche… Ou même pour son propre compte… On va la voir ?

ÉGISTHE. – Voir qui ?

LE MENDIANT. – Électre… Je voudrais bien la voir avant qu’on la tue.

ÉGISTHE. – Tuer Électre ? Qui parle de tuer Électre ?

LE MENDIANT. – Vous.

LE PRÉSIDENT. – Jamais il n’a été question de tuer Électre !

LE MENDIANT. – Moi, j’ai une qualité. Je ne comprends pas les paroles des gens. Je n’ai pas d’instruction. Je comprends les gens… Vous voulez tuer Électre.

LE PRÉSIDENT. – Vous ne comprenez pas du tout, inconnu. Cet homme est Égisthe, le cousin d’Agamemnon, et Électre est sa nièce chérie.

LE MENDIANT. – Est-ce qu’il y a deux Électre ? Celle dont il a parlé, qui va tout gâter, et une seconde, qui est sa nièce chérie ?

LE PRÉSIDENT. – Non ! Il n’y en a qu’une.

LE MENDIANT. – Alors, il veut la tuer ! Il n’y a aucun doute. Il veut tuer sa nièce chérie.

LE PRÉSIDENT. – Je vous assure que vous ne comprenez pas !

LE MENDIANT. – Moi, je roule beaucoup. Je connaissais une famille Narsès… Elle, bien mieux que lui… Elle était malade, elle avalait de l’air… Mais bien mieux que lui… Aucune comparaison.

LE JARDINIER. – Il a bu, c’est un mendiant.

LE PRÉSIDENT. – Il rabâche, c’est un dieu.

LE MENDIANT. – Non. C’est pour vous dire qu’on leur avait donné une petite louve. C’était leur petite louve chérie. Mais un jour, à midi, les petites louves, tout à coup, deviennent de grandes louves… Ils n’ont pas su prévoir le jour… À midi moins deux, elle les caressait. À midi une, elle les étranglait. Lui, ça m’était bien égal.

ÉGISTHE. – Et alors ?

LE MENDIANT. – Alors je passais. J’ai tué la louve. Elle commençait à manger les joues de Narsès. Elle n’était pas dégoûtée. La femme Narsès s’en est tirée. Elle ne va pas mal ; je vous remercie. Vous allez la voir. Elle va venir me chercher tout à l’heure.

ÉGISTHE. – Où est le rapport ?

LE MENDIANT. – Oh, ne vous attendez pas à voir la reine des Amazones. Cela vous vieillit l’œil, les varices.

LE PRÉSIDENT. – On vous demande où est le rapport ?

LE MENDIANT. – Le rapport ? C’est que j’imagine que cet homme, puisqu’il est chef d’État, est quand même plus intelligent que Narsès… La bêtise de Narsès, personne ne peut se la figurer. Narsès, je n’ai jamais pu lui apprendre à fumer un cigare autrement que par le bout allumé… Et les nœuds ? C’est la première chose de savoir faire les nœuds, dans la vie… Si vous faites une boucle là où il faut faire un nœud, et l’inverse, vous êtes perdu. Votre monnaie part, vous prenez froid, vous vous étranglez, votre bateau file ou coince, vous ne pouvez plus retirer vos souliers… Je dis cela pour ceux qui les retirent… Et les lacets ? Songez que Narsès était braconnier…

LE PRÉSIDENT. – Nous vous demandons où est le rapport ?

LE MENDIANT. – Le voilà, le rapport. Si donc cet homme se méfie de sa nièce, s’il sait qu’un de ces jours, tout à coup, elle va faire son signal, comme il dit, elle va commencer à mordre et à mettre la ville sens dessus dessous, et monter le prix du beurre, et faire arriver la guerre, et cætera, il n’a pas à hésiter. Il doit la tuer raide avant qu’elle se déclare… Quand se déclare-t-elle ?

LE PRÉSIDENT. – Comment ?

LE MENDIANT. – Quel jour, à quelle heure se déclare-t-elle ? Quel jour devient-elle louve ? Quel jour devient-elle Électre ?

LE PRÉSIDENT. – Mais rien ne dit qu’elle deviendra louve ?

LE MENDIANT, désignant Égisthe. – Si ! Lui le pense. Lui le dit.

LE JARDINIER. – Électre est la plus douce des femmes.

LE MENDIANT. – La louve Narsès était la plus douce des louves.

LE PRÉSIDENT. – Cela ne signifie rien, votre mot « se déclarer ».

LE MENDIANT. – Il ne signifie rien, mon mot se déclarer ? Qu’est-ce que vous comprenez, alors, dans la vie ! Le vingt-neuf de mai, quand vous voyez tout à coup les guérets grouillant de milliers de petites boules jaunes, rouges et vertes, qui voltigent, qui piaillent, qui se disputent chaque ouate de chardon et qui ne se trompent pas, et qui ne volent pas après la bourre du pissenlit, il ne se déclare pas, le chardonneret ? Et le quatorze de juin quand, dans les coudes de rivière, vous voyez sans vent et sans courant deux roseaux remuer, toujours les mêmes, remuer sans arrêt jusqu’au quinze de juin, – et sans bulle, comme pour la tanche et la carpe –, il ne se déclare pas, le brochet ? Et ils ne se déclarent pas, les juges comme vous, le jour de leur première condamnation à mort, au moment où le condamné sort, la tête distraite, quand ils sentent passer le goût du sang sur leurs lèvres. Tout se déclare, dans la nature ! Jusqu’au roi. Et même la question, aujourd’hui, si vous voulez m’en croire, est de savoir si le roi se déclarera dans Égisthe avant qu’Électre ne se déclare dans Électre. Il faut donc qu’il sache le jour où cela arrivera pour la petite, afin de pouvoir la tuer la veille, au fond d’une vallée, comme il dit, ou au fond de la plus petite vallée, c’est le plus commode et le moins visible, dans sa baignoire…

LE PRÉSIDENT. – Il est effroyable !

ÉGISTHE. – Tu oublies le mariage, mendiant…

LE MENDIANT. – C’est vrai. J’oublie le mariage. Mais pour tuer quelqu’un, c’est quand même moins sûr que la mort. D’autant qu’une fille comme elle, sensible, avec du retard, et cætera, elle se déclarera sûrement à la minute où un homme la prendra pour la première fois dans ses bras… Vous la mariez ?

ÉGISTHE. – À l’instant, ici même.

LE MENDIANT. – Pas avec un roi d’autre ville, j’espère ?

ÉGISTHE. – Je m’en garde. Avec le jardinier.

LE PRÉSIDENT. – Avec ce jardinier.

LE MENDIANT. – Elle l’accepte ? Moi, je ne me déclarerais pas dans les bras d’un jardinier. Mais chacun son goût. Moi, je me suis déclaré à Corfou, place de la fontaine, dans la boulangerie sous les platanes. Il fallait me voir ce jour-là ! Dans chaque plateau de la balance je pesais une main de la boulangère. Jamais elles ne pesaient le même poids… Je faisais l’appoint à droite avec de la farine, à gauche avec du gruau… Où habite-t-il le jardinier ?

LE JARDINIER. – En dehors des remparts.

LE MENDIANT. – En village ?

LE JARDINIER. – Non. Ma maison est seule.

LE MENDIANT, à Égisthe. – Bravo ! Je vois votre idée. Elle n’est pas mauvaise. C’est assez facile à tuer, une femme de jardinier. Beaucoup plus facile qu’une princesse en son palais.

LE JARDINIER. – Je vous en prie, qui que vous soyez…

LE MENDIANT. – Tu ne me diras pas qu’on n’enterre pas beaucoup plus vite dans du terreau que dans du marbre ?

LE JARDINIER. – Qu’allez-vous imaginer ? D’ailleurs, pas une minute elle ne sera hors de ma vue.

LE MENDIANT. – Courbe-toi pour piquer un poireau. Repique-le parce que tu es tombé sur une motte. La mort est passée !

LE PRÉSIDENT. – Inconnu, je ne sais pas si vous vous rendez bien compte du milieu où vous êtes. Vous êtes dans le palais d’Agamemnon, dans la famille d’Agamemnon.

LE MENDIANT. – Je vois ce que je vois, je vois que cet homme a peur, qu’il vit avec la peur, la peur d’Électre.

ÉGISTHE. – Mon cher hôte, ne nous égarons pas. Je ne dissimule point qu’Électre m’inquiète. Je sens que les ennuis et les malheurs abonderont du jour où elle se déclarera, comme tu dis, dans la famille des Atrides. Et pour tous, car tout citoyen est atteint de ce qui frappe la famille royale. C’est pour cela que je la passe à une famille invisible des dieux, amorphe, et dans laquelle ni ses yeux ni ses gestes n’auront plus de phosphore, où le ravage restera local et bourgeois, à la famille des Théocathoclès.

LE MENDIANT. – Bonne idée. Bonne idée. Encore faut-il que cette famille soit particulièrement amorphe.

ÉGISTHE. – Elle l’est, et je veillerai à ce qu’elle le demeure. Je veillerai à ce qu’aucun Théocathoclès ne se distingue par le talent et le courage. Pour l’audace et le génie, je leur remets sans appréhension ce soin à eux-mêmes.

LE MENDIANT. – Méfiez-vous. La petite Agathe n’est pas très mal. La beauté aussi fait signe.

LE PRÉSIDENT. – Je vous prie de laisser Agathe hors du débat.

LE MENDIANT. – C’est vrai qu’on peut toujours lui frotter le visage avec du vitriol.

LE PRÉSIDENT. – Seigneur…

ÉGISTHE. – La cause est entendue.

LE PRÉSIDENT. – Mais je me place au point de vue du destin même, Égisthe !… Ce n’est quand même pas une maladie !… Croyez-vous donc qu’il soit transmissible !

LE MENDIANT. – Oui. Comme la faim l’est chez les pauvres.

LE PRÉSIDENT. – J’ai peine à croire qu’il se contente, au lieu d’une famille royale, de notre petit clan obscur, et que, de destin des Atrides, il accepte de devenir destin des Théocathoclès.

LE MENDIANT. – Sois sans inquiétude. Le cancer royal accepte les bourgeois.

ÉGISTHE. – Président, si tu veux que l’entrée d’Électre dans ta famille ne marque point la disgrâce de ses membres magistrats, veille à ne plus ajouter un mot. Dans une zone de troisième ordre, le destin le plus acharné ne fera que des ravages de troisième ordre. J’en suis personnellement désolé, en raison de la vive estime que je porte aux Théocathoclès, mais la dynastie n’y risquera plus rien, ni l’État, ni la ville.

LE MENDIANT. – Et l’on pourra bien peut-être la tuer un petit peu aussi, si l’occasion s’en présente.

ÉGISTHE. – J’ai dit… Tu peux aller chercher Clytemnestre et Électre. Elles attendent.

LE MENDIANT. – Ce n’est pas trop tôt. Sans vous faire de reproches la conversation manquait de femmes.

ÉGISTHE. – Vous allez en avoir deux, et qui parlent.

LE MENDIANT. – Et qui vont se disputer un peu, j’espère.

ÉGISTHE. – On aime parmi les vôtres quand les femmes discutent ?

LE MENDIANT. – On adore. Cet après-midi, ils m’ont laissé entrer dans une maison où l’on discutait aussi. C’était bien moins relevé comme discussion. Ça ne se compare pas. Cela n’était pas un complot d’assassins royaux comme ici. On discutait pour savoir si dans les repas d’invités, on doit servir les volailles sans le foie ou avec le foie. Le cou aussi, naturellement. Les femmes étaient enragées. Il a fallu les séparer. Quand j’y songe, c’était quand même bien dur aussi, comme discussion… Le sang a coulé.



Scène IV


Les mêmes, Clytemnestre, Électre, suivantes.


LE PRÉSIDENT. – Les voici toutes deux.

CLYTEMNESTRE. – Toutes deux est beaucoup dire. Électre n’est jamais plus absente que du lieu où elle est.

ÉLECTRE. – Non. Aujourd’hui, j’y suis.

ÉGISTHE. – Alors, profitons-en. Tu sais pourquoi ta mère t’a menée jusqu’ici ?

ÉLECTRE. – Je pense que c’est par habitude. Elle a déjà conduit une fille au supplice.

CLYTEMNESTRE. – Voilà Électre en deux phrases. Pas une parole qui ne soit perfidie ou insinuation.

ÉLECTRE. – Pardonne-moi, mère. L’allusion se présente si facilement dans la famille des Atrides.

LE MENDIANT. – Qu’est-ce qu’elle veut dire ? Qu’elle va se fâcher avec sa mère ?

LE JARDINIER. – Ce serait la première fois qu’on verrait se fâcher Électre.

LE MENDIANT. – Ça n’en serait que plus intéressant.

ÉGISTHE. – Électre, ta mère t’a avertie de notre décision. Depuis longtemps tu nous inquiètes. Je ne sais si tu t’en rends compte : tu n’es plus qu’une somnambule en plein jour. Dans le palais et dans la ville, on ne prononce plus ton nom qu’en baissant la voix, tant on craindrait, à le crier, de t’éveiller et de te faire choir…

LE MENDIANT, criant à tue-tête. – Électre !

ÉGISTHE. – Qu’y a-t-il ?

LE MENDIANT. – Oh ! pardon, c’est une plaisanterie. Excusez moi. Mais c’est vous qui avez eu peur et pas elle. Elle n’est pas somnambule.

ÉGISTHE. – Je vous en prie…

LE MENDIANT. – En tout cas, l’expérience est faite. C’est vous qui avez bronché. Qu’est-ce que cela aurait été si j’avais crié tout à coup : Égisthe !

LE PRÉSIDENT. – Laissez notre régent parler.

LE MENDIANT. – Je vais crier Égisthe tout à l’heure, quand on ne s’y attendra pas.

ÉGISTHE. – Il faut que tu guérisses, Électre, quel que soit le remède.

ÉLECTRE. – Pour me guérir, c’est simple. Il suffit de rendre la vie à un mort.

ÉGISTHE. – Tu n’es pas la seule à pleurer ton père. Mais il ne demande pas que ton deuil soit une offense aux vivants. Nous faisons une situation fausse aux morts en les raccrochant à notre vie. C’est leur enlever, s’ils en ont une, leur liberté de mort.

ÉLECTRE. – Il a sa liberté. C’est pour cela qu’il vient.

ÉGISTHE. – Crois-tu vraiment qu’il se plaise à te voir le pleurer, non comme une fille, mais comme une épouse ?

ÉLECTRE. – Je suis la veuve de mon père, à défaut d’autres.

CLYTEMNESTRE. – Électre.

ÉGISTHE. – Veuve ou non, nous fêtons aujourd’hui tes noces.

ÉLECTRE. – Oui, je connais votre complot.

CLYTEMNESTRE. – Quel complot ! Est-ce un complot de vouloir marier une fille de vingt et un ans ? À ton âge, je vous portais déjà tous les deux dans mes bras, toi et Oreste.

ÉLECTRE. – Tu nous portais mal. Tu as laissé tomber Oreste sur le marbre.

CLYTEMNESTRE. – Que pouvais-je faire ? Tu l’avais poussé.

ÉLECTRE. – C’est faux ! Je n’ai pas poussé Oreste !

CLYTEMNESTRE. – Mais qu’en peux-tu savoir ! Tu avais quinze mois.

ÉLECTRE. – Je n’ai pas poussé Oreste ! D’au-delà de toute mémoire, je me le rappelle. Ô Oreste, où que tu sois, entends-moi ! Je ne t’ai pas poussé !

ÉGISTHE. – Cela va, Électre.

LE MENDIANT. – Cette fois, elles y sont. Ce serait curieux que la petite se déclare juste devant nous.

ÉLECTRE. – Elle ment, Oreste, elle ment !

ÉGISTHE. – Je t’en prie, Électre.

CLYTEMNESTRE. – Elle l’a poussé. Elle ne savait pas évidemment ce qu’elle faisait, à son âge. Mais elle l’a poussé.

ÉLECTRE. – De toutes mes forces je l’ai retenu. Par sa petite tunique bleue. Par son bras. Par le bout de ses doigts. Par son sillage. Par son ombre. Je sanglotais en le voyant à terre, sa marque rouge au front !

CLYTEMNESTRE. – Tu riais à gorge déployée. La tunique, entre nous, était mauve.

ÉLECTRE. – Elle était bleue. Je la connais, la tunique d’Oreste. Quand on la séchait, on ne la voyait pas sur le ciel.

ÉGISTHE. – Vais-je pouvoir parler ! N’avez-vous pas eu le temps, depuis vingt ans, de liquider ce débat entre vous !

ÉLECTRE. – Depuis vingt ans, je cherchais l’occasion. Je l’ai.

CLYTEMNESTRE. – Comment n’arrivera-t-elle pas à comprendre que même de bonne foi, elle peut avoir tort ?

LE MENDIANT. – Elles sont de bonne foi toutes deux. C’est ça la vérité.

LE PRÉSIDENT. – Princesse, je vous en conjure ! Quel intérêt présente maintenant la question ? CLYTEMNESTRE. – Aucun intérêt, je vous l’accorde.

ÉLECTRE. – Quel intérêt ? Si c’est moi qui ai poussé Oreste j’aime mieux mourir, j’aime mieux me tuer… Ma vie n’a aucun sens !…

ÉGISTHE. – Va-t-il falloir te faire taire de force ! Êtes-vous aussi folle qu’elle, reine ?

CLYTEMNESTRE. – Électre, écoute. Ne nous querellons pas. Voici exactement comme tout s’est passé. Il était sur mon bras droit.

ÉLECTRE. – Sur le gauche !

ÉGISTHE. – Est-ce fini, oui ou non, Clytemnestre ?

CLYTEMNESTRE. – C’est fini, mais un bras droit est droit, et non gauche, une tunique mauve est mauve et non bleue.

ÉLECTRE. – Elle était bleue. Aussi bleue qu’était rouge le front d’Oreste.

CLYTEMNESTRE. – Cela est vrai… Tout rouge. Tu touchas même la blessure du doigt, tu dansais autour du petit corps étendu, tu goûtais en riant le sang…

ÉLECTRE. – Moi ! Je voulais me briser la tête contre la marche qui l’avait blessé ! J’ai tremblé toute une semaine…

ÉGISTHE. – Silence !

ÉLECTRE. – Je tremble encore !

LE MENDIANT. – La femme Narsès s’attachait le sien avec une bande élastique. Il avait du jeu… Souvent il était de biais, mais il ne tombait pas.

ÉGISTHE. – Cela suffit. Nous verrons bientôt comment Électre portera les siens… Car tu es d’accord, n’est-ce pas ? Tu acceptes le mariage ?

ÉLECTRE. – J’accepte.

ÉGISTHE. – Je dois t’avouer que les prétendants ne font pas foule autour de toi.

LE MENDIANT. – On dit…

ÉGISTHE. – Que dit-on ?

LE MENDIANT. – On dit que vous avez menacé secrètement de mort tous les princes qui pourraient épouser Électre… On dit ça dans la ville.

ÉLECTRE. – Cela tombe bien. Je ne veux aucun prince.

CLYTEMNESTRE. – Et un jardinier, tu en veux un ?

ÉLECTRE. – Je sais que vous avez formé tous deux le projet de me marier au jardinier de mon père. J’accepte.

CLYTEMNESTRE. – Tu n’épouseras pas un jardinier.

ÉGISTHE. – Nous en sommes convenus, reine. La parole est donnée.

CLYTEMNESTRE. – Je la reprends. C’était une parole inique. Si Électre est malade, nous la soignerons. Je ne donne plus ma fille à un jardinier.

ÉLECTRE. – Trop tard, mère. Tu m’as donnée.

CLYTEMNESTRE. – Tu oses prétendre à Électre, jardinier ?

LE JARDINIER. – Je suis indigne, reine, mais Égisthe l’ordonne.

ÉGISTHE. – Je l’ordonne. Et voici les anneaux. Prends ta femme.

CLYTEMNESTRE. – Tu risques ta vie, jardinier, si tu t’obstines !

LE MENDIANT. – Alors ne t’obstine pas. Moi j’aime voir mourir les soldats, pas les jardiniers.

CLYTEMNESTRE. – Que dit-il encore, celui-là ? Épouse Électre, jardinier, et tu es tué !

LE MENDIANT. – C’est votre affaire. Mais revenez dans un jardin un an après la mort du jardinier. Vous verrez s’il n’est pas à dire. Vous verrez ce qu’elle devient la scarole, veuve un an de son jardinier. Ce n’est pas comme les veuves de rois.

CLYTEMNESTRE. – Ce jardin-là n’y perdra rien. Viens, Électre.

LE JARDINIER. – Reine, vous pouvez me refuser Électre, mais ce n’est pas loyal de dire du mal d’un jardin qu’on ne connaît pas. CLYTEMNESTRE. – Je le connais : un terrain vague, tendu d’épandages…

LE JARDINIER. – Un terrain vague, le jardin le mieux tenu d’Argos !

LE PRÉSIDENT. – S’il se met à vous parler de son jardin, nous n’en sortirons plus !

ÉGISTHE. – Épargne-nous les descriptions !

LE JARDINIER. – La reine me provoque. Je réponds. Il est ma dot, il est mon honneur, mon jardin !

ÉGISTHE. – Peu importe. Assez de querelles !

LE JARDINIER. – Terrain vague ! Il couvre dix arpents de colline, mon jardin, et six de vallée. Non ! Non ! Vous ne me ferez pas taire ! Pas un pouce stérile, n’est-ce pas, Électre ! Sur les terrasses, j’ai l’ail et les tomates. Aux pentes, la vigne et les pêchers de plein vent. Dans le plan, les légumes, les fraises et les framboises. Au creux de chaque éboulis un figuier, qui épaule le mur et y tiédit la figue.

ÉGISTHE. – Parfait. Laisse ta figue tiédir, et prends ta femme.

CLYTEMNESTRE. – Ose parler de ce jardin ! Tout y est sec, je l’ai vu de la route : un crâne pelé. Tu n’auras pas Électre.

LE JARDINIER. – Tout y est sec ! D’une source que la canicule ne tarit point, s’écoule entre les buis et les platanes le ruisseau dont j’ai dérivé deux rigoles, l’une sur la prairie, l’autre taillée en plein roc. Vous en trouverez des crânes semblables ! Et des épandages pareils ! En ce début de printemps tout n’est que jacinthe et narcisse. Je n’ai jamais vu sourire Électre, mais c’est dans mon jardin que j’ai reconnu sur son visage ce qui ressemble le plus à un sourire.

CLYTEMNESTRE. – Regarde si elle sourit en ce moment.

LE JARDINIER. – Moi j’appelle cela le sourire d’Électre.

CLYTEMNESTRE. – Le sourire à ta main sale, à tes ongles noirs…

ÉLECTRE. – Cher jardinier…

LE JARDINIER. – Mes ongles noirs ? Voilà que mes ongles sont noirs ! Ne la croyez pas, Électre. Vous tombez bien mal, reine, aujourd’hui. Car j’ai passé ce matin ma maison à la chaux de manière qu’aucune trace n’y demeure des mulots et des serpillères, et de cela mes ongles sont sortis, non pas noirs, comme vous voulez bien le dire, mais lunés de blanc.

ÉGISTHE. – Cela va, jardinier.

LE JARDINIER. – Je sais, je sais que cela va. Et mes mains sont sales. Regardez. Voilà des mains sales ! Des mains que j’ai justement lavées après avoir retiré les morilles et les oignons pendus, pour que rien n’entête la nuit d’Électre… Moi je coucherai dans le hangar, Électre, d’où je surveillerai toute menace à votre sommeil, qu’elle vienne du hibou en fraude, de l’écluse ouverte, ou du renard qui fourrage la haie, sa tête grossie d’une poule. J’ai dit…

ÉLECTRE. – Merci, jardinier.

CLYTEMNESTRE. – Et ainsi vivra Électre, fille de Clytemnestre et du roi des rois, à voir dans les plates-bandes son époux circuler deux seaux aux mains, centre d’un cercle de barrique !

ÉGISTHE. – Et elle y pleurera les morts tout à son aise. Prépare dès demain tes semis d’immortelles.

LE JARDINIER. – Et elle y évitera l’angoisse, le tourment, et peut-être le drame. Je ne connais guère les êtres, reine, mais je connais les saisons. Il est temps, juste temps dans notre ville de transplanter le malheur. Ce n’est pas sur notre pauvre famille que l’on greffera les Atrides, mais sur les saisons, sur les prairies, sur les vents. J’ai idée qu’ils n’y perdront rien.

LE MENDIANT. – Laissez-vous convaincre, reine. Vous ne voyez donc pas qu’il y a dans Égisthe je ne sais quelle haine qui le pousse à tuer Électre, à la donner à la terre. Par une espèce de jeu de mots, il se trompe, il la donne à un jardin. Elle y gagne. Elle y gagne la vie… (Égisthe s’est levé.) Quoi ? J’ai eu tort hein, de dire cela ?

ÉGISTHE, à Électre et au jardinier. – Approchez tous les deux !

CLYTEMNESTRE. – Électre, je t’en prie.

ÉLECTRE. – C’est vous qui l’avez voulu, mère !

CLYTEMNESTRE. – Je ne le veux plus. Tu vois bien que je ne le veux plus.

ÉLECTRE. – Pourquoi ne le veux-tu plus ? Tu as peur ? Trop tard.

CLYTEMNESTRE. – Que faut-il donc te dire pour te rappeler qui je suis, qui tu es !

ÉLECTRE. – Il faut me dire que je n’ai pas poussé Oreste.

CLYTEMNESTRE. – Fille stupide !

ÉGISTHE. – Vont-elles recommencer ?

LE MENDIANT. – Oui, oui, qu’elles recommencent.

CLYTEMNESTRE. – Et injuste ! Et obstinée ! Laisser tomber Oreste ! Jamais je ne casse rien ! Jamais je n’échappe un verre ou un bague… Je suis si stable que les oiseaux se posent sur mes bras… De moi on s’envole, on ne tombe pas… C’est justement ce que je me disais, quand il a perdu l’équilibre : Pourquoi, pourquoi la malchance veut-elle qu’il ait eu sa sœur près de lui !

ÉGISTHE. – Elles sont folles !

ÉLECTRE. – Et moi je me disais, dès que je l’ai vu glissant : au moins si c’est une vraie mère, elle va se courber pour amortir la chute. Ou elle va se plier, ou se voûter, pour créer une pente, pour le rattraper avec ses cuisses ou ses genoux. On va voir s’ils deviennent prenants, s’ils comprennent, les cuisses et les genoux altiers de ma mère ! On en doutait ! On va le voir !

CLYTEMNESTRE. – Tais-toi.

ÉLECTRE. – Ou elle va s’incliner en arrière, de façon que le petit Oreste glisse d’elle comme un enfant de l’arbre où il a déniché un nid. Ou elle va tomber, pour qu’ il ne tombe pas, pour qu’il tombe sur elle. Tous les moyens dont une mère dispose pour recueillir son fils, elle les a encore. Elle peut encore être une courbe, une conque, une pente maternelle, un berceau. Mais elle est restée figée, dressée, et il a chu tout droit, du plus haut de sa mère !

ÉGISTHE. – La cause est entendue, Clytemnestre, nous partons !

CLYTEMNESTRE. – Qu’elle se souvienne ainsi de ce qu’elle a vu à quinze mois, de ce qu’elle n’a pas vu ! Jugez du reste !

ÉGISTHE. – Qui la croit, qui l’écoute, excepté vous !

ÉLECTRE. – Qu’il soit tant de moyens pour empêcher un fils de tomber, j’en vois mille encore, et qu’elle n’ait rien fait !

CLYTEMNESTRE. – Le moindre mouvement et c’est toi qui tombais.

ÉLECTRE. – C’est bien ce que je dis. Tu raisonnais. Tu calculais. Tu étais une nourrice, pas une mère !

CLYTEMNESTRE. – Ma petite Électre…

ÉLECTRE. – Je ne suis pas ta petite Électre. À frotter ainsi tes deux enfants contre toi, ta maternité se chatouille et s’éveille. Trop tard.

CLYTEMNESTRE. – Je t’en supplie.

ÉLECTRE. – C’est cela ! Ouvre les bras tout grands. Voilà comme tu as fait ! Regardez tous ! C’est juste ce que tu as fait !

CLYTEMNESTRE. – Partons, Égisthe…

Elle sort.

LE MENDIANT. – J’ai idée qu’elle aussi a peur, la mère.

ÉGISTHE, au mendiant. – Vous dites, vous ?

LE MENDIANT. – Moi, je ne dis rien. Je ne dis jamais rien… À jeun, je parle. À jeun, on n’entend que moi… Mais j’ai bu un peu aujourd’hui…



Scène V


Électre, le mendiant, le jardinier, l’étranger, Agathe Théocathoclès.


AGATHE. – Voici le bon moment… Égisthe n’est plus là. Disparais, jardinier !

LE JARDINIER. – Que veux-tu dire ?

AGATHE. – Disparais, et vite. Cet homme prend ta place.

LE JARDINIER. – Ma place auprès d’Électre !

L’ÉTRANGER. – Oui, c’est moi qu’elle épouse.

ÉLECTRE. – Lâchez ma main !

L’ÉTRANGER. – De ma vie plus jamais.

AGATHE. – Au moins, regardez-le, Électre ! Avant de s’échapper des bras d’un homme, on regarde au moins comment il est fait ! Je vous assure que vous y gagnez.

ÉLECTRE. – Jardinier ! Au secours !

L’ÉTRANGER. – Je n’ai pas de compte à te rendre, jardinier. Mais regarde-moi en face. Tu es un expert pour les genres et les espèces… Regarde mon espèce dans mes yeux. C’est cela. Regarde-la bien de tes pauvres yeux sans race. De ce regard des humbles, qui est un mélange de dévouement, de chassie et de crainte, de cette prunelle délavée et stérile des pauvres gens qui ne secrète plus ni sous le soleil ni sous le malheur, inspecte, et vois si je peux m’effacer devant toi… Parfait… Donne-moi ton anneau… Merci…

ÉLECTRE. – Agathe, ma cousine ! Aidez-moi ! Je vous jure que je ne dirai rien ! De vos rendez-vous, de vos ruptures, je vous jure que je ne dirai rien !

AGATHE, emmenant le jardinier. – Viens… Les Théocathoclès sont sauvés. Que les Atrides se débrouillent…

LE MENDIANT. – Elle court. Ainsi regagne le dessous de sa pierre la petite cloporte qui a eu la menace du jour.



Scène VI


Électre, l’étranger, le mendiant.


L’ÉTRANGER. – Toi, ne te débats pas.

ÉLECTRE. – Je me débattrai jusqu’à la mort.

L’ÉTRANGER. – Le crois-tu ? Tout à l’heure, tu vas me prendre de toi-même dans tes bras.

ÉLECTRE. – Pas d’insulte !

L’ÉTRANGER. – Dans une minute tu vas m’embrasser.

ÉLECTRE. – Honte à vous qui profitez de deux infamies.

L’ÉTRANGER. – Vois pourtant comme j’ai confiance, je te lâche…

ÉLECTRE. – Adieu pour toujours !

L’ÉTRANGER. – Non ! Je vais te dire un mot et tu vas revenir vers moi, toute douce.

ÉLECTRE. – Quel est ce mensonge ?

L’ÉTRANGER. – Un seul mot et tu vas sangloter dans mes bras. Un seul mot, mon nom…

ÉLECTRE. – Il n’est plus au monde qu’un nom qui puisse m’attirer vers un être.

L’ÉTRANGER. – C’est celui-là. C’est le mien.

ÉLECTRE. – Tu es Oreste !

ORESTE. – Ô ingrate sœur, qui ne me reconnais qu’à mon nom !

Clytemnestre apparaît.



Scène VII

Clytemnestre, Électre, Oreste, le mendiant.


CLYTEMNESTRE. – Électre !

ÉLECTRE. – Ma mère !

CLYTEMNESTRE. – Reprends ta place au palais. Quitte ce jardinier. Viens.

ÉLECTRE. – Le jardinier n’est plus ici, ma mère.

CLYTEMNESTRE. – Où est-il ?

ÉLECTRE. – Il m’a cédée à cet homme.

CLYTEMNESTRE. – À quel homme ?

ÉLECTRE. – À cet homme-là, qui maintenant est mon mari.

CLYTEMNESTRE. – L’heure n’est pas aux plaisanteries. Viens.

ÉLECTRE. – Comment venir ? Cet homme me tient la main.

CLYTEMNESTRE. – Hâte-toi.

ÉLECTRE. – Tu sais, mère, ces étrivières que l’on passe aux jambes des pouliches pour les empêcher de courir. Cet homme me les passe aux chevilles. CLYTEMNESTRE. – Cette fois, j’ordonne. Que la nuit te trouve dans ta chambre. Viens.

ÉLECTRE. – Justement. Comment abandonner mon mari, le soir de ma nuit de noces !

CLYTEMNESTRE. – Que faites-vous là ? Qui êtes vous ?

ÉLECTRE. – Il ne te répondra pas. Ce soir la bouche de mon mari m’appartient, avec toutes ses paroles.

CLYTEMNESTRE. – D’où venez-vous ? Qui est votre père ?

ÉLECTRE. – S’il y a mésalliance, elle ne sera pas grande.

CLYTEMNESTRE. – Pourquoi me regardez vous ainsi ? Qu’y a-t-il à me braver dans vos yeux ?… Et votre mère, qui était-elle ?

ÉLECTRE. – Il ne l’a jamais vue.

CLYTEMNESTRE. – Elle est morte ?

ÉLECTRE. – C’est peut-être ce que tu vois dans ses yeux, qu’il n’a jamais vu sa mère. Il est beau, n’est-ce pas ? CLYTEMNESTRE. – Oui… Il te ressemble.

ÉLECTRE. – Que notre première heure de mariage nous ait donné cette ressemblance qui ne vient qu’aux vieux époux, cela promet, n’est-ce pas, mère ?

CLYTEMNESTRE. – Qui êtes-vous ?

ÉLECTRE. – Que t’importe ! Jamais homme n’a été moins à toi.

CLYTEMNESTRE. – Quel qu’il soit, qui que vous soyez, étranger, ne vous prêtez pas à ce caprice. Ou plutôt aidez-moi. Si vous êtes digne d’Électre, nous verrons demain. Je convaincrai Égisthe… Mais jamais nuit ne m’a semblé moins propice. Laisse cet homme, Électre.

ÉLECTRE. – Trop tard, ses bras me tiennent.

CLYTEMNESTRE. – Tu sais rompre le fer, quand tu veux.

ÉLECTRE. – Le fer oui, ce fer non.

CLYTEMNESTRE. – Que t’a-t-il dit contre ta mère pour que tu l’acceptes ainsi ?

ÉLECTRE. – Nous n’avons encore eu le temps de parler ni de ma mère, ni de la sienne. Disparais, nous commencerons.

ORESTE. – Électre !

ÉLECTRE. – Voilà tout ce qu’il peut dire. Quand j’enlève ma main de sa bouche, il dit mon nom sans arrêt. On ne peut de lui obtenir autre chose. Ô mon mari, puisque ta bouche est libre, embrasse-moi !

CLYTEMNESTRE. – Quelle honte ! Ainsi c’était cette folie le secret d’Électre !

ÉLECTRE. – Devant ma mère, embrasse-moi.

CLYTEMNESTRE. – Adieu. Mais je ne te croyais pas fille à te donner au premier passant venu.

ÉLECTRE. – Moi non plus. Mais j’ignorais ce que c’est, le premier baiser venu.

Exit Clytemnestre.



Scène VIII


Électre, Oreste, le mendiant.


ORESTE. – Pourquoi hais-tu à ce point notre mère, Électre ?

ÉLECTRE. – Ne parle pas d’elle, surtout pas d’elle. Imaginons une minute, pour notre bonheur, que nous ayons été enfantés sans mère. Ne parle pas.

ORESTE. – J’ai tout à te dire.

ÉLECTRE. – Tu me dis tout par ta présence. Tais-toi. Baisse les yeux. Ta parole et ton regard m’atteignent trop durement, me blessent. Souvent je souhaitais, si jamais un jour je te retrouvais, de te retrouver dans ton sommeil. Retrouver à la fois le regard, la voix, la vie d’Oreste, je n’en puis plus. Il eût fallu que je m’entraîne sur une forme de toi, d’abord morte, peu à peu vivante. Mais mon frère est né comme le soleil, une brute d’or à son lever… Ou que je sois aveugle, et que je regagne mon frère sur le monde à tâtons… Ô joie d’être aveugle, pour la sœur qui retrouve son frère. Vingt ans mes mains se sont égarées sur l’ignoble ou sur le médiocre, et voilà qu’elles touchent un frère. Un frère où tout est vrai. Il pourrait y avoir, insérés dans cette tête, dans ce corps, des fragments suspects, des fragments faux. Par un merveilleux hasard, tout est fraternel dans Oreste, tout est Oreste !

ORESTE. – Tu m’étouffes.

ÉLECTRE. – Je ne t’étouffe pas… Je ne te tue pas… Je te caresse. Je t’appelle à la vie. De cette masse fraternelle que j’ai à peine vue dans mon éblouissement, je forme mon frère avec tous ses détails. Voilà que j’ai fait la main de mon frère, avec son beau pouce si net. Voilà que j’ai fait la poitrine de mon frère, et que je l’anime, et qu’elle se gonfle et expire, en donnant la vie à mon frère. Voilà que je fais son oreille. Je te la fais petite, n’est-ce pas, ourlée, diaphane comme l’aile de la chauve-souris ?… Un dernier modelage, et l’oreille est finie. Je fais les deux semblables. Quelle réussite, ces oreilles ! Et voilà que je fais la bouche de mon frère, doucement sèche, et je la cloue toute palpitante sur son visage… Prends de moi ta vie, Oreste, et non de ta mère !

ORESTE. – Pourquoi la hais-tu ?… Écoute !

ÉLECTRE. – Qu’as-tu ? Tu me repousses ? Voilà bien l’ingratitude des fils. Vous les achevez à peine, et ils se dégagent, et ils s’évadent.

ORESTE. – Quelqu’un nous surveille, de l’escalier…

ÉLECTRE. – C’est elle, c’est sûrement elle. C’est la jalousie ou la peur. C’est notre mère.

LE MENDIANT. – Oui, oui, c’est bien elle.

ÉLECTRE. – Elle se doute que nous sommes là, à nous créer nous-mêmes, à nous libérer d’elle. Elle se doute que ma caresse va t’entourer, te laver d’elle, te rendre orphelin d’elle… Ô mon frère, qui jamais pourra me donner le même bienfait !

ORESTE. – Comment peux-tu ainsi parler de celle qui t’a mise au monde ! Je suis moins dur pour elle, qui l’a été tant pour moi !

ÉLECTRE. – C’est justement ce que je ne peux supporter d’elle, qu’elle m’ait mise au monde. C’est là ma honte. Il me semble que par elle je suis entrée dans la vie d’une façon équivoque et que sa maternité n’est qu’une complicité qui nous lie. J’aime tout ce qui, dans ma naissance revient à mon père. J’aime comme il s’est dévêtu, de son beau vêtement de noces, comme il s’est couché, comme tout d’un coup pour m’engendrer, il est sorti de ses pensées et de son corps même. J’aime à ses yeux son cerne de futur père, j’aime cette surprise qui remua son corps le jour où je suis née, à peine perceptible, mais d’où je me sens issue plus que des souffrances et des efforts de ma mère. Je suis née de sa nuit de profond sommeil, de sa maigreur de neuf mois, des consolations qu’il prit avec d’autres femmes pendant que ma mère me portait, du sourire paternel qui suivit ma naissance. Tout ce qui est de cette naissance du côté de ma mère, je le hais.

ORESTE. – Pourquoi détestes-tu les femmes à ce point ?

ÉLECTRE. – Ce n’est pas que je déteste les femmes, c’est que je déteste ma mère. Et ce n’est pas que je déteste les hommes, je déteste Égisthe.

ORESTE. – Mais pourquoi les hais-tu ?

ÉLECTRE. – Je ne le sais pas encore. Je sais seulement que c’est la même haine. C’est pour cela qu’elle est si lourde, pour cela que j’étouffe. Que de fois j’ai essayé de découvrir que je haïssais chacun d’une haine spéciale. Deux petites haines, cela peut se porter encore dans la vie. C’est comme les chagrins. L’un équilibre l’autre. J’essayais de croire que je haïssais ma mère parce qu’elle t’avait laissé tomber enfant, Égisthe parce qu’il te dérobait ton trône. C’était faux. En fait j’avais pitié de cette grande reine, qui dominait le monde, et soudain, terrifiée, humble, échappait un enfant comme une aïeule hémiplégique. J’avais pitié de cet Égisthe, cruel, tyran, et dont le destin était de mourir un jour misérablement sous tes coups… Tous les motifs que je trouvais de les haïr me les laissaient au contraire humains, pitoyables, mais dès que les haines de détail avaient bien lavé, paré, rehaussé ces deux êtres, au moment où vis-à-vis d’eux je me retrouvais douce, obéissante, une vague plus lourde et plus chargée de haine commune s’abattait à nouveau sur eux. Je les hais d’une haine qui n’est pas à moi.

ORESTE. – Je suis là. Elle va cesser.

ÉLECTRE. – Crois-tu ? Autrefois je pensais que ton retour me libérerait de cette haine. Je pensais que mon mal venait de ce que tu étais loin. Je me préparais pour ta venue à ne plus être qu’un bloc de tendresse, de tendresse pour tous, de tendresse pour eux. J’avais tort. Mon mal, en cette nuit, vient de ce que tu es près. Et toute cette haine que j’ai en moi, elle te rit, elle t’accueille, elle est mon amour pour toi. Elle te lèche comme le chien la main qui va le découpler. Je sens que tu m’as donné la vue, l’odorat de la haine. La première trace, et maintenant, je prends la piste… Qui est là ? C’est elle ?

LE MENDIANT. – Non. Non ! Vous oubliez l’heure. Elle est remontée. Elle se déshabille.

ÉLECTRE. – Elle se déshabille. Devant son miroir, contemplant longuement Clytemnestre, notre mère se déshabille. Notre mère que j’aime parce qu’elle est si belle, dont j’ai pitié à cause de l’âge qui vient, dont j’admire la voix, le regard… Notre mère que je hais.

ORESTE. – Électre, sœur chérie ! Je t’en supplie, calme-toi.

ÉLECTRE. – Alors, je prends la piste, je pars ?

ORESTE. – Calme-toi.

ÉLECTRE. – Moi ? Je suis toute calme. Moi ? Je suis toute douce. Et douce pour ma mère, si douce… C’est cette haine pour elle qui gonfle, qui me tue.

ORESTE. – À ton tour, ne parle pas. Nous verrons demain pour la haine. Laisse-moi goûter ce soir, ne fût-ce qu’une heure, la douceur de cette vie que je n’ai pas connue et que pourtant je retrouve.

ÉLECTRE. – Une heure. Va pour une heure…

ORESTE. – Le palais est si beau, sous la lune… Mon palais… Toute la puissance de notre famille à cette heure en émane… Ma puissance… Laisse-moi dans tes bras imaginer de quel bonheur ces murs auraient pu être l’écluse, avec des êtres plus censés et plus calmes. Ô Électre, que de noms dans notre famille étaient au départ doux, tendres, et devaient être des noms de bonheur !

ÉLECTRE. – Oui, je sais : Médée, Phèdre…

ORESTE. – Ceux-là même, pourquoi pas ?

ÉLECTRE. – Électre, Oreste…

ORESTE. – Pour ceux-là n’est-il pas temps encore ? Je viens pour les sauver.

ÉLECTRE. – Tais-toi ! La voilà !

ORESTE. – Voilà qui ?

ÉLECTRE. – Celle qui porte ce nom de bonheur : Clytemnestre.



Scène IX


Électre, Orestre, Clytemnestre, puis Égisthe.


CLYTEMNESTRE. – Électre ?

ÉLECTRE. – Ma mère ?

CLYTEMNESTRE. – Quel est cet homme ?

ÉLECTRE. – Devine.

CLYTEMNESTRE. – Laisse-moi voir son visage.

ÉLECTRE. – Si tu ne le vois point à distance, tu le verras encore moins de près.

CLYTEMNESTRE. – Électre, cessons notre guerre. Si vraiment tu veux cet homme pour mari, j’accepte. Pourquoi ce sourire ? N’est-ce pas moi qui ai voulu que tu aies un mari ?

ÉLECTRE. – Pas du tout. Tu as voulu que je sois femme.

CLYTEMNESTRE. – Quelle est la différence ?

ÉLECTRE. – Tu as voulu que je sois dans ton camp. Tu as voulu ne pas avoir perpétuellement devant toi le visage de celle qui est ta pire ennemie.

CLYTEMNESTRE. – Celui de ma fille ?

ÉLECTRE. – Celui de la chasteté.

ORESTE. – Électre…

ÉLECTRE. – Laisse-moi… Laisse-moi… J’ai pris la piste.

CLYTEMNESTRE. – Chasteté ! Cette fille que rongent les désirs nous parle de la chasteté. Cette fille qui, à deux ans ne pouvait voir un garçon sans rougir. C’est parce que tu voulais embrasser Oreste, si tu tiens à le savoir, que tu l’as jeté hors de mes bras !

ÉLECTRE. – Alors j’avais raison. Alors tu m’en vois fière. Cela en valait la peine.

Trompettes. Rumeurs. Apparitions aux fenêtres. D’une galerie, Égisthe se penche.

ÉGISTHE. – Vous êtes là, reine ?

LE MENDIANT. – Oui. Elle est là.

ÉGISTHE. – Grande nouvelle, reine. Oreste n’était pas mort. Il s’est évadé. Il se dirige vers Argos.

CLYTEMNESTRE. – Oreste !

ÉGISTHE. – J’envoie à sa rencontre mes hommes les plus sûrs. Tout ce qui m’est fidèle, je le poste autour des murs… Vous vous taisez ?

CLYTEMNESTRE. – Oreste revient ?

ÉGISTHE. – Il revient pour reprendre le trône de son père, pour m’empêcher d’être régent, vous d’être reine… Des émissaires à lui circulent et préparent une émeute. Rassurez-vous. À tout je mettrai bon ordre… Qui est en bas, avec vous ?

CLYTEMNESTRE. – Électre.

ÉGISTHE. – Et son jardinier ?

LE MENDIANT. ¬¬¬– Et son jardinier.

ÉGISTHE. – Vous ne cherchez plus à les séparer, je pense ? Vous voyez que mes craintes étaient justes ! Vous êtes d’accord, maintenant ?

CLYTEMNESTRE. – Non. Je ne cherche plus.

ÉGISTHE. – Qu’ils ne sortent pas du palais. J’ai donné ordre que les portes soient closes jusqu’au retour des soldats… Pour eux surtout… Tu m’entends, jardinier ?

ÉLECTRE. – Nous ne sortirons pas.

ÉGISTHE. – Vous, reine, remontez. Regagnez votre chambre. Il est tard et le conseil se réunit à l’aurore… Je vous souhaite bonne nuit.

ÉLECTRE. – Merci, Égisthe.

ÉGISTHE. – Je parle à la reine, Électre. L’heure n’est pas à la dérision. Montez, reine ! CLYTEMNESTRE. – Au revoir, Électre.

ÉLECTRE. – Au revoir, mère.

Elle va, et se retourne.

CLYTEMNESTRE. – Au revoir, mari de ma fille.

Elle monte lentement l’escalier.

LE MENDIANT. – On en voit, dans les familles ! On voit tout !

ÉLECTRE. – Qui a parlé ?

LE MENDIANT. – Personne ! Personne n’a parlé. Vous pensez que quelqu’un va parler dans un moment pareil.



Scène X


Électre, Oreste, le mendiant.


ORESTE. – Dis-la-moi, Électre ! Dis-la-moi !

ÉLECTRE. – Te dire quoi ?

ORESTE. – Ta haine. La raison de ta haine. Tu la connais maintenant. Tout à l’heure, en parlant à Clytemnestre, tu t’es presque évanouie dans mes bras. On eût dit de joie ou d’horreur.

ÉLECTRE. – C’était de joie et d’horreur… Es-tu fort ou faible, Oreste ?

ORESTE. – Dis-moi ton secret, et je vais le savoir.

ÉLECTRE. – Je ne connais pas mon secret encore. Je n’ai que le début du fil. Ne t’inquiète pas. Tout va suivre… Méfie-toi. La voilà.

Apparaît au fond Clytemnestre.



Scène XI


Électre, Clytemnestre, Oreste, le mendiant.


CLYTEMNESTRE. – Ainsi c’est toi, Oreste ?

ORESTE. – Oui, mère, c’est moi.

CLYTEMNESTRE. – C’est doux, à vingt ans, de voir une mère ?

ORESTE. – Une mère qui vous a chassé, triste et doux. CLYTEMNESTRE. – Tu la regardes de bien loin.

ORESTE. – Elle est ce que j’imaginais.

CLYTEMNESTRE. – Mon fils aussi. Beau. Souverain. Et pourtant je m’approche.

ORESTE. – Moi non. À distance c’est une splendide mère.

CLYTEMNESTRE. – Qui te dit que de près sa splendeur subsiste ?

ORESTE. – Ou sa maternité ?… C’est bien pour cela que je reste immobile.

CLYTEMNESTRE. – Un mirage de mère, cela te suffit ?

ORESTE. – J’ai eu tellement moins jusqu’à ce jour. À ce mirage du moins je peux dire ce que je ne dirai jamais à ma vraie mère.

CLYTEMNESTRE. – Si le mirage le mérite, c’est déjà cela. Que lui dis tu ?

ORESTE. –Tout ce que je ne te dirai jamais. Tout ce qui, dit à toi serait mensonge.

CLYTEMNESTRE. – Que tu l’aimes ?

ORESTE. – Oui CLYTEMNESTRE. – Que tu la respectes ?

ORESTE. – Oui

CLYTEMNESTRE. – Que tu l’admires ?

ORESTE. – Sur ce point seul mirage et mère peuvent partager.

CLYTEMNESTRE. – Pour moi, c’est le contraire. Je n’aime pas le mirage de mon fils. Mais que mon fils soit lui-même devant moi, qu’il parle, qu’il respire, je perds mes forces.

ORESTE. – Songe à lui nuire, tu les retrouveras.

CLYTEMNESTRE. – Pourquoi es-tu si dur ? Tu n’as pas l’air cruel, pourtant. Ta voix est douce ?

ORESTE. – Oui. Je ressemble point par point au fils que j’aurais pu être. Toi aussi d’ailleurs ! À quelle mère admirable tu ressembles en ce moment ! Si je n’étais pas ton fils, je m’y tromperais.

ÉLECTRE. – Alors, pourquoi parlez-vous tous deux ? Que penses-tu gagner, mère, à cette ignoble coquetterie maternelle ! Puisque au milieu de la nuit, des haines, des menaces, s’est ouvert une minute ce guichet qui permet à la mère et au fils de s’entrevoir tels qu’ils ne sont pas, profitez-en, et refermez-le. La minute est écoulée.

CLYTEMNESTRE. – Pourquoi si vite. Qui te dit qu’une minute d’amour maternel suffise à Oreste ?

ÉLECTRE. – Tout me dit que toi tu n’as pas droit, dans ta vie, à plus d’une minute d’amour filial. Tu l’as eue. Et comble… Quelle comédie joues-tu ! Va-t’en…

CLYTEMNESTRE. – Très bien. Adieu.

UNE PETITE EUMÉNIDE, apparaissant derrière les colonnes. – Adieu, vérité de mon fils.

ORESTE. – Adieu.

SECONDE PETITE EUMÉNIDE. – Adieu, mirage de ma mère.

ÉLECTRE. – Vous pouvez vous dire au revoir. Vous vous reverrez.



Scène XII


{{center|Électre et Oreste, endormis, les petites Euménides, le mendiant, les Euménides ont maintenant douze ou treize ans.}}


PREMIÈRE PETITE EUMÉNIDE. – Ils dorment. À notre tour de jouer Clytemnestre et Oreste. Mais pas comme eux le jouent. Jouons-le vraiment !

LE MENDIANT, à lui-même mais à voix haute. – C’est l’histoire de ce poussé ou pas poussé que je voudrais…

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Toi, laisse-nous jouer ! Nous jouons !

Les trois petites Euménides se placent dans les positions qu’avaient les acteurs de la scène précédente et jouent en parodie, de préférence avec des masques.

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Ainsi c’est toi, Oreste ?

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Oui, mère, c’est moi.

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Tu viens pour me tuer, pour tuer Égisthe.

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Première nouvelle.

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Pas pour ta sœur… Tu as déjà tué, mon petit Oreste ?

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Ce qu’on tue quand on est bon… Une biche… Comme en plus de bon, j’étais pitoyable, j’ai tué le faon aussi, pour qu’il ne soit pas orphelin… Tuer ma mère, jamais. Ce serait un parricide.

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – C’est avec cette épée que tu les as tués ?

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Oui, elle coupe le fer. Tu juges, pour le faon ! Elle l’avait traversé qu’il n’avait rien senti.

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Je n’ai aucune arrière-pensée. Je ne veux pas t’influencer… Mais si une épée comme celle-là tuait ta sœur, nous serions bien tranquilles !

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Tu veux que je tue ma sœur ?

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Jamais. Ce serait un fratricide. L’idéal serait que l’épée la tue toute seule. Qu’elle sorte un jour du fourreau, comme cela, et qu’elle la tue toute seule. Moi j’épouserais tranquillement Égisthe… Nous te rappellerions. Il prend de l’âge, Égisthe. Tu lui succéderais bien vite… Tu serais le roi Oreste.

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Une épée ne tue pas toute seule. Il faut un assassin.

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Évidemment. Je devrais le savoir. Mais je parle pour le cas où les épées tueraient toutes seules. Les redresseurs de torts sont le mal du monde. Et ils ne s’améliorent pas en vieillissant, je te prie de le croire. Alors que les criminels sans exception deviennent vertueux, eux, sans exception, deviennent criminels. Non, vraiment ! Il y a une belle occasion en ce moment pour une épée qui penserait toute seule, qui se promènerait toute seule, qui tuerait toute seule. Toi, on te marierait, à la seconde fille d’Alcmène, celle qui a ces belles dents, celle qui rit. Tu serais le marié Oreste.

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Je ne veux tuer ni ma sœur que j’aime, ni ma mère que je déteste…

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Je sais. Je sais. En un mot tu es faible et tu as des principes !

TROISIÈME EUMÉNIDE. – Alors pourquoi parlez-vous tous deux ! Puisque au milieu de la nuit, des haines, des menaces, la lune s’élève, le rossignol chante, enlève ta main de la poignée de ton épée, Oreste, pour voir ce qu’elle aura l’intelligence de faire toute seule !

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – C’est cela, enlève… Elle bouge, mes amies… Elle bouge !

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Il n’y a pas de doute. C’est une épée qui pense… Elle pense tellement qu’elle est à demi sortie !

ORESTE, endormi. – Électre !

LE MENDIANT. – Allez, circulez, les chouettes ! Vous les réveillez !

ÉLECTRE, endormie. – Oreste !



Scène XIII


Électre, Oreste, le mendiant.


LE MENDIANT. – C’est l’histoire de ce poussé ou pas poussé que je voudrais bien tirer au clair. Car, selon que c’est l’un ou l’autre, c’est la vérité ou le mensonge qui habite Électre, soit qu’elle mente sciemment, soit que sa mémoire devienne mensongère. Moi je ne crois pas qu’elle ait poussé. Regardez-la : à deux pouces au-dessus du sol, elle tient son frère endormi aussi serré qu’au-dessus d’un abîme. Il va rêver qu’il tombe, évidemment, mais cela vient du cœur, elle n’y est pour rien. Tandis que la reine a une ressemblance : elle ressemble à ces boulangères qui ne se baissent même pas pour ramasser leur monnaie, et aussi à ces chiennes griffonnes qui étouffent leur plus beau petit pendant leur sommeil. Après, elles le lèchent comme la reine vient de lécher Oreste, mais on n’a jamais fait d’enfant avec la salive. On voit l’histoire comme si l’on y était. Tout s’explique, si vous supposez que la reine s’est mis une broche en diamants et qu’un chat blanc est passé. Elle tient Électre sur le bras droit, car la fille est déjà lourde ; elle tient le bébé sur l’autre, un peu éloigné d’elle, pour qu’il ne s’égratigne pas à la broche ou qu’il ne la lui enfonce pas dans la peau… C’est une épingle à reine, pas une épingle à nourrice… Et l’enfant voit le chat blanc, c’est magnifique, un chat blanc, c’est de la vie blanche, c’est du poil blanc : ses yeux le tirent, et il bascule… Et c’est une femme égoïste. Car, de toute façon, en voyant chavirer l’enfant, elle n’avait pour le retenir qu’à libérer son bras droit de la petite Électre, à lancer la petite Électre au loin sur le marbre, à se ficher de la petite Électre. Qu’elle se casse la gueule, la petite Électre, pourvu que vive et soit intact le fils du roi des rois ! Mais elle est égoïste. Pour elle, la femme compte autant que l’homme, parce qu’elle en est une ; le ventre autant que la souche, parce qu’elle est un ventre ; elle ne songe pas une seconde à détruire cette fille à ventre pour sauver ce fils à souche, et elle garde Électre. Tandis que voyez Électre. Elle s’est déclarée dans les bras de son frère. Et elle a raison. Elle ne pouvait trouver d’occasion meilleure. La fraternité est ce qui distingue les humains. Les animaux ne connaissent que l’amour… les chats, les perruches, et cætera ; ils n’ont de fraternité que de pelage. Pour trouver des frères, ils sont obligés d’aimer les hommes, de faire la retape aux hommes… Qu’est-ce qu’il fait, le petit canard, quand il se détache de la bande des canards, et de son petit œil tendre pétillant sur sa joue inclinée de canard, il vient nous regarder, nous autres humains, manger ou bricoler, c’est qu’il sait que c’est nous son frère l’homme et son frère la femme. J’en ai pris ainsi à la main, des petits canards, je n’ai plus eu qu’à leur tordre le cou, parce qu’ils s’approchaient avec leur fraternité, parce qu’ils essayaient de comprendre ce que je faisais, moi leur frère, à couper ma croûte de fromage en y rajoutant de l’oignon. Frère des canards, voilà notre vrai titre, car cette petite tête qu’ils plongent dans la vase pour barboter têtard et salamandre, quand ils la dressent vers l’homme toute mordorée et bleue, elle n’est plus que propreté, intelligence et tendresse – immangeable d’ailleurs, la cervelle exceptée… Moi je me charge de leur apprendre à pleurer, à des têtes de canard !… Électre n’a donc pas poussé Oreste ! Ce qui fait que tout ce qu’elle dit est légitime, tout ce qu’elle entreprend sans conteste. Elle est la vérité sans résidu, la lampe sans mazout, la lumière sans mèche. De sorte que si elle tue, comme cela menace, toute paix et tout bonheur autour d’elle, c’est parce qu’elle a raison ! C’est que si l’âme d’une fille, par le plus beau soleil, se sent un point d’angoisse, si elle renifle, dans les fêtes et les siècles les plus splendides, une fuite de mauvais gaz, elle doit y aller, la jeune fille est la ménagère de la vérité, elle doit y aller jusqu’à ce que le monde pète et craque dans les fondements des fondements et les générations des générations, dussent mille innocents mourir la mort des innocents pour laisser le coupable arriver à sa vie de coupable ! Regardez les deux innocents. C’est ce qui va être le fruit de leurs noces : remettre à la vie pour le monde et les âges un crime déjà périmé et dont le châtiment lui-même sera un pire crime. Comme ils ont raison de dormir pendant cette heure qu’ils ont encore ! Laissons-les. Moi je vais faire un tour. Je les réveillerais. J’éternue toujours trois fois quand la lune prend sa hauteur, et éternuer dans ses mains c’est prendre un risque effroyable. Mais vous tous qui restez, taisez-vous, inclinez-vous !… C’est le premier repos d’Électre !… C’est le dernier repos d’Oreste !

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RIDEAU