Électre (Giraudoux)/Acte II

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Grasset (p. 125-227).

ACTE II


Même décor. Peu avant le jour.



Scène I


Électre toujours assise et tenant Oreste endormi. Le mendiant. Un coq. Une trompette lointaine.


LE MENDIANT. – Il n’est plus bien loin, n’est-ce pas, Électre ?

ÉLECTRE. – Oui. Elle n’est plus bien loin.

LE MENDIANT. – Je dis Il. Je parle du jour.

ÉLECTRE. – Je parle de la lumière.

LE MENDIANT. – Cela ne va pas te suffire que les visages des menteurs soient éclatants de soleil ? Que les adultères et les assassins se meuvent dans l’azur ? C’est cela le jour. Ce n’est déjà pas mal.

ÉLECTRE. – Non. Je veux que leur visage soit noir en plein midi, leurs mains rouges. C’est cela la lumière. Je veux que leurs yeux soient cariés, leur bouche pestilentielle.

LE MENDIANT. – Pendant que tu y es, tu ne saurais trop demander.

ÉLECTRE. – C’est le coq… Je le réveille ?

LE MENDIANT. – Réveille-le si tu veux. Moi je lui donnerais cinq minutes.

ÉLECTRE. – Cinq minutes de néant… Pauvre cadeau.

LE MENDIANT. – On ne sait jamais. Il y a un insecte, paraît-il, qui ne vit que cinq minutes. En cinq minutes, il est jeune, adulte, cacochyme, il épuise toutes les combinaisons d’histoires d’enfance, d’adolescence, de déboîtage du genou et de cataracte, d’unions légitimes ou morganatiques. Tiens, depuis que je parle, il doit en être au moins à la rougeole et à la puberté.

ÉLECTRE. – Attendons sa mort. C’est tout ce que j’accorde.

LE MENDIANT. – D’autant qu’il dort bien, notre frère.

ÉLECTRE. – Il s’est endormi aussitôt. Il m’a échappé. Il a glissé dans le sommeil comme dans sa vraie vie.

LE MENDIANT. – Il y sourit. C’est sa vraie vie.

ÉLECTRE. – Dis-moi tout, mendiant, excepté que la vraie vie d’Oreste est de sourire !

LE MENDIANT. – De rire aux éclats, d’aimer, de bien s’habiller, d’être heureux. Je l’ai deviné rien qu’à le voir. Bien servi par l’existence, ce serait un pinson, Oreste.

ÉLECTRE. – Il tombe mal.

LE MENDIANT. – Oui, il ne tombe pas très bien. Raison de plus pour ne pas le presser.

ÉLECTRE. – Soit. Puisqu’il a été créé pour rire aux éclats, pour bien s’habiller, puisqu’il est un pinson, Oreste, puisqu’il va se réveiller pour toujours sur l’épouvante, je lui donne cinq minutes.

LE MENDIANT. – D’autant qu’à ta place, puisque tu as le choix, je m’arrangerais pour que ce matin le jour et la vérité prennent leur départ en même temps. Cela ne signifierait pas plus qu’un attelage à deux, mais c’est cela qui serait d’une jeune fille, et à moi tu me ferais plaisir. La vérité des hommes colle trop à leurs habitudes, elle part n’importe comment, de neuf heures du matin quand les ouvriers déclarent leur grève, de six heures du soir quand la femme avoue, et cætera : ce sont de mauvais départs, c’est toujours mal éclairé. Moi je suis habitué aux animaux. Ceux-là savent partir. Le premier bond du lapin dans sa bruyère, à la seconde où surgit le soleil, le premier saut sur son échasse de la sarcelle, le premier galop de l’ourson hors de son rocher, cela, je te l’assure, c’est un départ vers la vérité. S’ils n’arrivent pas, c’est vraiment qu’ils n’ont pas à arriver. Un rien les distrait, un goujon, une abeille. Mais fais comme eux, Électre, pars de l’aurore.

ÉLECTRE. – Heureux règne où le goujon et l’abeille sont des mensonges ! Mais ils bougent déjà, tes animaux !

LE MENDIANT. – Non. Ce sont ceux de la nuit qui rentrent. Les chouettes, les rats. C’est la vérité de la nuit qui rentre… Chut, écoute les deux derniers, les rossignols naturellement : la vérité des rossignols.



Scène II


Les mêmes, Agathe Théocathoclès, le jeune homme.


AGATHE. – Ô mon amour chéri, tu as bien compris, n’est-ce pas ?

LE JEUNE HOMME. – Oui. J’aurais réponse à tout.

AGATHE. – S’il te trouve dans l’escalier ?

LE JEUNE HOMME. – Je venais voir le médecin qui habite au-dessus.

AGATHE. – Tu oublies déjà ! C’est un vétérinaire. Achète un chien… S’il me trouve dans tes bras ?

LE JEUNE HOMME. – Je t’ai ramassée au milieu de la rue, la cheville foulée.

AGATHE. – Si c’est dans notre cuisine ?

LE JEUNE HOMME. – Je fais l’homme ivre. Je ne sais où je suis. Je casse tous les verres.

AGATHE. – Un seul suffit, chéri ! Un petit. Les grands sont en cristal… Si c’est dans notre chambre, et que nous soyons habillés ?

LE JEUNE HOMME. – Que c’est lui justement que je cherche, pour parler politique. Qu’il faut vraiment venir là pour le trouver.

AGATHE. – Si c’est dans notre chambre, et que nous soyons déshabillés ?

LE JEUNE HOMME. – Que je suis entré par surprise, que tu me résistes, que tu es la perfidie même, qui vous aguiche, depuis six mois, et vous reçoit en voleur, le moment arrivé… Une grue !

AGATHE. – Ô mon amour !

LE JEUNE HOMME. – Une vraie grue !…

AGATHE. – J’ai entendu… Ô chéri, le jour approche, et je t’ai eu une heure à peine, et combien de temps encore va-t-il consentir à croire que je suis somnambule, et qu’il est moins dangereux de me laisser errer dans les bosquets que sur les toits ? Ô mon cœur, crois-tu qu’il soit un mensonge qui me permette de t’avoir la nuit dans notre lit, moi entre vous deux, et que tout lui paraisse naturel ?

LE JEUNE HOMME. – Cherche bien. Tu le trouveras.

AGATHE. – Un mensonge grâce auquel vous puissiez même vous parler l’un à l’autre, si cela vous plaît, par-dessus ton Agathe, de vos élections et de vos courses… Et qu’il ne se doute de rien… C’est cela qu’il nous faut, c’est cela !

LE JEUNE HOMME. – Juste cela.

AGATHE. – Hélas ! Pourquoi est-il si vaniteux, pourquoi a-t-il le sommeil si léger, pourquoi m’adore-t-il ?

LE JEUNE HOMME. – C’est la litanie éternelle. Pourquoi l’as-tu épousé ! Pourquoi l’as-tu aimé !

AGATHE. – Moi ! Menteur ! Je n’ai jamais aimé que toi !

LE JEUNE HOMME. – Que moi ! Songe dans les bras de qui je t’ai trouvée avant-hier !

AGATHE. – C’est que justement j’avais pris une entorse. Celui dont tu parles me rapportait.

LE JEUNE HOMME. – Je connais depuis une minute l’histoire de l’entorse.

AGATHE. – Tu ne connais rien. Tu ne comprends rien. Tu ne comprends pas que cet accident m’en a donné l’idée pour nous !

LE JEUNE HOMME. – Quand je le croise dans ton escalier, il est sans chiens, je t’assure, et sans chats.

AGATHE. – C’est un cavalier. On n’amène pas les chevaux à la consultation.

LE JEUNE HOMME. – Et toujours il sort de chez toi.

AGATHE. – Pourquoi me forces-tu à trahir un secret d’État ! Il vient consulter mon mari. On soupçonne un complot dans la ville. Je t’en conjure : ne le dis à personne. Ce serait sa révocation. Tu me mettrais sur la paille.

LE JEUNE HOMME. – Un soir, il se hâtait, son écharpe mal mise, sa tunique entrouverte.

AGATHE. – Je le pense bien. C’est le jour où il avait voulu m’embrasser. Je l’ai reçu !

LE JEUNE HOMME. – Tu ne lui as pas permis de t’embrasser, puissant comme il est ? J’attendais en bas ! Il est resté deux heures.

AGATHE. – Il est resté deux heures, mais je ne lui ai pas permis de m’embrasser.

LE JEUNE HOMME. – Il t’a donc embrassée sans permission. Avoue-le, Agathe, ou je pars !

AGATHE. – Me contraindre à cet aveu ! C’est bien fait pour ma franchise ! Oui, il m’a embrassée… Une seule fois… Et sur le front.

LE JEUNE HOMME. – Et tu ne trouves pas cela horrible ?

AGATHE. – Horrible ? Épouvantable.

LE JEUNE HOMME. – Et tu n’en souffres pas.

AGATHE. – Pas du tout… Ah, si j’en souffre ? À mourir ! À mourir ! Embrasse-moi, chéri. Maintenant tu sais tout, et au fond j’en suis heureuse. Tu n’aimes pas mieux que tout soit clair entre nous ?

LE JEUNE HOMME. – Oui. Je préfère tout au mensonge.

AGATHE. – Quelle gentille façon de dire que tu me préfères à tout, mon amour !…

Agathe et le jeune homme sortent.



Scène III


{{center|Électre, Oreste, le mendiant, puis les petites Euménides. Elles ont encore grandi. Elles ont quinze ans.}}


LE MENDIANT. – Une aubade, à l’aube d’un tel jour ! C’est toujours cela !

ÉLECTRE. – L’insecte est mort, mendiant ?

LE MENDIANT. – Et dissous dans la création. Ses arrière-petits-fils se débattent avec la goutte des centenaires.

ÉLECTRE. – Oreste !

LE MENDIANT. – Tu vois bien qu’il ne dort plus. Ses paupières sont levées.

ÉLECTRE. – Où es-tu, Oreste ? À quoi penses tu ?

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Oreste, c’est juste temps ; n’écoute pas ta sœur !

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Ne l’écoute pas ! Nous avons appris ce que contient la vie, c’est fabuleux !

TROISIÈME EUMÉNIDE. – Tout à fait par hasard, en grandissant dans la nuit.

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Nous ne te disons rien de l’amour, mais cela nous paraît extraordinaire !

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Et elle va tout gâter avec son venin.

TROISIÈME EUMÉNIDE. – Avec son venin de vérité, le seul sans remède.

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Tu as raison. Nous savons à quoi tu penses. C’est magnifique, la royauté, Oreste ! Les jeunes filles dans les parcs royaux qui donnent du pain au cygne, cependant que de leur blouse pend le médaillon du roi Oreste, qu’elles embrassent à la dérobée. Le départ pour la guerre, avec les femmes sur les toits, avec le ciel comme une voile, et ce cheval blanc qui steppe sous les musiques. Le retour de la guerre, avec le visage du roi qui paraît maintenant le visage d’un dieu, tout simplement parce qu’il a eu un peu froid, un peu faim, un peu peur, un peu pitié. Si la vérité doit gâter tout cela, qu’elle périsse !

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Tu as raison. C’est magnifique, l’amour, Oreste ! On ne se quitte jamais, paraît-il. On ne s’est pas plutôt séparé, paraît-il, qu’on revient en courant, qu’on s’agrippe par les mains. Où qu’on aille, on se retrouve aussitôt face à face. La terre est ronde pour ceux qui s’aiment. Déjà je me heurte partout contre celui que j’aime, et il n’existe pas encore. Voilà ce qu’Électre veut te ravir, et à nous aussi, avec sa vérité. Nous voulons aimer. Fuis Électre.

ÉLECTRE. – Oreste !

ORESTE. – Je suis réveillé, sœur.

ÉLECTRE. – Réveille-toi de ce réveil. N’écoute pas ces filles !

ORESTE. – Ô Électre, es-tu sûre qu’elles n’ont pas raison ! Es-tu sûre que ce n’est pas la pire arrogance, pour un humain, à cette heure, de vouloir retrouver sa propre trace. Pourquoi ne pas prendre la première route, et aller au hasard ! Fietoi à moi. Je suis dans un de ces moments où je vois si nette la piste de ce gibier qui s’appelle le bonheur.

ÉLECTRE. – Hélas, ce n’est pas notre chasse d’aujourd’hui.

ORESTE. – Ne plus nous quitter, cela seul compte ! Fuyons ce palais. Allons en Thessalie. Tu verras ma maison, perdue dans les roses et les jasmins.

ÉLECTRE. – Tu m’as sauvée du jardinier, Oreste chéri. Ce n’est pas pour me donner aux fleurs.

ORESTE. – Laisse-toi convaincre. Glissons-nous hors des bras de cette pieuvre qui va nous enserrer tout à l’heure. Ré-jouissons-nous d’être réveillés avant elle. Viens !

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Elle est réveillée ! Regarde ses yeux !

TROISIÈME EUMÉNIDE. – Tu as raison. C’est merveilleux, le printemps, Oreste. Quand, par-dessus les haies qui n’ont pas encore poussé, on ne voit que le dos un peu mouvant des animaux qui broutent l’herbe neuve, et que seule la tête de l’âne les dépasse et vous regarde. Elle te paraîtra drôle, la tête de l’âne, si tu es l’assassin de ton oncle. C’est drôle, un âne qui vous regarde quand vous avez les mains rouges du sang de votre oncle.

ORESTE. – Que dit-elle ?

TROISIÈME EUMÉNIDE. – Parlons-en, du printemps ! Les mottes de beurre qui flottent au printemps sur les sources avec le cresson, tu verras quelle caresse elles peuvent être pour le cœur de ceux qui ont tué leur mère. Étends ton beurre sur ton pain avec un couteau, ce jour-là, même si ce n’est pas le couteau qui a tué ta mère, et tu verras.

ORESTE. – Aide-moi, Électre !

ÉLECTRE. – Ainsi tu es comme tous les hommes, Oreste ! La moindre flatterie les relâche, la moindre fraîcheur les soudoie. T’aider ? Je le sais, ce que tu voudrais m’entendre dire.

ORESTE. – Alors dis le-moi.

ÉLECTRE. – Que les humains sont bons, après tout, que la vie après tout est bonne !

ORESTE. – N’est-ce pas vrai ?

ÉLECTRE. – Que ce n’est pas un mauvais sort que d’être jeune, beau et prince. D’avoir une sœur jeune et princesse. Qu’il suffit de laisser les hommes à leurs petites occupations de bassesse et de vanité, de ne pas presser sur les pustules humaines, et de vivre des beautés du monde !

ORESTE. – Et ce n’est pas ce que tu me dis ?

ÉLECTRE. – Non. Je te dis que notre mère a un amant.

ORESTE. – Tu mens ! C’est impossible !

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Elle est veuve. Elle a bien raison.

ÉLECTRE. – Je te dis que notre père a été tué !

ORESTE. – Tué, Agamemnon !

ÉLECTRE. – Poignardé par des assassins.

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Il y a sept ans. C’est de l’histoire ancienne.

ORESTE. – Et tu savais cela, et tu m’as laissé dormir toute une nuit !

ÉLECTRE. – Je ne le savais pas. C’est là justement le cadeau de la nuit. Elle a rejeté ces vérités sur son visage. Je saurai désormais comment font les devineresses. Elles pressent toute une nuit leur frère endormi contre leur cœur.

ORESTE. – Notre père, tué ! Qui te l’a dit ?

ÉLECTRE. – Lui-même.

ORESTE. – Il t’a parlé, avant de mourir ?

ÉLECTRE. – Il m’avait parlé mort, le jour même du meurtre, mais cette parole a mis sept ans à m’atteindre.

ORESTE. – Il t’est apparu ?

ÉLECTRE. – Non. Son cadavre cette nuit m’est apparu, tel qu’il était le jour du meurtre, mais c’était lumineux, il suffisait de lire : il y avait dans son vêtement un pli qui disait : je ne suis pas le pli de la mort, mais le pli de l’assassinat. Et il y avait sur le soulier une boucle qui répétait : je ne suis pas la boucle de l’accident, mais la boucle du crime. Et il y avait dans la paupière retombée une ride qui disait : je n’ai pas vu la mort, j’ai vu les régicides.

ORESTE. – Pour notre mère, qui te l’a dit ?

ÉLECTRE. – Elle-même. Encore elle-même.

ORESTE. – Elle a avoué ?

ÉLECTRE. – Non. Je l’ai vue morte. Son cadavre d’avance l’a trahie. Aucun doute. Son sourcil était le sourcil d’une femme morte qui a eu un amant.

ORESTE. – Quel est cet amant ? Quel est cet assassin ?

ÉLECTRE. – C’est pour le trouver que je t’éveille. Espérons que c’est le même. Tu n’auras qu’un coup à donner.

ORESTE. – Je crois qu’il vous faut partir, mes filles. Ma sœur m’offre à mon réveil une reine qui se prostitue et un roi assassiné… Mes parents.

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Ce n’est déjà pas mal. N’y ajoute rien.

ÉLECTRE. – Pardon, Oreste.

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Elle s’excuse maintenant.

TROISIÈME EUMÉNIDE. – Je te perds ta vie, et je m’excuse.

LE MENDIANT. – Elle a tort de s’excuser. C’est ce genre de réveil que nous réservent habituellement nos femmes et nos sœurs. Il faut croire qu’elles sont faites pour cela.

ÉLECTRE. – Elles ne sont faites que pour cela. Épouses, belles-sœurs, belles-mères, toutes, quand les hommes au matin ne voient plus, par leurs yeux engourdis, que la pourpre et l’or, c’est elles qui les secouent, qui leur tendent avec le café et l’eau chaude, la haine de l’injustice et le mépris du petit bonheur.

ORESTE. – Pardon, Électre !

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – À son tour de s’excuser. Ils sont polis dans la famille !

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Ils enlèvent leur tête pour se saluer.

ÉLECTRE. – Et elles épient leur réveil. Et les hommes, n’eussent-ils dormi que cinq minutes, ils ont repris l’armure du bonheur : la satisfaction, l’indifférence, la générosité, l’appétit. Et une tache de soleil les réconcilie avec toutes les taches de sang. Et un chant d’oiseau avec tous les mensonges. Mais elles sont là toutes, sculptées par l’insomnie, avec la jalousie, l’envie, l’amour, la mémoire : avec la vérité. Tu es réveillé, Oreste ?

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Et nous allons avoir son âge dans une heure ! Que le ciel nous fasse différentes !

ORESTE. – Je pense que je m’éveille.

LE MENDIANT. – Votre mère vient, mes enfants.

ORESTE. – Où est mon épée ?

ÉLECTRE. – Bravo. Voilà ce que j’appelle un bon réveil. Prends ton épée. Prends ta haine. Prends ta force.



Scène IV


Les mêmes, Clytemnestre.

CLYTEMNESTRE. – Leur mère paraît. Et ils deviennent des statues.

ÉLECTRE. – Des orphelins, tout au plus.

CLYTEMNESTRE. – Je n’écouterai plus une fille insolente !

ÉLECTRE. – Écoute le fils.

ORESTE. – Qui est-ce, mère ? Avoue !

CLYTEMNESTRE. – Quels enfants êtes-vous qui, en deux mots, faites de notre rencontre un drame ? Laissez-moi, ou j’appelle !

ÉLECTRE. – Qui appelles-tu ? Lui ?

ORESTE. – Tu te débats beaucoup, mère.

LE MENDIANT. – Attention, Oreste. Le gibier innocent se débat comme l’autre.

CLYTEMNESTRE. – Le gibier ? Quelle sorte de gibier suis-je pour mes enfants ? Parle, Oreste, parle !

ORESTE. – Je n’ose !

CLYTEMNESTRE. – Électre, alors. Elle osera.

ÉLECTRE. – Qui est-ce, mère ?

CLYTEMNESTRE. – De qui, de quoi voulez-vous parler ?

ORESTE. – Mère, est-ce vrai que tu as…

ÉLECTRE. – Ne précise donc pas, Oreste. Demande-lui simplement qui est-ce. Il y a en elle un nom. Quelle que soit ta question, si tu la presses bien, le nom sortira…

ORESTE. – Mère, est-ce vrai que tu as un amant ?

CLYTEMNESTRE. – C’est aussi ta question, Électre ?

ÉLECTRE. – On peut la poser ainsi. CLYTEMNESTRE. – Mon fils et ma fille me demandent si j’ai un amant ?

ÉLECTRE. – Ton mari ne peut plus te le demander.

CLYTEMNESTRE. – Les dieux rougiraient de t’entendre.

ÉLECTRE. – Cela m’étonnerait. Ils rougissent rarement depuis quelque temps.

CLYTEMNESTRE. – Je n’ai pas d’amant. Mais veillez à vos actes. Tout le mal du monde est venu de ce que les soi-disant purs ont voulu déterrer les secrets et les ont mis en plein soleil.

ÉLECTRE. – La pourriture née du soleil, je l’accepte.

CLYTEMNESTRE. – Je n’ai pas d’amant. Je ne peux avoir d’amant, même si je le désirais. Mais prenez garde. Les curieux n’ont pas eu de chance dans notre famille : ils pistaient un vol et découvraient un sacrilège ; ils suivaient une liaison et butaient contre un inceste. Vous ne découvrirez pas que j’ai un amant, puisque je n’en ai pas, mais vous trébucherez sur quelque pavé mortel pour vos sœurs et pour vous-mêmes.

ÉLECTRE. – Quel est ton amant ?

ORESTE. – Écoute-la, du moins, Électre !

CLYTEMNESTRE. – Je n’ai pas d’amant. Mais allez-vous me dire où serait le crime, si j’en avais un ?

ORESTE. – Ô mère, tu es reine !

CLYTEMNESTRE. – Le monde n’est pas vieux, et le jour vient de naître. Mais il nous faudrait déjà au moins jusqu’au crépuscule pour citer les reines qui ont eu un amant.

ORESTE. – Mère, je t’en supplie. Combats ainsi, combats encore ! Convaincs-nous. Si cette lutte nous rend une reine, bénie soit-elle, tout nous est rendu !

ÉLECTRE. – Tu ne vois pas que tu lui fournis ses armes, Oreste ?

CLYTEMNESTRE. – Très bien. Laisse-moi seule avec Électre, veux-tu ?

ORESTE. – Le faut-il, sœur ?

ÉLECTRE. – Oui. Oui. Attends là, sous la voûte. Et dès que je crierai Oreste, accours. Accours de toute ta vitesse. C’est que je saurai tout.



Scène V


Clytemnestre, Électre, le mendiant.


CLYTEMNESTRE. – Aide-moi, Électre !

ÉLECTRE. – T’aider à quoi ? À dire la vérité, ou à mentir ?

CLYTEMNESTRE. – Protège-moi.

ÉLECTRE. – Voilà la première fois que tu te penches vers ta fille, mère. Tu dois avoir peur.

CLYTEMNESTRE. – J’ai peur d’Oreste.

ÉLECTRE. – Tu mens. Tu n’as point peur d’Oreste. Tu le vois comme il est : passionné, changeant, faible. Il rêve encore d’une idylle chez les Atrides. C’est moi que tu redoutes, pour moi que tu joues ce jeu dont le sens m’échappe encore. Tu as un amant, n’est-ce pas ? Qui est-il ?

CLYTEMNESTRE. – Lui ne sait rien. Lui n’est pas en cause.

ÉLECTRE. – Il ne sait pas qu’il est ton amant ?

CLYTEMNESTRE. – Cesse d’être ce juge, Électre. Cesse ta poursuite. Tu es ma fille, après tout.

ÉLECTRE. – Après tout. Après exactement tout. À ce titre je te poursuis.

CLYTEMNESTRE. – Alors, cesse d’être ma fille. Cesse de me haïr. Sois seulement ce que je cherche en toi, une femme. Prends ma cause, elle est la tienne. Défends-toi en me défendant.

ÉLECTRE. – Je ne suis pas inscrite à l’association des femmes. Il faudra une autre que toi pour m’embaucher.

CLYTEMNESTRE. – Tu as tort. Si tu trahis ta compagne de condition, de corps, d’infortune, c’est de toi la première qu’Oreste prendra horreur. Le scandale n’est jamais retombé que sur ceux qui le provoquent. À quoi te sert d’éclabousser toutes les femmes en m’éclaboussant ! Tu souilleras pour les yeux d’Oreste tout ce par quoi tu me ressembles.

ÉLECTRE. – Je ne te ressemble en rien. Depuis longtemps, je ne regarde plus mon miroir que pour m’assurer de cette chance. Tous les marbres polis, tous les bassins d’eau du palais me l’ont déjà crié, ton visage me le crie : le nez d’Électre n’a rien du nez de Clytemnestre. Mon front est à moi. Ma bouche est à moi. Et je n’ai pas d’amant.

CLYTEMNESTRE. – Écoute-moi ! Je n’ai pas d’amant. J’aime.

ÉLECTRE. – N’essaie pas de cette ruse. Tu jettes dans mes pieds l’amour comme les voituriers poursuivis par les loups leur jettent un chien. Le chien n’est pas ma nourriture.

CLYTEMNESTRE. – Nous sommes femmes, Électre, nous avons le droit d’aimer.

ÉLECTRE. – Je sais qu’on a beaucoup de droits dans la confrérie des femmes. Si vous payez le droit d’entrée, qui est lourd, qui est d’admettre que les femmes sont faibles, menteuses, basses, vous avez le droit général de faiblesse, de mensonge, de bassesse. Le malheur est que les femmes sont fortes, loyales, bonnes. Alors tu te trompes. Tu n’avais le droit d’aimer que mon père. L’aimais-tu ? Le soir de tes noces, l’aimais-tu ?

CLYTEMNESTRE. – Où veux-tu en venir ? Tu veux m’entendre dire que ta naissance ne doit rien à mon amour, que tu as été conçue dans la froideur ? Sois satisfaite. Tout le monde ne peut pas être comme ta tante Léda, et pondre des œufs. Mais pas une fois tu n’as parlé en moi. Nous avons été des indifférentes dès ta première minute. Tu ne m’as même pas fait souffrir à ta naissance. Tu étais menue, réticente. Tu serrais les lèvres. Si un an tu as serré obstinément les lèvres, c’est de peur que ton premier mot ne soit le nom de ta mère. Ni toi ni moi n’avons pleuré ce jour-là. Ni toi ni moi n’avons jamais pleuré ensemble.

ÉLECTRE. – Les parties de pleurs ne m’intéressent pas.

CLYTEMNESTRE. – Tu pleureras bientôt, sois-en sûre, et peut-être sur moi.

ÉLECTRE. – Les yeux peuvent pleurer tout seuls. Ils sont là pour cela.

CLYTEMNESTRE. – Oui, et même les tiens, qui ont l’air de deux pierres. Un jour les pleurs les noieront.

ÉLECTRE. – Vienne ce jour… Mais pourquoi lances-tu maintenant dans mes jambes, pour me retenir, la froideur au lieu de l’amour ?

CLYTEMNESTRE. – Pour que tu comprennes que j’ai le droit d’aimer. Pour que tu saches que tout dans ma vie a été dur comme ma fille à son premier jour. Depuis mon mariage, jamais de solitude, jamais de retraite. Je n’ai été dans les forêts que les jours de procession. Pas de repos, même pour mon corps. Il était couvert toute la journée par des robes d’or, et la nuit par un roi. Partout une méfiance qui gagnait jusqu’aux objets, jusqu’aux animaux, jusqu’aux plantes. Souvent en voyant les tilleuls du palais, maussades, silencieux, avec leur odeur de nourrice, je me disais : ils me font la tête d’Électre le jour de sa naissance. Jamais une reine n’a eu à ce point le lot des reines, l’absence du mari, la méfiance des fils, la haine des filles… Que me restait-il ?

ÉLECTRE. – Ce qui restait aux autres, l’attente.

CLYTEMNESTRE. – L’attente de quoi ? L’attente est horrible.

ÉLECTRE. – Celle qui t’étreint en ce moment, peut-être.

CLYTEMNESTRE. – Tu peux me dire qui tu attends, toi ?

ÉLECTRE. – Je n’attends plus rien, mais dix ans j’ai attendu mon père. Le seul bonheur que j’ai connu en ce monde est l’attente.

CLYTEMNESTRE. – C’est un bonheur pour vierges. C’est un bonheur solitaire.

ÉLECTRE. – Crois-tu ? À part toi, à part les hommes, il n’était rien dans le palais qui n’attendît mon père avec moi, qui ne fût complice ou partie dans mon attente. Cela commençait le matin, mère, à ma première promenade sous ces tilleuls qui te haïssent, qui attendaient mon père d’une attente qu’ils essayaient vainement de comprimer en eux, vexés de vivre par années et non comme il l’aurait fallu, par décades, honteux de l’avoir trahi à chaque printemps quand ils ne pouvaient plus contenir leurs fleurs et leurs parfums, et qu’ils défaillaient avec moi sur son absence. Cela continuait à midi, quand j’allais au torrent, le plus fortuné de nous tous, qui lui pouvait bouger, qui attendait mon père en courant vers un fleuve qui courait vers la mer. Cela se poursuivait le soir, quand je n’avais plus la force d’attendre près de ses chiens, de ses chevaux, pauvres bêtes trop mortelles, incapables par nature de l’attendre des siècles, et que je me réfugiais vers les colonnes, les statues. Je prenais modèle sur elles. J’attendais, debout, sous la lune, pendant des heures, immobile, comme elles, sans penser, sans vivre. Je l’attendais d’un cœur de pierre, de marbre, d’albâtre, d’onyx, mais qui bat-tait et me fracassait la poitrine… Où en serais-je s’il n’y avait pas encore des heures où j’attends encore, où j’attends le passé, où je l’attends encore !

CLYTEMNESTRE. – Moi je n’attends plus, j’aime.

ÉLECTRE. – Et tout va pour toi, maintenant ?

CLYTEMNESTRE. – Tout va.

ÉLECTRE. – Les fleurs t’obéissent enfin ? Les oiseaux te parlent ? CLYTEMNESTRE. – Oui, tes tilleuls me font des signes.

ÉLECTRE. – C’est bien possible, tu m’as tout volé dans la vie.

CLYTEMNESTRE. – Aime. Nous partagerons.

ÉLECTRE. – Partager l’amour avec toi ? C’est comme si tu m’offrais de partager ton amant. Qui est-ce ?

CLYTEMNESTRE. – Ô Électre, pitié ! Je te le dirai, son nom, dût-il te faire rougir. Mais laisse passer quelques jours. Qu’attends-tu d’un scandale ? Songe à ton frère. Comment imaginer que le peuple d’Argos laisse jamais Oreste succéder à une mère indigne ?

ÉLECTRE. – Une mère indigne ? Que cherches-tu par cet aveu ? Quel temps veux-tu gagner ? Quel piège me tends-tu ? Quelle couvée veux-tu sauver, comme la perdrix, en boitant du côté de l’amour et de l’indignité ?

CLYTEMNESTRE. – Épargne-moi une honte publique. Pourquoi me forcer à avouer que j’aime au-dessous de mon rang !

ÉLECTRE. – Un petit lieutenant, sans nom, sans grade ?

CLYTEMNESTRE. – Oui.

ÉLECTRE. – Tu mens. Si ton amant était un petit officier sans nom et sans gloire, s’il était le baigneur, l’écuyer, tu l’aimerais. Mais tu n’aimes pas, tu n’as jamais aimé. Qui est-ce ? Pourquoi me refuses-tu ce nom comme on refuse une clef ? Quel meuble as-tu peur que l’on ouvre avec ce nom-là ?

CLYTEMNESTRE. – Un meuble qui est à moi, mon amour.

ÉLECTRE. – Dis-moi le nom de ton amant, mère, et je te dirai si tu aimes. Et il restera entre nous pour toujours.

CLYTEMNESTRE. – Jamais.

ÉLECTRE. – Tu vois ! Ce n’est pas ton amant, c’est ton secret que tu me caches. Tu as peur que son nom me donne la seule preuve qui m’échappe encore, dans cette chasse !

CLYTEMNESTRE. – Quelle preuve ? Tu es folle !

ÉLECTRE. – La raison du forfait. Tout me dit que tu l’as commis, mère. Mais ce que je ne vois pas encore, ce qu’il faut que tu m’apprennes, c’est pourquoi tu l’aurais commis. Toutes les clefs, comme tu dis, je les ai essayées. Aucune n’ouvre encore. Ni l’amour. Tu n’aimes rien. Ni l’ambition. Tu te moques d’être reine. Ni la colère. Tu es réfléchie, tu calcules. Mais le nom de ton amant va tout éclairer, va tout nous dire, n’est-ce pas ? Qui aimes-tu ? Qui est-ce ?



Scène VI


Les mêmes, Agathe poursuivie par le président.


LE PRÉSIDENT. – Qui est-ce ? Qui aimes-tu ?

AGATHE. – Je te hais.

LE PRÉSIDENT. – Qui est-ce ?

AGATHE. – Je te dis que c’est fini. Fini le mensonge. Électre a raison. Je passe dans son camp. Merci, Électre ! Tu me donnes la vie !

LE PRÉSIDENT. – Que chante-t-elle ?

AGATHE. – La chanson des épouses. Tu vas la connaître.

LE PRÉSIDENT. – Elle va chanter, maintenant !

AGATHE. – Oui, nous sommes toutes là, avec nos maris insuffisants ou nos veuvages. Et toutes nous nous consumons à leur rendre la vie et la mort agréables. Et s’ils mangent de la laitue cuite il leur faut le sel et un sourire. Et s’ils fument, il nous faut allumer leur ignoble cigare avec la flamme de notre cœur !

LE PRÉSIDENT. – Pour qui parles-tu ? Tu m’as vu jamais manger de la laitue cuite ?

AGATHE. – Ton oseille, si tu veux.

LE PRÉSIDENT. – Et il n’en mange pas d’oseille et il ne fume pas le cigare, ton amant ?

AGATHE. – L’oseille mangée par mon amant devient une ambroisie, dont je lèche les restes. Et tout ce qui est souillé quand mon mari le touche sort purifié de ses mains ou de ses lèvres… Moi-même… Et Dieu sait !

ÉLECTRE. – J’ai trouvé, mère, j’ai trouvé !

LE PRÉSIDENT. – Reviens à toi, Agathe !

AGATHE. – Justement. J’y reviens. J’y suis enfin revenue !… Et vingt-quatre heures par jour, nous nous tuons, nous nous suicidons pour la satisfaction d’un être dont le mécontentement est notre seule joie, pour la présence d’un mari dont l’absence est notre seule volupté, pour la vanité du seul homme qui nous montre journellement ce qui nous humilie le plus au monde, ses orteils et la petite queue de son linge. Et voilà qu’il ose nous reprocher de lui dérober par semaine, une heure de cet enfer !… Mais alors, c’est vrai, il a raison ! Quand cette heure merveilleuse arrive, nous n’y allons pas de main morte !

LE PRÉSIDENT. – Voilà ton ouvrage. Électre. Ce matin encore, elle m’embrassait !

AGATHE. – Je suis jolie et il est laid. Je suis jeune et il est vieux. J’ai de l’esprit et il est bête. J’ai une âme et il n’en a pas. Et c’est lui qui a tout. En tout cas il m’a. Et c’est moi qui n’ai rien. En tout cas, je l’ai. Et jusqu’à ce matin, moi qui donnais tout, c’est moi qui devais paraître comblée. Pourquoi ?… Je lui cire ses chaussures. Pourquoi ?… Je lui brosse ses pellicules. Pourquoi ?… Je lui filtre son café. Pourquoi ? Alors que la vérité serait que je l’empoisonne, que je frotte son col de poix et de cendre. Les souliers encore, je comprends. Je crachais sur eux. Je crachais sur toi. Mais c’est fini, c’est fini… Salut, ô vérité. Électre m’a donné son courage. C’est fait, c’est fait. J’aime autant mourir !

LE MENDIANT. – Elles chantent bien, les épouses.

LE PRÉSIDENT. – Qui est-ce ?

ÉLECTRE. – Écoute, mère ! Écoute-toi ! C’est toi qui parles !

AGATHE. – Qui est-ce ? Ils croient, tous ces maris, que ce n’est qu’une personne !

LE PRÉSIDENT. – Des amants ? Tu as des amants ?

AGATHE. – Ils croient que nous ne les trompons qu’avec des amants. Avec les amants aussi, sûrement… Nous vous trompons avec tout. Quand ma main glisse, au réveil, et machinalement tâte le bois du lit, c’est mon premier adultère. Employons-le, pour une fois, ton mot adultère. Que je l’ai caressé, ce bois, en te tournant le dos, durant mes insomnies ! C’ est de l’olivier. Quel grain doux ! Quel nom charmant ! Quand j’entends le mot olivier dans la rue, j’en ai un sursaut. J’entends le nom de mon amant ! Et mon second adultère, c’est quand mes yeux s’ouvrent et voient le jour à travers la persienne. Et mon troisième, c’est quand mon pied touche l’eau du bain, c’est quand j’y plonge. Je te trompe avec mon doigt, avec mes yeux, avec la plante de mes pieds. Quand je te regarde, je te trompe. Quand je t’écoute, quand je feins de t’admirer à ton tribunal, je te trompe. Tue les oliviers, tue les pigeons, les enfants de cinq ans, fillettes et garçons, et l’eau, et la terre, et le feu ! Tue ce mendiant. Tu es trompé par eux.

LE MENDIANT. – Merci.

LE PRÉSIDENT. – Et hier soir encore cette femme me versait ma tisane. Et elle la trouvait trop tiède ! Et elle faisait rebouillir de l’eau ! Vous êtes content, vous ! Un petit scandale à l’intérieur d’un grand n’est pas pour vous déplaire !

LE MENDIANT. – Non. C’est l’écureuil dans la grande roue. Cela lui donne son vrai mouvement.

LE PRÉSIDENT. – Et cet esclandre devant la reine elle-même, vous l’excusez !

ÉLECTRE. – La reine envie Agathe. La reine aurait donné sa vie pour s’offrir une fois ce qu’Agathe s’offre aujourd’hui. Qui est-ce, mère ?

LE MENDIANT. – En effet. Ne vous laissez pas distraire, président. Voilà presque une minute que vous ne lui avez demandé qui est-ce.

LE PRÉSIDENT. – Qui est-ce ?

AGATHE. – Je te l’ai dit. Tous. Tout.

LE PRÉSIDENT. – C’est à se tuer ! À se jeter la tête contre le mur !

AGATHE. – Ne te gêne pas pour moi. Le mur mycénien est solide.

LE PRÉSIDENT. – Il est jeune ? Il est vieux ?

AGATHE. – L’âge de l’amant ? Cela va de seize à quatre-vingts.

LE PRÉSIDENT. – Et elle croit me rabaisser en m’insultant ! Tes injures n’atteignent que toi, femme perdue !

AGATHE. – Je sais. Je sais. L’outrage appelle la majesté. Dans la rue les plus dignes sont ceux qui viennent de glisser sur du crottin.

LE PRÉSIDENT. – Tu vas enfin me connaître ! Quels qu’ils soient, tes amants, le premier que je vais rencontrer ici, je le tue !

AGATHE. – Le premier que tu rencontres ici ? Tu choisis mal tes endroits. Tu ne pourras même pas le regarder en face.

LE PRÉSIDENT. – Je l’oblige à s’agenouiller, je lui fais baiser et lécher le marbre.

AGATHE. – Tu vas voir comment il le baise et le lèche, le marbre, tout à l’heure, quand il entrera dans cette cour et viendra s’asseoir sur ce trône.

LE PRÉSIDENT. – Que dis-tu, misérable !

AGATHE. – Je dis que j’ai présentement deux amants, et que l’un des deux c’est Égisthe.

CLYTEMNESTRE. – Menteuse !

AGATHE. – Comment, elle aussi !

ÉLECTRE. – Toi aussi, mère ?

LE MENDIANT. – C’est curieux. Moi, j’aurais plutôt cru que si Égisthe se sentait un penchant, c’était pour Électre.

L’ÉCUYER, annonçant. – Égisthe !

ÉLECTRE. – Enfin !

LES EUMÉNIDES. – Égisthe !

Égisthe paraît. Infiniment plus majestueux et serein qu’au premier acte. Très haut, un oiseau plane au-dessus de lui.



Scène VII


Les mêmes, Égisthe, un capitaine, soldats.


ÉGISTHE. – Électre est là… Merci, Électre ! Je m’installe ici, capitaine. Le quartier général est ici.

CLYTEMNESTRE. – Moi aussi, je suis là.

ÉGISTHE. – Je m’en réjouis. Salut, reine !

LE PRÉSIDENT. – Et moi aussi, Égisthe !

ÉGISTHE. – Parfait, président. J’ai justement besoin de tes services.

LE PRÉSIDENT. – En plus il nous insulte !

ÉGISTHE. – Qu’avez-vous, tous et toutes, à me regarder ainsi ?

LE MENDIANT. – Elles ont que la reine attend un parjure, Électre un impie, Agathe un infidèle. Lui est plus modeste, il attend celui qui caresse sa femme… On vous attend, quoi ! Et ce n’est pas vous qui venez !

ÉGISTHE. – Ils n’ont vraiment pas de chance, n’est-ce pas, mendiant ?

LE MENDIANT. – Non, ils n’ont pas de chance. Attendre tant de vauriens, et voir entrer un roi ! Pour les autres, cela m’est égal. Mais pour cette petite Électre, cela va compliquer les choses.

ÉGISTHE. – Crois-tu ? Je crois que non.

LE MENDIANT. – Je savais que cela arriverait ! Je vous l’ai dit hier. Je sentais que le roi allait se déclarer en vous ! Il y avait votre force, votre âge. Il y avait l’occasion. Il y avait le voisinage d’Électre. Cela aurait pu être un coup de sang. Cela a été ça… Vous vous êtes déclaré !… Tant mieux pour la Grèce. Mais ça n’en est pas plus gai pour la famille.

CLYTEMNESTRE. – Quelles sont ces énigmes ? De quoi parlez-vous ?

LE MENDIANT. – Tant mieux pour nous aussi ! Puisqu’il doit y avoir un bras-le-corps, autant le bras-le-corps d’Électre avec la noblesse qu’avec la turpitude ! Comment cela vous est-il arrivé, Égisthe ?

ÉGISTHE, contemplant Électre. – Électre est là ! Je savais que j’allais la trouver ainsi, avec sa tête de statue, ses yeux qui ne semblent voir que si les paupières sont baissées, sourde pour le langage humain !

CLYTEMNESTRE. – Écoutez-moi, Égisthe !

LE PRÉSIDENT. – Tu choisis bien tes amants, Agathe ! Quelle effronterie !

LE CAPITAINE. – Égisthe, le temps presse !

ÉGISTHE. – Ce sont des ornements, n’est-ce pas, Électre, tes oreilles ? De purs ornements… Les dieux se sont dit : puisque nous lui avons donné des mains pour qu’elle ne touche pas, des yeux pour qu’elle soit vue, on ne peut non plus laisser la tête d’Électre sans oreilles ! On verrait trop qu’elle n’entend que nous !… Mais dis-moi ce que l’on entend, quand on pose l’oreille contre elles ! Quel bruissement ? Qui vient d’où ?

CLYTEMNESTRE. – Êtes-vous fou ! Prenez garde ! Elles vous entendent les oreilles d’Électre.

LE PRÉSIDENT. – Elles en rougissent !

ÉGISTHE. – Elles m’entendent. J’en suis bien convaincu. Depuis ce qui m’est arrivé, tout à l’heure, à la lisière de ce bois d’où l’on voit Argos, ma parole vient d’au-delà de moi. Et je sais qu’elle me voit aussi, qu’elle est seule à me voir. Seule elle a deviné ce que je suis depuis cette minute.

CLYTEMNESTRE. – Vous parlez à votre pire ennemie, Égisthe !

ÉGISTHE. – Elle sait pourquoi de cette montagne, j’ai soudain piqué des deux vers la ville ! On eût dit que mon cheval comprenait, Électre. C’est beau, un alezan clair chargeant vers Électre, suivi du tonnerre de l’escadron où la conscience de charger vers Électre allait diminuant, des étalons blancs, des trompettes aux juments pie, des serre-files. Ne t’étonne pas s’il passe la tête tout à l’heure à travers les colonnes, hennissant vers toi ! Il comprenait que j’étouffais, que j’avais ton nom sur ma bouche comme un tampon d’or. Il fallait que je crie ton nom, et à toi-même… Je le crie, Électre ?

CLYTEMNESTRE. – Cessez ce scandale, Égisthe !

LE CAPITAINE. – Égisthe, la ville est en péril !

ÉGISTHE. – C’est vrai. Excusez-moi !… Où en sont-ils maintenant, capitaine ?

LE CAPITAINE. – On voit leurs lances émerger des collines. Jamais moisson n’a poussé aussi vite. Et aussi drue. Ils sont des milliers.

ÉGISTHE. – La cavalerie n’a rien pu contre eux ?

LE CAPITAINE. – Elle s’est rabattue avec des prisonniers.

CLYTEMNESTRE. – Que se passe-t-il, Égisthe ?

LE CAPITAINE. – Les Corinthiens nous envahissent, sans déclaration de guerre, sans raison. Ils ont pénétré la nuit dans notre territoire par bandes. Déjà les faubourgs brûlent.

ÉGISTHE. – Que disent les prisonniers ?

LE CAPITAINE. – Qu’ils sont en ordre de ne laisser d’Argos que pierre sur pierre. CLYTEMNESTRE. – Montrez-vous, Égisthe, et ils fuient !

ÉGISTHE. – J’ai peur que cela ne suffise plus, reine.

LE CAPITAINE. – Ils ont des complices dans la ville. On vient de voler les tonneaux de poix en réserve, pour incendier les quartiers bourgeois. Des hordes de mendiants s’assemblent autour des halles, prêts à piller.

CLYTEMNESTRE. – Si la garde est fidèle, qu’y a-t-il à craindre ?

LE CAPITAINE. – La garde est prête à se battre. Mais elle murmure. Vous le savez : elle n’a jamais obéi de bon cœur à une femme. Comme la ville, d’ailleurs. Si l’armée s’appelle l’armée et la ville la ville, il faut bien le dire : c’est qu’elles sont des femmes. Toutes deux réclament un homme, un roi.

ÉGISTHE. – Elles ont raison. Elles vont l’avoir.

LE PRÉSIDENT. – Celui qui voudra être roi d’Argos devra d’abord tuer Clytemnestre, Égisthe.

LE MENDIANT. – Ou l’épouser, simplement.

LE PRÉSIDENT. – Jamais !

ÉGISTHE. – Pourquoi jamais ? La reine ne niera pas que c’est le seul moyen de sauver Argos. Je ne doute pas de son assentiment. Capitaine, annonce à la garde que le mariage est célébré, à l’instant même. Qu’on me tienne au courant chaque minute. J’attends ici les messages. Quant à toi, président, cours au-devant des émeutiers, et, de ta voix la plus enthousiaste, fais-leur part de la nouvelle.

LE PRÉSIDENT. – Jamais ! J’ai d’abord un mot à vous dire d’homme à homme, toutes affaires cessantes.

ÉGISTHE. – Les affaires d’Argos cessantes, la guerre cessante ? Tu vas fort !

LE PRÉSIDENT. – Il s’agit de mon honneur, de l’honneur des juges grecs.

LE MENDIANT. – Si la justice grecque a cru devoir loger son honneur dans les jambes d’Agathe, elle n’a que ce qu’elle mérite. Ne nous encombre pas en un moment pareil ! – Regarde-la, Agathe, si elle se soucie de l’honneur des juges grecs, avec son nez levé !

LE PRÉSIDENT. – Son nez levé ! Tu as le nez levé en un moment pareil, Agathe !

AGATHE. – J’ai le nez levé. Je regarde cet oiseau qui plane au-dessus d’Égisthe.

LE PRÉSIDENT. – Baisse-le.

ÉGISTHE. – J’attends votre réponse, reine.

CLYTEMNESTRE. – Un oiseau ? Quel est cet oiseau ? Ôtez-vous de dessous cet oiseau Égisthe !

ÉGISTHE. – Pourquoi ? Il ne me quitte plus depuis le lever du soleil. Il doit avoir ses raisons ! Mon cheval le premier l’a senti. Il ruait sans raison. J’ai regardé partout, et enfin là-haut. Il ruait contre cet oiseau à mille pieds. Juste au-dessus de moi, n’est-ce pas, mendiant ?

LE MENDIANT. – Juste au-dessus. Si vous aviez mille pieds, c’est là que serait votre tête.

ÉGISTHE. – Comme un accent, n’est ce pas, un accent au-dessus d’une lettre ?

LE MENDIANT. – Oui, vous êtes présentement l’homme le mieux accentué de Grèce. Il s’agit de savoir si l’accent est sur le mot « humain » ou sur le mot « mortel ».

CLYTEMNESTRE. – Je n’aime pas ces oiseaux planeurs. Qu’est-ce que c’est ? Un milan, un aigle ?

LE MENDIANT. – Il est trop haut. Je pourrais le reconnaître à l’ombre. Mais de si haut, elle n’arrive pas jusqu’à nous, elle se perd.

LE CAPITAINE, revenant. – La garde se réjouit, Égisthe ! Elle se prépare au combat avec joie. Elle attend que vous paraissiez au balcon, avec la reine, pour vous acclamer.

ÉGISTHE. – Mon serment, et je viens !

LE PRÉSIDENT. – Électre, aidez-moi. De quel droit ce débauché vient-il nous donner des leçons de courage !

LE MENDIANT. – De quel droit ? Écoute !…

ÉGISTHE. – Ô puissances du monde, puisque je dois vous invoquer, à l’aube de ce mariage et de cette bataille, merci pour ce don que vous m’avez fait, tout à l’heure, de la colline qui surplombe Argos à la seconde où le brouillard s’est évanoui. J’étais descendu de cheval, fatigué des patrouilles de la nuit, j’étais adossé au talus, et soudain vous m’avez montré Argos, comme je ne l’avais jamais vue : neuve, recréée pour moi, et me l’avez donnée. Vous me l’avez donnée toute, ses tours, ses ponts, les fumées qui montaient des silos des maraîchers, première haleine de sa terre, et le pigeon qui s’éleva, son premier geste, et le grincement de ses écluses, son premier cri. Et tout dans ce don était de valeur égale, Électre, le soleil levant sur Argos et la dernière lanterne dans Argos, le temple et les masures, le lac et les tanneries. Et c’était pour toujours !… Pour toujours j’ai reçu ce matin ma ville comme une mère son enfant. Et je me demandais avec angoisse si le don n’était pas plus large, si l’on ne m’avait pas donné beaucoup plus qu’Argos. Dieu au matin ne mesure pas ses cadeaux : il pouvait aussi bien m’avoir donné le monde. C’eût été affreux. C’eût été pour moi le désespoir de celui qui, pour sa fête, attend un diamant et auquel on donne le soleil. Tu vois mon inquiétude, Électre ! Je hasardais anxieusement mon pied et ma pensée au-delà des limites d’Argos. Ô bonheur ! On ne m’avait pas donné l’Orient : les pestes, les tremblements de terre, les famines de l’Orient, je les apprenais avec un sourire. Ma soif n’était pas de celles qui s’étanchent aux fleuves tièdes et géants coulant dans le désert entre des lèvres vertes, mais, j’en fis l’épreuve aussitôt, à la goutte unique d’une source de glace. Ni l’Afrique ! Rien de l’Afrique n’est à moi. Les négresses peuvent piler le millet au seuil des cases, le jaguar enfoncer ses griffes dans le flanc du crocodile, pas un grain de leur bouillie, pas une goutte de leur sang n’est à moi. Et je suis aussi heureux des dons qu’on ne m’a pas faits que du don d’Argos. Dans un accès de largesse, Dieu ne m’a donné ni Athènes, ni Olympie, ni Mycènes. Quelle joie ! On m’a donné la place aux bestiaux d’Argos et non les trésors de Corinthe, le nez court des filles d’Argos et non le nez de leur Pallas, le pruneau ridé d’Argos et non la figue d’or de Thèbes ! Voilà ce qu’on m’a donné ce matin, à moi le jouisseur, le parasite, le fourbe : un pays où je me sens pur, fort, parfait, une patrie ; et cette patrie dont j’étais prêt à fournir désormais l’esclave, dont tout à coup me voilà roi, je jure de vivre, de mourir, – entends-tu, juge, – mais de la sauver.

LE PRÉSIDENT. – Je ne compte plus que sur vous, Électre !

ÉLECTRE. – Compte sur moi. On n’a le droit de sauver une patrie qu’avec des mains pures.

LE MENDIANT. – Le sacre purifie tout.

ÉLECTRE. – Qui vous a sacré ? À quoi se reconnaît votre sacre ?

LE MENDIANT. – Tu ne le devines pas ? À ce qu’il vient le réclamer de toi ! Pour la première fois il te voit dans ta vérité et dans ta puissance. S’il a de cette montagne foncé vers la ville, c’est que soudain l’idée lui est venue que dans ce cadeau d’Argos, Électre était comprise !

ÉGISTHE. – Tout me sacrait sur mon passage, Électre ! À travers mon galop, j’entendais les arbres, les enfants, les torrents me crier que j’étais roi. Mais il manquait l’huile sainte. Chaque cadeau de sacre m’était tendu par celui-là même qui le contenait le moins. Hier, j’étais lâche. Un lièvre, de ses oreilles tremblantes qui dépassaient le sillon, m’a tout à l’heure donné le courage. J’étais l’hypocrisie. Un renard a croisé le chemin, l’œil faux, et j’ai reçu la franchise. Et le couple inséparable des deux pies m’a donné l’indépendance, et la fourmilière la générosité. Si je me suis hâté vers toi, Électre, c’est que tu es le seul être qui puisse me donner sa propre essence.

ÉLECTRE. – Laquelle ?

ÉGISTHE. – J’ai l’impression que c’est quelque chose comme le devoir.

ÉLECTRE. – Mon devoir est sûrement l’ennemi mortel du vôtre. Vous n’épouserez pas Clytemnestre.

LE PRÉSIDENT. – Vous ne l’épouserez pas !

CLYTEMNESTRE. – Et pourquoi ne nous marierions-nous pas ! Pourquoi sacrifierions-nous notre vie à des enfants ingrats ! Oui, j’aime Égisthe. Depuis dix ans, j’aime Égisthe. Depuis dix ans je remets ce mariage par égard pour toi, Électre, et pour le souvenir de ton père. Tu nous y contrains. Merci… Pas sous l’oiseau. Cet oiseau m’agace. Mais dès que l’oiseau sera parti, je consens.

ÉGISTHE. – Ne vous donnez pas tant de peine, reine. Je ne vous épouse pas pour accumuler de nouveaux mensonges. Je ne sais si je vous aime encore, et la ville entière doute que vous m’ayez jamais aimé. Depuis dix ans notre liaison se traîne entre l’indifférence et l’oubli. Mais ce mariage est la seule façon de rejeter un peu de vérité dans le mensonge passé, et il est la sauvegarde d’Argos. Il aura lieu dans l’heure même.

ÉLECTRE. – Je ne crois pas qu’il aura lieu.

LE PRÉSIDENT. – Bravo !

ÉGISTHE. – Vas-tu enfin te taire ! Qui es-tu, dans Argos ? Mari trompé ou chef de justice ?

LE PRÉSIDENT. – Les deux, sans conteste.

ÉGISTHE. – Alors choisis. Moi je n’ai pas le choix. Choisis entre le devoir et la prison. Le temps presse.

LE PRÉSIDENT. – Vous m’avez pris Agathe !

ÉGISTHE. – Je ne suis plus celui qui t’a pris Agathe.

LE PRÉSIDENT. – Les maris trompés d’Argos, on ne vous les a pas donnés ce matin ?

LE MENDIANT. – Si. Mais il n’est plus celui qui les a trompés.

LE PRÉSIDENT. – Je comprends. Je comprends que le nouveau roi oublie les outrages qu’il a infligés comme régent.

LE MENDIANT. – Elle est toute rose, Agathe. Ce sont en tout cas des outrages qui rendent rose !

ÉGISTHE. – Un roi te demande aujourd’hui pardon de l’insulte que t’a faite hier un débauché. Cela peut te suffire. Écoute mes ordres. Hâte-toi vers ton tribunal. Juge les émeutiers et sois implacable.

AGATHE. – Sois implacable. J’ai un petit amant parmi eux.

LE PRÉSIDENT. – Toi, cesse de regarder cet oiseau, tu m’agaces !

AGATHE. – Je regrette. C’est la seule chose au monde qui m’intéresse.

LE PRÉSIDENT. – Que vas-tu faire, idiote, quand il aura disparu !

AGATHE. – C’est ce que je me demande.

ÉGISTHE. – Te moques-tu de moi, président ! N’entends-tu pas ces clameurs ?

LE PRÉSIDENT. – Je ne partirai pas ! J’aiderai Électre à empêcher votre mariage !

ÉLECTRE. – Je n’ai plus besoin de votre aide, président. Votre rôle est fini depuis qu’Agathe m’a donné la clef de tout. Merci, Agathe !

CLYTEMNESTRE. – Quelle clef ?

ÉGISTHE. – Venez, reine.

CLYTEMNESTRE. – Quelle clef t’a-t-elle donnée ? Quelle nouvelle querelle cherches-tu encore ?

ÉLECTRE. – Tu haïssais mon père ! Ah ! Que tout devient clair à la lampe d’Agathe.

CLYTEMNESTRE. – Voilà qu’elle recommence, Égisthe ! Protégez-moi.

ÉLECTRE. – Comme tu l’enviais, Agathe, tout à l’heure. Pouvoir crier sa haine au mari que l’on hait, quelle volupté ! Elle t’a été refusée, mère. Jamais de ta vie tu ne l’auras. Jusqu’au jour de sa mort il aura cru que tu l’admirais, que tu l’adorais ! Souvent, en plein banquet, en pleine cérémonie, je vois ton visage qui fige, tes lèvres qui remuent sans paroles : c’est que tu es prise de l’envie de crier que tu le haïssais, n’est-ce pas, aux passants, aux convives, à la servante qui te verse le vin, au policier qui surveille les voleurs de vaisselle. Pauvre mère, tu n’as jamais pu aller seule dans la campagne et le crier aux roseaux. Tous les roseaux racontent que tu l’adores !

CLYTEMNESTRE. – Écoute, Électre !

ÉLECTRE. – C’est cela, mère, crie-le-moi ! S’il n’est plus là, je suis sa remplaçante. Crie-le-moi ! Cela te sera aussi doux que le crier à lui-même. Tu ne vas quand même pas mourir sans crier que tu le haïssais !

CLYTEMNESTRE. – Venez Égisthe… Tant pis pour l’oiseau !…

ÉLECTRE. – Fais un pas, mère, et j’appelle.

ÉGISTHE. – Qui peux-tu appeler, Électre ! Est-il un être au monde pour nous enlever le droit de sauver notre ville ?

ÉLECTRE. – Notre ville d’hypocrisie, de corruption ! Il en est des milliers. Le plus pur, le plus beau, le plus jeune est là, dans cette cour. Si Clytemnestre fait un pas, je l’appelle.

CLYTEMNESTRE. – Venez, Égisthe !

ÉLECTRE. – Oreste ! Oreste !

Les Euménides surgissent et barrent la route à Électre.

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Pauvre fille ! Tu es simple ! Ainsi tu imaginais que nous allions laisser Oreste errer autour de nous, une épée à la main. Les accidents arrivent trop vite dans ce palais. Nous l’avons enchaîné et bâillonné.

ÉLECTRE. – Ce n’est pas vrai ! Oreste ! Oreste !

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Toi aussi tu vas l’être.

ÉGISTHE. – Électre, chère Électre, écoute-moi. Je veux te convaincre.

CLYTEMNESTRE. – Quel temps précieux perdez-vous, Égisthe.

ÉGISTHE. – Je viens ! Électre, je sais que toi seule comprends qui je suis aujourd’hui. Aide-moi ! Laisse-moi te dire pourquoi tu dois m’aider !

CLYTEMNESTRE. – Mais enfin quelle est cette rage d’explications et de querelles. Il n’y a pas d’êtres humains, dans cette cour, mais des coqs. Va-t-il falloir nous expliquer jusqu’au sang, en nous crevant les yeux ! Faut-il nous faire emporter tous trois de force, pour que nous arrivions à nous séparer !

LE PRÉSIDENT. – Je crois que c’est le seul moyen, reine !

LE CAPITAINE. – Je vous en supplie, Égisthe ! Hâtez-vous.

LE MENDIANT. – Est-ce que tu n’entends pas ! Égisthe n’a plus qu’à régler pour les siècles l’affaire Agamemnon-Électre-Clytemnestre, et il vient.

LE CAPITAINE. – Cinq minutes, et c’est trop tard.

LE MENDIANT. – Chacun va y mettre du sien. Elle sera réglée dans cinq minutes.

ÉGISTHE. – Emmenez cet homme.

Les gardes emmènent le président. Tous les assistants disparaissent. Silence.

ÉGISTHE. – Alors, Électre, que veux-tu ?



Scène VIII


{{center|Électre, Clytemnestre, Égisthe, le mendiant.}}


ÉLECTRE. – Ce n’est pas qu’elle est en retard, Égisthe. C’est qu’elle ne viendra pas.

ÉGISTHE. – De qui parles-tu ?

ÉLECTRE. – De celle que vous attendez malgré vous. De la messagère des dieux. Si le règlement divin est un Égisthe absous par l’amour de sa ville, épousant Clytemnestre par mépris du mensonge et pour sauver bourgeoisie et châteaux, c’est le moment où elle devrait se poser entre vous deux, avec ses brevets et ses palmes. Elle ne viendra pas.

ÉGISTHE. – Tu sais qu’elle est venue. Le rayon de ce matin sur ma tête, c’était elle.

ÉLECTRE. – C’était un rayon du matin. Tout enfant teigneux que touche un rayon au matin se croit roi.

ÉGISTHE. – Tu doutes de ma franchise !

ÉLECTRE. – Hélas ! Je n’en doute pas ! À votre franchise je reconnais l’hypocrisie des dieux, leur malice. Ils ont changé le parasite en juste, l’adultère en mari, l’usurpateur en roi ! Ils n’ont pas trouvé ma tâche assez pénible. De vous que je méprisais, voilà qu’ils font un bloc d’honneur. Mais il est une mue qui échoue dans leurs mains, celle qui change le criminel en innocent. Sur ce point, ils me cèdent.

ÉGISTHE. – Je ne sais ce que tu veux dire.

ÉLECTRE. – Vous le savez encore un tout petit peu. Prêtez l’oreille, au dessous de votre grandeur d’âme. Vous entendrez.

ÉGISTHE. – Qui me dira de quoi tu parles ?

CLYTEMNESTRE. – De qui peut-elle parler ? De quoi a-t-elle jamais parlé dans sa vie ! De ce qu’elle ne connaît pas. D’un père qu’elle ne connaît même pas.

ÉLECTRE. – Moi, je ne connais pas mon père ?

CLYTEMNESTRE. – D’un père que, depuis l’âge de cinq ans elle n’a ni vu ni touché !

ÉLECTRE. – Moi, je n’ai pas touché mon père !

CLYTEMNESTRE. – Tu as touché un cadavre, une glace qui avait été ton père. Ton père, non !

ÉGISTHE. – Je vous en prie, Clytemnestre. Qu’allez-vous discuter en une heure pareille !

CLYTEMNESTRE. – Chacun son tour de discuter. Cette fois c’est moi.

ÉLECTRE. – Pour une fois tu as raison. C’est là la vraie discussion. De qui me viendrait ma force, de qui me viendrait ma vérité, si je n’avais pas touché mon père vivant ?

CLYTEMNESTRE. – Justement. Aussi tu divagues. Je me demande même si tu l’as jamais embrassé. Je veillais à ce qu’il ne lèche pas mes enfants.

ÉLECTRE. – Moi, je n’ai pas embrassé mon père !

CLYTEMNESTRE. – Le corps déjà froid de ton père, si tu veux. Ton père, non.

ÉGISTHE. – Je vous en conjure !

ÉLECTRE. – Ah ! Je vois pourquoi tu étais si sûre en face de moi. Tu croyais que j’étais sans armes, tu croyais que je n’avais jamais touché mon père. Quelle erreur !

CLYTEMNESTRE. – Tu mens.

ÉLECTRE. – Le jour de son retour, sur l’escalier du palais, vous l’avez attendu tous deux une minute de trop, n’est ce pas ?

CLYTEMNESTRE. – Comment le sais-tu, tu n’étais pas là ?

ÉLECTRE. – C’est moi qui l’ai retenu. J’étais dans ses bras.

ÉGISTHE. – Écoute-moi, Électre.

ÉLECTRE. – J’avais attendu dans la foule, mère. Je me suis précipitée vers lui. Le cortège était pris de panique. On croyait à un attentat. Mais lui m’a devinée, il m’a souri. Il a compris que c’était l’attentat d’Électre. Père courageux, il s’est offert tout entier ! Et je l’ai touché.

CLYTEMNESTRE. – Tu as touché ses jambières, son cheval ! Du cuir et du poil !

ÉLECTRE. – Il est descendu, mère. Je l’ai touché aux mains avec ces doigts, je l’ai touché aux lèvres avec ces lèvres. J’ai touché une peau que toi tu n’as pas touchée, épurée de toi par dix ans d’absence.

ÉGISTHE. – Il suffit ! Elle te croit !

ÉLECTRE. – De ma joue contre sa joue, j’ai appris la chaleur de mon père. Parfois, l’été, le monde entier a juste la tiédeur de mon père. J’en défaille. Et je l’ai étreint de ces bras. Je croyais prendre la mesure de mon amour, c’était aussi celle de ma vengeance. Puis il s’est dégagé ; il est remonté à cheval, plus souple encore, plus étincelant. L’attentat d’Électre était fini ! Il en était plus vivant, plus doré ! Et j’ai couru vers le palais pour le revoir, mais déjà je ne courais plus vers lui, je courais vers vous, vers ses assassins.

ÉGISTHE. – Reviens à toi, Électre.

ÉLECTRE. – Je peux être essoufflée. J’arrive.

CLYTEMNESTRE. – Débarrassez-nous de cette fille, Égisthe. Qu’on la redonne au jardinier ! Qu’on la jette près de son frère !

ÉGISTHE. – Arrête, Électre ! Ainsi donc, au moment même où je te vois, où je t’aime, où je suis tout ce qui peut s’entendre avec toi, le mépris des injures, le courage, le désintéressement, tu persistes à engager la lutte ?

ÉLECTRE. – Je n’ai que ce moment.

ÉGISTHE. – Tu reconnais qu’Argos est en péril ?

ÉLECTRE. – Nous différons sur les périls.

ÉGISTHE. – Tu reconnais que si j’épouse Clytemnestre, la ville se tait, les Atrides se sauvent. Sinon, c’est l’émeute, c’est l’incendie ?

ÉLECTRE. – C’est très possible.

ÉGISTHE. – Tu reconnais que seul je puis défendre Argos contre ces Corinthiens qui arrivent déjà aux portes de la ville ? Sinon, c’est le pillage, le massacre ?

ÉLECTRE. – Oui. Vous seriez vainqueur.

ÉGISTHE. – Et tu t’obstines ! Et tu me ruines dans ma tâche ! Et tu sacrifies à je ne sais quel songe ta famille, ta patrie ?

ÉLECTRE. – Vous vous moquez de moi, Égisthe ! Vous qui prétendez me connaître, vous me croyez de la race à laquelle on peut dire : Si tu mens, et laisses mentir, tu auras une patrie prospère. Si tu caches les crimes, ta patrie sera victorieuse ? Quelle est cette pauvre patrie que vous glissez tout à coup entre la vérité et nous ?

ÉGISTHE. – La tienne, Argos.

ÉLECTRE. – Vous tombez mal, Égisthe. À moi aussi, ce matin, à l’heure où l’on vous donnait Argos, il m’a été fait un don. Je l’attendais, il m’était promis, mais-je comprenais mal encore ce qu’il devait être. Déjà on m’avait donné mille cadeaux, qui me semblaient dépareillés, dont je ne parvenais pas à démêler le cousinage, mais cette nuit près d’Oreste endormi, j’ai vu que c’était le même don. On m’avait donné le dos d’un haleur, tirant sur sa péniche, on m’avait donné le sourire d’une laveuse, soudain figée dans son travail, les yeux sur la rivière. On m’avait donné un gros petit enfant tout nu, traversant en courant la rue sous les cris de sa mère et des voisines ; et le cri de l’oiseau pris que l’on relâche ; et celui du maçon que je vis tomber un jour de l’échafaudage, les jambes en équerre. On m’avait donné la plante d’eau qui résiste contre le courant, qui lutte, qui succombe, et le jeune homme malade qui tousse, qui sourit et qui tousse, et les joues de ma servante, quand elles se gonflent tous les matins d’hiver pour aviver la cendre de mon feu, au moment où elles s’empourprent. Et j’ai cru moi aussi que l’on me donnait Argos, tout ce qui dans Argos était modeste, tendre, et beau, et misérable ; mais tout à l’heure, j’ai su que non. J’ai su que l’on m’a donné toutes les pommettes des servantes, qu’elles soufflent sur le bois ou le charbon, et tous les yeux des laveuses, qu’ils soient ronds ou en amandes, et tous les oiseaux volant, et tous les maçons tombant, et toutes les plantes d’eau qui s’abandonnent et se reprennent dans les ruisseaux ou dans les mers. Argos n’était qu’un point dans cet univers, une patrie une bourgade dans cette patrie. Tous les rayons et tous les éclats dans les visages mélancoliques, toutes les rides et les ombres dans les visages joyeux, tous les désirs et les désespoirs dans les visages indifférents, c’est cela mon nouveau pays. Et c’est ce matin, à l’aube, quand on vous donnait Argos et ses frontières étroites, que je l’ai vue aussi immense et que j’ai entendu son nom, un nom qui ne se prononce pas, mais qui est à la fois la tendresse et la justice.

CLYTEMNESTRE. – Voilà la devise d’Électre : la tendresse ! Cela suffit ! Partons !

ÉGISTHE. – Et cette justice qui te fait brûler ta ville, condamner ta race, tu oses dire qu’elle est la justice des dieux ?

ÉLECTRE. – Je m’en garde. Dans ce pays qui est le mien on ne s’en remet pas aux dieux du soin de la justice. Les dieux ne sont que des artistes. Une belle lueur sur un incendie, un beau gazon sur un champ de bataille, voilà pour eux la justice. Un splendide repentir sur un crime, voilà le verdict que les dieux avaient rendu dans votre cas. Je ne l’accepte pas.

ÉGISTHE. – La justice d’Électre consiste à ressasser toute faute, à rendre tout acte irréparable ?

ÉLECTRE. – Oh non ! Il est des années où le gel est la justice pour les arbres, et d’autres l’injustice. Il est des forçats que l’on aime, des assassins que l’on caresse. Mais quand le crime porte atteinte à la dignité humaine, infeste un peuple, pourrit sa loyauté, il n’est pas de pardon.

ÉGISTHE. – Sais-tu même ce qu’est un peuple, Électre !

ÉLECTRE. – Quand vous voyez un immense visage emplir l’horizon et vous regarder bien en face, d’yeux intrépides et purs, c’est cela un peuple.

ÉGISTHE. – Tu parles en jeune fille, non en roi. C’est un immense corps à régir, à nourrir.

ÉLECTRE. – Je parle en femme. C’est un regard étincelant, à filtrer, à dorer. Mais il n’a qu’un phosphore, la vérité. C’est ce qu’il y a de si beau, quand vous pensez aux vrais peuples du monde, ces énormes prunelles de vérité.

ÉGISTHE. – Il est des vérités qui peuvent tuer un peuple, Électre.

ÉLECTRE. – Il est des regards de peuple mort qui pour toujours étincellent. Plût au Ciel que ce fût le sort d’Argos ! Mais, depuis la mort de mon père, depuis que le bonheur de notre ville est fondé sur l’injustice et le forfait, depuis que chacun, par lâcheté, s’y est fait le complice du meurtre et du mensonge, elle peut chanter, danser et vaincre, le ciel peut éclater sur elle, c’est une cave où les yeux sont inutiles. Les enfants qui naissent sucent le sein en aveugles.

ÉGISTHE. – Un scandale ne peut que l’achever.

ÉLECTRE. – C’est possible. Mais je ne veux plus voir ce regard terne et veule dans son œil.

ÉGISTHE. – Cela va coûter des milliers d’yeux glacés, de prunelles éteintes.

ÉLECTRE. – C’est le prix courant. Ce n’est pas trop cher.

ÉGISTHE. – Il me faut cette journée. Donne-la-moi. Ta vérité, si elle l’est, trouvera toujours le moyen d’éclater un jour mieux fait pour elle.

ÉLECTRE. – L’émeute est le jour fait pour elle.

ÉGISTHE. – Je t’en supplie. Attends demain.

ÉLECTRE. – Non. C’est aujourd’hui son jour. J’ai déjà trop vu de vérités se flétrir parce qu’elles ont tardé une seconde. Je les connais, les jeunes filles qui ont tardé une seconde à dire non à ce qui était laid, non à ce qui était vil, et qui n’ont plus su leur répondre ensuite que par oui et par oui. C’est là ce qui est si beau et si dur dans la vérité, elle est éternelle mais ce n’est qu’un éclair.

ÉGISTHE. – J’ai à sauver la ville, la Grèce.

ÉLECTRE. – C’est un petit devoir. Je sauve leur regard… Vous l’avez assassiné, n’est-ce pas ?

CLYTEMNESTRE. – Qu’oses-tu dire, fille ! Tout le monde sait que ton père a glissé sur le dallage !

ÉLECTRE. – Le monde le sait parce que vous l’avez raconté.

CLYTEMNESTRE. – Il a glissé, folle, puisqu’il est tombé.

ÉLECTRE. – Il n’a pas glissé. Pour une raison évidente, éclatante. Parce que mon père ne glissait jamais !

CLYTEMNESTRE. – Qu’en sais-tu ?

ÉLECTRE. – Depuis huit ans j’interroge les écuyers, les servantes, ceux qui l’escortaient les jours de pluie, de grêle. Jamais il n’a glissé.

CLYTEMNESTRE. – La guerre avait passé sur cette légèreté.

ÉLECTRE. – J’ai questionné ses compagnons de guerre. Il a franchi le Scamandre sans glisser. Il a pris d’assaut les remparts sans glisser. Il ne glissait ni dans l’eau ni dans le sang.

CLYTEMNESTRE. – Il se hâtait ce jour là. Tu l’avais mis en retard.

ÉLECTRE. – C’est moi la coupable, n’est-ce pas ? Voilà la vérité, d’après Clytemnestre. C’est votre avis aussi, Égisthe ? Le meurtrier d’Agamemnon, c’est Électre !

CLYTEMNESTRE. – Les servantes avaient trop savonné les dalles. Je le sais. J’ai manqué glisser moi aussi.

ÉLECTRE. – Ah ! tu étais dans la piscine, mère ? Qui t’a retenue ?

CLYTEMNESTRE. – Pourquoi n’y aurais-je pas été ?

ÉLECTRE. – Avec Égisthe, sans doute ?

CLYTEMNESTRE. – Avec Égisthe. Et nous n’étions pas seuls. Il y avait Léon, mon conseiller. N’est-ce pas, Égisthe ?

ÉLECTRE. – Léon qui est mort le lendemain ?

CLYTEMNESTRE. – Est-il mort le lendemain ?

ÉLECTRE. – Oui. Léon aussi a glissé. Il était étendu dans son lit, et au matin on l’a trouvé mort. Il a trouvé le moyen de glisser dans la mort, en plein sommeil, sans bouger, sans glisser. Tu l’avais fait tuer, n’est-ce pas ?

CLYTEMNESTRE. – Mais défendez-moi donc, Égisthe ! Je vous crie au secours !

ÉLECTRE. – Il ne peut rien pour toi. Tu en es au point où l’on doit se défendre soi-même.

CLYTEMNESTRE. – Ô mon Dieu, en être amenée là. Une mère, une reine !

ÉLECTRE. – Où là ? Apprends-nous comment s’appelle cela, où tu es amenée ?

CLYTEMNESTRE. – Par cette fille sans cœur, sans joie ! Ah ! heureusement que ma petite Chrysothémis aime les fleurs !

ÉLECTRE. – Je ne les aime pas, les fleurs ?

CLYTEMNESTRE. – En être là ! Par ce couloir imbécile qu’est la vie, en être arrivée là ! Moi qui jeune fille n’aimais que le calme, que soigner mes bêtes, rire aux repas, coudre… J’étais si douce, Égisthe ! Je vous jure que j’étais la plus douce. Il y a encore dans ma ville natale des vieillards pour qui la douceur, c’est Clytemnestre !

ÉLECTRE. – S’ils meurent aujourd’hui ils n’auront pas à changer leur symbole. S’ils meurent ce matin.

CLYTEMNESTRE. – En être amenée là ! Quelle injustice ! Je passais mes journées dans la prairie, Égisthe, derrière le palais. Il y avait tant de fleurs que pour les cueillir je ne me courbais pas, je m’asseyais. Mon chien se couchait à mes pieds, celui qui aboya quand Agamemnon vint me prendre. Je le taquinais avec les fleurs. Il les mangeait pour me plaire. Si je l’avais, seulement ! Partout ailleurs, que mon mari ait été perse, égyptien, je serais maintenant bonne, insouciante, gaie. J’avais de la voix, jeune, j’élevais des oiseaux ! Je serais une reine égyptienne insouciante qui chante, j’aurais une volière égyptienne. Et nous en sommes là ! Qu’est-ce que cette famille, qu’est-ce que ces murs ont fait de nous !

ÉLECTRE. – Des assassins… Ce sont de mauvais murs !

UN MESSAGER. – Seigneur, ils ont forcé le passage ! La poterne cède.

ÉLECTRE. – Sois contente. Ils s’écroulent.

ÉGISTHE. – Électre, écoute mon dernier mot. Je passe sur tout, tes chimères, tes injures. Mais ne vois-tu pas que ta patrie agonise !

ÉLECTRE. – Je n’aime pas les fleurs ! Tu crois que cela se cueille assis, les fleurs pour la tombe d’un père ?

CLYTEMNESTRE. – Mais qu’il revienne donc, après tout, ce père ! Qu’il cesse de faire le mort ! Quel chantage que cette absence et ce silence ! Qu’il revienne, avec sa pompe, sa vanité, avec sa barbe. Elle a dû pousser, dans la tombe. C’est encore préférable !

ÉLECTRE. – Que dis-tu ?

ÉGISTHE. – Électre, je m’engage à ce que demain, une fois Argos sauvée, les coupables, s’il y a des coupables, disparaissent, et pour toujours. Mais ne t’obstine pas ! Tu es douce, Électre. Au fond de toi même, tu es douce. Écoute-toi. La ville va périr.

ÉLECTRE. – Qu’elle périsse. Je vois déjà mon amour pour Argos incendié et vaincu ! Non ! Ma mère a commencé à insulter mon père, qu’elle achève !

CLYTEMNESTRE. – Quelle est cette histoire de coupables ! Que racontez-vous là, Égisthe !

ÉLECTRE. – Il vient de dire en un mot tout ce que tu nies !

CLYTEMNESTRE. – Qu’est-ce que je nie ?

ÉLECTRE. – Il vient de dire que tu as laissé tomber Oreste, que j’aime les fleurs, que mon père n’a pas glissé !

CLYTEMNESTRE. – Il a glissé ! Je jure qu’il a glissé. S’il y a au monde une vérité, qu’un éclair nous le montre sur le ciel ! Tu le verras chavirant, avec tout son bagage !

ÉGISTHE. – Électre, tu es en mon pouvoir. Ton frère aussi. Je peux vous tuer. Hier je vous aurais tués. Je m’engage au contraire, dès que l’ennemi sera repoussé, à quitter le trône, à rétablir Oreste dans ses droits !

ÉLECTRE. – Là n’est plus la question, Égisthe. Si les dieux pour une fois changent de méthode, s’ils vous rendent sage et juste pour vous perdre, cela les regarde. La question est de savoir si elle osera nous dire pourquoi elle haïssait mon père !

CLYTEMNESTRE. – Ah, tu veux le savoir ?

ÉLECTRE. – Mais tu n’oseras pas !

ÉGISTHE. – Électre, demain, au pied de l’autel où nous fêterons la victoire, le coupable sera là, car il n’y a qu’un coupable, en vêtement de parricide. Il avouera publiquement le crime. Il fixera lui-même son châtiment. Mais laisse-moi sauver la ville.

ÉLECTRE. – Vous vous êtes sauvé vis-à-vis de vous-même, aujourd’hui, Égisthe, et vis-à-vis de moi. C’est suffisant. Non je veux qu’elle achève !

CLYTEMNESTRE. – Ah ! tu veux que j’achève !

ÉLECTRE. – Je t’en défie !

UN MESSAGER. – Ils entrent dans les cours intérieures, Égisthe !

ÉGISTHE. – Partons, reine !

CLYTEMNESTRE. – Oui, je le haïssais. Oui, tu vas savoir enfin ce qu’il était, ce père admirable ! Oui, après vingt ans, je vais m’offrir la joie que s’est offerte Agathe !… Une femme est à tout le monde. Il y a tout juste au monde un homme auquel elle ne soit pas. Le seul homme auquel je n’étais pas, c’était le roi des rois, le père des pères, c’était lui ! Du jour où il est venu m’arracher à ma maison, avec sa barbe bouclée, de cette main dont il relevait toujours le petit doigt, je l’ai haï. Il le relevait pour boire, il le relevait pour conduire, le cheval s’emballât-il, et quand il tenait son sceptre,… et quand il me tenait moi-même, je ne sentais sur mon dos que la pression de quatre doigts : j’en étais folle, et quand dans l’aube il livra à la mort ta sœur Iphigénie, horreur, je voyais aux deux mains le petit doigt se détacher sur le soleil ! Le roi des rois, quelle dérision ! Il était pompeux, indécis, niais. C’était le fat des fats, le crédule des crédules. Le roi des rois n’a jamais été que ce petit doigt et cette barbe que rien ne rendait lisse. Inutile, l’eau du bain, sous laquelle je plongeais sa tête, inutile la nuit de faux amour, où je la tirais et l’emmêlais, inutile cet orage de Delphes sous lequel les cheveux des danseuses n’étaient plus que des crins ; de l’eau, du lit, de l’averse, du temps, elle ressortait en or, avec ses annelages. Et il me faisait signe d’approcher, de cette main à petit doigt, et je venais en souriant. Pourquoi ?… Et il me disait de baiser cette bouche au milieu de cette toison, et j’accourais pour la baiser. Et je la baisais. Pourquoi ?… Et quand au réveil, je le trompais, comme Agathe, avec le bois de mon lit, un bois plus relevé, évidemment, plus royal, de l’amboine, et qu’il me disait de lui parler, et que je le savais vaniteux, vide aussi, banal, je lui disais qu’il était la modestie, l’étrangeté, aussi, la splendeur. Pourquoi ?… Et s’il insistait tant soit peu, bégayant, lamentable, je lui jurais qu’il était un dieu. Roi des rois, la seule excuse de ce surnom est qu’il justifie la haine de la haine. Sais-tu ce que j’ai fait, le jour de son départ, Électre ; son navire encore en vue ? J’ai fait immoler le bélier le plus bouclé, le plus indéfrisable, et je me suis glissée vers minuit, dans la salle du trône, toute seule, pour prendre le sceptre à pleines mains ! Maintenant tu sais tout. Tu voulais un hymne à la vérité : voilà le plus beau !

ÉLECTRE. – Ô mon père, pardon !

ÉGISTHE. – Venez, reine.

CLYTEMNESTRE. – Qu’on saisisse d’abord cette fille. Qu’on l’enchaîne.

ÉLECTRE. – Me pardonneras-tu jamais de l’avoir entendue, ô mon père ! Est-ce qu’il ne faut pas qu’elle meure, Égisthe ?

ÉGISTHE. – Adieu, Électre.

ÉLECTRE. – Tuez-la, Égisthe. Et je vous pardonne.

CLYTEMNESTRE. – Ne la laissez pas libre, Égisthe. Ils vont vous poignarder dans le dos.

ÉGISTHE. – C’est ce que nous allons voir… Laissez Électre… Déliez Oreste.

Égisthe et Clytemnestre sortent.

ÉLECTRE. – L’oiseau descend, mendiant, l’oiseau descend.

LE MENDIANT. – Tiens, c’est un vautour.



Scène IX


{{center|Électre, la femme Narsès, le mendiant, puis Oreste.}}


LE MENDIANT. – Te voilà, femme Narsès ?

LA FEMME NARSÈS. – Nous arrivons, tous les mendiants, pour sauver Électre et son frère, les infirmes, les aveugles, les boiteux.

LE MENDIANT. – La Justice, quoi.

LA FEMME NARSÈS. – Ils sont là, à délier Oreste.

Une foule de mendiants est entrée peu à peu.

LE MENDIANT. – Comment ils l’ont tué, femme Narsès, écoute. Voici comme tout s’est passé et jamais je n’invente. C’est la reine qui a eu l’idée de savonner les marches qui descendent à la piscine. Ils ont fait cela à eux deux. Alors que toutes les ménagères pour le retour d’Agamemnon savonnaient leur seuil, la reine et son amant savonnaient le seuil de sa mort. On peut imaginer quelles mains propres ils avaient, ils lui ont offertes quand Agamemnon est entré. Et alors comme il tendait les bras vers elle, il a glissé, ton père, Électre. Tu as raison, excepté sur ce point. Il a glissé jusqu’au milieu des dalles, et le fracas de la chute, à cause de la cuirasse et du casque était bien celui d’un roi qui tombe, car tout était de l’or. Et c’est elle qui s’est précipitée, pour le relever, croyait-il, mais qui l’a maintenu. Il ne comprenait pas. Il ne comprenait pas sa femme chérie qui le maintenait à terre, il se demandait si c’était dans un élan d’amour, mais alors pourquoi cet Égisthe restait-il ? Il était indiscret, ce jeune Égisthe, et maladroit. On verrait pour son avancement. Il peut être vexé, le maître du monde, qui tombe en rentrant chez lui, qui a pris Troie, qui sort de passer la grande revue navale, et l’équestre, et la pédestre, et qui vous dégringole sur le dos, avec son bruit de vaisselle, même si sa barbe reste intacte et bouclée, devant sa femme amoureuse et le jeune porte-enseigne. D’autant plus que cela pouvait être un mauvais présage. Cette chute pouvait vouloir dire qu’il mourrait dans un an, dans cinq ans. Mais, ce qu’il trouvait singulier, c’est que son épouse bien-aimée l’eût saisi aux poignets et pesât de tout son poids pour le clouer sur le dos, comme la pêcheuse maintient les grosses tortues échouées, celles qui viennent par le détroit. Elle avait tort. Elle n’en était pas plus belle, ainsi penchée, avec le sang à la tête, et le cou qui prenait ses plis. Ce n’était pas comme le jeune Égisthe, qui essayait de lui tirer son épée, pour lui éviter du mal évidemment, et qui, à chaque seconde, devenait beau, de plus en plus beau. Et, ce qui était extraordinaire, c’est que tous deux étaient muets. Lui leur parlait : Chère femme, disait-il, comme tu es forte ! Jeune homme, disait-il, prends l’épée par la garde ! Et eux étaient muets ; on avait oublié de lui dire cela pendant ses dix ans d’absence, la reine était une muette, les écuyers étaient des muets. Muets ils étaient comme ceux qui préparent une malle quand le départ presse. Ils avaient quelque chose à faire, mais vite, avant que personne pût entrer. Quel bagage avaient-ils à faire si vite ? Et soudain le coup de pied donné par Égisthe au casque lui apprit tout, comme au mourant le coup de pied donné à son chien. Et il cria : Femme, lâche-moi ! Femme, que fais-tu là ! Elle se gardait de dire ce qu’elle faisait. Elle ne pouvait lui répondre : je te tue, je t’assassine. Mais elle se le disait tout bas à elle-même ; je le tue parce qu’il n’y a pas un seul poil gris dans cette barbe, je l’assassine parce que c’est le seul moyen d’assassiner ce petit doigt. Des dents, elle avait délié le lacet de la cuirasse, et les lèvres d’or déjà s’écartaient, et Égisthe – Ah ! voilà pourquoi il était beau, Égisthe ! Cette beauté, Agamemnon l’avait vue envahir Achille tuant Hector, Ulysse tuant Dolon –, approchait, l’épée renversée. Alors le roi des rois donna de grands coups de pied dans le dos de Clytemnestre, à chacun elle sursautait toute, la tête muette sursautait et se crispait, et il cria, et alors pour couvrir la voix, Égisthe poussait de grands éclats de rire, d’un visage rigide. Et il plongea l’épée. Et le roi des rois n’était pas ce bloc d’airain et de fer qu’il imaginait, c’était une douce chair, facile à transpercer comme l’agneau ; il y alla trop fort, l’épée entailla la dalle. Les assassins ont tort de blesser le marbre, il a sa rancune : c’est à cette entaille que moi j’ai deviné le crime. Alors il cessa de lutter ; entre cette femme de plus en plus laide et cet homme de plus en plus beau, il se laissa aller ; la mort a ceci de bon qu’on peut se confier à elle ; c’était sa seule amie dans ce guet-apens, la mort ; elle avait d’ailleurs un air de famille, un air qu’il reconnaissait, et il appela ses enfants, le garçon d’abord, Oreste, pour le remercier de le venger un jour, puis la fille, Électre, pour la remercier de prêter ainsi pour une minute son visage et ses mains à la mort. Et Clytemnestre ne le lâchait pas, une mousse à ses lèvres, et Agamemnon voulait bien mourir, mais pas que cette femme crachât sur son visage, sur sa barbe. Et elle ne cracha pas, tout occupée à tourner autour du corps, à cause du sang qu’elle évitait aux sandales, elle tournait dans sa robe rouge, et lui déjà agonisait, et il croyait voir tourner autour de lui le soleil. Puis vint l’ombre. C’est que soudain, chacun d’eux par un bras, l’avaient retourné contre le sol. À la main droite quatre doigts déjà ne bougeaient plus. Et puis, comme Égisthe avait retiré l’épée sans y penser, ils le retournèrent à nouveau, et lui la remit bien doucement, bien posément dans la plaie. Et ce jeune Égisthe éprouvait de la gratitude pour ce mort qui la seconde fois se laissait tuer si doucement, si doucement. On en tuerait des douzaines, de rois des rois, si c’était cela le meurtre. Mais la haine de Clytemnestre grandissait pour celui qui s’était débattu si bêtement, si férocement, car elle savait que chaque nuit elle verrait dans un cauchemar ce massacre. Et c’est bien ce qui arriva. Et c’est bien là le compte de son crime. Voilà sept ans qu’elle l’a tué : elle l’a tué trois mille fois.

Oreste est entré pendant le récit.

LA FEMME NARSÈS. – Voilà le jeune homme ! Qu’il est beau !

LE MENDIANT. – De la beauté du jeune Égisthe.

ORESTE. – Où sont ils, Électre ?

ÉLECTRE. – Oreste chéri !

LA FEMME NARSÈS. – Dans la cour du sud.

ORESTE. – À tout à l’heure, Électre, et pour toujours !

ÉLECTRE. – Va, mon amour.

ORESTE. – Pourquoi t’interrompre, mendiant ? Continue. Raconte-leur la mort de Clytemnestre et d’Égisthe !

Il sort l’épée en main.

LA FEMME NARSÈS. – Raconte, mendiant.

LE MENDIANT. – Deux minutes. Laisse-lui le temps d’arriver.

ÉLECTRE. – Il a son épée ?

LA FEMME NARSÈS. – Oui, ma fille.

LE MENDIANT. – Tu n’es pas folle d’appeler la princesse ta fille ?

LA FEMME NARSÈS. – Je l’appelle ma fille. Je ne lui dis pas qu’elle est ma fille. Je l’ai pourtant vu souvent, son père. Oh, mon Dieu, le bel homme !

ÉLECTRE. – Il avait une barbe, n’est-ce pas ?

LA FEMME NARSÈS. – Pas une barbe. Un soleil. Un soleil annelé, ondulé. Un soleil d’où venait de se retirer la mer. Il y passait sa main. La plus belle main que j’ai vue au monde…

ÉLECTRE. – Appelle-moi ta fille, femme Narsès, je suis ta fille… On a crié !

LA FEMME NARSÈS. – Non, ma fille !

ÉLECTRE. – Tu es sûre qu’il avait son épée, qu’il ne s’est pas trouvé devant eux sans épée ?

LA FEMME NARSÈS. – Tu l’as bien vu passer ! Il en avait mille ! Calme-toi. Calme toi.

ÉLECTRE. – Qu’elle était longue la minute où tu as attendu au seuil de la piscine, ô ma mère !

LA FEMME NARSÈS. – Si tu racontais, toi ! Tout sera fini que nous ne saurons rien !

LE MENDIANT. – Une minute, il les cherche. Voilà ! Il les rejoint !

LA FEMME NARSÈS. – Oh ! Moi, je peux attendre. C’est doux de la toucher, cette petite Électre. Je n’ai que des garçons, des bandits. Heureuses les mères qui ont des filles !

ÉLECTRE. – Oui… Heureuses… On a crié, cette fois !

LA FEMME NARSÈS. – Oui, ma fille.

LE MENDIANT. – Alors voici la fin. La femme Narsès et les mendiants délièrent Oreste. Il se précipita à travers la cour. Il ne toucha même pas, il n’embrassa même pas Électre. Il a eu tort. Il ne la touchera jamais plus. Et il atteignit les assassins comme ils parlementaient avec l’émeute, de la niche en marbre. Et comme Égisthe penché disait aux meneurs que tout allait bien, et que tout désormais irait bien, il entendit crier dans son dos une bête qu’on saignait. Et ce n’était pas une bête qui criait, c’était Clytemnestre. Mais on la saignait. Son fils la saignait. Il avait frappé au hasard sur le couple, en fermant les yeux. Mais tout est sensible et mortel dans une mère, même indigne. Et elle n’appelait ni Électre, ni Oreste, mais sa dernière fille Chrysothémis, si bien qu’Oreste avait l’impression que c’était une autre mère, une mère innocente qu’il tuait. Et elle se cramponnait au bras droit d’Égisthe. Elle avait raison, c’était sa seule chance désormais dans la vie de se tenir un peu debout. Mais elle empêchait Égisthe de dégainer. Il la secouait pour reprendre son bras, rien à faire. Et elle était trop lourde aussi pour servir de bouclier. Et il y avait encore cet oiseau qui le giflait de ses ailes et l’attaquait du bec. Alors il lutta. Du seul bras gauche sans armes, une reine morte au bras droit avec colliers et pendentifs, désespéré de mourir en criminel quand tout de lui était devenu pur et sacré, de combattre pour un crime qui n’était plus le sien et, dans tant de loyauté et d’innocence, de se trouver l’infâme en face de ce parricide, il lutta de sa main que l’épée découpait peu à peu, mais le lacet de sa cuirasse se prit dans une agrafe de Clytemnestre, et elle s’ouvrit. Alors il ne résista plus, il secouait seulement son bras droit, et l’on sentait que s’il voulait maintenant se débarrasser de la reine, ce n’était plus pour combattre seul, mais pour mourir seul, pour être couché dans la mort loin de Clytemnestre. Et il n’y est pas parvenu. Et il y a pour l’éternité un couple Clytemnestre-Égisthe. Mais il est mort en criant un nom que je ne dirai pas.

LA VOIX D’ÉGISTHE, au-dehors. – Électre…

LE MENDIANT. – J’ai raconté trop vite. Il me rattrape.



Scène X


Électre, le mendiant, la femme Narsès, les Euménides. Elles ont juste l’âge et la taille d’Électre.


UN SERVITEUR. – Fuyez, vous autres, le palais brûle !

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – C’est la lueur qui manquait à Électre. Avec le jour et la vérité, l’incendie lui en fait trois.

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Te voilà satisfaite, Électre ! La ville meurt !

ÉLECTRE. – Me voilà satisfaite. Depuis une minute, je sais qu’elle renaîtra.

TROISIÈME EUMÉNIDE. – Ils renaîtront aussi, ceux qui s’égorgent dans les rues ? Les Corinthiens ont donné l’assaut, et massacrent.

ÉLECTRE. – S’ils sont innocents, ils renaîtront.

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Voilà où t’a mené l’orgueil, Électre ! Tu n’es plus rien ! Tu n’as plus rien !

ÉLECTRE. – J’ai ma conscience, j’ai Oreste, j’ai la justice, j’ai tout.

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Ta conscience ! Tu vas l’écouter, ta conscience, dans les petits matins qui se préparent. Sept ans tu n’as pu dormir à cause d’un crime que d’autres avaient commis. Désormais, c’est toi la coupable.

ÉLECTRE. – J’ai Oreste. J’ai la justice. J’ai tout.

TROISIÈME EUMÉNIDE. – Oreste ! Plus jamais tu ne reverras Oreste. Nous te quittons pour le cerner. Nous prenons ton âge et ta forme pour le poursuivre. Adieu. Nous ne le lâcherons plus, jusqu’à ce qu’il délire et se tue, maudissant sa sœur.

ÉLECTRE. – J’ai la justice. J’ai tout.

LA FEMME NARSÈS. – Que disent-elles ? Elles sont méchantes ! Où en sommes-nous, ma pauvre Électre, où en sommes-nous !

ÉLECTRE. – Où nous en sommes ?

LA FEMME NARSÈS. – Oui, explique ! Je ne saisis jamais bien vite. Je sens évidemment qu’il se passe quelque chose, mais je me rends mal compte. Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?

ÉLECTRE. – Demande au mendiant. Il le sait.

LE MENDIANT. – Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore.


RIDEAU