Élisabeth Seton/XIV

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La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 78-81).

XIV


« Entre la conviction et, l’action, il y a loin chez la plupart des hommes. »

Mais il n’en fut pas ainsi chez Mme Seton ; et, le 14 mars 1805, dans la pauvre petite église de Saint-Pierre,[1] — la seule église catholique qu’il y eût alors à New-York — elle abjura solennellement le protestantisme.

M. O’Brien, le desservant de la congrégation irlandaise, reçut son abjuration et Antonio Filicchi en fut le témoin.


« Je m’en revins chez moi, disait Élisabeth, le cœur léger et la tête calme, pour la première fois depuis bien des mois, conjurant Notre-Seigneur d’enfoncer mon cœur le plus avant possible dans son côté ouvert. Oh ! les délices de cette journée avec mes enfants chéris. Oh ! la joie de ce cœur ravi d’allégresse en Dieu, tandis qu’entourée de ces bienaimés, je me mêlais à leurs aimables divertissements. »


Toujours, elle mit par-dessus tout le bonheur d’appartenir à l’Église. « Le monde ! disait-elle, je le donnerais pour aider une seule âme à entrer en possession d’un bonheur semblable[2] à celui qui m’a été donné.


Elle fit sa première communion le 25 mars.


« Que les choses de la terre aillent maintenant comme elles veulent… Je l’ai reçu !… écrivait-elle à Mme Filicchi. Quelles solennelles impressions la veille au soir ! Quelles craintes de n’avoir pas fait tout ce qu’il fallait pour me préparer ! En même temps quels transports de confiance joyeuse et d’espérance en sa bonté. Mon Dieu, jusqu’au dernier soupir de ma vie, je me rappellerai cette veille passée dans l’attente de l’aube du matin, ce cœur agité, tremblant, si impatient de partir… Cette longue course avant d’arriver à la ville, chaque pas me rapprochant de la rue, de l’église ; plus près encore de l’autel ; plus près encore du tabernacle, d’où il allait descendre pour prendre possession de cette pauvre demeure, si entièrement à Lui ! Et quand il fut venu, cette première pensée dont il me souvienne : Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dissipés ! car il me semblait que mon Roi était venu pour prendre possession de son trône ; tellement qu’au lieu de la bienvenue, humble et tendre, que j’avais pensé lui faire, je ne trouvais plus en moi qu’un sentiment de triomphe, de joie, d’allégresse, de ce que mon Libérateur était venu : mon défenseur, mon bouclier, ma force, mon salut, pour ce monde et pour l’autre. À ce moment, mon cœur se dilatait dans ses transports… et maintenant, ee qu’il faut, c’est produire des fruits. »


Les fruits bénis allaient croître et mûrir au milieu des plus rudes épreuves. Aussitôt que l’abjuration d’Élisabeth fut connue, ses parents rompirent violemment avec elle, Cécilia et Harriet Seton — une toute jeune fille et une enfant — continuèrent seules de la voir quelquefois. Tous ses autres parents ne lui montrèrent plus que de la haine ou du mépris. Elle fut exclue de la bonne société, abandonnée et méprisée de tous, excepté de ses amies, Mme Sadler et Mme Dupleix.

Pour comble d’affliction, les affaires de la succession, déjà plus qu’embarrassées, se compliquèrent d’une façon désastreuse, et personne ne voulut prendre les intérêts de Mme Seton.

Un héritage, qui lui était assuré, passa même, après sa conversion, sur une autre tête.

» Hosannah ! écrivait Élisabeth, la foi en son triomphe est joyeuse… C’est à l’heure de la peine, de l’affliction, qu’elle sent surtout sa joie. Pendant que je suis là fatiguée, pareille à l’oiseau de passage, qu’il m’est doux de voir la foi qui se tient toujours en tête, et fait signe à l’âme épuisée, harassée, pour l’encourager à se soutenir sur ses ailes, et à presser sa course en avant. »

Cependant il fallait vivre et faire vivre cinq enfants. La sollicitude d’Antonio Filicchi était toujours en éveil ; sa bourse s’ouvrait avec une fraternelle facilité. Mais Élisabeth voulait se suffire. Elle essaya d’abord de tenir une pension pour les élèves qui fréquentaient une académie des faubourgs ; puis, à deux reprises, elle ouvrit une école. Ces tentatives furent infructueuses ; mais, à force de démarches et d’instances, Mme Dupleix finit par lui obtenir de l’emploi chez un protestant, M. Harris, qui dirigeait un établissement d’éducation.

  1. M. William O’Brien l’avait bâtie avec les aumônes qu’il était allé recueillir dans l’Amérique du Nord, après la promulgation de la liberté de conscience par le Congrès.
  2. Comme elle était sur sur son lit de mort, quelqu’un lui ayant demandé :
    — Quelle est la plus grande grâce que vous penser, avoir reçue de Dieu ?
    — C’est d’avoir été amenée à l’Église catholique, répondit-elle vivement et sans la moindre hésitation.