Éloge de Thouin

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Mémoires du Muséum d’histoire naturelle
(13pp. 205-216).


ÉLOGE HISTORIQUE
DE M. A. Thouin.

Lu dans la séance publique annuelle de l’Académie, du lundi 20 juin 1825.
PAR M. LE Bon. G. CUVIER.
Secrétaire perpétuel.



Rien ne prouve mieux à quel point l’existence toute entière peut dépendre de l’appui accordé à la jeunesse, que l’exemple de M. Thouin comparé à celui de M. Richard. La position de leur enfance fut semblable : leur jeunesse fut livrée à des difficultés presque égales ; mais l’un eut à lutter contre des contrariétés précoces, et se fit un caractère qui les multiplia jusqu’à la fin de sa vie ; l’autre, secondé dans ses premiers efforts par une main bienveillante, se créa un sort doux et honorable, et exerça sans obstacle, pendant plus d’un demi-siècle, une influence aussi heureuse qu’étendue.

André Thouin, professeur de culture au Jardin du Roi, membre de l’Académie des sciences, étoit comme M. Richard d’une famille vouée depuis long-temps à la culture des jardins. Son père, Jean-André, qui s’étoit fait une réputation comme habile pépiniériste, fut nommé par Buffon, en 1745, jardinier en chef du Jardin du Roi. C’est pendant qu’il exerçoit cet emploi et dans le jardin même que naquit M. André Thouin, le 10 février 1747. Le modeste logement de sa famille étoit une annexe des serres, et il vit le jour pour ainsi dire au milieu des arbustes étrangers. On le berça à l’ombre des palmiers et des bananiers ; il y fit ses premiers pas, et il connut les plantes de la Chine et de l’Amérique bien avant celles de l’Europe. Dès ses premières années ses petites mains s’exerçoient à les soigner, en même temps que sa mémoire se meubloit de leurs noms scientifiques. Tout jeune encore, en portant ces plantes aux leçons publiques, et en prêtant son attention à ce que le professeur en disoit, il s’habitua à saisir leurs rapports, leurs caractères distinctifs et les règles de leur distribution. Il devint donc un savant botaniste par une voie toute particulière. Ce fut de la pratique qu’il remonta à la théorie ; son instruction commença par où elle finit d’ordinaire ; mais cette éducation, faite en quelque sorte en rétrogradant, n’en fut que plus prompte sans en être moins solide ; car, pour les avoir appris après coup, il n’en a pas moins très-bien possédé les élémens des sciences et même tout ce qui appartient aux lettres et aux humanités.

Ce fut pour lui un grand bonheur de s’être formé si vite ; car son père mourut en 1764, et il se vit à dix-sept ans chargé seul de sa mère et de cinq frères et sœurs, dont plusieurs étoient encore en bas âge. Nous avons vu M. Richard livré à lui-même à quatorze ans, se tirer d’affaire seul et sans secours. La position de M. Thouin étoit bien autrement difficile, mais il trouva des cœurs plus humains et des amis plus généreux. Buffon l’avoit vu naître et grandir, il avoit été témoin de ses progrès. Il pensa que, dirigé par lui, un jeune homme qui montroit de telles dispositions se formeroit mieux à ses idées et rempliroit ses vues plus complétement qu’un jardinier venu du dehors et déjà habitué à des routines que l’on auroit peine à vaincre. Ces motifs et l’intérêt que lui inspiroit une famille malheureuse le décidèrent à confier à cet enfant la place qu’avoit occupée son père. Le roi Louis XV qui étoit lui-même amateur de botanique, et qui prenoit part à tout ce qui la regardoit, fut surpris d’une telle résolution, et il eut besoin, pour ne pas s’y opposer, que Bernard de Jussieu et même son vieux jardiner de Trianon, Richard, lui apprissent que M. Thouin n’étoit pas un enfant ordinaire. Il ne l’étoit pas en effet : aussi arrêté dans sa conduite qu’il avoit été ardent dans ses études, dès ce moment il crut avoir contracté les devoirs d’un père envers la famille dont il étoit devenu le chef ; mais dès ce moment aussi il crut devoir à M. de Buffon l’obéissance et la fidélité d’un fils. Tout son temps, toutes ses forces furent consacrés à l’exécution des projets conçus par ce grand homme pour le perfectionnement de l’institution à laquelle il étoit préposé.

Le Jardin du Roi, lorsqu’en 1739 l’intendance en fut confiée à M. de Buffon, étoit déjà célèbre par le grand nombre d’hommes de mérite qui en avoient dirigé les diverses parties, ou qui y avoient fait des leçons publiques. Mais on doit se garder de croire qu’il approchât de l’étendue et de la magnificence qui en font aujourd’hui l’un des principaux objets de l’admiration des naturalistes ; et, nous osons le dire, de la reconnoissance de l’Europe envers le Gouvernement français. Considéré comme une sorte d’accessoire de la Faculté de médecine, on le supposoit seulement destiné aux plantes pharmaceutiques, et même sa dénomination légale étoit : Jardin du Roi pour les plantes médicinales. Le cabinet n’étoit au fond qu’un droguier. DuFay, qui s’étoit fait des idées plus élevées de la destination d’un pareil établissement, avoit eu à peine le temps, pendant sa courte administration, d’en faire agrandir les serres. Buffon lui-même, nommé sur la seule recommandation de DuFay mourant, n’étoit encore connu que par quelques Mémoires de géométrie et quelques expériences de physique. Les trois premiers volumes de son Histoire naturelle, qui lui valurent une réputation si rapide et des suffrages si universels, ne parurent qu’en 1749, et ne fut que par degrés qu’il acquit la considération et le crédit nécessaires pour engager le ministère à condescendre à ses vues : car, il ne faut pas s’y tromper, un administrateur est rarement en état d’apprécier par lui-même des vues scientifiques, surtout lorsqu’elle devancent le siècle et se portent au-delà des idées vulgaires : il ne juge les plans les mieux conçus que d’après l’opinion qu’il s’est faite de celui qui les présente, et trop souvent même la déférence qu’il croit devoir à la position de l’auteur est encore pour lui un motif de détermination plus puissant que tous les autres. Buffon avoit donc été pendant long-temps obligé de sacrifier aux puissances passagères, arbitres nécessaires du monde extérieur. L’amitié de madame de Pompadour lui avoit concilié la faveur du prince et les égards des ministres : il en avoit profité pour enrichir le cabinet et pour faire quelques premières améliorations au jardin ; et cependant, après une administration de plus de trente ans, il avoit encore si peu fait comprendre à l’autorité ce qu’étoit sa place et ce que pouvoit devenir son établissement, qu’étant tombé dangereusement malade en 1771, on n’hésita point à accorder sa survivance au comte d’Angivilliers, surintendant des bâtimens du Roi, homme de mérite et de probité, mais complétement étranger à tout ce qui a le moindre rapport avec l’histoire naturelle. On conçoit à quel point un homme tel que Buffon dut être blessé d’un pareil procédé, et cependant ce chagrin devint pour lui une occasion de nouvelles faveurs, et pour son établissement une source de prospérité. M. d’Angivilliers avoit trop de délicatesse pour ne pas sentir qu’il avoit eu un tort, et trop d’honneur pour ne pas vouloir le réparer. Les moyens dont il disposoit comme surintendant des bâtimens furent désormais à la disposition de Buffon. Il poussa même l’attention jusqu’à lui faire ériger aux frais du Roi la belle statue que l’on voit encore au Muséum d’histoire naturelle.

Dès lors l’agrandissement et l’embellissement du jardin marchèrent d’un pas égal ; on en doubla l’étendue, on y construisit des serres proportionnées au nombre des plantes que les voyageurs recueilloient chaque jour ; l’École de botanique où, ce que l’on croiroit à peine avoir été possible à l’époque dont nous parlons, les végétaux étoient encore rangés et nommés selon la méthode de Tournefort, fut replantée et disposée selon la méthode de Jussieu : les plantes furent désignées d’après la nomenclature de Linnæus ; dans le reste du jardin, des arbres étrangers utiles furent multipliés ; on y créa des pépinières propres à les répandre dans le royaume, et ce fut M. Thouin qui devint l’agent principal, presque le seul mobile de ces nombreuses opérations. Jamais on n’avoit vu une plus heureuse activité : il se fit à la fois homme d’affaires pour les échanges et les achats, architecte pour les plans et les constructions, jardinier pour tout ce qui avoit rapport aux végétaux vivans, botaniste pour ce qui regardoit leur disposition et leur nomenclature, et il mit dans des soins si divers une telle intelligence que tout lui réussit également, et les plantations, et les opérations financières, et les édifices. Toutefois, parmi tant de travaux, ceux qui regardoient directement les plantes s’attiroient surtout son affection. Il devint par degrés le centre d’une correspondance qui s’étendoit à toutes les parties du monde, et dont l’objet n’étoit pas moindre que d’en faire circuler de toutes parts et dans tous les sens les productions végétales. C’est ainsi du moins que M. Thouin conçut la nature de sa place, et d’après ce plan qu’il s’en traça les devoirs. La botanique, toute l’histoire naturelle lui paroissoient telles qu’elles doivent être, telles que Linnæus et Buffon les avoient envisagées, non plus comme des études partielles et fragmentaires d’objets curieux par quelques singularités ou par quelques propriétés utiles, trop souvent sujettes à contestation ; mais comme la science générale qui identifie l’homme avec la nature, comme la connoissance et la recherche de tout ce qui existe sur le globe et dans ses entrailles. Rien ne lui doit échapper, ni la moindre mousse, ni le moindre insecte, pas même l’animalcule infusoire que l’on ne commence à apercevoir qu’à l’aide d’un microscope qui grossit cinq cents fois. Non pas que dans cette élévation d’où elle contemple tout, elle doive négliger ce qui est utile : au contraire, c’est de là seulement qu’elle est en état de saisir tout ce qui l’est, ou ce qui peut l’être. Mille usages des productions de la nature nous seroient encore inconnus si nous n’avions étudié ces productions d’une manière désintéressée, et cette attention même qu’on leur prête ne découvre pas seulement leurs propriétés utiles ; souvent elle leur en donne. L’action qu’on exerce sur elles pour les mieux observer ; leur changement de climat, de sol, d’exposition ; la nourriture plus ou moins abondante qu’on leur fournit, leur procurent souvent à l’improviste des qualités avantageuses qu’elles n’avoient pas naturellement. Qui auroit cru que la pêche, vénéneuse en Perse, deviendroit autour de Paris le plus délicieux des fruits ; que la vigne sauvage, ces grains acerbes et détestables se changeroient sous la main de l’homme dans ces milliers de sortes diverses de raisins, et produiroient ces vins innombrables dans leurs variétés qui font la joie de la société ; que l’art du distillateur en extrairoit encore ces esprits bases d’une infinité de liqueurs agréables, de remèdes salutaires, agens importans d’une infinité d’arts utiles ? Qui auroit pensé qu’une solanée d’Amérique, qui dans l’état sauvage n’a que des propriétés suspectes, étoit destinée par le grossissement de ses tubercules et leur étonnante multiplication à préserver pour toujours l’Europe de ces famines qui ont si souvent décimé sa population ; qu’elle peupleroit des provinces long-temps désertes ; qu’elle entreroit dans des mets de tous les genres, depuis les plus grossiers jusqu’aux plus délicats ; qu’elle fourniroit jusqu’à du sucre et de l’eau-de-vie ?

C’est d’après des pensées de cet ordre élevé que M. Thouin se dirigeoit dans ses travaux. Toutes les plantes nouvelles lui paroissoient avoir un droit égal à ses premiers soins. Des milliers dans le nombre n’intéressoient que la botanique ; mais parmi elles il s’en trouvoit toujours quelqu’une susceptible de contribuer à l’avantage ou aux agrémens de la société, et toute son attention étoit dirigée alors vers les moyens de la multiplier et de la répandre. L’énumération complète de celles qu’il a données à la France excéderoit de beaucoup les bornes qui nous sont prescrites ; mais plusieurs de mes auditeurs peuvent se rappeler ce qu’étoient il y a soixante et cinquante ans nos bosquets, nos parterres, nos plantations, et remarquer ce qu’ils sont aujourd’hui. C’est du Jardin du Roi, pendant le temps de la grande activité de M. Thouin, que sont sorties ces fleurs si belles ou si suaves, qui ont donné au printemps des charmes nouveaux, les hortensia, les datura, les verbena triphylla, les banisteria, et ces fleurs tardives, les chrysanthemum, les dahlia, qui ont prêté à l’automne les couleurs du printemps, et ces beaux arbres qui ombragent et varient nos promenades, les robinias glutineux, les marronniers à fleurs rouges, les tilleuls argentés, et vingt autres espèces. Il en est sorti une multitude de variétés de beaux fruits, une quantité d’arbres forestiers. Le chêne à glands doux, le pin laricio ont surtout excité le zèle de M. Thouin, qui en a fait l’objet de Mémoires particuliers. On sait qu’autrefois le Jardin du Roi avoit donné le caffier à nos colonies. Sous M. Thouin, il leur a procuré la canne d’Otaïti, qui a augmenté d’un tiers le produit des sucreries, et surtout l’arbre à pain qui sera probablement pour le Nouveau-Monde un présent équivalent à celui de la pomme de terre, le plus beau de ceux qu’il a faits à l’ancien. M. de La Billardière avoit apporté cet arbre à Paris ; mais ce sont les instances et les directions de M. Thouin qui l’on fait réussir à Cayenne où il donne maintenant des fruits plus beaux que dans son pays natal. C’est aussi à M. Thouin, après M. de La Billardière, que la France continentale devra de posséder le phormium tenax, ou lin de la Nouvelle-Zélande, dont les filamens sont si supérieurs au chanvre, en force et en élasticité.

Je n’ai pas besoin de dire quel immense travail exigeoient les correspondances qui procuroient tant de richesses et les instructions nécessaires pour en assurer la conservation. Chaque fois qu’un envoi de végétaux partoit pour les provinces ou pour les colonies, M. Thouin l’accompagnoit de renseignemens sur la manière de soigner chaque espèce pendant la route, de l’établir au lieu de sa destination, d’en favoriser la reprise et le développement, de faire d’une manière avantageuse la récolte que l’on devoit en attendre, de la multiplier enfin, soit de graines, soit de boutures ou de marcottes. C’est d’après ces instructions que se dirigeoient les cultivateurs et les colons français ou étrangers. Les hommes même qui accompagnoient ses envois, ou que l’on faisoit venir pour diriger les plantations étoient ses élèves et avoient travaillé sous ses yeux dans le Jardin du Roi. Cayenne, le Sénégal, Pondichéry, la Corse, ne recevoient de jardiniers que de sa main. Son nom retentissoit partout où existoit une culture nouvelle. Cette influence s’étendit encore lorsqu’en 1795, dans la nouvelle organisation de l’établissement, il fut nommé professeur et chargé d’enseigner publiquement l’art qu’il pratiquoit avec tant de bonheur. Avec sa modestie ordinaire, il vouloir réserver ses leçons aux jardiniers, et dans ce but il les faisoit à six heures du matin ; mais cette précaution n’effraya point une multitude de propriétaires et d’amateurs étonnés d’apprendre ainsi outre les secrets de la culture, celui du plaisir et de la santé que donne l’air du matin. Vingt années de suite cette école a distribué l’instruction à des hommes de tous les rangs qui l’ont disséminée à leur tour sur tous les points de la France et de l’Europe. Une grande partie du jardin a été appropriée à cet usage. On y a disposé dans des carrés distincts des plantes céréales, potagères ou autres. On y a donné des exemples des diverses sortes de haies vives ; toutes les greffes imaginables y ont été pratiquées, et il en est résulté des faits très-importans pour la physiologie végétale, en même temps que des variétés nouvelles et agréables de fruits et de fleurs. M. Thouin y a fait, en un mot, tout ce qu’il étoit possible de faire dans un petit espace, et a donné à pressentir le parti que l’on pourroit tirer d’un établissement plus étendu.

Dans l’antiquité payenne, de pareils bienfaits se récompensoient par des autels ou par des statues. M. Thouin ne rechercha pas même les honneurs modestes que nous leur décernons, ou ne les reçut qu’avec regret. Sa modestie et sa réserve ont été sans égales. Jamais il ne se refusa à aucun travail, et jamais il ne demanda aucune récompense. Ni à l’époque où il lui eût été plus facile qu’à personne de s’appuyer de la faveur du peuple, ni à celle où les hommes en pouvoir n’auroient pas mieux demandé que de s’honorer eux-mêmes en l’élevant, il n’a voulu être ou paroître que ce qu’il avoit été dès l’enfance. Les moyens qui lui avoient suffi à dix-sept ans pour nourrir et élever sa famille, devoient, disoit-il, lui suffire lorsqu’ayant placé chacun de ses frères et sœurs, il n’avoit plus à songer qu’à lui-même. La vanité n’agissoit pas plus sur lui que l’intérêt : sa mise fut toujours aussi simple que sa vie ; il trouvoit que des décorations et des broderies alloient mal à un jardinier, et nous l’avons vu, un jour qu’il devoit haranguer un souverain au nom de l’Institut, obligé d’en emprunter l’uniforme. On se souvient qu’un de ses anciens amis, élevé subitement à une position toute puissante, continuoit de venir du Luxembourg passer toutes ses soirées chez lui. Il le reçut toujours au même foyer, l’éclaira de la même lampe, comme s’il eût voulu ne pas lui laisser perdre les habitudes de la vie privée. Que de gens à cette époque d’un luxe extravagant auroient voulu pouvoir approcher de ce foyer antique et enfumé ! Quelques uns cependant en approchèrent, mais ce furent seulement des hommes qui dans de grands dangers n’avoient point d’autres ressources. Il nous est connu qu’après le 18 fructidor, plus d’un proscrit y a trouvé la vie.

Cette liaison ne fut pas la seule dont M. Thouin dédaigna de profiter. Il n’auroit tenu qu’à lui de plaire dans tous les sens du mot : sa figure étoit belle, son maintien noble et doux, sa conversation pleine d’intérêt. Les personnes les plus élevés aimoient à parcourir avec lui le Jardin et à l’entendre parler sur les végétaux remarquables par leurs formes ou leurs propriétés. Il n’est aucun des souverains étrangers venus à Paris qui n’ait pris plaisir à ces entretiens, et nous avons vu un grand monarque vouloir en jouir à bien des reprises. Mais aucune de ces tentations ne peut attirer M. Thouin hors de ce Jardin où il étoit né, dont il s’étoit fait une patrie et comme un domaine héréditaire, où il avoit en un mot placé toute son existence. Il est vrai qu’il y régnoit en quelque sorte. Personne n’a su se donner autant que lui sur ses subordonnés, ce genre d’autorité que l’amour et le respect prennent sur les cœurs : ses moindres signes étoient des ordres ; nulle fatigue ne coûtoit pour répondre à ses désirs, mais c’est que rien ne lui coûtoit non plus pour servir ceux en qui il reconnoissoit du mérite et du zèle. Il leur accordoit les mêmes soins que jadis il avoit donnés à ses frères ; et c’est ainsi que demeuré célibataire il n’en exerça pas moins pendant toute sa vie les devoirs et jouit des plaisirs d’un père de famille, sans en avoir les chagrins.

L’égalité d’humeur qui devoit résulter d’une existence si douce se montra dans tous ses rapports avec les hommes ; il n’a jamais eu de ces discussions, qui ont répandu tant d’amertume sur la vie de quelques savans. Ses leçons ressembloient à ses actions : simples, mais substantielles, on n’y apercevoit d’autre tendance que celle d’être utile. Sa description des cultures du Jardin du Roi a fait connoître un beau monument des sciences ; son traité des greffes a étendu les idées que l’on se faisoit de cette disposition. Sans ennemis, sans rivaux, sans critiques, il est arrivé paisiblement au terme d’une vie longue et honorable. Les souffrances d’une maladie singulière, le prurit sénile, ont seules troublé ses derniers jours. Il s’est endormi le 23 septembre 1824, au milieu de parens, d’amis, d’élèves qui le chérissoient et dont sa sollicitude avoit assuré l’avenir, qui ne perdoient à sa mort que le bonheur de lui exprimer sa reconnoissance. Heureux les hommes qui ont une telle vie et une telle fin !