Éloge de la folie (Nolhac)/XVI

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Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion (p. 27).

XVI. — Il est temps, à la façon homérique, de quitter les cieux pour revenir sur terre. Vous n’y trouverez ni joie, ni bonheur, si je ne m’en mêle. Voyez d’abord avec quelle prévoyance Dame Nature, génitrice et fabricante de genre humain, a bien soin de laisser en tout un grain de folie. D’après les Stoïciens, la Sagesse consiste à se faire guider par la raison, la Folie à suivre la mobilité des passions. Pour que la vie des hommes ne fût pas tout à fait triste et maussade, Jupiter leur a donné beaucoup plus de passions que de raison. En quelles proportions ? C’est l’as comparé à la demi-once. En outre, cette raison, il l’a reléguée dans un coin étroit de la tête, abandonnant aux passions le corps tout entier. Enfin, à la raison isolée, il a opposé la violence de deux tyrans : la Colère, qui tient la citadelle de la poitrine avec la source vitale qu’est le cœur, et la concupiscence, dont l’empire s’étend largement jusqu’au bas-ventre. Comment la raison se défend-elle contre ces deux puissances réunies ? L’usage commun des hommes le montre assez. Elle ne peut que crier, jusqu’à s’enrouer, les ordres du devoir. Mais c’est un roi qu’ils envoient se faire pendre, en couvrant sa parole d’injures ; de guerre lasse, il se tait et s’avoue vaincu.