Éloge de la folie (Nolhac)/XXX

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Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion (p. 37-39).

XXX. — À présent, Dieux immortels ! dois-je continuer ou me taire ? Mais pourquoi taire ce qui est plus vrai que la vérité ? Peut-être conviendrait-il, dans une question aussi grave, d’appeler les Muses de l’Hélicon ; elles sont invoquées par les poètes le plus souvent pour de pures bagatelles. Approchez donc un peu, filles de Jupiter ! je vais démontrer qu’à cette Sagesse parfaite, qu’on dit la citadelle de la félicité, il n’est d’accès que par la Folie.

Il est acquis, n’est-ce pas ? que toutes les passions dépendent d’elle. Ce qui distingue le fou du sage, c’est que le premier est guidé par les passions, le second par la raison ; aussi les Stoïciens écartent-ils de celui-ci toutes les passions, tenues pour des maladies. Il en est cependant qui servent aux pilotes experts, pour gagner le port ; bien plus, aux sentiers de la vertu, elles éperonnent, aiguillonnent vers le bien. Sénèque va protester, doublement stoïcien, qui défend au sage toute espèce de passion. Mais, ce faisant, il supprime l’homme même ; il fabrique un démiurge, un nouveau dieu, qui n’existe nulle part et jamais n’existera ; disons mieux, il modèle une statue de marbre, privée d’intelligence et de tout sentiment humain.

Laissons-les donc jouir de leur sage tout à leur aise, l’aimer sans qu’on le leur dispute et choisir, pour habiter avec lui, la République de Platon, la région des Idées ou les jardins de Tantale. Qui ne fuirait avec horreur, comme un monstre, comme un spectre, un homme de cette espèce, fermé à tous les sentiments naturels, incapable d’une émotion, étranger à l’amour et même à la pitié, « comme la pierre dure ou le roc Marpésien », être à qui rien n’échappe et qui jamais ne se trompe, qui voit tout comme un Lyncée et mesure tout au cordeau, qui n’excuse aucune faute, n’est content que de soi, possède seul richesse et santé, est seul roi et seul libre, se déclare unique en tout, n’ayant pas besoin d’ami et n’étant l’ami de personne, méprisant même envers les Dieux, ne trouvant pour les actes humains, qu’il juge tous insensés, que blâme et raillerie ! L’animal que voilà répond à la perfection du sage.

Voyons, si l’on allait aux voix, quelle ville élirait un magistrat ainsi fait, quelle armée voudrait d’un tel chef ? Bien plus, quelle femme souhaiterait un tel mari, quel hôte accepterait un tel convive et quel valet endurerait un maître de cet acabit ? Qui n’aimerait mieux prendre au hasard, dans la masse des fous les plus qualifiés, un qui fût capable de leur commander ou de leur obéir, qui sût plaire à ses semblables, c’est-à-dire au plus grand nombre, qui fût aimable avec sa femme, gracieux pour ses amis, belle fourchette à table, compagnon facile à vivre, un homme enfin à qui rien d’humain ne fût étranger.

Mais j’en ai assez, depuis longtemps, du sage en question. Passons à des sujets moins ennuyeux.