Éloge de la folie (Lejeal)/Préface

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par G. Lejeal.
bureaux de la Bibliothèque nationale (p. 9-14).

PRÉFACE




Érasme à son ami Thomas Morus.


Pendant mon voyage d’Italie en Angleterre, pour ne pas perdre en conversations, où les lettres et les muses n’eussent point part, tout le temps qu’il me fallait passer à cheval, je me suis souvent pris à penser à ces études que j’avais partagées avec vous, et avec mes autres amis, qui m’apparaissaient avec leur auréole de science et surtout de bonté.

Dans ces rêveries, mon cher Morus, vous aviez la première place, et j’y retrouvais en votre absence le charme affaibli, mais vif encore, des heures que nous avons passées ensemble et que je regarde comme les plus douces de toute ma vie. Malgré la douceur de ces loisirs, je me résolus à me donner une occupation ; mais, comme les circonstances n’en comportaient pas de bien sérieuse, je me laissai aller à la fantaisie d’écrire le panégyrique de la Folie. — Quelle Minerve a pu vous inspirer pareille idée, allez-vous me dire ? — D’abord votre nom, mon cher Morus, y fut bien pour quelque chose. Il se rapproche en effet autant de celui de la Folie « Μωρία, » que vous-même vous éloignez de la chose, comme tout notre siècle en rend témoignage. Ensuite je me suis flatté que ce badinage serait de votre goût ; car s’il m’en souvient bien, vous aimez la plaisanterie quand elle est bonne et littéraire, et vous considérez les choses humaines avec les yeux de Démocrite. Bien au-dessus du vulgaire par l’élévation de votre intelligence, vous avez encore l’art, grâce à la singulière aménité de votre caractère, de vous mettre sans qu’il vous en coûte à la portée de tout le monde ; d’être en un mot, comme le dit le proverbe latin, l’homme de toutes les heures.

Je compte donc que non-seulement vous agréerez cette bluette en souvenir de votre ami, mais encore que vous la prendrez sous votre protection : elle vous est dédiée, elle n’est plus à moi. Contre elle, je le prévois, la critique ira jusqu’à la calomnie. On criera que de pareilles plaisanteries sont indignes de ma gravité théologique, et que la charité chrétienne ne doit pas mordre ainsi. On ne manquera pas de dire que je me suis essayé à faire revivre la manière de Lucien et les licences de la comédie antique ; bref, que je prends plaisir à déchirer tout le monde à belles dents. Je prie cependant ceux que la légèreté de mon œuvre pourrait offenser de se rappeler que je ne fais que suivre l’exemple de beaucoup d’auteurs anciens qui ont donné les modèles du genre. Combien y a-t-il de siècles qu’Homère a chanté le combat des rats et des grenouilles ; Virgile, le moucheron et je ne sais quel mets bizarre de la cuisine romaine ; et Ovide, l’excellence du noyer ? Polycrate a fait l’éloge de Busiris, et Isocrate l’a réfuté. Glaucus a célébré l’injustice ; Favonius, Thersite et la fièvre quarte ; Synésius, la calvitie ; Lucien, la mouche et le parasite. Sénèque était-il bien sérieux lorsqu’il raillait l’apothéose de Claude, ou Plutarque lorsqu’il faisait dialoguer avec Ulysse son compagnon Grillus, changé en pourceau ? Lucien et Apulée, on ne peut le nier, doivent bonne partie de leur renom à leur Âne d’or, et saint Gérôme ne se fait faute de citer le testament d’un cochon de lait écrit par je ne sais qui.

Que si mes critiques ne se contentaient pas de ces raisons, rien ne les empêche de s’imaginer que pour m’amuser je joue aux échecs ou que je chevauche un bâton. Il serait par trop injuste d’interdire aux gens de lettres des distractions permises dans toutes les autres conditions de la société, surtout lorsqu’au fond de leurs badinages se trouvent cachées, sous une forme agréable et adroite, des choses qui éveillent chez le lecteur un peu fin, certaines idées qu’il n’eût jamais tirées de pompeuses gravités que nous pourrions citer ! Vous les connaissez comme moi, mon cher Morus, ces auteurs, dont l’un raccorde à grand’peine des fragments empruntés sur la philosophie et l’éloquence ; l’autre lime le panégyrique d’un prince quelconque, pendant que le troisième prêche la guerre contre les Turcs, prédit l’avenir, ou soulève de graves questions sur la pointe d’une aiguille. Comme il n’y a rien de plus puéril que de traiter puérilement les choses graves, il n’y a rien de plus ridicule que de traiter sérieusement des plaisanteries. Il n’appartient qu’au public de juger mon ouvrage ; cependant, si l’amour-propre ne m’aveugle, je n’étais pas tout à fait fou en faisant l’Éloge de la Folie.

Pour répondre au reproche de satire, je dirai que, de tout temps, il a été permis de plaisanter sur les travers de ce monde, pourvu qu’on n’allât pas jusqu’à la licence. J’admire vraiment la délicatesse des oreilles de notre siècle ; on dirait qu’elles ne peuvent supporter que les titres flatteurs. Il en est, je le sais, qui entendent si bien la religion au rebours, qu’ils se montrent moins choqués des plus horribles blasphèmes contre le Christ que de la moindre plaisanterie sur un pape ou un prince ; surtout lorsque leur intérêt est en jeu. Mais celui qui fronde le genre humain en général, tout en respectant les personnes, mord-il à plaisir ou ne donne-t-il pas plutôt aux mœurs une utile leçon ? D’ailleurs combien de fois ne me suis-je pas dit mon fait à moi-même ? Il y a plus, lorsque le satirique n’omet aucune classe de la société, on ne peut mettre en avant qu’il satisfait sa vengeance contre tel ou tel individu, puisqu’il s’en prend à tous les vices. Si donc quelqu’un se trouve blessé et se récrie, c’est qu’il se jugera coupable ou aura à craindre d’être reconnu pour tel. Saint Jérôme lui-même a pris bien d’autres libertés ; il ne s’est même pas privé de citer des noms. Pour moi, non-seulement je ne l’ai pas imité sur ce point ; mais j’ai mis tant de modération dans l’expression, que j’ai cherché plutôt à faire rire qu’à mordre. À l’exemple de Juvénal, je ne suis pas descendu dans la sentine des vices pour la remuer, j’ai plutôt passé gaiement en revue les ridicules que les turpitudes. Si malgré ce, je ne puis trouver grâce auprès de certaines gens, je les prie de considérer qu’il est beau d’être censuré par la Folie, et que, la faisant parler, force m’était bien d’en prendre le personnage. Mais, en vérité, c’est trop insister auprès d’un avocat qui défendrait admirablement ma cause, fût-elle même mauvaise. Adieu, mon savant ami, protégez de votre mieux votre fille adoptive.


De la campagne, ce cinquième jour des ides de juin 1508