Éloge historique de Jean-Antoine Chaptal

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Lu à la séance publique du lundi 28 décembre 1835.




L’homme célèbre dont j’ai à vous entretenir aujourd’hui a pris part à deux des plus grands événements de notre âge. Il a été un des premiers, un des plus ardents propagateurs de cette science nouvelle, créée par le génie des Lavoisier, des Priestley, des Berthollet, des Cavendish, des Schéele, des Black. Il a été un des coopérateurs les plus utiles de l’homme extraordinaire qui fonda parmi nous un nouvel empire.

J’aurai donc à vous faire voir, tour à tour, dans M. Chaptal, le savant chimiste et le ministre habile ; et toutefois je n’oublierai pas que je parle devant l’Académie des sciences.

Et si cherchant à rassembler ici tout ce qu’il y a eu de beau, de grand, d’honorable, dans la vie de notre illustre confrère, je rappelle aussi les dignités dont il fut revêtu, ce ne sera pas par rapport à l’éclat de ces dignités, car cet éclat n’est que passager, mais par rapport au bien durable qu’elles lui ont permis de faire.

Au point de vue où la postérité se place, les travaux seuls paraissent, les dignités s’effacent. Toutes ces choses extérieures à l’homme, meurent avec l’homme ; et ce qui seul lui survit, c’est le fruit de sa pensée intime, ses écrits et ses découvertes.

Jean-Antoine Chaptal naquit à Nojaret, département de la Lozère, le 5 juin 1756.

Sa famille comptait parmi les plus anciennes et les plus respectées du pays. À l’âge de dix ans, le jeune Chaptal s’en sépara pour entrer au collége de Mende, où de rapides progrès signalèrent bientôt ses heureuses dispositions.

Un de ses oncles, médecin renommé de Montpellier, fut instruit de ces progrès ; il n’était point marié ; un pressentiment secret l’avertit sans doute que, dans cet enfant dont il apprenait alors les premiers succès, se trouverait un jour l’héritier qui manquait à son nom et à sa fortune ; et, dès ce moment, il lui voua toute son affection.

Du collége de Mende, le jeune Chaptal passa à celui de Rhodez où l’attendaient des succès plus brillants encore, et qui le furent à ce point qu’il est permis de dire qu’ils y marquèrent une véritable époque. Il fut décidé que la chambre qu’il avait occupée, ne le serait plus désormais que par l’élève qui aurait remporté les premiers prix ; et je lis, dans des Notes laissées par M. Chaptal, que, « de tous les honneurs de sa vie, aucun ne l’a plus vivement flatté. »

Les études du collége terminées, Chaptal se rendit auprès de cet oncle qu’il ne connaissait encore que par des bienfaits, et dans cette école de Montpellier qui a donné tant de grands hommes à la médecine et où florissaient, au moment même dont nous parlons, Barthez et Lamure pour la physiologie, Venel pour la chimie, et Gouan pour la botanique.

Les leçons éloquentes de Barthez excitaient, dans tous ceux qui l’écoutaient, une sorte de passion pour la physiologie. Entre les mains de ce génie profond, la science achevait de se dépouiller de toutes ces fausses doctrines, tour à tour empruntées à une mécanique, à une physique, à une chimie imparfaites. À la vérité, une sorte de métaphysique obscure y régnait beaucoup trop encore ; mais peut-être cette forme métaphysique était-elle aussi un de ces degrés par lesquels la science devait passer, avant d’atteindre à cet état positif qu’elle n’a dû qu’aux travaux de Glisson, de Frédéric Hoffman, surtout de Haller ; travaux à jamais mémorables, et qui ont enfin nettement posé le problème physiologique dans l’analyse directe des fonctions spéciales, des propriétés distinctes, de chacun des éléments divers qui constituent nos organes.

Il en est des sciences, ces produits de notre esprit, comme des produits mêmes de la nature. Elles ont leurs lois de développement, leur évolution ; et, comme ces insectes qui n’arrivent à leur état parfait qu’après avoir passé par celui de larve et de chrysalide, elles sont obligées de passer aussi par une certaine suite de formes subordonnées et transitoires, avant d’arriver à leur forme parfaite et définitive.

Chaptal partagea bientôt l’enthousiasme général pour une science qu’enseignait un aussi grand maître, et qui, d’ailleurs, est, en elle-même, remplie de tant d’attraits. Mais il y mêlait ce goût, si commun alors, pour les systèmes, pour la dispute à laquelle les systèmes se prêtent si bien, en un mot, pour tous les restes de l’ancienne scolastique, goût qui a régné si longtemps encore dans les écoles, après avoir été flétri par les Académies et les esprits sages, et qui, pendant si longtemps, a été le fléau mortel des bonnes études.

Un pareil goût ne pouvait exercer sans doute un long empire sur une raison aussi ferme que l’était déjà celle du jeune Chaptal ; et une circonstance heureuse y mit une prompte fin. M. Pinel, que nous avons vu depuis porter un esprit de critique si sûr et si éclairé dans la médecine, perfectionnait alors, à l’école de Montpellier, ses premières vues et ses premiers essais de réforme. Chaptal et lui se lièrent d’une amitié vive ; Pinel était le plus âgé des deux ; il résolut de guérir son jeune ami ; et, pour le désabuser à jamais de tous ces rêves de l’imagination, décorés du nom de systèmes, il lui conseilla la lecture réfléchie, et pour un certain temps exclusive, de trois auteurs, tous trois modèles immortels dans l’art d’observer Hippocrate, Plutarque et Montaigne. « La lecture de ces trois philosophes, » dit M. Chaptal, dans les Notes que je citais tout à l’heure, « lecture que nous faisions très-souvent en commun, Pinel et moi, opéra sur mon esprit une révolution complète ; et dès lors, ajoute-t-il, je pris en aversion toutes ces subtilités scolastiques qui n’ont d’autre but que de tendre des pièges à la raison. »

Il a fallu que M. Chaptal nous instruisît lui-même de ce premier goût qu’il avait eu pour les systèmes et les hypothèses ; sans cela, personne assurément ne s’en serait douté ; on peut défier l’esprit le plus rigide d’en trouver le moindre vestige dans aucun de ses écrits, sans excepter le premier de tous, je veux dire la thèse qu’il publia à la fin de ses études en médecine.

Le sujet de cette thèse est l’examen des causes qui déterminent les différences que l’on observe parmi les hommes, soit au physique, soit au moral. L’auteur y considère successivement l’influence de la constitution primitive, celle du climat, celle de l’éducation individuelle ou domestique, et celle du gouvernement, cette éducation politique, dit-il, qui donne un caractère propre à chaque nation ; écrit où se laisse apercevoir déjà une certaine force de démêler, de combiner les éléments divers d’un vaste sujet et dont le souvenir n’est point indigne d’être rappelé ici.

Le voilà sorti de la faculté ; et son oncle ne songeait plus qu’à se l’associer, et à lui confier une partie de sa clientèle. Mais l’impression qu’avait faite Montaigne était profonde, et probablement plus que M. Pinel lui-même ne l’avait prévu.

On conçoit qu’un philosophe, qui semble avoir pris le doute pour devise, ait pu exercer ce doute avec quelque avantage sur une science dont le caractère le plus démontré ne passe pas, en effet, pour être celui de la certitude. Quoi qu’il en soit la lecture assidue de Montaigne avait un peu refroidi l’enthousiasme de Chaptal pour la médecine ; il fit entendre à son oncle qu’il était beaucoup trop jeune encore pour se livrer immédiatement à la pratique d’un art aussi difficile, et il obtint la liberté de venir passer deux ou trois années à Paris, pour y continuer et y compléter ses études.

Une fois échappé ainsi, à ce qu’il appelle, d’une manière plaisante, la tyrannie médicale de son oncle, Chaptal sembla ne plus respirer que pour la littérature. Dès son arrivée à Paris, il se lie avec Berquin, Lemierre, Roucher, Fontanes. Son génie facile semblait se plier également à tous les exercices de l’esprit ; et il n’est pas jusqu’à la poésie qui ne l’ait un moment disputé aux sciences. Mais enfin, le besoin d’études plus sérieuses se fit sentir, et il revint avec une nouvelle ardeur à ces sciences qui, au fond, étaient sa véritable vocation, et particulièrement à la chimie, suivant tour à tour les leçons de Bucquet, de Sage, de Romé-de-Lisle, et se préparant ainsi, quoique à son insu, au poste important auquel il allait bientôt être appelé.

En effet, et à peine, après quatre années passées à Paris, était-il de retour à Montpellier, que les États du Languedoc créèrent une chaire de chimie dans cette ville, et que cette chaire lui fut confiée. C’est de ce moment que s’ouvre dans les sciences la carrière brillante de M. Chaptal.

On touchait à la révolution de la chimie. Cependant l’ancienne doctrine du phlogistique prévalait encore ; c’est la doctrine que M. Chaptal enseigna d’abord, et dans ses premiers cours, et dans son premier ouvrage, lequel n’était, au reste, que le tableau sommaire de ses leçons.

Et rien n’est plus propre à montrer toute la vigueur de son esprit que la distance même qui sépare ce premier ouvrage, des Éléments de chimie qu’il publia quelques années plus tard ; mais c’est que ce court intervalle de quelques années[1] avait suffi, et à la science pour faire des progrès immenses, et à la révolution dont je parlais tout à l’heure pour s’achever.

La découverte des gaz, la décomposition de l’air, celle de l’eau, la théorie des oxydations métalliques, celle de la combustion, tant de grands phénomènes pour la première fois conçus par l’intelligence des hommes, avaient enfin remplacé, par un système entier d’idées neuves, le système des idées anciennes.

De toutes les sciences qui ont pour objet l’étude des phénomènes naturels, la chimie est celle dont le génie des modernes semble pouvoir s’enorgueillir à plus juste titre ; car c’est assurément celle qui doit le moins au génie des anciens.

Les anciens n’ont pas même soupçonné l’action intime des molécules les unes sur les autres, source prochaine ou éloignée de tous les phénomènes qui se passent dans l’intérieur des corps ; leur vue s’est presque toujours arrêtée à ce que l’étude de ces corps a de plus général ; ils n’ont connu ni l’art de mettre de la précision dans les détails, unique base de l’exactitude dans les vues d’ensemble ; ni l’art plus difficile encore de décomposer les phénomènes complexes en leurs circonstances les plus simples, art qui paraît le dernier terme des forces de l’esprit humain, et sur lequel repose le système entier de l’art des expériences.

Aussi, tout ce qui demande de l’analyse a-t-il échappé aux anciens. Ils n’ont eu que des notions vagues sur la chaleur, sur l’électricité, ces ressorts puissants et partout présents de la nature. Ils ignoraient jusqu’à l’existence des gaz, ces agents cachés dont l’action est si énergique et si répandue.

La théorie la plus générale à laquelle ils se soient élevés, celle des forces occultes, atteste, par son nom même, l’ignorance où ils étaient des forces réelles et effectives. C’est parce qu’ils ne connaissaient par la pesanteur de l’air, qu’ils avaient recours à l’horreur du vide[2].

La recherche des forces réelles est le caractère propre de la philosophie moderne. Mais cette recherche dépend, à son tour, de l’art expérimental, de cet art qui, comme je viens de le dire, décompose, distingue, isole, et ne s’arrête que lorsqu’il est parvenu aux dernières molécules des corps, et aux circonstances les plus simples des phénomènes ; art duquel dérivent, d’une manière plus ou moins directe, toutes les sciences modernes, et dans lequel consiste tout le secret de leurs forces.

Or, de toutes les sciences qui s’occupent des phénomènes de la nature, nulle n’est plus intimement liée à cet art de l’analyse expérimentale, que la chimie, qu’on pourrait appeler, par excellence, la science de l’analyse. Et c’est pourquoi elle est venue une des dernières ; c’est pourquoi, dès qu’elle a paru, elle a jeté une si vive lumière sur toutes les autres ; car ce n’est pas seulement une certaine suite de faits nouveaux qu’elle a fait connaître, mais un ordre nouveau d’agents qui ont leur influence marquée dans tous les faits connus. Et c’est parce qu’elle remonte jusqu’aux principes constitutifs, jusqu’à la nature même des corps que se partagent les autres sciences naturelles, que la chimie est devenue, dès l’abord, un secours immédiat pour chacune d’elles, et bientôt, si l’on peut s’exprimer ainsi, le lien qui les unit toutes.

C’est donc proprement de l’art expérimental qu’est née la chimie moderne. Jusque-là, elle avait tour à tour été confondue avec l’alchimie et la pharmacie. Grâce à cet art des expériences, duquel datent le génie nouveau des sciences et cette rénovation de l’esprit humain, provoquée par Bacon et commencée par Galilée, elle a pu se débarrasser des entraves de l’alchimie ; elle n’a plus vu, dans la pharmacie, qu’une de ces applications si nombreuses et si variées qu’elle produit en foule à chaque pas qu’elle fait ; elle a pu s’élever enfin jusqu’à un corps de doctrine qui par ses transformations profondes et successives, a conduit en moins de deux siècles des rêves de l’alchimie, à la chimie précise et presque mathématique de nos jours.

Chacun sait comment ce corps de doctrine a reçu sa première forme des mains de Becher et surtout de Stahl. On sait comment ces deux grands hommes ont, les premiers, essayé de rattacher tous les autres faits à un fait principal, celui de la combustion, et comment ils ont cru pouvoir expliquer ce fait lui-même par l’hypothèse du phlogistique.

Un progrès de plus dans l’art des expériences permet enfin de démasquer, de saisir ces agents cachés, ces airs, ces gaz, ces forces réelles qui jusque-là avaient manqué à l’explication des faits ; et dès lors un monde nouveau est acquis aux recherches de la science.

Toute l’antiquité crut qu’il n’y avait qu’une seule espèce d’air, l’air qui constitue l’atmosphère ; et cet air, elle le regarda comme un corps simple, comme un élément. Ce n’est qu’au dix-septième siècle que Van-Helmont et Boyle commencent à soupçonner l’existence de certaines substances gazeuses ou aériformes, distinctes de l’air commun.

Enfin, en 1755, Black découvre un véritable air nouveau l’air fixe, qu’on a nommé depuis gaz acide carbonique.

En 1766, Cavendish découvre l’air inflammable, nommé depuis gaz hydrogène.

En 1774, Priestley découvre l’air phlogistiqué ou azote ; Schéele et lui, l’air déphlogistiqué ou oxygène[3].

Presque aussitôt, Schéele, Priestley, Lavoisier démontrent que l’air commun, l’air atmosphérique, n’est qu’un mélange de ces deux-là, l’oxygène et l’azote ; Cavendish, que l’eau n’est qu’une combinaison d’hydrogène et d’oxygène ; Berthollet, que l’ammoniaque n’est qu’une combinaison d’azote et d’hydrogène.

Il n’y a donc pas une seule espèce d’air, il y en a plusieurs ; l’air, l’eau ne sont donc pas des éléments ; et les vrais éléments eux-mêmes, ces éléments qui constituent l’air, l’eau, ces substances simples, ces ressorts primitifs des choses, sont enfin trouvés.

Et pendant que ces découvertes étonnantes se succèdent, Bayen reproduit les expériences oubliées de Boyle et de Jean Rey, et montre que la calcination des métaux est toujours accompagnée de leur augmentation de poids ; Black découvre la chaleur latente, cette chaleur qui détermine l’état des corps et ne se manifeste que par leur changement de forme ; Lavoisier combine ces deux grands faits, et il en déduit la théorie nouvelle de la combustion ; théorie qui, par une généralisation hardie, devient, pour un moment, celle de la chimie entière.

Ce n’est pas ici le lieu de faire voir comment, à partir de cette théorie de Lavoisier, et par une suite de progrès non moins merveilleux, la chimie est parvenue à reconnaître, dans plusieurs autres corps, cette propriété singulière de produire l’acidification que Lavoisier n’avait attribuée qu’à l’oxygène ; comment les vapeurs, les gaz, ces corps si nouvellement connus, ont été contraints à révéler les lois de leurs combinaisons ; comment on s’est élevé jusqu’à la théorie des proportions déterminées ou définies ; jusqu’à la théorie plus générale des rapports numériques des atomes ; jusqu’à l’idée si vaste et si imposante qui tend à rattacher les forces chimiques aux forces électriques.

Je m’arrête aux progrès qui marquent l’époque où parurent les Éléments de chimie de M. Chaptal.

Or, ces progrès étaient immenses. Une science entière venait d’être créée, où tout état également neuf, les faits, les principes, la langue ; langue d’un mécanisme admirable, et où, pour la première fois, les définitions se montraient identifiées avec les noms, les faits avec les mots, la nomenclature avec la science. C’est cet ensemble d’idées nouvelles qu’il s’agissait de disposer pour un ouvrage élémentaire ; et, à l’époque où parut celui de M. Chaptal, Lavoisier et Fourcroy avaient, seuls encore, tenté une pareille entreprise[4].

L’ouvrage de Lavoisier se distingue par un caractère qui ne pouvait appartenir qu’à lui ; c’est qu’il a été écrit par le même homme qui avait créé la science. À la facilité avec laquelle l’auteur y semble déduire et faire naître en quelque sorte les faits de la théorie, on reconnaît aisément le génie supérieur qui, par une marche inverse, venait de faire sortir, des faits, la théorie. Et si, d’une part, on ne vit jamais mieux que par cet exemple, comment la lumière se répand d’un fait principal, base d’une théorie, sur tous les faits de détail qui se groupent et se subordonnent autour de lui ; d’autre part, on ne vit jamais mieux non plus que par cet exemple encore, que toute théorie, lorsqu’elle est vraie, n’est que l’expression heureuse des faits.

Des avantages d’un autre genre se font remarquer dans l’ouvrage de Fourcroy. Ses éditions successives lient entre elles les deux époques de la science. On y voit la nouvelle chimie naître, se développer, prendre définitivement la place de l’ancienne ; et ce passage d’une doctrine à une autre, et cette lutte entre des principes qui se succèdent, retracés dans un style abondant et animé, offrent un intérêt profond et qui, sous le point de vue historique, conserve aujourd’hui encore toute sa force.

Ces deux ouvrages de Lavoisier et de Fourcroy sont les deux seuls traités généraux de la nouvelle chimie qui aient précédé celui de M. Chaptal ; et c’est sans doute une véritable gloire pour lui de n’avoir été prévenu que par ces deux hommes, dont l’un était le créateur même de la nouvelle science, et dont l’autre en était déjà le propagateur le plus brillant et le plus célèbre. Par l’ordre, par la clarté, par le caractère de facilité qui y règnent, l’ouvrage de M. Chaptal était fait pour frapper tous les bons esprits ; aussi fut-il promptement traduit dans plusieurs langues ; les éditions s’en multiplièrent ; et l’auteur put bientôt se flatter que c’était dans ce livre que la moitié de l’Europe avait appris la chimie nouvelle.

Chaque siècle a son caractère de grandeur et de gloire qu’il tire des événements qui s’y développent ou s’y accomplissent. La fin du xviiie siècle ne se glorifie guère moins d’avoir vu naître, entre les mains de Lavoisier et de ses illustres coopérateurs, la chimie moderne, que la fin du xviie d’avoir vu naître, entre les mains de Newton, la découverte du vrai système du monde. La France n’oubliera jamais cette époque des Lavoisier, des Laplace, des Berthollet, des Fourcroy, des Guyton-Morveau, des Meusnier, des Monge : hommes rares, et qu’une sorte de confraternité d’efforts et de talents unissait entre eux pour la recherche de la vérité.

On était, d’ailleurs, dans toute cette première ardeur qu’inspire une science naissante. Dès les premiers cours de M. Chaptal à Montpellier, les auditeurs se pressèrent en foule à ses leçons. Ces mêmes cours, reproduits à Toulouse, y attirèrent la même affluence, et y excitèrent le même élan pour l’étude de la chimie.

Et il ne se bornait pas à propager ainsi la nouvelle chimie par ses leçons. À l’exemple des Bergman, des Fourcroy, des Berthollet, des Vauquelin, de tant d’autres, il passait, tour à tour, des méditations du professeur à celles de l’investigateur.

Mais un caractère particulier des travaux de M. Chaptal, et qui se fait remarquer dès les premiers d’entre eux, c’est que, presque toujours, il s’y est proposé pour but de faire tourner au profit des arts, le résultat de ses recherches scientifiques. Sa vocation a été, en quelque sorte, de renouveler l’industrie par la science, et cette noble vocation a paru dès ses premiers pas. « Qu’il sorte, s’écriait Diderot, qu’il sorte du sein des Académies un homme qui descende dans les ateliers, qui y recueille les phénomènes des arts, et qui les expose pour qu’enfin les artistes lisent, et les philosophes pensent utilement ! » Cet homme devait être M. Chaptal. Professeur, chef de grandes manufactures, membre du Conseil d’État, ministre, l’application de la chimie aux arts a été sa pensée constante ; pensée féconde à laquelle nul ne s’est plus dévoué que lui, et qui a porté si rapidement l’industrie française à ce point de grandeur où, déjà plus d’une fois en moins d’un demi-siècle, on l’a vue faire la force du pays et l’étonnement du monde.

La suite de cet Éloge va désormais se confondre avec l’histoire même des progrès que l’industrie française a dus aux découvertes de la chimie. Un intérêt profond s’attache à ce genre de progrès qui, des sciences s’étendent aux arts, et des arts au bonheur des peuples ; et cet intérêt me fera pardonner sans doute quelques faits de détail jusque dans lesquels j’ai cru devoir suivre M. Chaptal.

Schéele découvrit, en 1774, un corps qui devait bientôt jouer un des rôles les plus importants dans les procédés des arts, non moins que dans les phénomènes de la science. Ce corps, connu successivement sous les noms d’acide muriatique déphlogistiqué, d’acide muriatique oxygéné, de chlore, a la propriété précieuse de neutraliser les miasmes de l’infection ; il a celle de détruire les couleurs végétales ; et chacun sait tout le parti que M. Berthollet a tiré de ce dernier fait pour créer un art nouveau, celui du blanchiment des toiles et du coton. À peine cet art venait-il de naître que M. Chaptal l’enrichissait déjà de nouvelles applications ; il l’étendait au blanchiment des vieux livres, des vieilles estampes, surtout à celui de la pâte de chiffons dont on se sert pour la fabrication du papier ; résultat important et qui a permis de faire des papiers de la plus belle qualité avec les matériaux les plus communs.

Ce n’était là qu’une sorte de complément aux belles recherches de Berthollet. Une découverte, propre à M. Chaptal, est celle qui concerne la formation de l’alun, dans les ateliers.

L’alun est une des substances les plus employées dans les arts ; mais cette substance, si nécessaire, est rare ; et il a fallu songer, de bonne heure, à la former de toutes pièces, c’est-à-dire par la combinaison directe de ses principes constituants.

Or, ces principes constituants, du moins les seuls que l’on soupçonnât alors, sont l’alumine et l’acide sulfurique : il aurait dû suffire, par conséquent, de combiner de l’acide sulfurique avec de l’alumine pour former de l’alun ; et cependant il n’en était rien.

Une observation déjà fort ancienne, dans les fabriques d’alun, avait appris que, pour produire les beaux cristaux de l’alun des arts, il était indispensable d’ajouter une certaine quantité de potasse ou d’ammoniaque. La question était donc de savoir quel pouvait être le rôle de ces alcalis dans cette production.

Bergman avait supposé qu’ils servaient à saturer un excès d’acide ; et il se trompait. M. Chaptal reconnut qu’ils concouraient d’une manière beaucoup plus active, d’une manière essentielle, à la cristallisation de l’alun ; et par là il mit sur la voie de la découverte si précieuse de la véritable composition des aluns employés dans les arts : composition que l’on devait connaître quelques années plus tard, et avec un détail complet, par deux beaux mémoires, l’un de M. Chaptal lui-même, et l’autre de M. Vauquelin ; mais ces deux derniers mémoires ne sont que de l’année 1797, et celui de M. Chaptal, que je viens de rappeler, celui où se trouve le premier germe des découvertes contenues dans les deux autres, est de 1788.

Écrivant ici une histoire beaucoup plus qu’un éloge, nous ne cherchons que la vérité ; nous respectons, nous honorons également deux gloires chères à l’Académie et à la France ; nous nous bornons à démêler, avec scrupule, ce qui appartient à chacune d’elles.

Parvenu à connaître le vrai rôle que jouent la potasse et l’ammoniaque dans la formation de l’alun, M. Chaptal put aussitôt, c’est-à-dire dès 1788, produire cet alun avec facilité, avec abondance ; et la France, où les mines de cette substance sont peu communes, être bientôt affranchie d’un tribut énorme qu’elle payait à l’étranger.

Le but de tous les efforts de M. Chaptal semble avoir été de débarrasser la France de ces besoins extérieurs qui livrent toujours, plus ou moins, une nation à la merci des autres ; il a consacré sa vie entière à lui conquérir, si l’on peut s’exprimer ainsi, l’indépendance de ses ressources et de son industrie ; et jamais, comme on le verra bientôt, dévouement plus national n’a produit de plus grands effets.

Grâce à ses belles manufactures, l’alun, les acides sulfurique, nitrique, muriatique, le sel de Saturne, etc., ne furent plus importés de l’Angleterre ou de la Hollande. C’était le premier exemple d’une application aussi étendue de la science à l’industrie. Nous ne sommes qu’à la première partie de sa vie, et cependant il a déjà perfectionné plusieurs arts ; il en a créé quelques-uns ; et, ce qui, en ce genre, équivaut presqu’à une création, il en a nationalisé d’autres.

Cette belle couleur rouge que la garance donne au coton était préparée dans le Levant, longtemps avant d’être introduite en France ; et de là vient le nom de rouge d’Andrinople sous lequel elle fut d’abord connue. Lorsque nos fabriques, voulurent enfin s’alimenter de ce beau produit, on fut obligé d’appeler des teinturiers grecs qu’on fit venir de Smyrne. M. Chaptal a la gloire d’avoir, un des premiers, songé à nous rendre maîtres de cet art, qui, depuis, a pris, parmi nous, un si grand développement, et qui, chaque jour encore, fait de nouveaux progrès.

Je ne puis énumérer ici tous les services de détail que, même à cette première époque de sa vie, il a rendus à l’industrie. Elle lui doit un vernis nouveau pour les poteries ; de nouveaux procédés pour l’emploi des mordants dans la teinture en rouge ; pour la fabrication du vert-de-gris ; pour la fermentation, pour la distillation du vin, etc. Quelques-uns de ces détails pourront paraître petits ; c’est qu’on oublierait ce qui les relevait à ses yeux, l’utilité publique et la haute récompense que cette utilité publique lui a value, un nom national et populaire.

D’ailleurs, et dès l’époque dont nous parlons, ce nom était déjà un des premiers de la science, et le premier de l’industrie française. L’éclat de ses leçons, celui de ses ouvrages ; la fortune considérable que son oncle, mort en 1788, lui avait laissée, employée tout entière à doter la France de manufactures qui lui manquaient ; un grand mouvement donné à l’industrie de nos provinces méridionales ; tout attirait sur lui l’attention du pays et celle des étrangers.

Cependant une révolution politique se préparait, qui, destinée à fonder un ordre social nouveau, devait saper jusque dans ses bases l’ordre social ancien.

Dans cet ébranlement général, on pouvait craindre que plus d’une existence ne fût menacée, surtout parmi les plus élevées ; et plusieurs gouvernements étrangers s’empressèrent d’offrir un asile à M. Chaptal : il le refusa. Quels que fussent les services qu’il avait déjà rendus à son pays, il était appelé à lui en rendre de plus grands encore.

Jamais, en effet, ne parut avec plus d’éclat le rôle que jouent, dans les sociétés modernes, la science et l’industrie. Les déchirements intérieurs de la France ont anéanti toutes ses ressources ; cependant ses frontières sont envahies, et ses arsenaux sont dépourvus d’armes, de salpêtre, de poudre ; le génie de la destruction lui a tout enlevé, le génie des sciences va tout lui rendre.

Une Commission se forme, composée de Berthollet, de Fourcroy, de Monge. On est bientôt averti, par elle, de l’immense quantité de salpêtre que produit notre sol ; les procédés usités pour la purification, ou le raffinage, de ce salpêtre demandaient plusieurs semaines : elle en imagine qui le raffinent en quelques heures. Des procédés non moins expéditifs sont appliqués à la fabrication de la poudre ; en quelques mois, et sous la direction de M. Chaptal, on a recueilli jusqu’à seize millions de salpêtre, et la seule poudrière de Grenelle produit jusqu’à trente-cinq milliers de poudre par jour.

Au moment où commença ce grand mouvement d’un patriotisme tout scientifique, M. Chaptal se trouvait encore à Montpellier, et il fut chargé de diriger la fabrication du salpêtre dans le Midi ; mais les immenses résultats qu’il obtint le firent bientôt appeler à Paris.

C’est là que, réuni à Berthollet, à Monge, à Fourcroy, à Guyton-Morveau, à Carny, et, de plus, chargé seul de la direction immédiate de la poudrière de Grenelle, il concourut si activement à ce prodigieux déploiement de ressources nationales, dont nous venons de parler.

La poudrière de Grenelle avait été établie pour une fabrication de huit milliers de poudre par jour, et tout avait été calculé en conséquence : l’étendue de l’enceinte extérieure ; la disposition des bâtiments intérieurs, espacés de manière que, le feu prenant à l’un d’eux, le bâtiment voisin n’en fût pas atteint. Mais, à peine eut-on obtenu ces huit milliers de poudre par jour qu’on en voulut seize ; à peine en eut-on seize qu’on en voulut trente ; et, en effet, on était parvenu, comme je viens de le dire, à en fabriquer jusqu’à trente-cinq milliers par jour, lorsqu’une explosion terrible détruisit tout.

M. Chaptal avait eu beau représenter que, pour porter ainsi la fabrication journalière de la poudre de huit milliers à seize, de seize à trente, il fallait multiplier, en proportion, le nombre des bâtiments intérieurs ; que, dès lors, ils n’étaient plus suffisamment espacés entre eux ; et qu’une étincelle, partie d’un seul point, s’étendrait à tous : on n’écouta rien ; le système général était alors de tout forcer, et les ordres du Comité de salut public furent inflexibles.

Vers l’époque dont il s’agit, M. Chaptal fut nommé professeur à l’École polytechnique. C’était, pour lui, revenir à ses fonctions les plus chères. À la vérité, bientôt appelé à d’autres emplois, il ne put y faire que quelques leçons ; mais ce peu de leçons y a laissé des souvenirs durables.

On s’y rappelle surtout cette leçon éloquente où le professeur, après avoir retracé cette suite étonnante de vérités nouvelles qui venaient de changer la face de la chimie, termina par ces mots : « Eh bien ! toutes ces grandes découvertes, c’est à Lavoisier que nous les devons ! » Que l’on se reporte, par la pensée, à ce moment si voisin de celui où ces grandes découvertes venaient d’être interrompues par une mort à jamais déplorable, et l’on se fera une idée de l’impression que durent produire ces mots du professeur. Il raconte lui-même que, à ce nom de Lavoisier, un frémissement général s’empara de son auditoire ; qu’il se vit un moment interrompu ; que le nom immortel qu’il venait de prononcer était dans toutes les bouches. Beau mouvement qui honore le professeur, l’auditoire, et premier hommage de l’admiration et de la douleur nationales, rendu à la mémoire sacrée de Lavoisier !

Ce long séjour que M. Chaptal venait de faire à Paris ne pouvait qu’avoir nui beaucoup à ses manufactures de Montpellier ; d’ailleurs la direction des poudres et salpêtres n’avait plus un égal besoin de lui ; et les événements eux-mêmes qui avaient amené ce besoin avaient changé : il profita donc de la réorganisation de l’École de Médecine, ou, comme on s’exprimait alors, de l’École de santé de Montpellier, pour y aller occuper la chaire de chimie. Presque aussitôt, ses cours furent repris avec un nouvel éclat ; il eut bientôt réparé les dommages que son absence avait pu causer à ses fabriques ; et cette fois il revint à Paris pour s’y établir définitivement, et y élever sa grande manufacture de produits chimiques, demeurée, pendant longtemps, une des plus belles de la capitale.

Peu après ce nouveau retour à Paris, l’Institut National qui, dès sa formation, se l’était associé à titre de correspondant, eut une place de membre titulaire à lui donner. Bayen mourut, emportant la réputation du chimiste de cette époque qui avait touché de plus près à la théorie de Lavoisier ; et M. Chaptal eut l’honneur de lui succéder. Une circonstance remarquable, c’est qu’il eut pour concurrents, dans cette occasion, Baumé et Sage, qui, tous deux, avaient été membres de l’ancienne Académie des sciences ; mais les services immenses et si récents de M. Chaptal étaient présents à tous les esprits, et il l’emporta.

Ce sont ces mêmes services, et la haute capacité qu’il avait montrée pour les affaires dans la direction des poudres et salpêtres, aux moments les plus difficiles, qui, quelque temps après, le firent appeler au Conseil d’État. Un jeune Général, couvert de palmes conquises sur les deux terres les plus célèbres de l’Europe et de l’Afrique, venait de donner une nouvelle forme à l’État. Son esprit perçant, son tact sûr, savaient découvrir, en tout genre, les hommes les plus capables. D’ailleurs, à cette première époque de sa carrière, il aimait l’éclat des sciences ; supériorité réelle qui avait survécu à tant d’autres supériorités factices ; et si, plus tard, il l’aima moins, c’est qu’il sentit que, précisément à cause de sa réalité même, cette supériorité-là était du très-petit nombre de celles qui ne dépendaient pas de lui.

Deux grands travaux signalent le passage de M. Chaptal au Conseil d’État : le premier, sur le perfectionnement des arts chimiques en France ; le second, sur l’organisation de l’instruction publique.

Jusqu’au commencement de ce siècle, les Français n’ont tenu que le second rang parmi les peuples manufacturiers de l’Europe ; cependant la nature avait tout préparé pour faire de la France la patrie des arts. D’où vient donc cette longue infériorité de l’industrie chez nos ancêtres ? M. Chaptal en voit deux causes principales : le préjugé qui, classant les fabriques parmi les métiers abjects, en détournait les talents et les capitaux ; et le mauvais système d’administration pour qui les fabriques n’étaient qu’une source d’impôts, et non ce qu’elles sont en effet, une des bases fondamentales de la prospérité publique.

Or, de ces deux causes, la première, au moment où l’auteur écrivait, en 1800, avait disparu ; la seconde est, par sa nature, une question de tous les temps.

À l’époque dont nous parlons, un gouvernement nouveau voulait la prospérité intérieure du pays, avec non moins de force que sa prépondérance à l’extérieur. Il s’agissait de lui indiquer les routes sûres du perfectionnement des arts. Tout cet écrit de M. Chaptal porte un caractère d’énergie et d’élévation. Point de ces protections partielles qui, dit-il, nourrissent l’intrigue et étouffent le génie ; point de ces récompenses mendiées qui courbent l’artiste sous l’homme en place. Un gouvernement éclairé met sa mission plus haut : établir des lois sages, approfondies, sur l’importation, sur l’exportation, sur l’imposition et des matières premières et des produits de l’industrie ; et, par-dessus tout, assurer l’instruction des fabricants : tel est son rôle.

Dans le livre que j’examine, les problèmes les plus importants de l’économie industrielle sont posés et résolus. De là datent les vrais principes sur les rapports qui lient les ouvriers et les maîtres ; sur les écoles des arts et métiers.

Jusque-là, l’État n’avait rien fait pour l’instruction pratique des ouvriers, cette portion si nombreuse et si précieuse de la société. Cependant, les arts, les métiers ont leurs règles, et ces règles ont leur source dans la science ; l’ouvrier est membre de la société, et l’État lui doit l’instruction. Les États éclairés savent même aujourd’hui que c’est là leur dette la plus sacrée ; et, dans nos sociétés modernes, dont tout le mécanisme roule sur les sciences et l’industrie, la raison dit que le seul fondement solide est l’instruction du peuple.

L’auteur veut quatre écoles distinctes pour l’enseignement de ce qu’il appelle les arts de fabrique : une pour les travaux de la teinture ; une pour le travail des métaux ; la troisième, pour la fabrication des poteries, de la verrerie ; la quatrième, pour la préparation des sels, l’extraction des acides, des alcalis, la distillation des vins, etc. Des écoles de chimie appliquée aux arts forment le faîte de l’édifice, et donnent la clef, la théorie de ces mêmes opérations, dont les écoles spéciales ont déjà donné la pratique et tous les détails.

Des principes non moins sûrs règlent les rapports de l’administration et de l’industrie. Jusque là, les Gouvernements, pour assurer la consommation des produits du pays, avaient regardé la prohibition ou la surtaxe des produits étrangers comme le seul moyen à mettre en usage. M. Chaptal leur en indique un autre, et plus efficace, la supériorité des produits nationaux. Il avait posé, pour base des progrès de l’industrie, l’instruction de l’artiste ; il pose, pour base du débit ou de la consommation, la supériorité relative des produits.

On sent que, sur toute cette matière, l’auteur pense et s’exprime en maître. On peut dire de son livre qu’il est également fait, et pour être médité par l’homme d’État, et pour être étudié par l’artiste ; et c’est peut-être le premier livre dont on l’a pu dire ; et tel devait être le prix de la science qui se consacrait au bonheur des hommes.

Le Rapport sur l’instruction publique touche à des questions d’un ordre plus élevé encore.

Trois époques principales marquent, parmi nous, l’histoire de l’instruction publique : les anciennes Universités ; la loi de l’an iv ; et l’Université nouvelle. Écrit en l’an ix, le Rapport de M. Chaptal n’embrasse que les deux premières époques.

Sous les rois des premières races, le clergé seul était dépositaire des connaissances ; la noblesse ne savait pas écrire sous Charlemagne ; et le peuple ne comptait pour rien.

Enfin parurent ces anciennes et fameuses Universités qui eurent pour système[5], l’instruction confiée aux prêtres ; pour devise, le respect de l’autorité, que cette autorité fût Aristote ou Descartes ; et pour terme de leur long règne, l’esprit philosophique du xviie siècle.

La loi de l’an iv est cet esprit philosophique porté dans les écoles.

Profitant des travaux successifs de l’Assemblée constituante, de l’Assemblée législative, de la Convention nationale, méditant surtout cette admirable loi de l’an iv[6], base de tout ce qui a été fait jusqu’ici de décidément utile pour l’Instruction publique, M. Chaptal pénètre plus avant encore dans le détail, dans lé mécanisme de l’enseignement ; et, sous ce rapport du moins, son ouvrage devient, à son tour, digne d’être médité par le législateur et le philosophie.

Cette facilité pour le travail, cette raison élevée, ce coup d’œil pratique, ne pouvaient manquer de frapper le Premier Consul. Aussi, quelques mois après son entrée au Conseil d’État, M. Chaptal était-il ministre de l’intérieur.

Ce ministère, réunissait alors les manufactures, le commerce, l’agriculture, les beaux-arts, l’instruction publique, semblait fait pour lui. Du moment où il l’occupa, tout y reçut une impulsion nouvelle. Dix années de troubles intérieurs avaient tout compromis ; tout fut réparé ou créé par M. Chaptal. Les manufactures et le commerce n’avaient pas eu de ministre dont les vues fussent plus étendues, depuis Colbert.

Il rétablit les chambres de commerce, ces moyens d’une correspondance éclairée, continue, entre le ministre et le commerçant. Au système des ports francs, ces anciens priviléges de certaines villes, il substitua le système des entrepôts, seul compatible avec la liberté nouvelle du commerce.

Démêlant ce grand principe, que les encouragements du commerce doivent surtout être donnés en vue de l’industrie nationale, il établit des primes d’exportation pour les produits de cette industrie.

Il fit plus ; il fit une chose digne d’être à jamais imitée par ses successeurs ; il envoya des négociants instruits dans tous les pays, pour y faire connaître produits français, et leur ouvrir partout des débouchés nouveaux.

Il institua les conseils des manufactures. À Paris, il consacrait un jour de chaque semaine à visiter les fabriques, les ateliers ; à y distribuer des secours à l’ouvrier, des encouragements à l’artiste ; à y porter, à y maintenir les bonnes méthodes.

Dans ses voyages avec le Premier Consul, il le conduisait dans les principaux ateliers : se fait-on une idée de l’effet que devaient produire de telles visites ? Là, M. Chaptal observait tout ; il corrigeait les mauvais procédés ; il indiquait les bons. Dans une de ces visites, l’ouvrier auquel il expliquait un procédé nouveau, ne parvenait pas à l’exécuter ; aussitôt M. Chaptal quitte son habit de ministre, et exécute lui-même l’opération. Il y a un art d’enflammer les hommes ; à l’enthousiasme des ouvriers, à la satisfaction du Premier Consul, on put voir jusqu’à quel point M. Chaptal possédait cet art.

À l’exemple de Colbert qui enrichit la France de la draperie fine, en y appelant Van-Robais, de la bonneterie par les métiers, en y appelant Hindret, il fit venir d’Angleterre les artistes les plus habiles dans l’art, alors nouveau, d’opérer, par des mécaniques, la filature de la laine et la fabrication des draps.

Enfin une société nationale se forma pour l’encouragement des arts et de l’industrie. M. Chaptal en fut le premier président ; et, réélu depuis chaque année, il a conservé cette honorable présidence tant qu’il a vécu.

La première école des arts et métiers qu’ait eue la France, lui vient de M. Chaptal. Par ses soins, le Conservatoire des arts et métiers, l’École de médecine de Paris, celle de Montpellier, reçurent de riches accroissements et une organisation meilleure. Le Musée d’histoire naturelle de Paris, ce premier établissement du monde, en son genre, voyait une grande partie de son jardin occupée par un sol stérile : bientôt de grands travaux renouvellent ce sol ; la culture s’en empare ; et la reconnaissance publique y attache le nom de M. Chaptal, en l’associant ainsi à celui de Buffon. À côté des allées de Buffon sont les carrés-Chaptal.

Ce nom s’attache encore à trois objets d’un ordre monumental.

La rivière de l’Ourcq fut détournée, et ses eaux conduites à Paris par un canal de vingt lieues. Le Louvre vit achever une de ses ailes et commencer l’autre. Les quais qui bordent la Seine furent repris et continués dans toute leur étendue.

En même temps qu’il faisait ces grandes choses pour l’embellissement de la capitale, il en faisait d’autres qui assurent à sa mémoire les bénédictions du peuple.

Il créait un immense dépôt de blé, pour que le pauvre eût toujours du pain. Il rétablissait les soeurs hospitalières. Une idée sublime lui inspirait la création de cet hospice de la Maternité où la femme pauvre reçoit les secours de l’art, au moment où elle les réclame au titre le plus sacré, au titre de mère. Enfin, il instituait le Conseil général des hospices, qui a tout changé dans l’économie de ces grands asiles ; vue de l’homme d’État qui fait le bien en grand, et qui sait que ce bien n’est fait qu’à demi, tant que des institutions protectrices n’en garantissent pas la durée.

Je laisse à regret cette partie de l’histoire de M. Chaptal ; on sait jusqu’à quel point furent portés ses soins délicats, sa prévoyance active pour les malheurs des hommes de lettres, des savants, des artistes. C’est de la réunion de toutes ces choses, monuments de la philanthropie de son âme, non moins que de l’étendue de son génie, que s’est formé le caractère particulier de son ministère ; mais, ce qui en constitue, si je puis ainsi dire, l’esprit, le système, c’est d’avoir placé dans chaque branche même de son administration, les éléments et les garanties de ses progrès.

Veut-il assurer la prospérité du commerce ? il rétablit les chambres de commerce ; la prospérité de l’industrie ? il crée les conseils des manufactures[7] ; veut-il assurer aux hôpitaux toutes les améliorations possibles ? il institue le Conseil général des hospices : multipliant ainsi les forces pour le progrès du bien, et rendant ce progrès indépendant, jusqu’à un certain point, de l’oubli du pouvoir et de ses erreurs.

M. Chaptal passa du ministère au Sénat ; et le Sénat lui-même le nomma bientôt un de ses dignitaires. Pour tout ce qui tenait aux arts, au commerce, aux manufactures, l’Empereur avait en lui une confiance entière ; et cette confiance ne fit que s’accroître quand il eut quitté le ministère.

Tant que Napoléon a régné, il est demeuré, auprès de lui, le représentant, de fait, de l’industrie française ; c’était comme un engagement de plus de ne perdre aucune occasion de rappeler au Chef de l’État tout ce qui pouvait tendre au bonheur de la nation. En 1806, le Sénat décrète l’érection d’un monument au vainqueur d’Austerlitz ; et M. Chaptal lui adresse ces paroles qui semblent dictées par l’âme de Sully : « Quelques générations se sont à peine écoulées, lui dit-il, et l’herbe couvre cette colonne élevée dans les plaines d’Ivry, à la mémoire d’un monarque vainqueur des discordes civiles et des guerres étrangères ; sa statue ne frappe plus nos regards au sein de nos cités, tandis que le vœu qu’il forma pour le laboureur, restera éternellement gravé dans le cœur reconnaissant du peuple français. »

Rendu aux sciences, M. Chaptal s’occupa d’un ouvrage qu’il méditait depuis longtemps, et qui devait être, en quelque sorte, le complément de la plupart de ceux qu’il avait publiés jusque-là. Cet ouvrage est sa Chimie appliquée aux arts.

Tout art dépend d’une science ; mais il en est séparé d’abord par un intervalle immense ; et de conduire l’art jusqu’à la science, ou, réciproquement, la science jusqu’à l’art, est, en tout genre, un des pas les plus difficiles et les plus lents que fasse l’esprit humain.

C’est aussi le pas le plus grand que puisse faire un art quelconque ; car ce n’est que de ce moment qu’il a des principes rationnels, c’est-à-dire une théorie.

Déjà Bergman, Berthollet[8] avaient essayé de ramener à des lois constantes les phénomènes de la teinture ; ce que ces grands chimistes avaient tenté pour un art en particulier, M. Chaptal osa l’entreprendre pour tous les arts qui dépendent de la chimie.

Son ouvrage peut être regardé comme le premier essai d’une théorie générale des arts chimiques ; il a eu le double effet de porter dans les ateliers les lumières de la science, et de produire aux yeux des savants, les faits que découvre la pratique journalière des artistes ; et, au fond, l’un de ces deux effets n’était guère moins important que l’autre.

Et tandis que cet ouvrage répand un jour nouveau sur tous les arts qui dérivent de la chimie, des Traités spéciaux portent une lumière plus particulière, plus vive, sur quelques-uns d’entre eux.

M. Chaptal publie son Traité sur l’art de la teinture du coton en rouge ; il avait déjà publié, depuis quelque temps, son Traité sur l’art de faire le vin.

Pour la France, la récolte des vins est, après celle des céréales, la plus importante ; et cependant, à l’époque où l’auteur a écrit son livre, l’art dont il s’agit était loin d’avoir atteint à sa perfection.

C’est qu’en effet, cette perfection à laquelle, même aujourd’hui, cet art n’a point encore atteint, ne peut venir que de la chimie. C’est à la chimie à faire connaître les lois de la fermentation ; à démêler les effets divers du sol, du climat, de l’exposition, de la culture ; à découvrir les causes de l’altération des vins ; en un mot, à diriger, à maîtriser toutes les opérations de l’œnologie, et à les ramener à des principes fixes et généraux.

Il est peu d’ouvrages, parmi tous ceux-là même que je viens de citer et dont la haute utilité est si évidente, qui aient été d’une utilité plus immédiate et plus effective ; il en est peu qui offrent plus d’intérêt, car la science n’est jamais plus sûre d’intéresser que lorsqu’elle s’applique aux phénomènes qui nous sont les plus familiers, et que l’habitude nous conduit à voir sous des points de vue si différents du point de vue scientifique ; et certainement il n’en est aucun qui montre, avec plus d’évidence, jusqu’à quel point la chimie se prête aux besoins les plus généraux, aux arts les plus communs de la société.

Ces ouvrages dans lesquels M. Chaptal tentait de ramener ainsi tous les arts chimiques à leur théorie, c’est-à-dire à la science qui seule donne la théorie, ou qui, à parler plus strictement encore, est cette théorie même, ces ouvrages parurent de 1807 à 1808.

En 1810, Napoléon crée un Conseil supérieur des manufactures et du commerce ; et M. Chaptal est aussitôt nommé membre de ce Conseil. On était à l’une des époques, tout à la fois les plus remarquables pour l’industrie nationale, et les plus critiques pour le commerce français.

D’un côté, l’Angleterre régnait sur les mers ; de l’autre, Napoléon dominait sur le continent. Alors s’établit le système continental, et, pour la France, le problème fut de tirer de son propre sol, à force de génie et d’industrie, tous ces mêmes produits qu’elle tirait auparavant de ses colonies.

On essaya d’extraire l’indigo du pastel ; on vit se développer l’art nouveau d’extraire le sucre de la betterave. Jamais les efforts de l’industrie française n’avaient eu des résultats plus vastes, et, dont l’influence sur l’Europe, sur le monde, fût plus profonde ; et c’est M. Chaptal qui a été l’âme de ces efforts.

Son nom s’associe encore aux derniers événements de l’Empire. En 1814, lorsque cet Empire tombe, il est envoyé à Lyon, en qualité de Commissaire extraordinaire. Lorsqu’en 1815, l’Empire se relève pour un moment, il est nommé Directeur général de l’Agriculture, du commerce et de l’industrie.

Oublié par le pouvoir, pendant les premières années de la Restauration, il consacre ce temps à produire son grand ouvrage sur l’Industrie française, l’œuvre la plus éminemment nationale qui fût encore sortie de ses mains, et le plus beau monument qu’il ait laissé de son ministère.

La France n’avait aucun ouvrage qui lui présentât, réunis dans leur ensemble, tous les éléments de ses richesses. On avait commencé, sous Louis XIV, à demander aux Intendants des descriptions détaillées de leurs provinces. Il s’agissait de se former enfin des idées exactes sur le pays, sur sa population, sur ses terres, sur son industrie, sur son commerce. Mais ce premier essai d’une statistique générale de la France ne donna que des résultats très-imparfaits, parce que d’abord, on n’assujettit point les Mémoires des Intendants à un plan uniforme, et dont les éléments fussent, par conséquent, comparables, et que, d’ailleurs, les procédés sûrs, les méthodes précises de rechercher et de constater les faits, manquaient encore.

En 1800, à peine M. Chaptal était-il arrivé au ministère qu’il avait conçu le grand projet d’une nouvelle statistique générale de la France. Ce beau travail, commencé par lui, fut continué par ses successeurs jusqu’en 1812. On termina, en moins de quatre ans, la statistique de plusieurs départements ; on publia celle de quelques-uns ; celle de tous les autres fut plus ou moins avancée. On acquit ainsi des notions précieuses sur les produits, sur les revenus, sur les échanges, en un mot, sur tout ce qui constitue la richesse de la nation.

Sans doute que cet ouvrage de M. Chaptal laisse apercevoir de nombreuses, de grandes lacunes, et dans ses détails et dans son ensemble ; mais il a été le premier en son genre ; mais, tout incomplet qu’il est, il a ouvert une route nouvelle ; et, j’ajoute, la seule route qui puisse conduire à fonder enfin sur les faits la science de l’économie publique.

À considérer l’industrie d’une nation sous un point de vue général, trois branches principales la constituent : l’agriculture, les manufactures et le commerce. L’objet que s’est proposé l’auteur, du moins pour la France, est de suivre le développement de chacune de ces trois branches depuis 1789 jusqu’à 1819, c’est-à-dire pendant une période de trente années.

Or, pendant ces trente années, l’agriculture, les manufactures, le commerce, tout, en France, a pris une direction nouvelle ; tout a changé de face. Il fallait constater les progrès successifs de ce changement, en assigner les causes, en apprécier les effets et les conséquences ; et c’est ce que l’auteur a fait.

Ainsi, le commerce maritime français, né sous Colbert, atteint son plus haut point de prospérité en 1789. Dès lors, une guerre de vingt ans rompt toutes les relations commerciales de la France, et le commerce intérieur reçoit, à son tour, un développement jusque-là inconnu. Enfin, la paix renaît, et, avec elle, le commerce maritime ; et M. Chaptal marque à ce commerce les routes nouvelles qui doivent le conduire, non, comme on l’a cru d’abord, à rétablir ce qui existait jadis, car tout depuis a changé, mais à conquérir un état nouveau de prospérité et de grandeur, fondé sur ces changements mêmes.

De son côté l’agriculture s’est enrichie de méthodes nouvelles, les plus importantes, les plus fécondes. La seule doctrine des assolements finira par doubler le revenu des terres. L’importation des mérinos a déjà doublé la valeur des laines et des bestiaux. La culture de la pomme de terre est devenue le complément de la culture des céréales ; celle des prairies artificielles a permis de multiplier le bétail qui, nulle part encore, n’est assez nombreux ; enfin, la culture de la betterave est venue prouver à la France qu’elle pourrait tirer de son propre sol, dès qu’elle le voudrait, toute sa provision de sucre.

Mais l’industrie des manufactures a été portée plus loin encore. Grâce aux lumières de la chimie, elle a imité les nombreux tissus de coton et de laine, jusqu’alors l’apanage exclusif de l’Inde et de l’Angleterre ; elle a composé tous les acides ; elle a extrait la soude du sel marin ; elle a formé, l’alun, les couperoses, le sel ammoniac, par la combinaison directe de leurs principes constituants ; elle a imaginé des procédés nouveaux pour le blanchîment des toiles, pour le raffinage du salpêtre, pour le tannage des peaux, pour le chauffage, pour l’éclairage, etc.

Et le tableau de ces progrès étonnants n’est pas ce qui frappe le plus dans l’ouvrage de M. Chaptal ; ce sont les rapports[9] qui subordonnent tous ces progrès entre eux ; c’est le lien qui unit entre elles toutes les branches de l’industrie[10] ; c’est le caractère d’unité de cette industrie ; c’est surtout cette masse de faits, pour la première fois rassemblés dans ce livre, et sur lesquels on voit s’appuyer et se mouvoir, en quelque sorte, tous les rouages du mécanisme social.

On a reproché, plus d’une fois, aux principes de l’économie politique, de n’être que de simples résultats abstraits de théories fines et compliquées ; ces résultats prennent dans l’ouvrage de M. Chaptal, et à côté des faits, une sorte de réalité matérielle, un corps.

Et ceci même sera l’un des effets les plus importants de cet ouvrage, c’est qu’il aura fait sentir avec une force toute nouvelle, la nécessité de lier, d’appliquer enfin l’une à l’autre, l’économie politique et la statistique : l’économie politique, sans la statistique qui lui donne les faits, n’étant qu’une science de pure spéculation ; et la statistique, sans l’économie politique qui lui donne les principes, n’étant qu’une science morte.

Il y a, dans toute science, une partie abstraite, et une partie appliquée ; et c’est cette partie appliquée qui manquera toujours à l’économie politique, tant qu’elle ne se liera point à la statistique.

C’est donc désormais de leur réunion, c’est de leur jonction, seules, que dépendent leurs véritables progrès ; et c’est de ces progrès seuls que dépend, à son tour, la prospérité publique. Grand fait qui lie la prospérité des hommes aux progrès mêmes de la vérité et de la raison ; idée consolante, s’il en fut jamais, car, comme l’a dit un immortel philosophe, Condorcet, « les progrès de la raison sont la seule chose, dans l’homme, qui n’ait point de bornes, et la connaissance de la vérité, la seule qui puisse être éternelle. »

À cet ouvrage sur l’Industrie française, publié en 1819, M. Chaptal fit succéder sa Chimie appliquée à l’agriculture, qui parut en 1823.

Déjà, et dans un ouvrage où brillent des vues profondes, un des plus grands chimistes de l’Angleterre et du siècle, Davy, avait jeté les premières bases de l’application de la chimie à l’agriculture. M. Chaptal, dans un ouvrage méthodique et clair, a étendu ces bases ; aux lumières propres de la chimie, il a joint celles de la physiologie végétale, deux sciences qui, réunies, constitueraient, en effet, la théorie de l’agriculture.

On lit, avec un vif intérêt, dans ce livre, tout ce qui se rapporte à la doctrine des assolements, à la culture des prairies artificielles, à la multiplication des bestiaux ; ces trois grands faits sur lesquels repose toute l’agriculture moderne.

On y lit, avec un intérêt plus vif encore, ce qui concerne la fabrication du sucre de betterave ; cet art que l’auteur a si puissamment concouru à populariser en France.

M. Chaptal y montre que cet art, lorsqu’il aura pris toute son extension, en se liant aux exploitations rurales qu’il enrichira, fournira, chaque année et sans nuire à la production d’un seul grain de froment, un fourrage précieux pour la nourriture de plusieurs milliers de bœufs ; qu’il fournira, chaque hiver, du travail pour plusieurs milliers d’hommes ; et qu’il dotera la France d’un revenu annuel de plus de quatre-vingts millions.

Hâtons-nous d’ajouter que tous ces grands résultats, prédits par M. Chaptal, sont presque réalisés de nos jours et ne peuvent manquer de l’être entièrement dans quelques années, pourvu que le Gouvernement conserve une protection éclairée à cette industrie naissante.

Cet ouvrage sur la Chimie appliquée à l’agriculture, dernier ouvrage général produit par M. Chaptal, forme, en quelque sorte, le complément de sa vie scientifique.

Il avait été appelé, en 1818, à la Chambre des Pairs. Là, entouré de toute la considération qu’assurent un nom célèbre et de grands services, il parlait rarement, ne parlait que sur les matières qu’il avait longtemps étudiées, ne parlait sur une question que pour l’éclaircir ; et sa parole respectée produisait toujours une impression profonde.

Depuis lors, on l’a vu constamment partager son temps entre la Chambre des Pairs, la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, le Conseil général des hospices, et cette Académie, aux séances de laquelle nul ne porta jamais ni plus d’assiduité, ni plus d’intérêt, et dont les travaux, tous consacrés aux progrès des sciences, l’ont occupé jusqu’à sa dernière heure.

M. Chaptal avait un esprit étendu et dégagé de toute illusion, un jugement sûr, une raison droite et élevée, un cœur plein des affections les plus bienveillantes.

Dans ses écrits, se font remarquer partout une capacité d’un ordre supérieur ; des vues nettes ; un style noble, élégant, mais de cette noblesse et de cette élégance que comportent les matières sérieuses, et dont la juste limite est elle-même une difficulté de plus ; car, comme l’a dit Fontenelle, « ce qui ne doit être embelli que jusqu’à une certaine mesure précise, est ce qui coûte le plus à embellir. »

M. Chaptal est mort le 29 juillet 1832. Au milieu des souffrances les plus cruelles, son esprit, resté libre, s’occupait encore, et avec une sérénité admirable, de ces sciences auxquelles il avait consacré sa vie, et que nul n’était plus en droit que lui de regarder comme la véritable source de tout ce qui peut fonder le bonheur des hommes.

L’Antiquité ne nous a transmis rien de plus mémorable que les belles morts de quelques-uns de ses philosophes. Et cependant, quelque chose de plus élevé encore naît, pour la philosophie moderne, de cette contemplation, que l’Antiquité n’a pas eue, des progrès sans cesse croissants de l’esprit humain ; contemplation sublime qui consola Condorcet, mourant de la mort de Socrate, et qui a répandu un caractère si particulier de grandeur sur les derniers moments de Chaptal et de Cuvier.





LISTE DES OUVRAGES DE M. CHAPTAL.




Conspectus physiologicus de fontibus differentiarum inter homines, relative ad scientias. in-4°. Monspelii, 1776.

Tableau analytique du cours de chimie fait à Montpellier. Montpellier, 1 vol. in-8°, 1783.

Observations générales sur l’histoire naturelle des diocèses d’Alais et d’Uzès. Recueil des Act. de la Soc. Roy. des Sc. de Montpellier, 1784.

Observations sur la cristallisation de l’Huile de Vitriol, Mém. de l’Acad. des Sc. de Paris, 1784.

Observations sur la décomposition de l’Acide Nitreux par le Phosphore. Journ. de physiq. T. XXVI, 1785.

Observations sur l’Acide Carbonique fourni par la fermentation des raisins, et sur l’Acide Acéteux qui résulte de sa combinaison avec l’eau. Mém. de l’Acad. des Sc. de Paris, 1786.

Observations sur l’Acide Muriatique oxygéné. Mém. de l’Acad. des Sc. de Paris, 1787.

Observations sur quelques avantages qu’on peut retirer des terres ocreuses avec les moyens de les convertir en brun rouge, et d’en former des Pouzzolanes propres à remplacer avec économie les étrangères et les nationales. In-4°. Paris, 1787.

Mémoire sur les Vésicules Séminales. Journ. de physiq. T. XXX, 1787.

Observations sur la manière de former l’Alun par la combinaison directe de ses principes constituants. Mém. de l’Acad. des Sc. de Paris. 1788.

Sur l’influence de l’air et de la lumière dans la végétation des Sels. Journ. de phys. T. XXXV, 1788.

Observations sur la distillation des Vins dans la province de Languedoc. Recueil des Act. de la Soc. roy. des Sc. de Montpellier, 1788.

Observations sur les moyens de fabriquer de bonnes poteries à Montpellier, et sur un vernis qu’on peut employer pour les enduire. Ann. de chimie, T. II, 1789.

Observations sur quelques phénomènes que présente la combustion du Soufre. Ibid. 1789.

Observations sur les caves et le fromage de Roquefort. Ibid. T. IV, 1789.

Observations générales sur l’agriculture considérée dans ses rapports avec la prospérité de la France. Feuille d’agriculture, (Introduction) 1790.

Éléments de chimie. Montpellier, 3 vol. in-8°, 1790. Cet ouvrage a eu 4 édit. Les trois dernières sont de Paris, de 1796 à 1803.

Sur un nouveau procédé pour le raffinage du salpêtre. Journ. de physiq. T. XLV, 1794.

Instruction sur la manière d’extraire le goudron et autres principes résineux du pin. Journ. des arts et manufact. T. Ier, 1795.

Traité des salpêtres et Goudrons, 1 vol. in-8°. Montpellier, 1796.

Vues générales sur la formation du Salpêtre et sur l’établissement des Nitrières artificielles. Ann. de chimie. T. XX. 1797.

Observations sur le savon de laine et sur ses usages dans les arts. Mém. de l’Institut, T. 1er (1re classe), 1798. Ann. de chimie. T. XXI, 1797

Analyse comparée des quatre principales sortes d’alun connues dans le commerce, et observations sur la nature et sur leur usage. Ann. de chimie, T. XXII, 1797.

Tableau des principaux sels terreux et substances pierreuses. Paris. 1798.

Observations sur les deux procédés employés pour la fabrication du verdet, vert-de-gris etc. Mém. de l’Inst. (1re classe). T. Ier, 1798.

Observations sur les sucs de quelques végétaux et sur la manière dont le carbone circule dans le végétal et s’y dépose pour servir à la nutrition. Mém. de l’Inst. (1re classe), T. Ier, 1798.

Observations sur la nécessité et les moyens de cultiver la barille, ou soude en France. Ann. de chimie. T. XXVI, 1798

Observations sur les différences qui existent entre l’acide acéteux et l’acide acétique. Ann. de chim. T. XXVIII, 1798.

Observations chimiques de l’épiderme. Ann. de chimie. T. XXVI, 1798.

Considérations sur l’usage des oxydes de fer dans la teinture du coton. Mém. de l’Inst, T. III, 1801, Ann. de chim. T. XXVI, 1798

Observations sur la fabrication du vert-de-gris. Mém. de l’Inst. T. II, 1799. Ann. de chimie. T. XXV, 1798.

Considérations chimiques sur l’effet des mordants dans la teinture en rouge de coton. Mém. de l’Inst. T. II, 1799.

Observations chimiques sur la couleur jaune qu’on extrait des végétaux. Mém. de l’Inst. T. II, 1799.

Mémoire sur la manière dont on fertilise les montagnes dans les Cévennes. Mém. de la Soc. d’Agr. de la Seine. Ier vol. 1800.

Notice sur une nouvelle méthode de blanchir le coton. Journ. de physiq. T. LI, 1800.

Essai sur le perfectionnement des arts chimiques en France. Paris, 1800.

Vues générales sur l’action des terres dans la végétation. Mém. de la Soc. cent. d’agriculture. Vol. IV, 1801.

Art de faire, gouverner et perfectionner les vins. Paris, 1801. La 2e édition est intitulée : Art de faire le vin. Paris, 1819.

Essai sur le blanchiment. 1 vol. in-8°. Paris, 1801.

Observations chimiques sur l’art du dégraisseur, etc. Mém. de l’Institut, T. VI, 1806.

Chimie appliquée aux arts. 4 vol. in-8°. Paris, 1807.

Art de la teinture du coton en rouge. Paris, 1807.

Principes chimiques sur l’art du teinturier dégraisseur. Paris, 1808.

Observations sur la distillation des vins. Mém. de l’Inst. T. IX, 1809.

Note sur quelques couleurs trouvées à Pompéia. Mém. de l’Inst. T. IX. 1809.

Compte rendu à S. M. l’empereur et roi sur la fabrication du sucre de betterave. Ann. de l’agr. fr. vol. XLVIII, 1811.

Recherches sur la peinture encaustique des anciens. Ann. de chimie. T. XCIII, 1815.

Mémoire sur le sucre de betterave. Mém. de l’Acad. des Sc. T. Ier, 1818.

De l’industrie française. 2 vol. in-8°, Paris, 1819.




M. Chaptal était Grand-Croix de l’Ordre de la Légion d’honneur, Comte, Chevalier de l’ordre de Saint-Michel, etc. Il était membre de la Société royale de Londres, etc., etc.



  1. De 1783, date du Tableau analytique de ses cours, à 1790, date de la première édition de ses Eléments de chimie.
  2. Comme, plus tard, on a eu recours au phlogistique, parce qu’on ne connaissait pas l’oxygène.
  3. Cette partie de l’air qui, dans les expériences de Bayen, se fixait ou s’unissait aux métaux, pendant leur combustion, en augmentant leur poids ; que Schéele nommait air du feu, c’est-à-dire de la combustion, et que Priestley démontra être la seule partie respirable de l’air commun ou atmosphérique.
  4. La 1re édition de l’ouvrage de Lavoisier est de 1789 ; la 3e de celui de Fourcroy (la première où la nouvelle chimie se montre définitivement substituée à l’ancienne) est de 1789 aussi ; la 1re édition de celui de M. Chaptal est de 1790.
  5. Sinon exclusif, du moins dominant.
  6. Présentée par M. Daunou. « C’est, osons l’avouer, dit M. Chaptal lui-même, la Convention nationale qui a posé, sans restriction, la base de l’instruction, telle qu’elle existe aujourd’hui (1801). »
  7. Il est permis de regretter qu’il n’ait pas songé dès lors, et qu’on n’ait pas songé depuis, à établir des Chambres d’agriculture, appelées, et à donner leur avis sur les projets de lois relatifs à l’agriculture, et à provoquer elles-mêmes toutes les dispositions législatives qui leur paraîtraient nécessaires.
  8. Et, avant eux, Dufay, Hellot, Macquer.
  9. Rapports dont la théorie a été si clairement démontrée par M. de Tracy : Traité d’économie politique.
  10. D’où il suit que les trois branches dont elle se compose, l’agriculture, les manufactures et le commerce, doivent toujours être considérées d’une vue d’ensemble par l’homme d’État, et que le véritable nom du ministère dont elles dépendent, est celui de Ministère de l’industrie.