Éloge historique de l’Héritier

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Éloge historique de l'Héritier
Recueil des éloges historiquesFirmin Didot FrèresTome 1 (p. 57-73).

ÉLOGE HISTORIQUE

DE L'HÉRITIER,

LU LE 5 AVRIL 1801.

Les hommes dont la classe de physique vous a récemment fait retracer l'histoire dans cette enceinte avaient vu couronner, par une vieillesse longue et honorée, des jours consacrés à l'étude de la nature et à l'instruction de leurs semblables. Les regrets de leur perte étaient en quelque sorte tempérés par le souvenir de leur vie, et l'observateur conservait toute la tranquillité nécessaire pour tracer l'histoire de leurs efforts et de leurs succès.

Aujourd'hui nous avons à remplir un plus douloureux ministère : il faut vous entretenir d'un homme qui sacrifia aux sciences sa fortune et son repos ; qui lutta pendant longtemps, avec la force d'une âme brûlante, contre des obstacles de tout genre, et qu'un crime plus inconcevable encore qu'il n'est atroce a enlevé dans la force de l'âge et au moment où il entrevoyait enfin la possibilité de mettre à exécution les vastes projets qu'il avait conçus.

Charles-Louis l'Héritier naquit à Paris en 1756. Sa famille tenait un rang distingué parmi les négociants, et jouissait d'une fortune assez considérable.

C'est à peu près dans cette condition moyenne que se trouve, dit-on, le bonheur ; et cela est vrai, si les hommes doivent chercher le bonheur dans le repos. Mais ce n'est pas celle qui excite le plus à cultiver les sciences. Trop élevée pour sentir, l'aiguillon du besoin, elle ne l'est pas assez pour être tourmentée par celui de l'ambition : il n'est qu'un vif amour de la gloire qui puisse y porter à de grands travaux. C'est donc déjà un mérite à l'Héritier d'avoir senti qu'il pouvait faire mieux que de végéter dans des charges obscures, ou que de distraire par une ostentation vaniteuse le besoin de se distinguer, qui fit toujours la base de son caractère ; mérite qu'augmenta la nécessité où il fut presque toute sa vie de résister aux préjugés, aux sarcasmes, aux persécutions même de gens qui ne concevaient pas qu'un secrétaire du Roi, membre de cour souveraine, pût désirer une autre illustration.

Il est probable qu'avec de telles dispositions, quelque science qu'il eut embrassée, il y aurait obtenu des succès. La place par laquelle il débuta dans la magistrature détermine son choix pour la botanique.

Reçu en 1772 procureur du Roi à la maîtrise des eaux et forêts de la généralité de Paris, il ne voulut point se borner à connaître les formalités de sa juridiction ; tout ce qui était relatif à l'entretien et à l'amélioration des bois excita ses recherches. Une fois livré à l'étude de la culture et de la physique végétale, il voulut examiner en détail les différentes espèces d'arbres, et il parvint en peu de temps à les connaître si bien, qu'il distinguait ceux de notre pays, a toutes les distances, par la forme générale, par la distribution des branches, par l'écorce et par une foule d'autres caractères auxquels les botanistes de profession ne s'attachent peut-être pas assez. Dans les courses qu'il était obligé de faire avec ses collègues, il les défiait à cette sorte d'exercice ; et à force de renchérir les uns sur les autres, on arrivait ordinairement à des questions que lui seul pouvait résoudre. Le moindre fragment de branche, le plus léger brin d'écorce, lui suffisaient pour prononcer sur l'espèce d'arbre dont ils étaient provenus.

Ce n'était cependant pas tout à fait de la botanique : un événement peu important par lui-même lui fit franchir le court intervalle qui l'en séparait encore.

Un jour qu'il se promenait au Jardin des Plantes avec ses confrères, ils s'amusèrent de nouveau à nommer les arbres qu'ils rencontraient. Ce jeu réussit assez bien pour les premiers ; ils étaient du pays : mais quand on fut au quatrième, qui était un micocoulier, personne ne le reconnut, quoique de pleine terre, et on fut obligé d'en demander le nom à un garçon jardinier.

Cette espèce d'affront essuyé par le tribunal des eaux et forêts en corps piqua au vif l'amour-propre de l'Héritier ; il sentit qu'il était honteux pour lui de ne pas connaître au moins ceux des arbres étrangers qui pourraient être naturalisés chez nous avec avantage, et il suivit un cours de botanique. C'est alors qu'il se lia d'amitié avec plusieurs botanistes célèbres dont il est devenu depuis le confrère à l'Académie et à l'Institut.

Il ne pouvait, par caractère, s'occuper d'une science sans avoir aussitôt le désir de s'asseoir au rang des maîtres. Il se hâta donc de jeter un coup d'œil sur la botanique en général, et de chercher la partie de cette science où il pourrait le plus aisément réparer le temps qu'il avait perdu, et arriver a des découvertes.

Dans l'histoire de Lemonnier, je vous ai peint une botanique qu'on peut appeler celle de l'homme sensible : elle contemple, dans les végétaux, l'élégance et la symétrie de leurs formes, la fraîcheur et l'éclat de leurs couleurs ; elle y étudie cet accord de toutes les parties, cette marche régulière de leur développement, qui la ramènent sans cesse vers l'idée d'une intelligence ordonnatrice.

Il en est une autre, moins livrée à l'imagination, plus froide dans ses vues, plus sévère dans ses travaux, plus sèche dans son style : elle distingue, elle dénombre toutes les plantes ; elle assigne à chacune d'elles son nom et son rang, elle détermine les marques auxquelles on doit les reconnaître ; elle tient en quelque façon le registre du règne végétal, et son principal soin est d'y inscrire à leur place les objets nouveaux que fournissent les divers climats : c'est la botanique du nomenclateur, celle que l'Héritier adopta de préférence.

Il en est bien encore une troisième, qui prend un vol plus élevé, qui cherche à fixer les rapports des nombreuses familles des plantes, et à réduire sous des lois générales la variété si bizarre en apparence de leur structure : on pourrait l'appeler la botanique du philosophe. Mais cette dernière façon de considérer la science occupa peu l'Héritier. Rigoureux sectateur d'une partie seulement des idées de Linnæus, il écarta toujours de ses ouvrages ce qui était étranger aux méthodes artificielles du maître qu'il s'était choisi ; et soit qu'il estimât peu les vues des botanistes modernes, soit qu'il se défiât de ses propres forces et n'osât s'engager à leur suite, il n'a jamais voulu participer aux efforts qu'ils ont faits pour perfectionner les familles naturelles.

Cependant il faut avouer que, s'il se concentra dans un genre un peu borné, il fit du moins les plus grands efforts pour y arriver à la perfection, et qu'il s'en est fort approché. Ses ouvrages de botanique sont estimés dans toute l'Europe pour l'exactitude des descriptions, la minutieuse recherche des caractères, la grandeur et le fini des planches.

Je parle à dessein de ce dernier article, parce qu'il est très important en histoire naturelle, ou nulle description ne peut suppléer aux figures, et où les plus grands talents ne suffisent pas pour faire de bonnes figures, s'ils ne sont dirigés par la science. Il serait donc injuste de refuser aux auteurs leur part de ce mérite ; surtout le serait-il de l'enlever à l'Héritier, qui sut non-seulement bien choisir, encourager à propos et diriger avec habileté les artistes qu'il employa, mais qui sut même en former. Redoute et Sellier reconnaissent qu'ils lui doivent en grande partie le développement de leur talent.

On lui a reproché d'avoir changé une partie des noms donnés aux plantes par ses prédécesseurs. Linnæus, qui a changé presque tous ceux de la botanique, est seul parvenu à vaincre à cet égard l'inertie qui s'oppose toujours aux améliorations, parce que les améliorations sont des nouveautés. Tant qu'il a vécu, il a été l'arbitre souverain de la science, et l'Europe entière il suivi aveuglément sa nomenclature ; mais depuis sa mort nul n'a pu ou n'a osé se placer sur ce tronc vacant : l'histoire naturelle semble être tombée dans une espèce d'anarchie, et la seule loi qui ait été un peu généralement reconnue, c'est qu'on doit adopter le nom imposé par le premier descripteur. L'Héritier n'était point de cet avis. Il voulait que, même pour la nomenclature, le premier venu cédât au meilleur, et que celui qui décrivait et nommait mieux eût le droit incontestable de déposséder l'ancien.

Nous ne déciderons pas jusqu'à quel point son principe était fondé ; mais nous assurerons qu'il ne l'appliquait à son avantage qu'avec le plus grand scrupule, et qu'il faisait tout pour acquérir lui-même ces titres qu'il exigeait de quiconque veut imposer des noms. Ses descriptions n'étaient jamais faites que sur des plantes vivantes, et dans le plus parfait état de développement. Il rejetait les échantillons desséchés et souvent mutilés, qui n'ont que trop été employés par ses prédécesseurs. Lorsqu'il apprenait qu'une plante rare était en fleur dans quelque jardin, il s'y transportait aussitôt ; il récompensait généreusement de jeunes botanistes, qui visitaient sans cesse pour lui les jardins de Paris et des environs dans un rayon de plusieurs lieues, et qui notaient toutes les circonstances de la végétation des espèces nouvelles ou mal décrites auparavant,

Son premier ouvrage a pour titre Stirpes novæ (Plantes nouvelles). Il commença à le publier en 1784. Il en a fait paraître sept cahiers contenant quatre-vingt-seize planches avec les descriptions. Il publia, en 1787, quarante-quatre autres planches qui devaient faire suite aux premières, et qui représentaient des géranium ; mais leur texte, quoique imprimé depuis longtemps, n'a point été mis en vente. En 1788 parut, toujours dans le même format, une histoire particulière des corouillers, accompagnée de six planches.

Malgré la rapidité avec laquelle ses ouvrages se succédèrent, l'impatiente ardeur de l'Héritier n'en était point satisfaite. Ces plantes étrangères, arrivant une à une dans nos jardins, n'étaient que quelques gouttes d'eau pour une soif brûlante. Il ne pensait qu'avec une espèce d'envie au sort de ces botanistes qui moissonnaient à leur aise des richesses nouvelles dans des contrées lointaines. « Puisse au moins quelque voyageur, s'écriait—il à ce sujet dans la préface de ses Stirpes novæ, « confier à nos soins la publication de ses découvertes ! Ce serait un dépôt commis à notre foi ; sa gloire et ses trésors seraient en sûreté, et, oubliant nos propres travaux, nous nous honorerions d'être les simples éditeurs des siens. »

Son vœu ne tarda point à être exaucé. Dombey était revenu en 1786 du Pérou et du Chili avec une grande collection d'objets d'histoire naturelle en tout genre, qu‘il avait recueillis pour le gouvernement français, de concert avec d'autres savants envoyés par le gouvernement espagnol. L'Héritier, apprenant que ce voyageur sollicitait en vain, depuis longtemps, du ministre, de Calonne les avances nécessaires pour la publication de ses découvertes, s'offrit de publier à ses propres frais toute la partie botanique, et obtint que Dombey lui remettrait ses herbiers et recevrait en dédommagement une pension annuelle.

Cet arrangement le transportait en quelque sorte dans ces climats étrangers qu'il brûlait de visiter, et lui donnait la disposition absolue d'une immense quantité des seules richesses qu'il enviât. Aussi son zèle sembla-t-il redoubler : en peu de jours tout fut mis en ordre ; peintres, graveurs furent mandés, et déjà l'ouvrage était fort avancé, lorsqu'une nouvelle inattendue vint troubler sa jouissance.

Les Espagnols, voulant publier eux-mêmes l'histoire naturelle des contrées qu'ils avaient fait examiner, désirèrent que les recherches de Dombey ne parussent point avant les leurs ; et la cour de France, qui se gardait bien, et avec raison, de comparer la publication d'un livre de plus ou de moins sur la botanique avec l'amitié d'une grande puissance, ne fit aucune difficulté d'accéder à la demande de celle d'Espagne.

L'Héritier étant un jour, par hasard, à Versailles, apprend que l'ordre vient d'être donné à M. de Buffon de se faire remettre l'herbier de Dombey, et que cet ordre lui sera signifié le lendemain. Frappe de terreur, il revient en hâte à Paris ; il ne consulte que son ami Broussonnet. Bientôt son parti est pris : vingt ou trente ayetiers sont appelés ; on passe toute la nuit à faire des caisses. L'Héritier, sa femme, Broussonnet et Redouté emballent l'herbier, et, dès le grand matin, il part en poste avec son trésor pour Calais : il n'est tranquille que lorsqu'il a touché le sol de l'Angleterre.

Il passa quinze mois à Londres, vivant dans la retraite la plus absolue, et ne s'occupant que de la collection précieuse qu'il y avait portée. Les secours de toute espèce lui furent prodigués pour son travail. La bibliothèque de M. Banks lui fut toujours ouverte ; l'herbier de Linnæus, acheté par le docteur Smith, ceux de tous les botanistes anglais furent à sa disposition, et il réussit à terminer cet ouvrage, qu'il devait publier sous le titre de Flore de Pérou. On m'a assuré du moins qu'il en rapporta le manuscrit complet. Il avait fait venir Redouté à Londres pour en dessiner les figures : soixante ont été absolument finies, et plusieurs sont gravées.

Dans ses moments de relâche il visitait les jardins des environs de Londres, et faisait peindre les plus magnifiques des plantes qui en font l'ornement. Ces figures, superbement gravées, au nombre de trente-quatre, furent publiées à son retour, sous le titre de Bouquet anglais (Sertum anglicum ; Paris, 1788). Le livre fut dédié aux Anglais, et tous les nouveaux genres qui y sont décrits reçurent des noms de botanistes anglais, manière ingénieuse et délicate de témoigner sa reconnaissance de l’accueil qu'ils lui avaient fait.

C'est le plus beau et le dernier des ouvrages qu'il a mis au jour : ce n'est pas, à beaucoup près, le dernier qu'il ait composé ;_mais plusieurs causes que je vais développer l'empêchèrent de rien faire paraître depuis.

Il n'était revenu d'Angleterre que lorsque la révolution l'eut rendu certain qu'on ne lui enlèverait plus arbitrairement l'objet d'un travail chéri. Dès lors il fut presque constamment dans des fonctions publiques três-actives, qu'il prit d'abord seulement par zèle, et que la diminution de sa fortune l'obligea ensuite de désirer comme ressource. Il n'eut donc pendant longtemps ni le loisir ni le moyen de continuer ses grands ouvrages. Cependant l‘amour des plantes le possédait toujours. Ayant été employé pendant quelque temps au ministère de la justice, il ne pouvait s'empêcher de recueillir, en entrant ou en sortant de son bureau, les mousses, les lichens, les byssus et les petites herbes qui se présentaient sur les murs ou entre les pavés ; et c'est un fait assez remarquable d'histoire naturelle, qu'en une année il en observa, seulement dans les environs de la maison du ministre, plusieurs centaines d'espèces, dont il se proposait de publier le catalogue sous le titre, qui aurait semblé un peu singulier en botanique, de Flore de la place Vendôme.

D'ailleurs les soins qu'il se donna, depuis son retour d'Angleterre, pour se former une bibliothèque, prirent tous les instants que ses emplois lui laissaient, et absorbèrent tout ce dont il aurait pu disposer pour des publications. Il avait vu à Londres le noble emploi que M. Banks fait de la sienne, où il reçoit journellement les savants, et leur accorde le libre usage des livres qu'elle contient. Le principal trait du caractère de l'Héritier était l'ambition d'égaler, de surpasser même tout ce qui se faisait de bon et de généreux. Ce qui lui restait de superflu fut donc désormais employé à rendre sa collection de livres digne d'être offerte aux botanistes, et elle devint en effet en peu d'années l'une des plus complètes qui existent dans ce genre en Europe. Elle embrasse tous les ouvrages, dans quelque langue que ce soit, qui traitent, en tout ou en partie, de quelque matière relative aux plantes.

Son ardeur pour acquérir des livres était dégénérée en passion, et il avait fini par les estimer, comme font tous les bibliomanes, seulement d'après leur rareté : mais ce qu'il eut de plus singulier, et peut-être d'unique, c'est qu'il voulut aussi donner ce prétendu mérite à quelques-uns des siens. Il y a de lui des dissertations qu'il n'a fait imprimer qu'à cinq exemplaires, et qu'il a distribuées à des personnes différentes, de manière que nul n'en put posséder la collection complète[1].

Lorsque des financiers à vues étroites proposèrent, il y a quelques mois, de faire payer aux citoyens l'entrée des bibliothèques et des autres monuments d'instruction publique, l'Héritier résolut d'accorder sur-le-champ à tout le monde le libre usage de la sienne.

Il était digne de donner une pareille leçon ; mais les chefs du gouvernement étaient trop éclairés pour en avoir besoin : le projet fut rejeté, et l'Héritier dispensé de donner trop d'éclat à sa munificence.

C'était à force de privations qu'il se ménageait ces moyens d'instruire et de servir le public. Ses ouvrages étaient superbes ; mais sa table était frugale et ses habits simples. Il dépensait vingt mille francs par an pour la botanique, et il allait à pied. Cette distribution de son revenu était nommée par les gens du monde folle prodigalité, et excitait les plaintes continuelles d'une partie de ses proches. S'il l'eût dépensé avec de faux amis ou de bas flatteurs, ou seulement dans de vains plaisirs, tous l'eussent appelé un homme aimable ; peut-être même ne lui eussent-ils pas refusé le titre de sage père de famille.

Au reste, il savait le cas qu'il devait faire de ces clameurs. Un négociant de ses parents, dont il héritait, craignant apparemment que les épargnes qu'il laissait ne servissent après lui à l'accroissement des sciences, ordonna, par son testament, que son argent comptant serait employé en acquisitions de biens-fonds. L'Héritier obéit ; mais le fonds qu'il acheta fut une maison écartée, avec un grand terrain qu'il destina à la botanique.

Je vous ai peint jusqu'ici le savant ; je voudrais bien peindre aussi le magistrat; mais, accoutumés que nous sommes aux habitudes des gens de lettres, hommes pour qui le fond des choses est tout, et qui ne s'occupent peut-être point assez de ces formes extérieures si influentes sur le vulgaire, ce n'est qu'avec un respect timide que nous approchons des augustes sanctuaires où se décident les intérêts des citoyens ; de ces lieux ou la gravité et le recueillement sont un devoir rigoureux ; où la plus sublime vertu consiste à imposer silence aux vertus, pour peu qu'elles semblent s'opposer à l'ordre qu'on doit maintenir ; où la générosité, l'humanité deviendrait faiblesse si elles tentaient de résister à l'inflexible justice. Ce sont les sentiments mêmes de l'Héritier que j'exprime, et presque ses paroles que j'emploie. Il régla toujours son langage et ses actions sur ces maximes conservatrices de l'ordre social, et il obtint, ce qui en est la suite ordinaire, le respect et la confiance de tous ceux qui le connaissaient, et beaucoup d'autorité dans les corps dont il fut membre.

La cour des aides surtout, où il était entré en 1775 et qui l'eut longtemps pour doyen, ne délibérait dans aucune occasion importante sans recourir à ses avis. Avant d'y être admis, il jouissait déjà de l'intimité du chef de cette compagnie, ce grand et malheureux Malesherbes, dont il partagea la philanthropie, l'austère vertu, l'oubli de soi-même et jusqu'au genre favori d'occupation scientifique, et qui perdit comme lui la vie par un crime, mais plus solennel et proportionné, si on peut le dire, au rang qu'il avait tenu, et à l'éclat des services qu'il avait rendus à son pays, à la philosophie et à la liberté.

L'Héritier a été nommé deux fois, depuis la révolution, juge dans les tribunaux civils du département de la Seine. Ses collègues ne parlent encore qu'avec un sentiment presque religieux de la manière dont il en a rempli les fonctions. Jamais, a dit l'un d'eux, qui est en même temps un magistrat respectable et un homme de lettres distingué, jamais le moindre nuage ne vint obscurcir la pureté de sa belle âme ; jamais la moindre idée un peu douteuse n'altéra son imperturbable droiture. Il fit arrêter par le tribunal du deuxième arrondissement qu'aucun de ses membres ne recevrait de solliciteurs. Selon lui, cet usage d'entretenir son juge hors de l'audience est une insulte et suppose ou qu'il ne prête pas aux parties l'attention qu'il leur doit, ou qu'il peut céder à des motifs qu'on n'oserait pas lui alléguer en public.

Cette rigueur des principes de sa profession influait, comme il est assez ordinaire, sur ses habitudes privées. Il eut des querelles littéraires qu'il soutint avec une chaleur que ses adversaires nommèrent âcreté : c'est que la justice était si sacrée pour lui, qu'il ne se permettait pas de la violer contre lui-même. Quelquefois il ne mettait dans ses rapports de société que de la stricte justice ; et quand cette justice se serait bornée à ne point louer ce qui ne le méritait point, et ne serait jamais allée jusqu'à blâmer ce qui pouvait l'être, on sent que le plus grand nombre des hommes auraient encore trop a perdre à une pareille méthode pour qu'elle puisse leur plaire.

Cependant la seule vengeance qu'il se soit jamais permise, a été de choisir une plante de mauvaise odeur pour lui donner le nom d'un botaniste dont il avait à se plaindre.

Au reste, ces dehors austères, que quelques personnes affectaient de blâmer, cachaient l'âme la plus humaine, les penchants les plus généreux. Ses libéralités étaient immenses, et, par une recherche délicate, sa femme, qu'une piété douce animait, en fut, tant qu'elle vécut, la seule dispensatrice. Il sentait que, même dans sa bienfaisance, son caractère l'aurait encore exposé a ne vouloir être que juste ; et parmi tant d'hommes que l'imprudence et quelquefois le vice ont conduits au malheur, combien n'en repousserait-on pas, si le cœur ne l'emportait sur la raison ?

Un magistrat de ses amis, qui occupait une place supérieure à la sienne, était mort peu de jours avant lui, et laissait une femme et des enfants sans fortune. L'Héritier, à peu près certain de lui succéder, avait promis de donner à cette veuve tout ce que sa promotion lui apporterait d'augmentation de revenu. Ainsi son meurtrier a privé d'un seul coup deux familles de leur soutien.

Il avait perdu son épouse, Thérèse-Valère Dore, en 1794, après dix-neuf ans d'une union heureuse. Elle lui laissa cinq enfants. Quoiqu'il fût encore dans la force de l'âge, son amour pour eux l'empêcha de se remarier. Il se proposait de surveiller par lui-même l'éducation de ceux qui étaient encore en bas âge, d'assurer le sort de tous en rétablissant sa fortune, et de mettre le sceau à sa gloire en terminant ses ouvrages. C'est ainsi qu'il voulait partager le reste de sa vie, entre ses devoirs de père, de citoyen et de savant. Sa vigueur et sa tempérance lui promettaient encore de longues années de bonheur, lorsqu'il fut arraché à toutes ces flatteuses espérances de la manière la plus funeste et la plus inattendue. Étant sorti le 16 août 1800 fort tard de l'Institut, il fut trouvé le lendemain, à quelques pas de sa maison, égorgé de plusieurs coups de sabre.

Cette ville entière a retenti du coup qui l'a frappé ; chaque citoyen a tremblé pour lui-même, en réfléchissant à un assassinat dont les motifs et les auteurs sont restés couverts d'un voile également impénétrable. La police n'a rien publié, la justice n'a rien prononcé sur cet attentat. Je ne chercherai donc point à recueillir les conjectures vagues ou contradictoires qui ont circulé un instant dans un public également prompt à s'agiter sur tous les événements et à les oublier tous.

Mais réussirai-je à peindre les différents états où passa sa famille pendant l'horrible nuit où il lui fut enlevé ? cette attente si pleine d'angoisses durant les premières heures d'une absence inusitée, et cette terreur sombre et silencieuse lorsque quelques paroles farouches échappées à l'assassin ne laissèrent plus douter que cette absence ne fût causée par un crime ? et cet affreux désespoir quand les premiers rayons du jour vinrent éclairer le cadavre sanglant d'un père immolé a l'instant où déjà il touchait le seuil protecteur ; à l'instant où le moindre cri aurait pu amener à son aide ses enfants, ses domestiques, ses voisins ?

C'est assez sans doute vous arrêter sur une scène aussi lugubre ; peut-être même aurais-je dû vous épargner ces tristes images, et me borner à tracer le tableau des vertus et des talents de l'Héritier, sans vous rappeler l'attentat qui en a détruit l'éclatant assemblage. Mais le confrère, l'ami, ne pouvait-il prendre un moment la place du froid historien ? et celui qui n'a eu à interroger sur les détails de la vie de l'Héritier que des parents ou des amis en larmes aurait-il été assez maître de lui pour rendre leurs récits sans émotion ?



  1. En voici les titres, c'est-à-dire les noms des genres qui y sont décrits : Hymenopappus; Louichea ; Virgilia ; Michauxia ; Buchozia (c'est ce dernier genre qui est la plante de mauvaise odeur dont nous parlons plus bas). Toutes ces dissertations sont in-folio. Il y en a une in-8°, intitulée Cadia, et tirée du Magasin encyclopédique.