Émile Nelligan et son œuvre/Préface

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Émile Nelligan




I


Émile Nelligan est mort. Peu importe que les yeux de notre ami ne soient pas éteints, que le cœur batte encore les pulsations de la vie physique : l’âme qui nous charmait par sa mystique étrangeté, le cerveau où germait sans culture une flore de poésie puissante et rare, le cœur naïf et bon sous des dehors blasés, tout ce que Nelligan était pour nous, en somme, et tout ce que nous aimions en lui, tout cela n’est plus. La Névrose, cette divinité farouche qui donne la mort avec le génie, a tout consumé, tout emporté. Enfant gâté de ses dons, le pauvre poète est devenu sa victime. Elle l’a broyé sans merci comme Hégésippe Moreau, comme Maupassant, comme Baudelaire, comme tant d’autres auxquels Nelligan rêvait de ressembler, comme elle broiera tôt ou tard tous les rêveurs qui s’agenouillent à ses autels.

Que messieurs les poètes se rassurent pourtant ; je ne les condamne pas tous indistinctement à cette fin tragique. Pour beaucoup, je le sais, la poésie n’est qu’un délassement délicat, auquel on veut bien permettre de charmer la vie, mais non de l’absorber ; un frisson fugitif qui n’effleure que l’épiderme de l’âme : un excitant qu’on savoure à certaines heures, mais sans aller jusqu’à l’ivresse. Cette poésie à fleur de peau est sans danger : elle gîte chez maints messieurs rubiconds et ventrus qui fourniront une longue carrière. Mais pour d’autres — et ce sont peut-être les vrais, les seuls poètes, — la muse n’est pas seulement une amie, c’est une amante terriblement exigeante et jalouse ; il lui faut toutes les pensées, tout l’effort, tout le sang de l’âme ; c’est l’être entier qu’elle étreint et possède. Et comme elle est de nature trop éthérée pour nos tempéraments mortels, ses embrassements donnent la phtisie et la fièvre. Ce n’est plus la poésie dont on s’amuse, c’est la poésie dont on vit… et dont on meurt.

Émile Nelligan a payé son tribut à cette charmeresse adorable et tyrannique. Le papillon s’est brûlé à la flamme de son rêve. Par delà la vision cherchée et entrevue, l’esprit a rencontré la grande ténèbre. Dans sa route vers l’ultima Thule, la nef idéale a subi le vertige du gouffre. Nelligan avait-il le pressentiment de ce naufrage quand il nous décrivait ce

… Vaisseau d’or dont les flancs diaphanes,
Révélaient des trésors que les marins profanes
Dégoût, Haine et Névrose, ont entre eux disputé.
Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?
Qu’est devenu mon cœur, navire déserté ?
Hélas ! il a sombré dans l’abîme du rêve…

Il est certain qu’il l’eut, ce pressentiment : et plus d’une fois, sous l’assaut de quelque songe obsédant, de quelque idée dominatrice, se sentant envahir d’une fatigue étrange, il nous a dit sans euphémisme : « Je mourrai fou. » « Comme Baudelaire, » ajoutait-il en se redressant, et il mettait à nourrir cette sombre attente, à partager d’avance le sort de tant de névrosés sublimes, une sorte de coquetterie et de fierté. Il semblait croire qu’un rayon eût manqué sans cela à son auréole de poète. Et qui sait, après tout, s’il avait tort absolument ? Qui sait si l’hommage suprême à la Beauté n’est pas le silence ébloui de l’âme dans la nuit de la parole et de la pensée ? Qui sait si la lyre ne doit pas se briser après avoir tenté sur ses cordes impuissantes les symphonies de l’au-delà ? Ce n’est pas d’hier que la lune, l’astre tutélaire des poètes, passe pour exercer sur le cerveau des influences bizarres. Folie, poésie : ces deux lunatismes n’en feraient-ils qu’un ? C’est peut-être une idée folle que j’émets là, mais c’en est une, à coup sûr, que notre ami n’eût pas désavouée.

Je viens offrir à ce cher défunt mon hommage posthume ; et ce n’est pas seulement de ma part un acte d’amitié, c’est un devoir de sagesse patriotique. Notre Canada est assez pauvre en gloires littéraires pour que nous recueillions précieusement les moindres miettes de génie tombées de notre table. Et pourtant, plus que d’autres, nous sommes ingrats envers nos gloires. Grâce à cette illusion d’optique qui fait voir merveilleux tout ce qui est lointain, les talents les plus discutables trouvent chez nous des admirateurs et des disciples, pourvu que leurs écritures soient estampillées de Charpentier ou de Lemerre. Mais nous répugnons à l’idée qu’un bon garçon que nous coudoyons tous les jours, avec qui nous prenons la goutte au petit Windsor, dont nous connaissons les faiblesses, les travers, voire les douces manies, porte en lui l’étoffe d’un Rodenbach ou d’un Rollinat. La camaraderie tue chez nous l’admiration. C’est le contraire en France, où les auteurs de tout calibre trouvent dans leurs intimes de salon ou de brasserie des lanceurs attitrés de leurs œuvres, où la moindre plaquette provoque dans vingt journaux les notices, les entrefilets louangeurs de critiques amis. Je crois que, sans aller à aucun excès, nous pourrions en ce pays nous prôner un peu plus les uns les autres. Ce serait pour nos débutants de lettres un encouragement précieux. Il faut bien l’avouer, toute célébrité humaine vit de réclame presque autant que de mérite. Alceste peut en gémir, mais

Le monde par ses soins ne se changera pas.

Si donc nous voulons avoir nos grands hommes, aidons à les faire. C’est un lieu commun que la gloire est une vapeur, une fumée : encore faut-il quelqu’un pour souffler les bulles et allumer les fagots.

Je voudrais rendre à Nelligan cet humble service, absolument désintéressé puisqu’il s’adresse à un mort, et qui est, avant tout, une justice tardive. Car ce mort, très assurément, mérite de revivre. Cette vocation littéraire, l’éclosion spontanée de ce talent, la valeur de cette œuvre, tout inachevée qu’elle demeure, tiennent pour moi du prodige. J’ose dire qu’on chercherait en vain dans notre Parnasse présent et passé une âme douée au point de vue poétique comme l’était celle de cet enfant de dix-neuf ans. Sans doute, tous ces beaux dons ont fleuri à peine, mais ils furent riches de couleur et de sève dans leur épanouissement hâtif. En admettant que l’homme et l’œuvre ne soient qu’une ébauche, il faut affirmer que c’est une ébauche de génie.

Je voudrais étudier les éléments divers dont se formait ce talent primesautier et inégal, rechercher ses sources d’inspiration, démêler dans cette œuvre la part de la création originale et celle de l’imitation, caractériser la langue, le tour et le rythme de cette poésie souvent déconcertante.

Mais d’abord, j’évoque en esprit l’intéressante figure du poète lui-même, et je revois ce type extraordinaire et curieux que fut Émile Nelligan.

Une vraie physionomie d’esthète : une tête d’Apollon rêveur et tourmenté, où la pâleur accentuait le trait net, taillé comme au ciseau dans un marbre. Des yeux très noirs, très intelligents, où rutilait l’enthousiasme ; et des cheveux, oh ! des cheveux à faire rêver, dressant superbement leur broussaille d’ébène, capricieuse et massive, avec des airs de crinière et d’auréole. Et pour le dire en passant, c’était déjà une singularité que cette chevelure, à notre époque où la génération des poètes chauves remplace partout la race éteinte des poètes chevelus. Nelligan, lui, se rattachait nettement, par ce côté du moins, aux romantiques de vieille roche, et sur le seul visa de sa tête, on l’eût admis d’emblée, en 1830, parmi les claqueurs d’Hernani.

Dans l’attitude, une fierté, d’où la pose n’était pas absente, cambrait droit le torse élégant, solennisait le mouvement et le geste, donnait au front des rehaussements inspirés et à l’œil des éclairs apocalyptiques ; — à moins que, se retrouvant simplement lui-même, le jeune dieu ne redevînt le bon enfant, un peu timide, un peu négligé dans sa tenue, un peu gauche et embarrassé de ses quatre membres.

Le caractère de Nelligan cadrait bien avec cet extérieur à la fois sympathique et fantasque. Né d’un père irlandais, d’une mère canadienne-française, il sentait bouillir en lui le mélange de ces deux sangs généreux. C’était l’intelligence, la vivacité, la fougue endiablée d’un Gaulois de race, s’exaspérant du mysticisme rêveur et de la sombre mélancolie d’un barde celtique. Jugez quelle âme de feu et de poudre devait sortir de là ! quelle âme aussi d’élan, d’effort intérieur, de lutte, d’illusion et de souffrance !… Supposez maintenant une telle âme s’isolant, se murant en elle-même, un tel volcan fermant toutes ses issues : n’était-il pas fatal que tout sautât dans une explosion terrible ? Mais en attendant, cela formait un cas psychologique curieux et d’un intérêt inquiétant. J’ai suivi de près ce travail d’absorption intérieure, surexcitant et paralysant à la fois toutes les facultés actives, cet envahissement noir du rêve consumant jusqu’à la moelle de l’âme, et je puis dire qu’il n’est pas de spectacle plus douloureux. Dans les derniers temps, Nelligan s’enfermait des journées entières, seul avec sa pensée en délire, et, à défaut d’excitations du dehors, s’ingéniant à torturer en lui-même les fibres du cœur les plus aiguës, ou bien à faire chanter aux êtres ambiants, aux murs, aux meubles, aux bibelots qui l’entouraient, la chanson toujours triste de ses souvenirs. La nuit, il avait des visions, soit radieuses, soit horribles : jeunes filles qui étaient à la fois des séraphins, des muses et des amantes ; ou bien spectres enragés, chats fantômes, démons sinistres qui lui soufflaient le désespoir. Chacun de ces songes prenait corps, le lendemain, dans des vers crayonnés d’une main fébrile, et où déjà, parmi des traits étincelants, la Déraison montrait sa griffe hideuse.

Or, j’ai la vision d’ombres sanguinolentes
       Et de chevaux fougueux piaffants.
Et c’est comme des cris de gueux, hoquets d’enfants.
       Râles d’expirations lentes.
D’où me viennent, dis-moi, tous ces ouragans rauques,
       Rages de fifre ou de tambour ?
On dirait des dragons en galopade au bourg
       Avec des casques flambant glauques, etc.

Mais avant d’en venir là, et de tout temps, Émile avait été un être sensitif, tout d’impression et de caprice, très attirant par sa belle naïveté et très déroutant par ses saillies. Un grand fond de tendresse s’alliait chez lui à une réserve un peu froide qui l’empêchait de se livrer entièrement, même à ses plus intimes. Deux ou trois sonnets à sa mère montrent qu’il avait gardé toute la fraîcheur du sentiment filial ; et cette mère le méritait bien, car il trouvait en elle, avec d’inaltérables pardons pour ses jeunes fredaines, un sens littéraire délicat et sûr, capable de vibrer à l’unisson du sien. De même, il a souvent chanté ses jeunes sœurs en des strophes affectueuses et charmantes. À ses camarades en poésie, aux amis que lui faisait la recherche commune de l’Art, il montrait assez son attachement par de fréquentes et souvent interminables visites. C’était dans leur cénacle qu’il faisait lecture de ses nouvelles inspirations ; et il fallait voir avec quel feu obstiné il se défendait contre l’assaut critique que ne manquait pas d’exciter chacune de ses pièces ! Jamais pourtant il ne leur tint rancune de leur sévérité, et souvent il ratura en secret le mot qu’il avait soutenu devant eux avec la dernière énergie. Il se vengeait en leur dédiant, sous des titres sonores, les diverses parties de ce livre qui fut son rêve, et qui, hélas ! ne fut que cela…

Comme désintéressement, comme dédain profond de tout ce qui est matériel et pratique, comme amour exclusif de l’art et de l’idée pure, il était simplement sublime. Jamais il ne put s’astreindre, cela va sans dire, à aucun travail suivi. Le collège de Montréal, et plus tard celui des Jésuites, eurent en lui un élève d’une paresse et d’une indiscipline rares. Il dut finalement laisser à mi-chemin des études où Musset et Lamartine avaient beaucoup plus de part que le Gradus ad Parnassum.

Dès lors, gagner sa vie lui parut la dernière occupation d’un être humain. C’était sa conviction ferme que l’artiste a droit à la vie, et que les mortels vulgaires doivent se trouver très honorés de la lui garder. Aussi, toute démarche d’affaires, toute sollicitation intéressée, même la plus discrète, révoltait-elle sa fière nature. S’il eut un désir en ce monde, ce fut bien de voir publier ses vers. Or, plus d’un protecteur l’eût aidé de son influence et de ses ressources : il eût suffi pour cela d’une demande ; jamais il ne consentit à la faire. « S’ils croient, disait-il, que je vais me traîner à leurs pieds ! Mon livre fera son chemin tout seul… »

Ce n’est pas non plus à un éditeur quelconque qu’il eût livré ses manuscrits. Quand j’en suggérais un, d’aventure, parmi nos libraires montréalais ; « Peuh ! faisait-il dédaigneusement, sait-il bien imprimer les vers ? J’enverrai mes cahiers à Paris… »

On voit avec quelle naïveté Nelligan croyait au règne souverain de l’art sur la vile matière. La vie, telle qu’il se la faisait, devait être une longue rêverie, une longue fusée d’enthousiasme, une mélancolie voulue et cultivée, interrompue seulement par les éclats momentanés d’une gaieté bohême.

La bohème ! Ce mot était pour lui un idéal. Et pourtant, le dirai-je ? Nelligan ne fut jamais un bohème parfaitement authentique. Il avait, certes, l’ambition de passer pour très rosse ; on lui eût fait la pire injure en le trouvant bien élevé. Mais sa rosserie était trop étudiée, trop convenue, trop faite de lecture et d’imitation. Des cheveux esbrouffés, une redingote en désordre et des doigts tachés d’encre, voilà surtout en quoi elle consistait.

Du reste, il avait trop gardé l’empreinte de son éducation de famille, il avait l’amour et le respect de trop de choses, trop de timidité aussi et de naturelle réserve, pour vivre au naturel l’être libre, gouailleur et cynique que doit être un bohème de race. J’entends, d’ailleurs, faire de cette impuissance un éloge ; car la bohème, toute amusante qu’elle soit par le dehors, n’est pas, tant s’en faut, admirable à tous points de vue. Elle étouffe, chez les Schaunards qu’elle enfante, beaucoup plus de sens esthétique qu’elle n’en développe. La chope de bière et Mimi Pinson sont, en général, une pauvre école pour l’esprit. Mais il était curieux de noter cette séduction du hardi, de l’aventureux, de l’imprévu, de l’impossible, sur une âme aussi naturellement solitaire et mystique que l’était celle de Nelligan.




II


J’ai tracé le profil du poète : j’en viens à esquisser la physionomie de l’œuvre. Et d’abord, quelle idée l’inspire et la domine ? Quelle philosophie s’en dégage ? Y a-t-il, dans ces deux ou trois mille vers de thèmes et d’allures si variés, un but poursuivi, une pensée maîtresse, une théorie quelconque sur l’âme, sur la vie, sur la société, sur l’art ? Personne n’eût été plus embarrassé de le dire que Nelligan lui-même. En fait, l’art n’eut jamais pour lui aucun dessous ; il fit de la poésie comme le rossignol fait des trilles, sans y entendre plus de malice. Et comme la poésie est un peu partout, il y a dans cette poésie un peu de tout. Il y a de la foi et du doute, de l’adoration et du blasphème, de l’amour et de la révolte, de la pitié et du mépris. C’est une mosaïque d’idées dont la marqueterie bizarre admet tous les contrastes, un réseau qui s’emmêle en labyrinthe, un corps chimique dont les atomes, violemment appariés, se heurtent et s’excluent.

Il est croyant jusqu’à la dévotion, et il chante la communion de Pâques avec la ferveur d’une pensionnaire :

Douceur, douceur mystique ! ô la douceur qui pleut !
Est-ce que dans nos cœurs est tombé le ciel bleu ?

Tout le ciel, ce dimanche, à la messe de Pâques,
Dissipant le brouillard des tristesses opaques ;

Plein d’Archanges, porteurs triomphaux d’encensoirs,
Porteurs d’urnes de paix, porteurs d’urnes d’espoirs…

Serait-ce qu’un nouvel Éden s’opère en nous,
Pendant que le Sanctus nous prosterne à genoux,

Et pendant que nos yeux, sous les lueurs rosées.
Deviennent des miroirs d’âmes séraphisées ?…

Tournez la page : Voici la Mort de la Prière et le poète, oubliant soudain son Credo, se dit hypnotisé par Voltaire, qu’entre nous il n’a jamais lu :

Il entend lui venir, comme un divin reproche,
Sur un thème qui pleure, angéliquement doux,
Des conseils l’invitant à prier… une cloche !
Mais Arouet est là, qui lui tient les genoux.

Il entend bien aller au ciel, en compagnie de Cécile, sa sainte bien-aimée :

Je ne veux plus pécher, je ne veux plus jouir,
Car la sainte m’a dit que pour encor l’ouir,
Il me fallait vaquer à mon salut sur terre.

Et je veux retourner au prochain récital
Qu’elle me doit donner au pays planétaire,
Quand les anges m’auront sorti de l’hôpital.

Mais s’il se fourvoie en enfer, il prendra la chose gaiement :

Puisque le Ciel me prend en grippe,
(N’ai-je pourtant assez souffert ?)
Les pieds sur les chenets de fer,
Devant un bock, rêvons, ma pipe.

Preste, la mort que j’anticipe
Va me tirer de cet enfer
Pour celui du vieux Lucifer.
Soit ! nous fumerons chez ce type.

Les pieds sur les chenets de fer.

Il paraît adorer les moines et moinesses, et il célèbre le Bénédictin mourant et les Carmélites :

Parmi le deuil du cloître, elles vont, solennelles,
Et leurs pas font courir un frisson sur les dalles
Cependant que, du bruit funèbre des sandales,
Monte un peu la rumeur chaste qui chante en elles.

Néanmoins, voici le portrait peu flatté qu’il trace de la vie contemplative :

Leur visage est funèbre, et dans leurs yeux sereins
Comme les horizons vastes des cieux marins,
Flambe l’austérité des froides habitudes.


L’imposture céleste emplit leur large esprit :
Car seul l’Espoir menteur creusa les solitudes
De ces silencieux spectres de Jésus-Christ.

Pour comble, et pour montrer combien, au fond, tout cela lui est parfaitement égal, ce dernier tercet, à son tour, se transforme ainsi dans une rédaction postérieure :

La lumière céleste emplit leur large esprit,
Car l’Espoir triomphant creusa les solitudes
De ces silencieux spectres de Jésus-Christ.

Espoir menteur, espoir triomphant, c’est pour cet artisan de rimes une simple question d’épithètes. Puis, comme il a l’oreille très fine, et qu’il s’entend comme pas un à la nuance, au lieu du titre primitif de la pièce : Les Moines noirs, évoquant une idée d’ignorance et de ténèbres, ce sera désormais : Les Moines blancs, où flotte une vision d’idéal et de clarté. Voilà bien, à la lettre, soutenir le blanc et le noir ; mais l’harmonie est sauve, et c’est l’essentiel.

Nelligan se contredit ainsi sans respect humain chaque fois qu’il aborde une thèse quelconque. Voyant tout au point de vue de l’effet, du pittoresque, il peut fixer dans ses tableaux les aspects les plus contraires des choses : ce ne sont à ses yeux que jeux d’ombre et de lumière. Il n’y a rien en lui d’un poète philosophe comme Vigny ou Sully-Prud’homme, rien d’une poète moraliste ou humanitaire comme Hugo ou Coppée. Sa fantaisie est son dogme, sa morale et son esthétique, ce qui revient à n’en pas avoir du tout. S’il parle, c’est pour exprimer, non des idées dont il n’a cure, mais des émotions, des états d’âme, et parmi ces états, tout ce qu’il y a de plus irréel, de plus vague et de moins réductible aux lois de la pensée. Il a lui-même noté ce trait typique de son esprit dans des vers d’une imprécision délicieuse :

Ma pensée est couleur de lumières lointaines,
Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs ;
Elle a l’éclat parfois des subtiles verdeurs
D’un golfe où le soleil abaisse ses antennes.

En un jardin sonore, au soupir des fontaines,
Elle a vécu dans les soirs doux, dans les odeurs ;
Ma pensée est couleur de lumières lointaines.
Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs.


Elle court à jamais les blanches prétentaines,
Au pays angélique où montent ses ardeurs ;
Et, loin de la matière et des brutes laideurs,
Elle rêve l’essor aux célestes Athènes.

Ma pensée est couleur de lunes d’or lointaines.

Bien malin qui tirera de là une doctrine, et qui fera un bloc de cette poussière d’idées, Mais aussi, comme l’idée importe peu quand la fantaisie s’envole avec cette subtilité, cette grâce, et se rythme en aussi délicates sonorités. Nous avons ici, c’est clair, de la musique pure : c’est comme la transcription en notes prosodiques d’une Romance sans paroles de Mendelssohn. Et tout notre poète est là. Cette lacune énorme, l’absence d’idées, devient chez lui presque du génie. L’idée absente laisse toute la place aux effluves du sentiment et aux richesses de la ciselure. Si l’œuvre d’art n’est pas un bas-relief où l’histoire se grave en traits définis et fermes, c’est un camée où Benvenuto, de la fine pointe du stylet, trace un enroulement de chimères.

Cette nullité d’idées, philosophiques ou autres, dispense Nelligan de toute érudition sérieuse. En fait, sa culture historique, scientifique, artistique même, tient toute dans un lobe de l’arrière-fond de son cerveau. Il n’a lu que les poètes, et il ne sait de toutes choses que ce qu’il en apprend chez eux.

De là, des ignorances et des bévues qui font sourire. Les notions, incomplètes, se mêlent un peu dans sa tête, aussi prompte à saisir que peu apte à creuser et à classer.

Il aime la musique, d’une passion que je crois sincère, car cet art est frère de son rythme et de sa mélancolie.

Rien ne captive autant que ce particulier
Charme de la musique où ma langueur s’adore.

Mais s’il en vient à nommer ses maîtres de choix, il placera au même rang, sans souci d’accoler des antipodes, Litz, Mozart, Chopin, Haydn, Paderewski. Je le soupçonne, au fond, de les ignorer tous et de n’en parler que par oui-dire. Ces noms, évidemment, n’ont pour lui rien de très précis ; ils n’offrent aucun sens d’école ou de genre différents : ils sont synonymes de musique et voilà tout.

De même pour la peinture. Rubens, le peintre des lourdeurs flamandes, le joyeux compère à la verve rabelaisienne et sanguine, est sous sa plume une espèce d’Angelico idéaliste. S’il veut sonnettiser Gretchen la pâle, il dira :

Elle est de la beauté des profils de Rubens
Dont la majesté calme à la sienne s’incline.

Les profils de Rubens sont d’une majesté de matrones repues, et, en fait de pâleur, ont celle des lendemains d’orgie. Mais passons. Nelligan avait dix-neuf ans, et n’avait jamais vu le Louvre. Ces inexpériences trahissent la jeunesse, et rien de plus.

Ce qui est plus grave, et l’eût aisément détourné de sa vraie voie, c’est que, voulant, malgré tout, « avoir des idées, » il se soit parfois contenté de celles d’autrui. Non pas qu’il ait plagié personne : j’ai cherché vainement, en feuilletant son œuvre, à le surprendre là-dessus ; — mais il a imité, au hasard de ses lectures et de ses réminiscences. Il a emprunté à d’autres poètes, non des formes, mais des sujets, des inspirations dont il n’avait que faire, au lieu de cultiver sa riche et puissante originalité. Il s’est cru obligé d’écrire, après Hérédia, des « sonnets impassibles, » et après Richepin, de petits Blasphèmes. Il a offert en libation à Rollinat l’Idiot putride. Si encore il ne s’inspirait que d’auteurs apparentés à son talent ! Mais il imite Coppée, mais il imite Veuillot ! Je lui prêtai un jour les Couleuvres, et je ne sais pourquoi il fut frappé d’un morceau médiocre intitulé : Pierre Hernschem, Ce dernier nom, sans doute, lui parut d’un éternuement délicat et le ravit par son exotisme. Le lendemain, Nelligan m’arrivait avec la Mort du Moine, un pur décalque ! Hernschem était devenu Wysinteiner, et avait échangé la coulle de Saint-Dominique pour le capuce de saint-Benoît : ce n’était vraiment pas la peine. Je refusai d’avaler cette fausse couleuvre.

Il a dédié à Coppée ses Balsamines : il n’est que juste qu’elles lui retournent, car elles viennent de lui ; j’entends, par la donnée, par la mièvrerie sentimentale, non par le style, qui s’entrave ici d’une solennité lourde.

Il a commis souvent de ces emprunts maladroits, quoique honnêtes. Ils sont toujours reconnaissables : ils n’ont pas jailli de source, ils manquent de sincérité et sont décidément inférieurs. Nelligan n’est plus rien qui vaille quand il n’est pas pleinement lui-même.

Je coudrais dans ce sac, pour les vouer au fleuve d’oubli, cinq ou six bergeries qui semblent procéder de Laprade, et la bonne moitié de ces « intérieurs » ayant la prétention de nous ouvrir, dans le moindre bahut ou la plus banale horloge, des mystères sans fond. Cette poésie du mobilier a pu inspirer de jolies pièces, mais elle est artificielle et bien usée. Nelligan ne l’a pas toujours rajeunie. Toutefois, il a dans ce genre une Vieille armoire passable, un Potiche suffisamment égyptien, et surtout un Éventail de facture achevée, qui, à lui seul, ferait pardonner tous les autres :

Dans le salon ancien à guipure fanée
Où fleurit le brocart des sophas de Niphon.
Tout peint de grands lys d’or, ce glorieux chiffon
Survit aux bals défunts des dames de lignée.

Mais, ô deuil triomphal ! l’autruche surannée
S’effrange sous les pieds de bronze d’un griffon.
Dans le salon ancien à guipure fanée
Où fleurit le brocart des sophas de Niphon.

C’est pittoresque comme détail et impeccable comme prosodie : le plus scrupuleux des parnassiens signerait cela.

Je regrette que Nelligan n’ait pas au moins démarqué la part imitative de son œuvre en donnant un cachet canadien à ses ressouvenirs étrangers, ou, plus généralement, qu’il n’ait pas pris plus près de lui ses sources habituelles d’inspiration. Sa poésie y eût gagné, certes, en personnalité et en vérité. Pourquoi tous ces bibelots de Saxe, et tous ces vases étrusques, et toutes ces dentelles de Malines ? Pourquoi sa tristesse même est-elle toujours hantée du souvenir de Baudelaire, de Gérard de Nerval et autres « poètes maudits ? » S’il fallait imiter ces grands hommes, c’était en chantant, à leur exemple, la nature et les âmes qui l’entouraient, et avant tout son propre cœur. L’essai d’un art indépendant et franchement national n’a pas encore été, chez nous, sérieusement tenté. Nous avons des artistes qui font rouler les strophes avec une belle majesté, d’autres qui sertissent les syllabes en orfèvres patients et habiles ; mais que n’emploient-ils leur talent à dire notre nature canadienne, la beauté typique de nos fleuves, de nos forêts, la grâce ou l’horreur de nos paysages ? Je ne vois partout que des sonnets turcs ou magyars, sans compter ceux qui ne sont d’aucun pays. Il me semble que le sonnet iroquois aurait bien aussi sa saveur, et que Peribonka, Michilimakinac, seraient d’assez bons prétextes à la rime rare. Après tout, nous ne décrirons pas l’Orient mieux que Loti, ni l’Inde mieux que Leconte de Lisle : mais nous pouvons enchâsser dans des vers flambant neufs le frisson de nos glaces, le calme de nos lacs immenses, la gaieté blanche de nos foyers ; et l’absence même de prédécesseurs et de modèles nous forcera d’être nous-mêmes. Et l’âme canadienne, tout en étant moins compliquée que d’autres, n’a-t-elle pas aussi ses mystères, ses amours, ses mélancolies, ses désespérances ? — Je ne prêche pas ici le patriotisme : je parle au point de vue purement littéraire, et je crois qu’en négligeant les sources d’inspiration nationale, nos auteurs se ferment le chemin de l’originalité vraie et complète.

Il n’y a que Pamphile Lemay, que je sache, dont la vision poétique se soit nettement restreinte aux hommes et aux choses de notre pays : malheureusement, chez lui, la forme n’est pas toujours à la hauteur de la pensée. Nelligan, lui, avait la forme, et eût pu nous donner une œuvre nationale d’une entière et vivante nouveauté.




III


J’ai dit assez ce que n’est pas la poésie de Nelligan : j’ai hâte de dire ce qu’elle est. Car, pour être flottante, ne croyez pas qu’elle soit vide : seulement elle est remplie de choses légères comme elle, de soupirs, de sons et de parfums. Souvent, si elle dédaigne l’idée, c’est qu’elle la dépasse, pour la retrouver dans une transcendance plus haute. C’est de plein gré qu’elle s’exfolie de la lourdeur touffue des thèses, et toute la sève monte à la fleur, qui est le sentiment, qui est le rêve. Quel sentiment et quel rêve : c’est ce que je voudrais définir.

D’abord, le poète sort rarement de lui-même. C’est un subjectif, et les spectacles de l’âme l’intéressent beaucoup plus que le cosmos extérieur. C’est un solitaire, et il ne ressent que médiocrement les milles sympathies des êtres. C’est un égoïste, en somme : il ne va pas aux choses, il les attire en lui et n’est sensible qu’au choc qu’il en reçoit. Ce n’est pas lui qui pourrait dire :

J’ai voulu tout aimer, et je suis malheureux
Car j’ai de mes tourments multiplié les causes.
D’innombrables liens, frêles et douloureux,
Dans l’univers entier vont de mon âme aux choses.

Pourtant, quand il consent à s’extérioriser, à regarder autour de lui, il a souvent, à défaut de tendresse, l’imagination et la grâce. Par un singulier dédoublement, cette plume, trempée tout-à-l’heure dans l’angoisse intime, en vient à dessiner, sans un tremblement, de jolis portraits, d’une beauté calme et plastique, ou des natures mortes d’une observation presque savante. Dites-moi si ce Petit Vitrail ne tamise pas jusqu’à vous la lumière recueillie des nefs gothiques :

Jésus à barbe blonde, aux yeux de saphir tendre,
Sourit dans un vitrail ancien du défunt chœur,
Parmi le vol sacré des chérubins en chœur
Qui se penchent vers Lui pour l’aimer et l’entendre.
Des oiseaux de Sion aux claires ailes calmes
Sont là dans le soleil qui poudroie en délire,
Et c’est doux comme un vers de maître sur la lyre
De voir ainsi, parmi l’arabesque des palmes,
Dans ce petit vitrail où le soir va descendre,
Sourire en sa bonté mystique, au fond du chœur.
Le Christ à barbe d’or, aux yeux de saphir tendre.

Et ce Placet pour des cheveux, ne vous rappelle-t-il pas la préciosité de Rostand, en même temps que ses acrobaties rythmiques ?

Reine, acquiescez-vous qu’une boucle déferle
Des lames des cheveux aux lames du ciseau,
Pour que j’y puisse humer un peu de chant d’oiseau,
Un peu de soir d’amour né de vos yeux de perle ?

Au bosquet de mon cœur, en des trilles de merle,
Votre âme a fait chanter sa flûte de roseau.
Reine, acquiescez-vous qu’une boucle déferle
Des lames des cheveux aux lames du ciseau ?

Fleur soyeuse, aux parfums de rose, lys ou berle,
Je vous la remettrai, secrète comme un sceau,
Fût-ce en Éden, au jour que nous prendrons vaisseau
Sur la mer idéale où l’ouragan se ferle.

Reine, acquiescez-vous qu’une boucle déferle ?

Le Roi du Souper, les Roses d’hiver, Fantaisie blonde, Violon de villanelle, sont autant de tableaux gracieux, montrant le poète en communion passagère avec le monde et la vie. Cette sympathie va même jusqu’à la pitié ; mais alors, comme par un retour instinctif, la pitié s’attendrit surtout sur le mal terrible qui déjà ronge le poète. Il y a de l’émotion humaine dans l’Idiote aux Cloches, et dans l’étrange complainte intitulée : Le Fou :

            Gondolar ! Gondolar !
Tu n’es plus sur le chemin très tard.

      On assassina l’pauvre idiot,
      On l’écrasa sous un chariot,
      Et puis l’chien après l’idiot.

      On leur fit un grand, grand trou là.
      Dies iræ, dies illa.
      À genoux devant ce trou-là !

Je l’ai dit, ces excursions sur le royaume extérieur sont rares. Presque toujours, la poésie de Nelligan s’isole, s’emprisonne, ferme les yeux, et se gémit elle-même. Car alors, ce qui est son fond essentiel, c’est une tristesse sombre et désolée. Non la tristesse qui flotte, vaporeuse et douce, sur l’âme des purs mélancoliques ; — non celle qui s’amollit, comme chez Rodenbach, de la suavité des souvenirs ; — non plus celle qui se justifie et se raisonne, comme chez les grands pessimistes ; — mais la tristesse sans objet, sans cause, et dès lors sans consolation ; lame implacable et froide enfoncée jusqu’au vif du cœur ; torture aiguë, amère, enfiévrée et desséchante, n’ayant pas même l’orgueil de la force stoïque ou le soulagement des larmes.

De l’âme où elle a son centre morbide, cette tristesse s’épand sur les êtres et les enveloppe d’un voile de deuil. Sa vision des choses passe toute par la raie obscure du prisme. Elle promène sur tout ce qui est vie, lumière, éclat, son éteignoir funèbre ; elle ensevelit l’univers dans son propre tombeau. Envers la joie, l’amour, l’action, tout ce qui attire et invite, elle se fait défiante, presque haineuse. Elle flaire un piège dans les fleurs et les astres, et si elle leur prête ses langueurs, c’est sans en recevoir ni en attendre de pitié. Elle souffre également du réel et de l’idéal, de la nature et de l’homme, de l’esprit et de la chair, de la laideur et de la beauté. La mort elle-même, cette grande libératrice, est repoussée comme une marâtre. Ainsi cette souffrance envahit tout, s’assimile tout, s’exacerbe et grandit de toutes les victimes qu’elle s’immole.

Ah ! comme Nelligan l’a vécue, cette douloureuse tristesse, et comme il faut l’en plaindre ! Mais aussi, quand il s’y livre, quelle sincérité poignante elle apporte à son art ! Alors plus de labeur visible, plus de ciselures d’emprunt : c’est le frisson, l’effroi primitif d’une âme déchirée et enténébrée. Le cri élégiaque jaillit des profondeurs et vient nous remuer aux fibres. Ces distiques, par exemple, ne sont-ils pas de purs sanglots ?

Comme des larmes d’or qui de mon cœur s’égouttent,
Feuilles de mes bonheurs, vous tombez toutes, toutes.

Vous tombez au jardin de vie où je m’en vais,
Où je vais, les cheveux au vent des jours mauvais.


Vous tombez de l’intime arbre blanc, abattues
Çà et là, n’importe où, dans l’allée aux statues.

Couleur de jours anciens, de mes robes d’enfant,
Quand les grands vents d’automne ont sonné l’olifant.

Et vous tombez toujours, mêlant vos agonies,
Vous tombez, mariant, pâles, vos harmonies.

Vous avez chu dans l’aube aux sillons des chemins,
Vous pleuvez de mes yeux, vous tombez de mes mains.

Comme des larmes d’or qui de mon cœur s’égouttent.
Dans mes vingt ans déserts vous tombez toutes, toutes.

Le poète revêt de toutes les formes et de toutes les nuances de l’ombre sa mélancolie désespérée. En tout il la retrouve et la salue comme une connaissance familière. Il n’y a pas de façon plus navrante de conjuguer le verbe « souffrir. »

C’est le regret d’être au monde et d’avoir affronté l’ennui de vivre :

Quand je n’étais qu’au seuil de ce monde mauvais
Berceau, que n’as-tu fait pour moi tes draps funèbres ?
Ma vie est un blason sur des murs de ténèbres,
Et mes pas sont fautifs où maintenant je vais.

Ah ! que n’a-t-on tiré mon linceul de tes langes
Et mon petit cercueil de ton bois frêle et blanc,
Alors que se penchait sur ma vie, en tremblant,
Ma mère souriante avec l’essaim des anges ?

C’est le regret de son enfance heureuse. Ah ! comme il la pleure, cette enfance de bon petit garçon, insouciant et pur, alors que la vie dérobait ses trahisons prochaines, et que la Poésie cruelle ne l’avait pas encore aimé !

Par les hivers anciens, quand nous portions la robe,
Tout petits, frais, rosés, tapageurs et joufflus,
Avec nos grands albums, hélas ! que l’on n’a plus,
Comme on croyait déjà posséder tout le globe !

Assis en rond, le soir, au coin du feu, par groupes,
Image sur image, alors combien joyeux
Nous feuilletions, voyant, la gloire dans les yeux,
Passer de beaux dragons qui chevauchaient en troupes.

Je fus de ces heureux d’alors. Mais aujourd’hui,
Les pieds sur les chenets, le front terne d’ennui,
Moi qui me sens toujours l’amertume dans l’âme,


J’aperçois défiler, dans un album de flamme,
Ma jeunesse qui va, comme un soldat passant
Au champ noir de la vie, arme au poing, toute en sang !

C’est l’amertume du Présent, ses soucis, ses étranges angoisses :

La Détresse a jeté sur mon cœur ses noirs voiles
Et les croassements de ses corbeaux latents ;
Et je rêve toujours au vaisseau des Vingt ans,
Depuis qu’il a sombré dans la mer des étoiles.

Ah ! quand pourrai-je encor comme des crucifix
Étreindre entre mes doigts les chères paix anciennes,
Dont je n’entends jamais les voix musiciennes
Monter dans tout le trouble où je geins, où je vis !

C’est la nostalgie de pays inconnus, où tout serait idée et lumière, et dont le lointain désespère son désir :

Et nos cœurs sont profonds et vides comme un gouffre.
Ma chère, allons-nous-en, tu souffres et je souffre.

Fuyons vers le castel de nos Idéals blancs,
Oui, fuyons la Matière aux yeux ensorcelants.

Aux plages de Thulé, vers l’île des Mensonges,
Sur la nef des vingt ans fuyons comme des songes.

Il est un pays d’or plein de lieds et d’oiseaux ;
Nous dormirons tous deux au frais lit des roseaux.

Nous nous reposerons des intimes désastres
Dans des rythmes de flûte, à la valse des astres.

Fuyons vers le château de nos Idéals blancs ;
Oh ! fuyons la Matière aux jeux ensorcelants.

Veux-tu mourir, dis-moi ? tu souffres et je souffre,
Et nos cœurs sont profonds et vides comme un gouffre.

C’est la sensation vive du néant de tout, et de la fin déplorable de ce qu’on aime :

Voici que vient l’amour de mai :
Vivez-le vite, le cœur gai,
      Larivarite et lalari.
Ils tombent tôt les jours méchants,
Vous cesserez aussi vos chants ;
Dans le cercueil il faudra ça,
                    Ça,
                  Lalari
Belles de vingt ans au cœur d’or,
L’amour, sachez-le, tôt s’endort,
      Larivarite et lalari !

C’est la mélancolie qui émane des choses, et qui rend leur contact cuisant et douloureux :

Pour ne pas voir choir les roses d’automne
Cloître ton cœur mort en mon cœur tué.
Vers des soirs souffrants mon deuil s’est rué
Parallèlement au mois monotone.

Le carmin pâli de la fleur détonne
Dans le bois dolent de roux ponctué.
Pour ne pas voir choir les roses d’automne
Cloître ton cœur mort en mon cœur tué.
 
Là-bas, les cyprès ont l’aspect atone :
À leur ombre on est vite habitué.
Sous terre un lit frais s’ouvre situé,
Nous y dormirons tous deux, ma mignonne,

Pour ne pas voir choir les roses d’automne.

C’est la duperie de la joie elle-même, par laquelle l’âme cherche en vain à tromper sa douleur intime :

Pendant que tout l’azur s’étoile dans la gloire,
Et qu’un hymne s’entonne au renouveau doré,
Sur le jour expirant je n’ai donc pas pleuré,
Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire !

Je suis gai ! je suis gai ! Vive le soir de mai !
Je suis follement gai, sans être pourtant ivre !…
Serait-ce que je suis enfin heureux de vivre ?
Enfin mon cœur est-il guéri d’avoir aimé ?

Les cloches ont chanté ; le vent du soir odore…
Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots,
Je suis si gai, si gai, dans mon rire sonore,
Oh ! si gai, que j’ai peur d’éclater en sanglots !

Ainsi, toute cette poésie n’est qu’un reflet de l’universelle souffrance, un écho du Vanitas vanitatum antique, mais singulièrement aigri par l’outrance d’une sensibilité toute moderne. Et comment donc la disais-je étrangère à toute philosophie ? La souffrance n’est-elle pas le grand fait, la grande loi humaine ? Dans la plainte âpre et désolée qui siffle entre ces strophes, il y a tout Schopenhauer, tout Job aussi, l’auteur le plus pessimiste qui soit au monde, et le moins lu, après Baruch.




IV


Il est banal de rappeler que l’art est avant tout la splendeur vivante de la forme. En poésie, comme en peinture, le style n’est pas seulement tout l’homme, il est presque toute l’œuvre. Je dois donc, pour compléter cette étude, apprécier Nelligan à ce point de vue, rechercher sa filiation littéraire, analyser sa langue poétique dans ses éléments constitutifs : phrase, image, rythme et prosodie, le juger en un mot comme styliste et comme écrivain.

Ici, je suis à l’aise pour louer notre jeune poète, avec seulement quelques réserves ; — car sa gloire est surtout d’avoir fondu une pensée parfois hésitante et impersonnelle dans un moule précieux et rare. C’est par là surtout que son œuvre, en tenant compte des circonstances, revêt un caractère prestigieux, qu’on y voit éclater quelque chose de plus que le talent, que l’aptitude, que l’habileté acquise : je veux dire le don, ce présent direct et purement gratuit de la mystérieuse Nature.

Car, je l’ai dit plus haut, Nelligan n’a rien appris, et la grammaire pas plus que le reste. Cela se voit, il faut l’avouer, en plus d’une page de ses écritures. La syntaxe n’est pas son fort, et ce fut un malheur pour lui d’être venu au monde avant la simplification de l’orthographe. Mais ce qui étonne, c’est qu’il possède avec cela un vocabulaire d’une éblouissante richesse ; c’est que sous sa plume abondent les tournures délicates et savantes ; c’est que cet étranger connaît toutes les finesses d’une langue dont il ignore le rudiment. De là résulte un curieux mélange de naïvetés grammaticales et de raffinements stylesques. Les unes sont de l’écolier paresseux et peu ferré sur les participes ; les autres de l’artiste instinctif, que guide une science quasi infuse.

Quant à ses parentés littéraires, elles sont multiples et fort diverses. On s’est habitué à voir en lui un décadent, un tenant de l’école dont Rimbaud, Mallarmé, Verlaine furent les coryphées, et qui de Rodenbach à Viellé-Griffin, a compté depuis d’illustres représentants. L’on ne peut nier, en effet, qu’il ait subi l’influence de ces hardis créateurs de formules nouvelles. Il se peut même que le symbolisme pur ait inspiré telle ou telle pièce comme La belle Morte, d’une prosodie irrégulière et d’une étrangeté voulue :

Ah ! la belle morte ! elle repose.
En Éden blanc un ange la pose.

Elle sommeille emmi les pervenches
Comme en une chapelle aux dimanches.

Ses cheveux sont couleur de la cendre ;
Son cercueil on vient de le descendre.

Et ses beaux yeux verts que la mort fausse
Feront un clair de lune en sa fosse.

C’est encore un ressouvenir de Verlaine, et même du point extrême par où le verlainisme touche à la fumisterie, que cette fin du sonnet intitulé : Les Corbeaux.

Or, cette proie échue à ces démons des nuits,
N’était autre que ma vie en loque, aux ennuis
Vastes qui vont tournant sur elle ainsi toujours,

Déchirant à larges coups de bec, sans quartier,
Mon âme, une charogne éparse au champ des jours,
Que ces vieux corbeaux dévoreront en entier.

Mais il y a pourtant entre le style de Nelligan et les procédés de « l’art futur » des divergences essentielles. Dans un livre très convaincu et très ferme qu’il vient d’écrire à la défense de la Poésie Nouvelle, Mr Beaunier réduit à deux les oppositions radicales entre l’école symboliste et l’école parnassienne, sa rivale la plus en vue. Celle-ci, dit-il, s’attache à la notation directe des choses, par le trait net, exact et précis ; celle-là exprime les choses par leurs reflets, leurs signes, leurs équivalents et leurs symboles. — L’une pousse jusqu’au scrupule la perfection de la rime et de la prosodie ; elle affectionne les formes fixes, qui asservissent le poète aux lois de rythmes compliqués et difficiles. — L’autre a pour formule le vers libre, dégagé de toutes les règles traditionnelles, remplaçant la rime par l’assonance et gardant dans le choix et la combinaison des rythmes l’indépendance la plus entière.

Or il est aisé de voir que Nelligan, souvent symboliste par sa conception des entités poétiques, est presque toujours parnassien par leur expression. Il a le goût très vif de cette musique savante à laquelle les « jeunes » voudraient substituer la simple voix des brises et des flots. Il n’a jamais suivi ce précepte capital de l’Art poétique de Verlaine :

Mais avant tout préfère l’impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il rime le vieil alexandrin, avec les seules licences autorisées par Hugo[1], et il le rime richement, royalement même, à la façon de Banville, de Gautier, et de Hérédia. Le sonnet et le rondel, ces formes classiques par excellence, ont toutes ses prédilections.

Ainsi, de ses attaches symbolistes et de son culte parnassien, naît une originalité composite, assez bien balancée toutefois, et qui embrasse et élargit l’un et l’autre genre. Jardin d’antan est, ce me semble, un exemple typique de cet alliage :

Rien n’est plus doux aussi que de s’en revenir,
       Comme après de longs ans d’absence,
              Que de s’en revenir
       Par le chemin du souvenir
           Fleuri de lys d’innocence
           Au jardin de l’Enfance.

Au jardin clos, scellé, dans le jardin muet
       D’où s’enfuirent les gaîtés franches,
              Notre jardin muet,
       Et la danse du menuet
           Qu’autrefois menaient sous branches
           Nos sœurs en robes blanches.

Aux soirs d’avrils anciens, jetant des cris joyeux,
       Entremêlés de ritournelles,
              Avec des lieds joyeux,
       Elles passaient, la gloire aux yeux,
           Sous le frisson des tonnelles
           Comme en les villanelles.


Cependant que venaient, du fond de la villa,
       Des accords de guitare ancienne,
              De la vieille villa,
          Et qui faisaient deviner là,
          Près d’une obscure persienne,
              Quelque musicienne.

Mais rien n’est plus amer que de penser aussi
       À tant de choses ruinées !
              Ah ! de penser aussi,
          Lorsque nous revenons ainsi
          Par des sentes de fleurs fanées
              À nos jeunes années…, etc.

Quelquefois, sans doute, les deux personnages ne se fondent pas assez bien. Le parnassien domine au recto, et le décadent au verso de la même page. Ainsi il y a de la distance entre la fluidité vague des vers qui précèdent, et la touche précise et fortement accentuée de ceux-ci :

Je remarquais toujours ce grand Jésus de plâtre
Dressé comme un pardon au seuil du vieux couvent,
Échafaud solennel à geste noir, devant
Lequel je me courbais, saintement idolâtre.

Or, l’autre soir, à l’heure où le cri-cri folâtre,
Par les prés assombris, le regard bleu rêvant,
Récitant Éloa, les cheveux dans le vent,
Comme il sied à l’éphèbe esthétique et bellâtre ;

J’aperçus, adjoignant des débris de parois,
Un gigantesque amas de lourde vieille croix
Et de plâtre écroulé parmi les primevères.

Et je restai là, morne, avec des yeux pensifs,
Et j’entendais en moi des marteaux convulsifs
Renfoncer les clous noirs des intimes Calvaires.

Sans doute, avec le temps, Nelligan eût conquis pour son style une unité plus forte, et, de ses diverses tendances, plus fermement équilibrées, se fût fait un moule vraiment personnel et définitif.

Quoi qu’il en soit, il était et fût resté un grand musicien de syllabes. On le prend souvent en défaut d’inspiration et même de sens, jamais en défaut d’harmonie. Il connaît la valeur exacte des sons et leurs plus subtiles nuances. Il tire un parti habile et sûr de tous les artifices de la cadence poétique. J’aime à le citer à ce point de vue, car c’est un maître. Abstraction faite de l’évocation intime, quoi de plus neuf comme agencement musical que ces deux strophes :

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j’ai, que j’ai !

Tous les étangs gisent gelés.
Mon âme est noire : où vais-je ? où vis-je ?
Tous ses espoirs gisent gelés.
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.

Je trouve encore un charme troublant et bizarre, pour l’âme autant que pour l’oreille, dans la fantaisie intitulée Five o’clock :

Comme Litz se dit triste au piano voisin !
....................
Le givre a ciselé de fins vases fantasques,
Bijoux d’orfèvrerie, orgueils de Cellini,
Aux vitres du boudoir, dont l’embrouillamini
Désespère nos yeux de ses folles bourrasques.

Comme Haydn est triste au piano voisin !
....................
Ne sors pas ! Voudrais-tu défier les bourrasques,
Battre les trottoirs froids par l’embrouillamini
D’hiver. Reste. J’aurai tes ors de Cellini,
Tes chers doigts constellés de deux bagues fantasques.

Comme Mozart est triste au piano voisin !
....................
Le Five O’clock expire en mol ut crescendo,
— Ah ! qu’as-tu ? tes chers cils s’amalgament de perles.
— C’est que je vois mourir le jeune espoir des merles
Sur l’immobilité glaciale des jets d’eau.
......... sol, la, si, do.

— Gretchen, verse le thé aux tasses de Veddo.

Et ce novice, qui fait sonner de façon si experte le cliquetis des mots, excelle aussi, mérite beaucoup plus rare, à allumer au choc des pensées l’image étincelante et neuve. Comme les grands poètes de tous les temps, il voit les choses les plus vieilles sous des angles inaperçus : il y saisit des rapports très lointains, très indirects, qui frappent pourtant par leur simplicité et leur justesse. Il renouvelle l’arsenal usé de la métaphore, et du lieu commun lui-même sait faire une conception personnelle et une création. Ennemi-né de la banalité dans l’art, il cherche toujours le mot typique, le trait expressif, la comparaison imprévue, la sensation raffinée, le coup de pinceau qui fait éclair, la touche subtile qui remuera dans l’âme quelque corde non encore atteinte. Et ce louable effort réussit souvent : la fuite du « convenu » ne le fait pas verser dans l’inintelligible, ressource des talents inférieurs ; et le poète, en frais d’images, a des ingéniosités de bon aloi et des trouvailles de génie.

Il a, quand il le veut, l’image épique et romanesque de Hugo :

Et depuis, je me sens muré contre le monde,
Tel un prince du Nord que son Kremlin défend.

Et je revis encore avec ce qui fut là
Quand les soirs nous jetaient de l’or par les persiennes.

Et parfois, tout ravis, dans nos palais de foin,
Nous déjeunions d’aurore et nous soupions d’étoiles.

Il a l’image éclatante et précise des fins ciseleurs du Parnasse :

Je rêve de marcher comme un conquistador,
Haussant mon labarum triomphal de victoire,
Vers des assauts de ville aux tours de bronze et d’or.

Ils défilent, au chant étoffé des sandales,
Le chef bas, égrenant de massifs chapelets.

Maître, quand j’entendis, de par tes doigts magiques,
Vibrer ce grand nocturne, à des bruits d’or pareil.

Plus souvent, c’est l’image plus indécise, mais aussi plus évocatrice, dont Rodenbach surtout a joué avec virtuosité si rare ; l’image symbolique, dont la sensation se prolonge, dont le sens se creuse et s’étend dans les lointains de l’âme, y éveillant par sa note profonde toute une gamme d’harmoniques aiguës :

       Le soir sème l’Amour, et les Rogations
           S’agenouillent avec le Songe.

Ma voix t’appelle, ô sœur ! mais ta voix d’or m’élude.
Lucile est morte hier, et je sanglote, étant
Comme une cloche vaine en une solitude.


Comme il est douloureux de voir un corbillard
Traîné par des chevaux funèbres, en automne,
S’en aller cahotant au chemin monotone.
Là-bas, vers quelque gris cimetière perdu
Qui lui-même comme un grand mort gît étendu…

Alors que dans ta lande intime tu rappelles,
Mon cœur, ces angelus d’antan, fanés, sans voix,
Tous ces oiseaux de bronze envolés des chapelles !

       Octobre étend son soir de blanc repos
       Comme une ombre de mère morte.

Ou bien, originale encore, l’image relève de l’observation pure et simple, de la réalité perçue par un œil d’artiste singulièrement attentif et pénétrant.

L’hiver de son pinceau givré barbouille aux vitres
Des pastels de jardin de roses en glaçons.

Seuls, des camélias, dans un glauque bocal,
Ferment languissamment leurs prunelles câlines.

De grands chevaux de pourpre erraient, sanguinolents.
Par les célestes turfs, et je tenais, tremblants.
Tes doigts entre mes mains comme un nid d’oiseaux blancs.

Aviez-vous songé que les vieux toits, par un soir d’hiver, ressemblent à une armée de vétérans, au casque à poil blanchi par la neige, et portant droit leurs cheminées en guise de mousquets ? Nelligan a fait, lui, cette étonnante constatation :

Casqués de leurs shakos de riz.
Vieux de la vieille au mousquet noir,
Les hauts toits, dans l’hivernal soir.
Montent la consigne à Paris.

Parfois l’analogie, à force d’être inédite, est bien un peu tirée, et la diction prétentieuse. Voici, par exemple, une manière unique de mendier les faveurs d’une belle maîtresse :

Veux-tu m’astraliser la nuit ?

Voici une façon non moins rare de prier une jeune fille de ne pas regarder par la fenêtre :

Loin des vitres ! clairs yeux dont je bois les liqueurs.
Et ne vous souillez pas à contempler les plèbes !

Voici une peinture ultra-pittoresque de trois perroquets empaillés sur une console :

Tel un trio spectral de pailles immobiles.
Sur la corniche où vibre un effroi de sébiles,
Se juxtaposera leur vieille intimité.

Et c’est une allusion symbolique, oh ! combien ! que cette morale à propos d’un soulier, dernier souvenir d’une morte :

Mon âme est un soulier percé !

Encore y a-t-il là quelque chose de trouvé, et que tout le monde n’eût pas trouvé. Je voudrais que Nelligan n’eût jamais fait pis, qu’il n’eût jamais traîné par les cheveux l’image embarrassée et pénible, l’image ronflante et déclamatoire. Cela lui arrive pourtant, dans ses mauvais jours. Ne baptise-t-il pas notre ami Gill :

Jumeau de l’idéal, ô brun enfant d’Apelle !

Et ne poursuit-il pas, trois vers durant, cette insipide métaphore :

Je plaque lentement les doigts de mes névroses,
Chargés des anneaux noirs de mes dégoûts mondains
Sur le sombre clavier de la vie et des choses.

Mais il n’est bon cheval qui ne bronche, ni bon poète qui ne divague. Ces faiblesses sont l’exception : en général l’image jaillit alerte et bien frappée, forte et juste : et, mieux que tout le reste, cette faculté d’imaginer en neuf consacre le talent poétique de Nelligan, le place peut-être hors de pair dans notre pléiade naissante.




V


J’ai vu un soir Nelligan en pleine gloire. C’était au Château Ramesay, à l’une des dernières séances publiques de l’École Littéraire. Je ne froisserai, j’espère, aucun rival en disant que le jeune éphèbe eut les honneurs de cette soirée. Quand, l’œil flambant, le geste élargi par l’effort intime, il clama d’une voix passionnée sa Romance du vin, une émotion vraie étreignit la salle, et les applaudissements prirent la fureur d’une ovation. Hélas ! six mois après, le triomphateur subissait la suprême défaite, et l’École Littéraire elle-même s’en allait, désorganisée et expirante.

Je ne songe jamais au héros tombé sans regretter la décadence de ce cénacle d’esprits choisis, tous rayonnant d’une belle jeunesse et d’un ardent amour de l’art, qui montra un instant tant de vitalité et fit concevoir de si hauts espoirs. Nous y voyions le signal attendu de notre réveil artistique, l’aube d’une renaissance littéraire dans notre pays, l’effort décisif pour soulever l’étendard sacré au dessus de nos prosaïsmes vulgaires, peut-être l’avenir du parler de France sur les lèvres de nos enfants. En fait, les succès, l’influence grandissante de l’œuvre, justifiaient nos prévisions. Elle avait connu la petitesse et l’obscurité des débuts. Quatre ou cinq camarades, frais émoulus de rhétorique, en avaient jeté les bases en comité intime. Louvigny de Montigny, ce gai dilettante qui a toujours eu le tempérament d’un Mécène avec la bourse d’un Diogène, les réunissait chez lui et était par son entrain l’âme de leurs ébats. On voyait là, s’il m’en souvient, Joseph Melançon, le rêveur paisible et le rimeur délicat qui a troqué depuis le carquois d’Apollon pour les canons de la Sainte Église ; Gustave Comte, qui, dans le travail, inscrit au règlement, de l’épluchement des confrères, se formait aux finesses et aux malices de la critique d’art : Jean Charbonneau, qui avait déjà à son actif quatre ou cinq drames en vers ; Germain Beaulieu, tourné maintenant à l’économie politique et à la philanthropie ; Paul de Martigny, un être étincelant d’esprit, devenu l’un des fondateurs des premiers Débats : Albert Laberge, âme pétrie de mysticisme, condamné, hélas ! à chanter dans la Presse les idylles de la boxe et les épopées du football ; E.-Z. Massicotte, resté, lui fidèle aux muses d’antan ; Henry Desjardins, qui depuis… mais les notaires m’en garderaient rancune.

Plus tard, le cercle s’élargissant, le salon des de Montigny fut trop étroit. Alors, le vieux recorder, qui eut toujours pour l’art de paternelles faiblesses, prêtait à nos jeunes « escholiers » la clef du vénérable tribunal où il jugeait chaque matin les escarpes et les soûlots. Le soir venu, les drames de la vie réelle faisaient place aux pacifiques assises de l’Idée ; les rimes voletaient dans la salle où avaient retenti les objurgations et les amendes ; et, sur le siège du magistrat, la Poésie trônait, en gilet et en toque, dans la personne de Charles Gill.

Car des recrues nouvelles avaient grossi la sainte phalange, et à leur tête Gill, le peintre-poète, que son talent si délicat et si ferme avait porté au rang d’honneur. Il présidait d’ailleurs, comme lui-même l’a écrit, « une école sans maître, où nul n’avait le droit d’élever la voix plus haut que son voisin, » et d’où la jalousie et l’adulation étaient également exclues.

C’étaient encore Albert Ferland, un lamartiniste ému et tendre ; — Arthur de Bussière, rimeur habile épris d’exotisme et de coloris ; — Albert Lozeau, dont l’âme gardait, dans un corps anémié, un souffle si jeune et si vivace ; — Pierre Bédard, moins poète que prosateur, mais sachant loger dans sa prose une poésie discrète ; — Dumont, que des goûts sérieux poussaient vers la philosophie et l’histoire ; — Demers, un dramaturge en herbe, qui osait, après Racine, dialoguer les fureurs de Néron ; — Antonio Pelletier, d’autres peut-être, — tous avec leurs préférences littéraires, leur genre et leur style distincts, mais unis dans la poursuite désintéressée et sincère de la Beauté parlant français.

Plus tard encore, l’École crut augmenter son influence en s’adjoignant d’autres écrivains plus mûris et plus connus. Elle offrit sa présidence d’honneur à Louis Fréchette, et de fins stylistes comme Gonzalve Desaulniers vinrent s’asseoir à côté de leurs jeunes émules, qu’ils dépassaient de toute leur expérience et de tout l’acquis de leurs œuvres. Les portes du Monument National, puis celles du Château Ramesay, s’ouvrirent alors à des séances publiques, qui marquèrent un glorieux apogée. Cette évolution était honorable, certes : elle offrait pourtant ses périls. On le vit bien quand un avocat, qui ne touchait, lui, que de très loin à la littérature, obtint la direction de l’École. Il fut, bien inconsciemment sans doute, son mauvais génie. Je n’ai pas à faire l’histoire d’une déchéance qui dure encore : il me suffit de la déplorer, en souhaitant que l’œuvre galvanise à nouveau ce qui lui reste de vie latente, et revienne à l’entrain et aux belles audaces de ses origines. L’âme de Nelligan s’en réjouira dans les limbes obscurs où doivent vivre les âmes qui n’ont laissé ici-bas que leurs corps.




VI


Je termine cette étude en la résumant. Émile Nelligan fut un poète prodigieusement doué, à qui il n’a manqué que le temps et le travail pour devenir un grand poète. Tel qu’il est, il aura merveilleusement reflété tout un coin du ciel de la poésie, et conquis une place bien à lui dans notre anthologie canadienne. Il s’est dépeint lui-même tout entier, avec ses dons superbes, avec ses impuissances fatales, avec la catastrophe enfin qui l’a brisé en plein essor, dans ces vers qui pourraient être son épitaphe :

Je sens voler en moi les oiseaux du génie,
Mais j’ai tendu si mal mon piège qu’ils ont pris
Dans l’azur cérébral leurs vols blancs, bruns et gris,
Et que mon cœur brisé râle son agonie.

Nous qui survivons à son infortune, ne pourrions-nous recueillir quelques-uns au moins de ces pauvres oiseaux perdus ? L’œuvre de Nelligan est inédite, ou dispersée dans les pages de journaux lointains ; il serait digne d’un ami des lettres de la sauver de l’oubli définitif. Un choix intelligent de ces poésies formerait un livre assez court, mais d’une valeur réelle et d’un intérêt puissant. Les muses nationales béniront l’homme de cœur et de goût qui fera ce choix et ce livre.

Louis Dantin.

Montréal, août 1902.




POST SCRIPTUM.




Les circonstances et le vœu des amis de Nelligan veulent que j’essaie d’être cet homme.

On l’a reconnu volontiers, les lignes qui précèdent répètent exactement le caractère et l’œuvre de notre jeune poète. Je n’y ajouterai que quelques mots.

D’abord, je tiens à dire que l’édition présente n’est qu’un extrait des volumineux cahiers laissés par Émile Nelligan. Elle n’est pas « toute la lyre », et laisse ample matière à glaner aux chercheurs de miettes posthumes. Mais je crois y avoir réuni tout ce qui vraiment mérite de vivre, tout ce qui peut servir la gloire de nos lettres et celle de notre malheureux ami.

Je le déclare ici, pour justifier cette sélection, l’inspiration d’Émile Nelligan était fort inégale, et son sens critique assez peu mûri. On trouve pêle-mêle, dans ses cahiers, des pièces de valeur fort diverse, de simples ébauches à côté de morceaux finis, des strophes alertes et françaises à côté d’autres où l’incorrection le dispute à l’obscurité. Fallait-il, dans ce volume, vider au hasard toute la corbeille ? C’eût été, à coup sûr, rendre à l’auteur comme aux lecteurs un piètre service.

Je sais bien que tout choix est périlleux, qu’on risque d’y glisser des idées, des goûts personnels, qui masquent et empêchent d’éclater la pleine personnalité d’une œuvre. Mais, sachant ce péril, j’ai tâché de mettre en ce choix le plus du poète et le moins de l’éditeur que j’ai pu. Je n’ai élagué aucune pièce portant l’empreinte du talent, même sous ses formes les plus scabreuses : je n’ai rogné que sur le banal, l’imprécis, le faux, le médiocre : et d’aucuns jugeront même que je n’ai pas toujours eu la sévérité qui eût été justice.

Sans doute, dans ce qui reste on trouverait encore des perles. Tel sonnet que j’ai négligé s’ouvre sur un délicieux quatrain, et de tel autre on redirait :

La chûte en est jolie, etc.

Mais l’ensemble m’a paru inférieur, et, pas plus qu’un potage, un sonnet manqué ne se rachète par les circonstances atténuantes.

Si quelqu’un, malgré tout, regrettait les « œuvres complètes », je lui demanderais ce que les vers suivants, par exemple, peuvent bien ajouter à une réputation d’artiste :

    Refoulons la sente
    Presque renaissante
À notre ombre passante.

    Confabulons là
    Avec tout cela
Qui fut de la villa.

    Parmi les voix tues
    Des vieilles statues
Çà et là abattues.

    Dans le parc défunt
    Où rode un parfum
De soir blanc en soir brun, etc.

Il est évident qu’en donnant l’oubli à de telles strophes, on leur octroie ce qu’elles méritent. Ces remarques justifient, ce me semble, la composition de ce volume, et elles expliquent aussi certaines critiques de ma préface, qui, à en juger par les seuls vers publiés ici, pourraient paraître peu méritées.

Je dois, pour finir, des excuses à une institution que j’ai crue morte, et qui vit. L’École Littéraire s’est émue du permis d’enterrer que je lui décernais prématurément. Elle a protesté, comme c’était son droit. « Je proteste, donc je suis. » J’ai la joie de reconnaître que cette œuvre, chère à Nelligan, lui a survécu, et qu’elle poursuit, avec la même sincérité que jadis, son travail de culture et d’affinement intellectuel parmi notre jeunesse. Les regrets que j’exprimais à son sujet n’ont donc qu’à se changer en félicitations, et si j’ai laissé subsister plus haut mes appréciations premières, c’est pour me donner le franc plaisir de les rétracter ici.

L. D.

  1. Il faut excepter pourtant la loi de l’alternance des rimes, dont il s’affranchit volontiers, et non sans trouver dans cette audace des effets harmoniques étonnants.