Émile Zola. Notes d’un ami/IV

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IV

LES DÉBUTS DANS LA VIE


Sans argent, ayant perdu le chimérique espoir de tirer par des procès une fortune de l’œuvre de son père, obligé de gagner immédiatement son pain, que pouvait faire Émile Zola ? Tel fut le problème qui se dressa tout de suite.

Les premières semaines, après la sortie du collège, sont d’habitude pleines de charme pour les fils de familles riches, enchantés de se sentir enfin la bride sur le cou, n’ayant que l’embarras du choix devant toutes les carrières ouvertes. — « Oh ! rien ne presse ! Nous avons le temps de songer au sérieux ! Pour l’heure, amusons-nous. D’ailleurs, nos parents ont travaillé, notre famille est là, pour nous entretenir en joie et en paresse. » — Zola, lui, ne put dire que ceci : « Comment vais-je manger demain ? »

Manger, et payer le terme, et se vêtir ! Si encore il avait eu un métier manuel dans les doigts ! Son embarras et son découragement furent tels, qu’il se demanda, un instant, s’il ne devait pas entrer dans une imprimerie, pour apprendre le métier de typographe.

Quelques semaines après, au commencement de 1860, le même M. Labot, qui lui avait fait obtenir une bourse au lycée, lui procura bien une place. Mais quelle place ! Soixante francs par mois, dans un emploi infime, aux Doks, rue de la Douane. Pas même de quoi vivre, et aucun espoir d’augmentation. Zola, découragé, quitta les Doks au bout de deux mois.

Et, alors, tout le reste de cette année 1860, toute l’année 1861, et pendant les trois premiers mois de l’année 1862, le voilà lâché sur le pavé de Paris, sans position, sans ressources, ne faisant rien, n’ayant devant lui aucun avenir. Deux années entières de bohème. Une vie de misère, d’emprunts sollicités la rougeur au front, de dettes contractées sous la griffe du besoin. Une vie de hasards, d’engagements au mont-de-piété, de meubles abandonnés en payement. Enfin, une de ces périodes sommaires, que ceux qui les ont traversées, ne se rappellent jamais sans un frisson.

Cependant, il ne faudrait pas pousser au noir. La jeunesse, la vie libre, l’ambition littéraire, entraînent avec elles tout un monde d’illusions, d’insouciance, de grandes joies pour de petites causes. Ce ne fut jamais la misère haineuse, sans espoir. Quand Zola se reporte à ces deux années, le gourmand, en lui, peut frémir au souvenir des repas faits avec du pain et du fromage d’Italie ; mais il lui arrive aussi de soupirer, à la pensée de cette misère, si pleine de larges espérances. Pour avoir eu des commencements difficiles, il n’en regrette pas moins, comme les autres, sa vingtième année. Il faisait des vers, en ce temps-là, rien que des vers. Il écrivait plus que jamais à ses deux camarades provençaux, de ces lettres comme on n’en écrit plus par la suite, de ces effusions en dix-huit pages, où il répandait ses rêves, sa vie, ses sensations, ses agrandissements d’horizon philosophique et littéraire. La littérature, eh ! il n’y voyait pas alors une profession. Quelques strophes, une page de prose de lui imprimée dans je ne sais quelle feuille de chou de province, l’empêchaient de dormir toute une nuit, passée à se lire et à se relire. Voir son nom en haut d’une de ces couvertures jaunes, ou roses, ou vert tendre, étalées aux vitrines des librairies, cela lui paraissait un rêve aussi lointain, aussi chimérique, aussi irréalisable, que d’obtenir la main d’une princesse de maison royale l’élevant tout à coup jusqu’au trône. Mais, si pas un cheveu de sa tête ne se doutait alors qu’il vivrait on jour de cette littérature, il l’aimait déjà instinctivement, pour elle-même, avec passion. Elle était son unique compagnie, en ce temps-là, car il vivait seul, sans amis, sans femmes, ne menant pas les pieds dans les cafés ni dans les brasseries, n’ayant aucun rapport avec le monde littéraire. Les journaux, ses moyens ne lui permettaient d’en lire que rarement, et encore les lisait-il en garçon aussi peu initié que s’il vivait au fond d’un village perdu des Basses-Alpes. Sa grande occupation d’alors, son plaisir unique, était de passer des journées entières le long des quais, faisant d’interminables stations devant les bouquinistes, dévorant toute espèce de livres, à ces cabinets de lecture gratuits et en plein vent. Il était mal habillé, par exemple ! Un certain paletot surtout, un paletot verdâtre, luisant aux épaules, montrant la corde, a longtemps fait son désespoir.

Je ne le connaissais pas à cette époque. Mais que de fois, depuis dix ans, en pleine lutte littéraire, et même plus tard, à l’heure du succès, ne l’ai-je pas entendu revenir volontiers sur ces souvenirs lointains. — « Tenez ! mon cher, me disait-il encore dernièrement, je n’avais pas le sou, je ne savais pas ce que je deviendrais, mais n’importe’. c’était le bon temps !… Ah ! la jeunesse ! les premières admirations littéraires ! l’insouciance !… Quand j’avais bien lu le long des quais, ou que je revenais de quelque promenade lointaine, des bords de la Bièvre, ou de la plaine d’Ivry, je rentrais chez moi, je mangeais mes trois sous de pommes, et je travaillais… Je faisais des vers, j’écrivais mes premiers contes, j’étais heureux… Du feu ? il n’y fallait pas penser, le bois était trop cher ; les grands jours seulement, quelques pipes de tabac, et surtout une bougie de trois sous… Oh ! une bougie de trois sous, songez donc : toute une nuit de littérature ! »

Aujourd’hui, il ne travaille plus la nuit. Et il ne fait plus de vers. Et s’il a toujours chez lui d’excellents cigares, c’est pour les autres : lui, a dû s’abstenir de fumer.

Voici, maintenant, les divers logements qu’il occupa à cette époque, et les souvenirs évoqués par chacun d’eux. Nous l’avons laissé, 63, rue Monsieur-le-Prince, dans son premier logement de Paris, où il demeura avec sa mère, de février 1858, date de son arrivée de Provence, à janvier l859, moment où il suivait les cours du lycée Saint-Louis, en rhétorique, comme externe surveillé. Puis, de janvier 1859 à avril 1860, il avait habité, 241, rue Saint-Jacques. Là, par conséquent, fin de la rhétorique ; aux vacances, dernier voyage à Aix ; double insuccès au baccalauréat ; entrée dans la vie difficile ; deux mois employé infime aux Docks.

De la rue Saint-Jacques, Zola passa au 35 de la rue Saint-Victor. Il y habita six mois, d’avril à octobre 1860, non pas au sixième, mais dans une construction légère élevée au-dessus de cet étage, par conséquent à un véritable septième. Devant la chambre, se trouvait une grande terrasse, d’où l’on voyait tout Paris. Cézanne était arrivé de Provence pour faire de la peinture. Les deux amis jetaient sur la terrasse une large paillasse, où ils passèrent bien des nuits d’été à causer peinture et littérature, sous les étoiles. Quelquefois, pour mieux voir ce Paris qu’il s’agissait de conquérir, grimpant avec une échelle, ils allaient s’asseoir tous les deux sur le toit du septième. C’est dans ce logement que furent écrits le Carnet de danse, un des premiers contes à Ninon, et un grand poème à la Musset : Paolo. L’année précédente, à Aix, entre les deux épreuves infructueuses du baccalauréat, le candidat malheureux s’était consolé en composant un premier poème : Rodolpho. Plus jeune encore, il avait écrit sur les bancs du lycée Saint-Louis : la Fée amoureuse, le plus ancien des contes.

D’octobre 1800 à avril 186l, Zola demeura rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, seul pour la première fois : sa mère vivait alors dans une pension bourgeoise. La chambre qu’il occupait était un belvédère, une sorte de cage vitrée, posée sur le toit, et qu’on disait, dans la maison, avoir été habitée par Bernardin de Saint-Pierre. Il composa là un troisième grand poème : l’Aérienne, titre qu’on aurait dit inspiré par ce logement, où tous les vents du ciel couraient librement, d’une fenêtre à l’autre. Non seulement pas de feu, mais pas même de cheminée ! Il est neuf heures du matin, en hiver ; au dehors, un froid terrible, la neige, une bise glacée, le givre étoilant les vitres. Un jeune homme grelottant dans son lit, tout ce qu’il possède d’habits entassé sur les jambes, le nez et les doigts rougis, écrit quelque chose au crayon. Que peut-il bien écrire ? Des lignes qui ne vont pas jusqu’au bout ! des vers ! Et ce jeune homme est aujourd’hui l’auteur de l’Assommoir ! L’hiver passa. Aux premiers beaux jours, des promenades au soleil dans le Jardin des Plantes, qui était à deux pas, lui causèrent des sensations délicieuses.

Le soleil, malheureusement, ne met pas de l’argent dans le vieux porte-monnaie défraîchi. Ici, la misère redouble. De son aérien et poétique belvédère, je dis poétique pour faire plaisir à l’ombre de l’auteur de Paul et Virginie, Zola échoue, 11, rue Soufflot, dans une maison aujourd’hui démolie, dans un hôtel garni, misérable et louche. Pour locataires, des étudiants et des filles. Les chambres n’étaient séparées que par des cloisons minces. On se doute de ce que notre jeune poète entendait au travers : bouteilles débouchées, rixes, baisers, soupirs, et le reste ! Tout à coup, au milieu de la nuit, des cris déchirants de femmes le réveillaient en sursaut. On eut dit le vacarme de cinq ou six assassinats commis en même temps. Ce n’était qu’ « une descente : » les agents des mœurs faisaient une rafle. Là, au milieu de cette atmosphère de désordre et de vice, pendant un an, d’avril 1861 à avril 1862, pendant les huit premiers mois surtout, Émile Zola vécut d’une vie affreuse. Il y connut toutes les privations. Voici quels étaient ses menus : du pain et du café ; ou, du pain et deux sous de fromage d’Italie ; ou, du pain et deux sous de pommes. Quelquefois, rien que du pain ! Quelquefois, pas de pain du tout ! Ses vêtements, cela va sans dire, filaient l’un après l’autre au mont-de-piété. Même il lui arrivait, ayant fait porter au clou sa dernière nippe, d’être obligé de passer des trois ou quatre jours chez lui, sans pouvoir sortir, enveloppé des couvertures de son lit : ce qu’il appelait pittoresquement « faire l’Arabe. » Une fois, ayant couru en vain tout le quartier sans trouver à emprunter les quelques sous du dîner, et, il faut tout dire, ayant à ce moment sur les bras une femme, — une liaison de quelques semaines, — que fait le futur propriétaire de Médan ? Il retire son paletot, le jette à la femme : « Porte ça au mont-de-piété ! » Et il rentre chez lui en bras de chemise, par un froid de plusieurs degrés au-dessous de zéro.

Malgré tant de misère, Zola ne traversa jamais d’époque plus sereine, plus heureuse intellectuellement. La vie a de ces compensations. Une magnifique insouciance le rendait insensible aux souffrances matérielles. Il nourrissait mal son corps, mais son esprit, développé par la lecture et le raisonnement, assoupli déjà par la gymnastique du travail quotidien, commençait à voir clair en lui. Fixé désormais sur sa vocation littéraire, ne se sentant plus le courage d’embrasser n’importe quelle autre carrière, il s’aperçut un beau matin qu’en réunissant ses trois poèmes, il avait un volume de début, un volume de vers. Rodolpho, c’était l’enfer, l’enfer de l’amour ! l’Aérienne, le purgatoire ! Paolo, le ciel ! Dans sa pensée, cela formait donc un tout complet, une sorte de cycle poétique auquel il donna un titre général : « l’amoureuse comédie. » Plus qu’à trouver un éditeur ! Le chercha-t-il réellement, cet éditeur ? Timide comme il l’était encore, vivant en dehors du monde littéraire, il se contenta, je crois, de le rêver. D’ailleurs, il avait déjà cette tendance des grands producteurs, à ne pas accorder beaucoup d’importance à l’œuvre faite, à reporter toutes ses préoccupations et toute sa sollicitude sur l’œuvre à faire. Maintenant, l’Amoureuse comédie, terminée, était reléguée au fond d’un tiroir, et il ne rêvait plus qu’à la Genèse, une autre grande trilogie poétique, bien plus haute, bien plus vaste, qui devait comprendre trois poèmes scientifiques et philosophiques. Le premier de ces poèmes aurait raconté « la Naissance du monde, » d’après les dernières données de la science moderne. Le second présentait un tableau complet de « l’Humanité, » une sorte de synthèse de l’histoire universelle, depuis les commencements de l’homme jusqu’à l’épanouissement de notre civilisation contemporaine. Enfin, le troisième et dernier, celui qui devait être sublime, sorte de résultante logique des deux autres, aurait chanté l’homme s’élevant de plus en plus dans l’échelle des êtres, « l’Homme de l’avenir » l’Homme devenant Dieu. Je n’étonnerai personne en révélant ici que le jeune poète, aux plans si audacieux, n’écrivit jamais de la Genèse que… les huit premiers vers ! D’ailleurs, les voici tous les huit, tels que je les ai retrouvés sur une vieille feuille de papier jaunie :

 
LA NAISSANCE DU MONDE
  
I

Principe créateur, seule Force première,
Qui d’un souffle vivant souleva la matière,
Toi qui vis, ignorant la naissance et la mort,
Du prophète inspiré donne-moi l’aile d’or.
Je chanterai ton œuvre et, sur elle tracée,
Dans l’espace et les temps je lirai ta pensée.
Je monterai vers toi, par ton souffle emporté,
T’offrir ce chant mortel de l’immortalité.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Toute une vie, un travail de bénédictin, un souffle poétique extraordinaire nourri par une universalité de connaissances, voilà ce qu’il eût fallu pour une pareille tâche. Et encore une besogne aussi héroïquement synthétique était-elle faisable dans notre siècle de transition et d’analyse, où les grandes inventions aux conséquences encore inconnues se multiplient, où le progrès marche par bonds, où la vérité d’hier soir n’est plus celle de ce matin ? Néanmoins, je trouve attendrissant ce garçon de vingt et un ans, qui n’a pas de pain, et qui se plonge d ans les livres scientifiques, qui relit Lucrèce et Montaigne, et qui, avant d’avoir vécu lui-même, projette de constater où en est la vie de l’humanité. Plus tard, quand le jeune rêveur sera devenu un homme pratique, il lui restera quelque chose de cette tendance à « faire grand, » et, romancier, il écrira, non pas des romans isolés, mais « l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire. »

C’est vers la fin de cette cruelle année (1861) que, muni d’une recommandation de M. Boudet, membre de l’Académie de médecine, Zola se présenta chez l’éditeur Hachette. Malheureusement, il n’y avait pas de place immédiatement vacante, et M. Hachette ne put le prendre comme employé que quelques semaines plus tard. En attendant, pour apporter un adoucissement à la situation du jeune homme, tout en ménageant son amour-propre, M. Boudet lui glissa une pièce d’or dans la main, en le priant de remettre à domicile ses cartes de jour de l’an. Un jour de l’an bien triste ! Parmi ces cartes, plusieurs étaient destinées aux parents de certains de ses condisciples. Mais, un mois après, en 1862, le distributeur de cartes par occasion, entrait dans la maison Hachette, au bureau dit « du matériel, » avec des appointements de cent francs par mois. Pendant quelques semaines, ses fonctions se bornèrent à « faire des paquets. » Puis, montant en grade, il entra au bureau de la publicité. Le pain était désormais assuré. Laborieux et consciencieux, comme il l’est par nature, il en avait fini à jamais avec la bohème ; il avait désormais pied dans la vie ; il était sauvé.

Mais la vie régulière et normale a elle-même ses mélancolies. Dans son bureau, près de la fenêtre où se trouvait sa table, le nouvel employé, — déjà, à vingt-deux ans, porté à l’hypocondrie, — avait à refouler des tristesses toutes nouvelles. Ne plus être libre ! Travailler forcément et chaque jour, aux mêmes heures ! Une voix secrète vous souffle tout bas : « Tu étais bien plus gai et bien plus heureux, quand tu n’avais pas le sou ! » Une autre tentation aussi contre laquelle il eut à lutter : « Tous ces livres qui me passent par les mains, je n’ai pas le loisir de les lire. » Un vrai supplice pour un jeune écrivain. Mais il est déjà une volonté et une force. Non seulement il fait un employé passable, mais, chaque soir, et le dimanche toute la journée, il travaille pour lui.

A partir de ce moment, plus de vers ! Soit qu’il ne se reconnaisse décidément pas poète, ou qu’ayant un sens de la vie littéraire très pratique, il croie la prose un outil plus moderne, il se donne à la prose tout entier et pour toujours. Il avait déjà écrit deux contes, la Fée amoureuse et le Carnet de danse. Il se mit à en écrire un autre, puis un autre, puis un autre. Pendant deux ans, de 1862 à 1864, il fit ainsi de courtes nouvelles, qui, réunies, devaient former son premier volume. Outre que ses fonctions d’employé lui prenaient la plus grande partie de son temps, il travaillait fort lentement au début, ayant le travail très difficile, ne faisant guère plus d’une page dans toute sa soirée. Il est d’ailleurs à remarquer que ce premier volume, qui ne contient qu’en germe la puissance et la largeur de conception à laquelle le romancier devait s’élever dans la suite, est d’un style très soigné, déjà merveilleusement équilibré. Je dirai même que c’est le plus écrit de ses livres, le « trop écrit » étant à mes yeux un défaut.

Voici les divers logements de Zola pendant ces deux ans.

Du terrible hôtel garni de la rue Soufflot, il alla habiter, 7, impasse Saint-Dominique, dans une maison aujourd’hui démolie. C’était un ancien couvent, aux longs couloirs voûtés, ayant conservé quelque chose de la paix d’autrefois. Il avait meublé là une chambre d’aspect monacal. La fenêtre donnait sur de vastes jardins. C’est dans cette chambre qu’il écrivit trois de ses contes : Le sang ; Simplice ; les Voleurs et l’Ane. Ensuite, il habita rue de la Pépinière, à Montrouge, logement romantique celui-là, dont les fenêtres donnaient sur la vaste étendue du cimetière Montparnasse ; il y composa Sœur des pauvres, et le plus aigu, le plus vibrant de ses premiers contes : Celle qui m’aime. Puis, au commencement de l’hiver 1863-1864, il vint se loger rue des Feuillantines, nº 7, encore dans une vieille maison, ou il trouva une grande chambre, dont la vue s’étendait jusqu’aux jardins de l’École normale.


Ce n’était plus la misère noire, mais ce n’était pas la fortune, ni même l’aisance. Pendant une dizaine d’années encore, il eut à se débattre dans une sorte de gêne, luttant contre la dette, obligé de parlementer avec des huissiers : souffrances d’argent, souffrances réelles que connut bien Balzac, mais qui servent d’aiguillon aux forts, et qui ne paralysent que les faibles.

Non seulement l’emploi dans la maison Hachette tira Zola de la misère, l’affranchit des dangers de l’oisiveté et des compromissions funestes de la bohème ; mais sa véritable éducation littéraire et parisienne fut faite là. Il dut à ses fonctions mêmes de chef de la publicité, toute une initiation. En rapports quotidiens avec les écrivains et avec les journaux, avant d’être du bâtiment, il acquit une connaissance précoce et bien utile de tout le personnel du monde littéraire. Que de fois, maintenant encore, quand je lui parle de quelque homme de lettres, souvent de notoriété fort restreinte, rencontré par moi dans un milieu étrange, je l’entends s’écrier : « Un tel ? je l’ai connu autrefois, chez Hachette. » C’est là qu’il vit de près, de bonne heure, ce que sont les journaux, et qu’il les englobât tous, hebdomadaires ou quotidiens, boulevardiers ou doctrinaires, républicains ou monarchistes, dans un même mépris. « Tous, des boutiques ! »

Pendant près de quatre ans, MM. Taine, About, Amédée Achard, Prévost Paradol, d’autres encore, en leur qualité d’auteurs de la maison, eurent souvent des rapports avec le jeune employé. J’ignore si, à quelque phrase ardente du jeune homme, un de ces écrivains pressentît la renommée future d’Émile Zola. Non seulement avec les auteurs célèbres, mais avec les nouveaux venus, les débutants apportant un manuscrit, il se tint sur la réserve, et ne contracta aucune nouvelle amitié. Peu liant, il en resta à ses vieux amis du Midi : Paul Cézanne venait de prendre un atelier à Paris ; Baille, élève à l’École polytechnique, sortait deux fois par semaine. Les « trois inséparables » réalisaient donc leur vieux rêve, caressé sous les platanes de la cour carrée du collège, et dans les grandes promenades, au milieu des collines pelées : à trois, sans se quitter, en se soutenant mutuellement, conquérir Paris. Maintenant, c’était dans Paris même et aux environs, qu’ils faisaient de longues promenades, le dimanche. Et, il n’y avait pas à dire : la grande conquête était commencée ! Paul, le plus fortuné des trois, mais le plus frissonnant et le plus tourmenté, les initiait à ses rêves de peintre. Baille, le plus maître de lui, le plus froid, tourné vers la science pure, ambitionnait une haute situation scientifique. Tenant à la fois de l’un et de l’autre, leur servant de trait d’union, plus complet et plus dans la vie, Zola était déjà un centre. C’est à cette époque qu’il commença à recevoir le jeudi : réceptions sur lesquelles je reviendrai, et dont le personnel s’est augmenté à la longue, mais dont le caractère d’intimité est resté le même. Marius Roux, le plus ancien ami, celui du pensionnat Isoard, y fut assidu. Baille et Paul Cézanne amenèrent quelques rares camarades, entre autres Antony Valabrègue, un poète débarqué d’Aix également, le même qui m’introduisit dans la maison, quelques années plus tard. Puis, beaucoup plus tard encore, j’introduisis moi-même une partie des derniers venus. De sorte que, à eux tous, les habitués de la maison forment comme une chaîne d’amitié non interrompue. A ces premières réceptions du jeudi, il n’y avait certes pas le même luxe de petits fauve ni de liqueurs exotiques qu’aujourd’hui ; mais, on y trouvait la même tasse de thé et la même poignée de main affectueuse, le même accueil bonhomme, de celui que la légende représente comme un malade d’orgueil passant sa vie à adorer son nombril et à se le faire adorer par une bande de galopins.

Cependant, Émile Zola prenait peu à peu, dans la maison Hachette, une situation supérieure à celle d’un employé ordinaire. Un samedi soir, avant de quitter la librairie, il s’était introduit dans le cabinet de M. Hachette, et avait déposé sur le bureau un manuscrit de « l’Amoureuse comédie. » Jugez dans quelles transes il dut passer son dimanche ! Comment M. Hachette allait-il prendre la confidence ? Allait-il, le lundi, lui dire : « Vous êtes un enfant sublime : je vous édite ! » Ou bien, notre débutant recevrait-il une algarade décourageante ? Le lundi matin, Zola arrive à la librairie, et essaye de lire son sort sur le front du vieil éditeur. Rien ! ce front reste impénétrable ! Enfin, un peu avant midi, au moment du départ des employés pour le déjeuner, M. Hachette l’appelle dans son cabinet et, faveur inaccoutumée, le prie de s’asseoir. Sans crier au chef-d’œuvre — il n’y avait pas lieu, je crois — l’éditeur parle avec bonté an poète, et l’encourage. Ce fut à partir de ce jour qu’il montra plus de considération pour le jeune homme, s’intéressa davantage à lui, et non content d’avoir porté ses appointements à deux cents francs, s’ingénia à lui procurer de temps à autre quelques travaux supplémentaires.

Deux mois plus tard, M. Hachette lui ayant demandé une nouvelle pour un journal d’enfants que publiait sa librairie, Zola écrivit : Sœur des pauvres. L’éditeur, après avoir lu ce conte, fit encore venir l’auteur dans le fameux cabinet, où il lui dit ce mot singulier : « Vous êtes un révolté ! » La nouvelle, jugée trop révolutionnaire, ne fut pas imprimée. On peut la lire dans les Contes à Ninon.

Tout en faisant ainsi son chemin comme employé, Zola travaillait pour lui. Le soir, son dîner achevé, vers huit heures et demie, il se mettait à écrire. L’habitude d’un travail régulier, qu’il a toujours eue depuis, remonte à 1862. Et, particularité curieuse, l’habitude de ce travail du soir était alors si forte, que le dimanche matin, lorsqu’il voulait profiter de sa liberté pour donner un coup de collier, il fermait d’abord les persiennes et allumait une bougie, ne pouvant travailler que dans cette nuit volontaire.

Au commencement de l’année 1864, Zola se trouva avoir la valeur d’un volume de nouvelles : premier résultat de son labeur quotidien. Ce volume, tout son bagage de prose, il s’enhardit à le présenter à un éditeur : pas à M. Hachette, cette fois, mais à M. Hetzel. Le manuscrit se composait des contes dont j’ai donné plus haut l’énumération, en les répartissant dans les divers logements où ils furent composés. De ces contes, certains étaient inédits, d’autres avaient été imprimés dans diverses publications : la Fée amoureuse, à Aix, en 1859, dans le journal « La Provence ; » Simplice et le Sang, dans la Revue du Mois, à Lille,, en 1863, Celle qui m’aime, s’était cassé le nez au Figaro hebdomadaire. Comment M. Hetzel allait-il accueillir ce volume de début ?

Je n’insiste pas sur les émotions du débutant, émotions par où il faut avoir passé pour les comprendre. Enfin, un jour, Zola trouve, en rentrant chez lui, deux lignes de M. Hetzel, un simple « Veuillez passer demain chez moi, à telle heure. » Ici se place une promenade pleine d’hypothèses fiévreuses dans le jardin du Luxembourg, et suivie d’une longue nuit d’insomnie. Le lendemain, le débutant s’échappe de la librairie Hachette et court chez M. Hetzel, qui lui dit : « Votre volume est pris. Voici M. Lacroix, qui vous édite. Il va vous signer un traité. » L’affaire fut conclue séance tenante. Un traité, songez donc ! Est-on heureux, quand on signe ce premier traité ! Tient-on fièrement la plume, qui vous tremble un peu dans les doigts ! Quelques minutes après, Zola, essoufflé d’avoir couru, annonçait la grande nouvelle à sa mère. Cela se passait en juillet 1864. Le 24 octobre, parurent les Contes à Ninon, premier volume, que je n’ai pas à juger ici. Je ne donne que des faits.

Les Contes à Ninon publiés, Émile Zola continua pendant dix-huit mois sa double existence, employé le jour chez l’éditeur Hachette, consacrant ses soirées et son dimanche è des travaux littéraires, En 1865, il donna quelques articles au Petit Journal, deux ou trois courtes nouvelles à la Vie Parisienne, entre autres la Vierge au Cirage ; et dans le Salut public, de Lyon, il commença à faire paraître de grandes études littéraires et artistiques, qui furent réunies plus tard en volume sous le titre : Mes Haines. Enfin, toujours en 1865, il termina la Confession de Claude, dont le premier tiers avait été composé en 1862, dans l’intervalle de deux contes. La Confession de Claude parut en octobre 1865, juste un an après les Contes à Ninon, toujours chez Lacroix. Ce second volume rapporta quelques droits d’auteur, tandis que le premier avait été édité pour rien.


C’est vers la fin de cette même année 1865, que le jeune auteur prit une résolution grave : lâcher son emploi, pour se consacrer tout entier à la littérature et ne plus vivre désormais que de sa plume. Il avait maintenant deux volumes publiés ; il commençait à placer ça et là de la copie, son nom ayant une petite notoriété naissante. D’un autre côté, un envoyé du parquet était venu chez Hachette demander des renseignements sur l’auteur de la Confession de Claude, dont certains détails réalistes avaient ému la pudeur du Procureur impérial. Zola, en novembre, crut devoir donner sa démission pour le 31 janvier de la nouvelle année, se réservant ainsi deux grands mois, pendant lesquels il chercherait une place dans le journalisme.

Donc, en six ans, de 1859 à 1865, celui qui avait eu des débuts si difficiles, celui qui, sa famille ruinée, son baccalauréat raté, s’était trouvé un moment sur le pavé de Paris, sans pain et sans espoir, celui-là, par sa volonté, par son intelligence et son travail méthodique, était parvenu à sortir de la misère noire. Et, maintenant, il n’avait plus qu’à se battre, car il entrait en plein champ de bataille.