Émile Zola : l’homme & l’œuvre/Zola polémiste

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Zola Polémiste

« Zola, écrivait Guy de Maupassant, est un nom qui éclate comme deux notes de clairon violent et tapageur ; il entre dans l’oreille et l’emplit de sa brusque et sonore gaieté ». « La lettre Z, dit L. Després, a un aspect agressif ; on dirait un homme qui, pour se débarrasser de l’ennemi, donne à la fois un coup de poing en avant, un coup de pied en arrière ». Oui, il y a du boxeur anglais et du savatier (pardon du mot) italien dans Zola ; il boxe et savate littérairement et littéralement ses adversaires.

Je ne peux pas prendre Zola critique plus au sérieux qu’il ne s’est pris lui-même… « Il y a mon feuilleton du Bien public, mes articles de Russie, ma correspondance de Marseille, qui ne me sont de rien, que je rejette, et qui ne sont que pour faire mousser mes livres (paroles qui lui sont attribuées, dans le Journal des Goncourt, tome V, p. 315). Or, ces différents articles, avec d’autres parus dans l’Événement, le Figaro et le Voltaire, forment à peu près toute son artillerie de guerre littéraire. Il n’a été polémiste que pour faire mousser ses livres ; ses attaques étaient, d’autant plus violentes, acerbes et irritantes, qu’il visait davantage au bruit, au tapage, pour attirer l’attention : l’éreintement littéraire fait partie essentielle de son boniment. Il a fait de sa plume une carabine, comme l’Italien, d’abord pour vivre, et, après, un couteau comme le toréador, pour enlever son public et corser la recette. Le critique qui écrit pour sa caisse ou pour sa statue est un ennemi impitoyable et féroce ; vous êtes son pain, son argent et sa gloire ; il ne peut vous épargner sans se sacrifier ; comptez sur toute sa haine, mais jamais sur sa justice et son impartialité.

Zola salonnier n’a loué qu’un peintre, Ed. Manet, et, s’il l’a fait, c’est bien plus pour s’en servir, comme l’arme de Samson, pour tuer, non, pour blesser tous les autres, que par admiration de son talent. Se connaît-il en peinture ou n’importe quel art ? J’en doute, et pour deux motifs ; le premier, quand dans le choix de ses personnages, dans le milieu où ils vivent et dans les passions et les vices qu’ils montrent ; et le second, quand dans les objets de luxe dont on s’entoure, dans son at home, on manifeste, d’une part, autant de trivialité grossière, et, d’autre part, un goût aussi disparate et excentrique, il est impossible qu’on ait le sens artistique assez fin, assez éclairé, suffisamment formé, pour être un juge, même passable, dans les arts. Donc, salonnier de mot, mais non de goût, ni de fait.

M’est-il possible de parler sérieusement de Zola homme politique, critique politique ? Il est écrivain expert en politique comme il a été patriote en 1870. Parti en province avant l’investissement de Paris, il rallia le Gouvernement provisoire à Tours, et, oubliant que son père avait servi, comme officier, dans l’artillerie italienne et qu’il avait été capitaine, en Algérie, dans la légion étrangère, au lieu de prendre un fusil, ce qui eût été du patriotisme naturaliste, il prit une plume dans un journal de Glais-Bizoin, ce qui est du patriotisme idéaliste, et faillit être nommé sous-préfet de Castelsarrasin. Il refusa, dit-on, non par modestie républicaine, mais parce qu’il était persuadé qu’on lui faisait tort en ne le nommant pas préfet. Après cette expérience gouvernementale et ces services républicains, qu’entend-il dire quand il clame bien haut : « La République sera naturaliste, ou elle ne sera pas ». Décidément, le naturalisme est-il une sauce générale, une recette universelle, à laquelle on doive tout mettre et tout préparer ? Qui sait ? Une république naturaliste, c’est peut-être une république avec Zola, à sa tête… Ah ! pour le coup, pour me servir de son inimitable style, on pourrait dire : N… de D… ! qu’elle serait b… f… cette s… N… de D… de république, naturalisée par lui !

Zola critique littéraire n’a eu qu’un but, prouver, en faisant de sa plume une massue contre ses adversaires et une houppette de poudre à riz pour ses admirateurs, que le naturalisme, inventé par lui, d’après certains écrivains, comme Diderot, Stendhal et Balzac, avec le concours extorqué de Claude Bernard, du docteur Lucas, etc., et pratiqué par lui expérimentalement dans l’histoire naturelle et sociale de la famille Rougon-Macquart, en vingt vol. in-18 jésus, est la seule formule scientifique qui puisse, en observant l’évolution du document humain, dans certains milieux sociaux, conduire l’humanité à l’apogée du progrès, au dernier mot de la perfection. Le naturalisme, cette ultime évolution de la dernière révolution littéraire (car après elle il ne restera plus qu’à en jouir), élèvera le genre humain, composé de Coupeaux, de Lantiers, de Mes-Bottes, de Quenu-Gredelle, de Gervaises, de Nanas, etc., à une telle hauteur naturaliste, que c’en sera un vrai bouquet… d’idéal. Oui, M. Zola, votre naturalisme sera ce que vous l’avez fait et ce que vous continuez lucrativement à le faire, une exploitation ordurière de toutes les viles passions et de tous les mauvais instincts…, ou il sera idéaliste. Toutes vos charges à fond contre les écrivains actuels, qui ne sont pas avec vous et pour vous, n’ont pas d’autre but, vous l’avez dit, que de faire mousser vos livres : « Je pose d’abord un clou, et d’un coup de marteau je le fais entrer d’un centimètre dans la cervelle du public, puis d’un second coup je le fais entrer de deux centimètres… Eh bien, mon marteau, c’est le journalisme, que je fais moi-même autour de mes œuvres ». On commère que Ed. de Goncourt, qui a répété cette conversation précieuse dans son journal, vous a rayé de sa future Académie. Je n’ai aucun droit à déposer mon vote dans cette urne et néanmoins je ne peux m’empêcher de lui donner tort ; il me semble, qu’après vous avoir servi un pareil plat d’ami, il vous doit bien cette compensation. Au reste, de quelle Académie sera-t-il, si de Goncourt lui refuse un fauteuil dans la sienne ?

Morale de la critique du critique littéraire Zola : prendre en douceur tous les grands mots de haine et tous les plus terribles coups de sabre… de bois de sa féroce et implacable critique, crachée, en partie, sous le titre terrifiant : Mes Haines, est le meilleur moyen de lui rendre justice. Faites l’honneur à un Gascon de le craindre, et il vous tuera… Envoyez-lui vos compliments plus bas… que l’oreille, il vous fera des excuses : c’est la tactique des critiques féroces.

Zola orateur ! je voulais le passer, mais le pouvais-je ? Il a fait trois discours, je crois, quelques-uns de moins par conséquent que Démosthène et que Cicéron, pour ne parler que des anciens, et deux de plus que Louis XIV, dit le Grand, qui, pendant son long et glorieux règne, n’en fit qu’un à son parlement, et encore avec bottes aux jambes et cravache à la main : « L’État, c’est moi ». Si Zola n’en a pas dit autant, ce n’est pas que l’envie lui en ait manqué, mais l’occasion ; il a donc fait trois discours : le premier aux félibres réunis à Sceaux, le second à la dansante Association des étudiants de Paris, le troisième à la Presse anglaise, au nom de la Presse française ; toutes les presses les ont reproduits et pourtant on s’est tellement pressé de s’en débarrasser qu’à peine si, cet été, on en trouvait un maculant de sa prose le melon qu’il entourait, ou un autre tout honteux, voilant, dans un bois, ce qu’on ne saurait voir et encore moins sentir. J’ai trouvé, près de Sceaux…, mais pas où vous croyez, mais ayant servi de… fauteuil académique à une jeune vertu, un fragment épargné par… je ne le dis pas, bien que le naturalisme permette tout, du discours adressé aux cigaliers : « J’ai bien, pour ma part, cinq ou six idylles sur la conscience et toujours la même, Daphnis et Chloé, Paul et Virginie, Estelle et Némorin, un couple de jeunes cœurs qui s’éveillent à l’amour, qui s’en vont, dans les sentiers, dans le ravissement du soleil. Qui sait, mon Dieu ! ce que seront devenus mes couples quand ils auront cent ans ? Peut-être auront-ils plus de rides que les aimables moutons de Florian ! On a regretté qu’il n’y ait pas un loup dans sa bergerie. Hélas ! dans ma bergerie à moi, peuplée de loups, ne dira-t-on pas que j’aurais dû au moins mettre un mouton ? » Il y est maintenant, puisque j’y suis ; ne me dévorez pas, grâce pour mon courage imprudent ; je ne dis pas que je sois un agneau, je suis un peu vieux, j’en conviens, pour cela, mais je suis un mouton, tellement mouton, que même vos longues dents de loup ne pourraient me mordre sans remords. Au reste, comme je vous le promettais au début, ne vous ai-je pas fait bonne et sérieuse mesure en réclame ; ne me devrez-vous pas une vente plus grande et par conséquent une recette plus fructueuse ? Je vous demande seulement, à titre de reconnaissance, 25 pour cent sur la plus-value que je vous procure, convaincu qu’en vous laissant la plus grosse part, la mienne sera encore meilleure que celle que je dois à la vente des œuvres de vos futurs collègues de l’Académie. Car, vous le savez, je ne fais pas que des livres, je vends aussi ceux des autres, et les leurs et les miens, parce qu’ils se valent peut-être, ne m’enrichissent ni les uns ni les autres. Au fait, il nous manque, j’y pense, votre marteau, le journalisme que vous faites autour de vos œuvres ; si vous nous le prêtiez ? Il vous sert assez bien et depuis assez longtemps pour que, dans un bon mouvement, vous en donniez quelques vigoureux coups pour nous.