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Épître à Monseigneur le Dauphin

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Épître à Monseigneur le Dauphin
FablesClaude Barbin & Denys ThierryTome Premier : livres i, ii, iii (p. ii-x).
À
MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN.




MONSEIGNEUR,


S’il y a quelque choſe d’ingenieux dans la Republique des Lettres, on peut dire que c’eſt la maniere dont Eſope a debité sa Morale. Il ſeroit veritablement à ſouhaiter que d’autres mains que les miennes y euſſent ajoûté les ornemens de la Poëſie ; puiſque le plus ſage des Anciens a jugé qu’ils n’y eſtoient pas inutiles. J’oſe, MONSEIGNEUR, vous en preſenter quelques Eſſais. C’eſt un Entretien convenable à vos premieres années. Vous eſtes en un âge où l’amuſement & les jeux ſont permis aux Princes ; mais en meſme temps vous devez donner quelques-unes de vos pensées à des reflexions ſerieuſes. Tout cela ſe rencontre aux Fables que nous devons à Eſope. L’apparence en eſt puerile, je le confeſſe ; mais ces puerilitez ſervent d’enveloppe à des veritez importantes. Je ne doute point, MONSEIGNEUR, que vous ne regardiez favorablement des inventions ſi utiles, & tout enſemble ſi agreables : car que peut-on ſouhaiter davantage que ces deux points ? Ce ſont eux qui ont introduit les Sciences parmi les hommes. Eſope a trouvé un art ſingulier de les joindre l’un avec l’autre. La lecture de ſon Ouvrage répand inſenſiblement dans une ame les ſemences de la vertu, & luy apprend à ſe connoiſtre, ſans qu’elle s’aperçoive de cette étude, & tandis qu’elle croit faire toute autre chose. C’eſt une adreſſe dont s’eſt ſervi tres-heureuſement celuy ſur lequel ſa Majeſté a jetté les yeux pour vous donner des Inſtructions. Il fait en ſorte que vous apprenez ſans peine, ou, pour mieux parler, avec plaiſir, tout ce qu’il eſt neceſſaire qu’un Prince ſçache. Nous eſperons beaucoup de cette conduite ; mais à dire la vérité, il y a des choſes dont nous eſperons infiniment davantage. Ce ſont, MONSEIGNEUR, les qualitez que noſtre invincible Monarque vous a données avec la Naiſſance ; c’eſt l’Exemple que tous les jours il vous donne. Quand vous le voyez former de ſi grands Deſſeins ; quand vous le conſiderez qui regarde, ſans s’étonner, l’agitation de l’Europe, & les machines qu’elle remuë pour le détourner de ſon entrepriſe ; quand il penetre dés ſa premiere démarche juſques dans le cœur d’une Province où l’on trouve à chaque pas des barrieres inſurmontables, & qu’il en ſubjugue une autre en huit jours, pendant la ſaiſon la plus ennemie de la guerre, lorſque le repos & les plaiſirs regnent dans les Cours des autres Princes ; quand non content de dompter les hommes, il veut triompher auſſi des Elemens ; & quand au retour de cette expedition où il a vaincu comme un Alexandre, vous le voyez gouverner ſes peuples comme un Auguſte : avoüez le vray, MONSEIGNEUR, vous ſoupirez pour la gloire auſſi-bien que luy, malgré l’impuiſſance de vos années ; vous attendez avec impatience le temps où vous pourrez vous declarer ſon Rival dans l’amour de cette divine Maiſtreſſe. Vous ne l’attendez pas, MONSEIGNEUR, vous le prévenez. Je n’en veux pour témoignage que ces nobles inquietudes, cette vivacité, cette ardeur, ces marques d’eſprit, de courage, & de grandeur d’ame, que vous faites paroiſtre à tous les momens. Certainement c’eſt une joye bien ſenſible à noſtre Monarque ; mais c’eſt un ſpectacle bien agreable pour l’Univers, que de voir ainſi croître une jeune Plante, qui couvrira un jour de ſon ombre tant de Peuples & de Nations. Je devrois m’étendre ſur ce ſujet ; mais comme le deſſein que j’ay de vous divertir eſt plus proportionné à mes forces que celuy de vous loüer, je me haſte de venir aux Fables, & n’ajoûteray aux veritez que je vous ay dites que celle-cy : c’eſt, MONSEIGNEUR, que je ſuis avec un zele reſpectueux,


Voſtre tres-humble, tres-obeïſſant & tres-fidele ſerviteur,

de la Fontaine.