Épître à mon esprit

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Œuvres philosophiques
Charles Tutot (p. 1-12).


ÉPITRE

À MON ESPRIT.


EN vérité, mon esprit, c’est dommage que vous ayiez tant de défauts, car on dit que vous n’êtes pas sot ; c’est dommage que vous participiez à cette légèreté de style, qui dans le moins superficiel de vos ouvrages est portée au plus haut point : car autant elle est aimable, autant elle rend l’esprit peu conséquent. De là vient que vous raisonnez si mal : riche en imagination, on en convient, mais pauvre en jugement, & je ne doute point que quelque jour on ne vous montre en quel lieu de vos écrits il se fait désirer. Vous êtes trop vif, mon ami ; vous pensez comme vous écrivez, trop vite. Par quelle fatale sympathie, votre imagination va-t-elle aussi vîte que vos doigts ! qui pis est, cette partie phantastique absorbe toutes les autres, comme dans son tourbillon. Vous avez vos raisons, comme on voit, pour faire consister l’âme dans cette seule partie, puisque les autres vous manquent. Vous tranchez cependant du philosophe. Petit philosophe, en tout cas ; & vive Dieu ! comme Descartes vous traiteroit, s’il ressuscitoit, vous & la généreuse protection que vous vous êtes donné les airs de lui accorder ! vous vous mirez dans vos ouvrages, comme un père tendre dans un enfant bien tourné. Rendez-vous justice : vous n’êtes qu’un cerveau brûlé, où tout se calcine, rien ne mûrit : nulles idées suivies, point de vues profondes ; on peut dire que vous ne marchez point & ne faites que sauter. On peut encore vous comparer à une terre qui produit des fruits précoces, mais cruds ; nouveaux, mais pernicieux. Enfin il y en a qui, par une raison que Boileau nous a donnée, disent que vous êtes fou ; fou non sérieux, par bonheur pour la société ; mais gai, qui, sans cesser de l’être, s’est fait une armée d’ennemis, composée, comme dans une assemblée d’états, de la noblesse, du tiers état & du clergé. Pourquoi ? Oh ! la belle raison ! Pour une reine décriée, si elle fut jamais reine, la vérité. Peut-on faire un si mauvais usage de la raison ? Tous les moyens qui tournent le dos à la fortune ne sont-ils pas des abus de l’esprit ? Pourquoi avez-vous fait, par exemple, pour citer une de vos folies, l’homme-machine ? Dites-le nous en confidence ; seroit-ce pour la vanité d’imprimer ce que les gens sensés, ce que tous ceux qui voient le train de ce monde, se disent à l’oreille ? Il faut cependant vous pardonner, quels que foient vos motifs ; vous avez été forcé de les avoir & de les suivre. « Mais quand pouvez-vous ? si votre machine est montée à penser ainsi & non autrement ; & la rendra-t-on responsable de ce que d’autres machines lui applaudissent, & trouvent fort spirituelle une hypothèse qui n’a pas le sens commun » ?

Vous voyez que je vous fais généreusement trouver dans votre matérialisme, « matière d’excuser votre extraordinaire procédé. Libre néanmoins (si vous le permettez), libre au parti contraire de faire des vœux, pour que des machines qui pensent & si légèrement & si de travers, soient portées machinalement à renfermer en elles-mêmes leurs belles pensées ; & à s’y complaire seules, sans avoir la démangeaison de dogmatiser ; ou si elle leur prend, & les fait quelquefois s’élever au-dessus de l’horizon, qu’on ait bientôt la satisfaction de les voir se replonger dans leur sphère ».

Vous faites l’esprit fort, & vous n’êtes qu’un esprit foible, facile à terrasser. Savez-vous combien peu de choses il faut pour vous confondre ? Une couple des premières & des plus simples règles de logique, je ne dis pas de l’admirable & séduisante Logique des vraisemblances, mais de celle du premier pédant de quelque université : à condition cependant que j’ajouterois pour renfort « une définition claire & distincte de ce que c’est que qualité, de ce que c’est que quantité, & de ce qu’on entend par substance ».

Je ne sais si vous entendez mieux ce jargon que le précédent ; car moi qui vous le tiens, je n’y vois que ce qu’on appelle galimathias ou amphigouri. Tout ce que je sais, c’est qu’à l’aide d’un pareil verbiage, il ne tient qu’à vous d’être aussi orthodoxe qu’un sot, ou l’anonyme.

Vous n’avez, dites-vous, aucune idée de substance. L’ignorant ! & ignorant d’autant plus à plaindre, qu’il est présomptueux. Je suis sûr que vous composez vos ouvrages sans le secours de qui que ce soit : que vous osez faire imprimer ce qui vous paroît raisonnable ou évident. C’est un grand malheur, que de s’obstiner à se conduire de la sorte. Si vous daignez vous abaisser jusqu’à en consulter d’autres, sur-tout des théologiens, car ce sont de grands philosophes, vous auriez une notion claire de ce qu’on nomme substance, & vous reviendriez de bien des erreurs où vous êtes.

Vous donnez à tout un nom imposant, qui n’en impose qu’au vulgaire : celui de la liberté philosophique. Libertinage d’esprit, vous dis-je. Et ne pas mettre le cœur même de la partie, c’est une grâce qu’en conscience un dévot ne peut vous faire.

Il s’agit vraiment bien de liberté, quand on ose toucher à la pierre fondamentale de la religion ! Elle veut absolument (telle est la manie), que l’homme soit libre ; mais comme une jolie femme qui nous a subjugués par-tout, excepté avec elle.

Quoi ! vous ne croyez pas tout ce que chante votre curé ? Vous usurpez le nom de philosophe, sans en avoir l’effet. Lorsqu’au lieu de voltiger, comme vous faites, sur la surface de la philosophie, on la creuse, on l’approfondit ; alors la nature mieux connue, & par elle, son auteur, loin de détourner de la religion, y conduit nécessairement & directement. Qui a dit cela ? Bacon, Locke, &c. Eh ! laissez-là ces petits génies qui réduisent clairement tant de prétendues démonstrations à leur juste valeur, c’est-à-dire à 0 : & croyez-en sur leur parole d’honneur des auteurs d’une autorité aussi grande, des écrivains aussi profonds, que des Anglois.

Appliquez-vous donc plus sérieusement à l’étude de la nature ; alors nous aurons lieu d’espérer qu’un jour peut-être, & moins superbe, & moins ignorant, vous abjurerez enfin un systême qui fait frémir les préjugés. Que dis-je ! le jour qu’il parut, la sacro-sainte théologie en trembla jusques dans ses fondemens, & les chapeaux larges & plats par-de-devant de tous ces scaramouches, ou pantalons que le peuple respecte, furent mis plus de travers que jamais.

Voici une recette qui vous épargnera bien des veilles & des travaux : elle est courte.

Prenez un de ces morceaux de papier mou, aussi agréable qu’utile aux besoins des connoisseurs ; & avant d’en faire usage, lisez : c’est ici le secret, non de la philosophie, mais de l’église. « La matière organisée est toujours matière, & par conséquent ne peut produire le penser ». Rare & merveilleuse conséquence ! Vous êtes, mon esprit, de beaucoup trop léger pour en sentir la justesse & la solidité, & pour faire des réflexions aussi profondes !

Ah ! mon ami ; car soit que vous voyez des originaux, ou que vous lisiez leurs plus froides & plus maussades productions, vous me faites d’autant plus rire au nez des gens, qu’ils sont plus graves : Vous, avec qui ma personne iroit plutôt à la Bastiile, que mon nom ne seroit cité avec éloge par un théologien ; doux charme de ma vie & toute ma ressource enfin, que je suis fâché de vous voir, au lieu de tête, je ne sais quel vase ardent, où le mercure & les sels qui vous composent ne peuvent se fixer ! Ils ne sont pas à la vérité tout-à-fait aussi insipides que les pointes & les critiques & les satyres de ceux qui vous ont honoré de leur pieuse haine ; mais ils sont de beaucoup, on ne sauroit trop vous le répéter, oui de beaucoup trop légers & trop volatils. Vous avez beau faire, tous les gens lourds ont reconnu d’abord le léger auteur ; vous ne passerez jamais pour un bon esprit ; vous n’êtes ni assez sérieux, ni même, j’ose le dire, assez sot. On vous prouvera que vous n’avez fait qu’une seule fois trêve à tant de légèreté ; c’est lorsque vous avez montré cette pénible exactitude qu’on a remarquée dans le parallèle frappant que vous avez fait de l’homme & de l’animal. On le sait : ces deux espèces du même règne se ressemblent parfaitement, si ce n’est qu’on veuille dire que la figure d’un ours n’est pas tout-à-fait celle d’une jolie femme ; & il est évident que l’intelligence de l’un ne diffère que de quelques degrés (si considérables qu’on voudra) de l’intelligence de l’autre. Conclusions forcées cependant, ne vous en déplaise, mon esprit, toutes celles que vous avez si clairement & si laconiquement déduites de l’analogie de l’organisation, & des opérations animales ! Il falloit être aussi rusé que votre compatriote, c’est-à-dire, laisser tirer aux autres de si dangereuses conséquences. Descartes a montré la plus prudente adresse ; & vous n’êtes, car il faut que je vous gronde, qu’un franc étourdi. Ce grand philosophe a dit, l’animal est ainsi fait ; l’homme est ainsi fait : il a montré les deux tableaux ; mais il n’a pas dit : voyez combien ils se ressemblent ! Au contraire, il s’est fort bien passé d’âme dans les animaux pour expliquer leurs mouvemens, leurs sentimens, & toute l’étendue de leur discernement, mais il ne s’en est point passé dans l’homme : il a voulu paroître orthodoxe aux yeux du peuple, & philosophe aux yeux des philosophes. Je sais que cette âme de nouvelle fabrique, différente de l’âme sensitive, est un hors-d’œuvre inutile, hors-d’œuvre de parade & d’orgueil, que la nature n’a point apprêté ; aliment creux, dont les bons esprits ne se repaissent point ; roman sacré dans l’histoire naturelle de l’homme ; mais enfin c’est une poudre qu’il falloit jeter aux yeux de vos antagonistes. Le peu de cas que vous faites des poudres prouve bien que vous n’êtes pas médecin.

Mais que dis-je ! ni vous, ni moi, peut-être, n’entendons Descartes ; & c’est aux ministres du saint évangile à nous l’expliquer : tout leur a été révélé, jusqu’à l’action des ressorts de la machine humaine. Risum teneatis amici.

À propos de machine, vous me permettrez de vous dire que vous n’en avez pas la moindre idée. Avez-vous vu celle de Vaucanfon & de ses rivaux ? Oui. Eh bien ! vous imaginez qu’un homme parle & joue de la flûte, comme un perroquet & le fiûteur ! vous pensez qu’on peut relever, tendre ou relâcher à son gré une âme immortelle, comme des cordes de violon ! Vous seriez même tenté de croire qu’on pourroit faire une machine qui parlât ; ce que l’art a fait, vous fait concevoir tout ce qu’il pourroit faire. Mon ami, vous êtes dans l’erreur : on peut bien parler sans langue, msis non sans âme. Pour faire une machine capable de parler & de penser, il faudroit donc être à l’affût d’une âme, lorsqu’en je ne fais quel temps, & je ne sais comment, elle vient se nicher incognito dans nos veines ; au moment même, la prendre au vol, comme un oiseau, & l’introduire par quelque voie dans la machine dont il s’agit ; car n’est-ce pas ainsi que les choses se passent dans l’homme, selon les savans théologiens.

Oui savans, mon esprit. Vous avez beau dire qu’en faisant deux substances dans l’homme, & une seule dans l’animal, ils se jettent par-là dans un vrai cul-de-sac ; qu’ils tombent dans Scilla pour éviter Caribde ; s’ils n’étoient pas aussi éclairés que je le dis, si leurs études n’étoient pas fortement liées à la philosophie, oseroient-ils s’ériger en juges des philosophes, eux qui font si modestes ?

Mais j’ai peur qu’on ne m’accuse moi-même de les persiffler, comme vous faites. Peut-on en effet aussi gaiement manquer de respect à d’aussi graves personnages ? Tel est le danger de vivre en mauvaise compagnie : mon esprit, vous me perdez. Savez-vous que ces meilleurs sont de fort bons chrétiens, mais des ennemis redoutables, pour qui tout est égal, le faux & le vrai ? En voulez-vous la preuve ? Ils prétendent que sur les traces de ce benêt si géométriquement ténébreux, vous avez formé, monsieur l’esprit fort, un labyrinthe d’athéisme, tortueux, obscur, avec cent mille portes d’entrée, comme le sien, sans en avoir une de sortie. Si cela est, si vos écrits sont un nouveau dédale, où le fil de la raison ne conduisit jamais, si vous êtes, en un mot, sectateur du propre systême de Spinosa, vous méritez sans contredit le nom qu’on vous donne de pitoyable & embrouillé personnage ; mais si Spinosa moderne (supposé qu’on vous prouve, ce que je ne crois pas, que vous le soyez ) vous êtes aussi profond que l’ancien est superficiel, aussi clair, aussi lumineux, aussi suivi que l’autre est rempli de ténèbres, jusques dans les nouvelles idées qu’il lui a plu d’attacher aux mots dont il s’est servi : si enfin c’est par une toute autre voie que vous avez été forcé d’arborer les mêmes étendards, quel nom donner à votre tour à un aussi plat bavard que votre prétendu antagoniste ? On dit plus encore : vous avez dû, parlant à lui-même, vous avouer franchement Spinosiste. Calomnie, dites-vous : tant pis, mon cher ; car on n’en croira rien ; une bouche sacrée purifie l’imposture, comme Socrate les lieux qu’il habitoit.

Je passe, mon esprit, aussi vite que l’anonyme aux salutaires conclusions de votre ouvrage. Je suis fâché avec lui qu’un peu de bon grain se trouve mêlé avec tant d’ivraie. Il est difficile de dire lequel on doit préférer, ou du bonheur des citoyens puisé dans la source impure du matérialisme ; ou de leur malheur, coulant d’une source aussi claire que celle du spiritualisme. Un autre vous diroit avec transport : Ah ! si vous vous égarez, mon esprit, en faisant mon bonheur & celui des autres, puissiez-vous vous égarer toujours ; l’égarement n’est alors qu’un nom frivole & supposé. Un autre vous diroit ; on prend pour l’amour de l’ordre, pour vertu & raison, ce qui est désordre, vice & folie ; il sécrieroit : ces voies qu’on décore du faux nom de zèle & de piété, ne paroîtront-elles jamais ce qu’elles sont, des voies de scandale, de honte & d’iniquité ? Sous le masque de la religion, le tartuffe, si bien joué, ne sera-t-il jamais découvert avec son premier dieu, l’amour-propre, &c ? Mais moi je pense tout autrement ; en savez-vous la raison ? Vous ne l’auriez jamais devinée : c’est que je suis un visionnaire, un fanatique, un cerveau illuminé. Que ne l’êtes-vous un peu, mon cher esprit ? Au lieu de répondre à de sots critiques, à un sac d’ignorance & de préjugés, à un homme qui a vu tout l’homme machine dans je ne sais quel livre allemand ; enfin, au lieu de vous perdre de réputation dans l’esprit de la gent terriblement dévote, vous nous donneriez quelque jour un beau & sublime traité de immortalité de l’âme, l’unique moyen de vous remettre en grâce dans le sanctuaire. Par ce qui a servi à faire passer tant de rêveries, (l’algèbre) ne pourriez-vous démontrer celle-là ? Je crois que le P. Tournemine a donné la solution du même problême par la géométrie. Vous ignorez, dites-vous, ce que savent tant de gens bornés : vous aurez le plaisir de l’apprendre. Si vous le saviez, vous n’auriez, comme Pascal, que celui de le mépriser. Adieu, mon esprit, soyez, s’il se peut, moins grave, & croyez que la bonne plaisanterie est la pierre de touche de la plus fine raison. Je vous souhaite, au reste, & à l’anonyme, la bonne année, accompagnée, comme le fera vraifemblablement ce persiflage, de plusieurs autres.


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