Épîtres (Boileau)/10

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ÉpîtresImprimerie généraleVolumes 1 et 2 (p. 323-328).

EPITRE X[1]

1695.

A MES VERS.

DÉTAILS DE LA VIE DE l’AUTEUR.

J’ai beau vous arrêter, ma remontrance est vaine,
Allez, partez, mes vers, dernier fruit de ma veine.
C’est trop languir chez moi dans un obscur séjour :
La prison vous déplaît, vous cherchez le grand jour ;
Et déjà chez Barbin[2], ambitieux libelles,
Vous brûlez d’étaler vos feuilles criminelles.
Vains et foibles enfans dans ma vieillesse nés,
Vous croyez sur les pas de vos heureux aînés
Voir bientôt vos bons mots, passant du peuple aux princes,
Charmer également la ville et les provinces ;
Et, par le prompt effet d’un sel réjouissant,
Devenir quelquefois proverbes en naissant.

Mais perdez cette erreur dont l’appât vous amorce.
Le temps n’est plus, mes vers, où ma muse en sa force[3],
Du Parnasse françois formant les nourrissons,
De si riches couleurs habilloit ses leçons[4] ;
Quand mon esprit, poussé d’un courroux légitime,
Vint devant la raison plaider contre la rime[5] ;
A tout le genre humain sut faire le procès[6] ,
Et s’attaqua soi-même avec tant de succès[7] .
Alors il n’étoit point de lecteur si sauvage
Qui ne se déridât en lisant mon ouvrage,
Et qui, pour s’égayer, souvent dans ses discours,
D’un mot pris en mes vers n’empruntât le secours.
Mais aujourd’hui qu’enfin la vieillesse venue,
Sur mes faux cheveux blancs déjà toute chenue[8],
A jeté sur ma tète, avec ses doigts pesans,
Onze lustres complets, surchargés de trois ans[9],
Cessez de présumer dans vos folles pensées,
Mes vers, de voir en foule à vos rimes glacées
Courir, l’argent en main, les lecteurs empressés ;
Nos beaux jours sont finis, nos honneurs sont passés :
Dans peu vous allez voir vos froides rêveries
Du public exciter les justes moqueries ;
Et leur auteur, jadis à Régnier préféré,
A Pinchêne, à Linière, à Perrin comparé.
Vous aurez beau crier : « O vieillesse ennemie !
« N’a-t-il donc tant vécu que pour cette infamie[10] ? »

Vous n’entendrez partout qu’injurieux brocards
Et sur vous et sur lui fondre de toutes parts.
« Que veut-il ? dira-t-on ; quelle fougue indiscrète
Ramène sur les rangs encor ce vain athlète ?
Quels pitoyables vers ! quel style languissant !
Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant,
De peur que tout à coup, efflanqué, sans haleine,
Il ne laisse en tombant son maître sur l’arène. »
Ainsi s’expliqueront nos censeurs sourcilleux,
Et bientôt vous verrez mille auteurs pointilleux,
Pièce à pièce épluchant vos sons et vos paroles.
Interdire chez vous l’entrée aux hyperboles ;
Traiter tout noble mot de terme hasardeux,
Et dans tous vos discours, comme monstres hideux,
Huer la métaphore et la métonymie,
Grands mots que Pradon croit des termes de chimie[11]
Vous soutenir qu’un lit ne peut être effronté,
Que nommer la luxure est une impureté.
En vain contre ce flot d’aversion publique
Vous tiendrez quelque temps ferme sur la boutique ;
Vous irez à la fin, honteusement exclus,
Trouver au magasin Pyrame et Régulus[12],
Ou couvrir chez Thierry, d’une feuille encor neuve,
Les méditations de Buzée et d’Hayneuve [13] ;
Puis, en tristes lambeaux semés dans les marchés,

Souffrir tous les affronts au Jonas[14] reprochés.
Mais quoi ! de ces discours bravant la vaine attaque,
Déjà, comme les vers de Cinna, d'Andromaque,
Vous croyez à grands pas chez la postérité
Courir, marqués au coin de l’immortalité !
Eh bien ! contentez donc l’orgueil qui vous enivre ;
Montrez-vous, j’y consens : mais du moins dans mon livre,
Commencez par vous joindre à mes premiers écrits.
C’est là qu’à la faveur de vos frères chéris,
Peut-être enfin soufferts comme enfans de ma plume,
Vous pourrez vous sauver, épars dans le volume.
Que si mêmes un jour le lecteur gracieux,
Amorcé par mon nom, sur vous tourne les yeux,
Pour m’en récompenser, mes vers, avec usure,
De votre auteur alors faites-lui la peinture :
Et surtout prenez soin d’effacer bien les traits
Dont tant de peintres faux ont flétri mes portraits.
Déposez hardiment qu’au fond cet homme horrible,
Ce censeur qu’ils ont peint si noir et si terrible,
Fut un esprit doux, simple, ami de l’équité,
Qui, cherchant dans ses vers la seule vérité,
Fit sans être malin ses plus grandes malices,
Et qu’enfin sa candeur seule a fait tous ses vices.
Dites que, harcelé par les plus vils rimeurs,
Jamais, blessant leurs vers, il n’effleura leurs moeurs :
Libre dans ses discours, mais pourtant toujours sage,
Assez foible de corps, assez doux de visage ;
Ni petit, ni trop grand, très-peu voluptueux,
Ami de la vertu plutôt que vertueux.
Que si quelqu’un, mes vers, alors vous importune
Pour savoir mes parens, ma vie et ma fortune,

Contez-lui qu’allié d’assez hauts magistrats.
Fils d’un père greffier, né d’aïeux avocats,
Dès le berceau perdant une fort jeune mère[15],
Réduit seize ans après à pleurer mon vieux père.
J’allai d’un pas hardi, par moi-même guidé,
Et de mon seul génie en marchant secondé,
Studieux amateur et de Perse et d’Horace,
Assez près de Régnier m’asseoir sur le Parnasse ;
Que, par un coup du sort au grand jour amené,
Et des bords du Permesse à la cour entraîné,
Je sus, prenant l’essor par des routes nouvelles,
Élever assez haut mes poétirpies ailes ;
Que ce roi dont le nom fait trembler tant de rois
Voulut bien que ma main crayonnât ses exploits ;
Que plus d’un grand m’aima jusques à la tendresse ;
Que ma vue à Colbert inspirait l’allégresse ;
Qu’aujourd’hui même encor, de deux sens[16] affoibli,
Retiré de la cour, et non mis en oubli,
Plus d’un héros, épris des fruits de mon étude,
Vient quelquefois chez moi goûter la solitude[17].
Mais des heureux regards de mon astre étonnant
Marquez bien cet effet encor plus surprenant,
Qui dans mon souvenir aura toujours sa place :
Que de tant d’écrivains de l’école d’Ignace
Etant, comme je suis, ami si déclaré[18],
Ce docteur toutefois si craint, si révéré,
Qui contre eux de sa plume épuisa l’énergie,

Arnauld, le grand Amauld, fit mon apologie[19].
Sur mon tombeau futur, mes vers, pour l’énoncer,
Courez en lettres d’or de ce pas vous placer :
Allez, jusqu’où l’Aurore en naissant voit l’Hydaspe[20],
Chercher, pour l’y graver, le plus précieux jaspe :
Surtout à mes rivaux sachez bien l’étaler.
Mais je vous retiens trop. C’est assez vous parler.
Déjà, plein du beau feu qui pour vous le transporte,
Barbin impatient chez moi frappe à la porte :
Il vient pour vous chercher. C’est lui : j’entends sa voix.
Adieu, mes vers, adieu, pour la dernière fois.

  1. Boileau avait près de soixante ans quand il composa cette épitre, pour laquelle il eut toujours une grande prédilection, et qu’il intitulait lui-même ses inclinations.
  2. Libraire du Palais.
  3. Boileau passe ici en revue ses principaux écrits.
  4. Allusion à l’Art poétique.
  5. — à la Satire II adressée à Molière.
  6. — aux Satires IV et VIII.
  7. — à la Satire IX.
  8. L’auteur avait pris perruque.
  9. Cinquante-huit ans ; mais il en avait réellement cinquante-neuf en 1695.
  10. Premiers vers du monologue de don Diègue dans le Cid.
  11. Pradon était d’une ignorance fabuleuse.
    Il s’excusait de ne pas connaître la place d’une ville parce qu’il n’avait pas étudié la chronologie. Il était donc possible de supposer qu’il confondait des figures de rhétorique avec des figures de géométrie.
  12. Pyrame et Régulus sont deux tragédies de Pradon.
  13. Buzée et Hayneuve étaient deux pères jésuites, auteurs de méditations pieuses. Il parait que Thierri, le libraire de Boileau, employait à cet usage les tragédies de Pradon.
  14. Le Jonas est la fameuse épopée biblique de Coras qui revient si souvent sous la plume de Boileau.
  15. Anne de Miélé, mère de Boileau.
    Elle mourut à l’âge de vingt-huit ans, en 1638, deux ans après la naissance de son fils.
  16. La vue et l’ouïe.
  17. A Auteuil.
  18. Les jésuites Rapin, Bourdaloue, Bouhours, d’Olivet, etc.
  19. Arnauld avait fait une dissertation pour ustifier Boileau contre ses détracteurs.
  20. Fleuve des Indes.